CHAPITRE XXIV
FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT[9]
[Note 9: À partir du Visa, pendant plus de deux ans, l'histoire est un désert.--Madame vit encore et écrit, mais rien de suivi, parfois des ouï-dire peu exacts (par exemple, les deux lits roulants du roi d'Espagne, qui n'en eut jamais qu'un).--Barbier est peu sérieux. Il croit que le Régent fait poignarder les nouvellistes. Dans sa curieuse histoire de la religieuse vendue au prince, il établit d'abord qu'il est certain du fait, le tenant d'amis sûrs qui ont su et vu. Puis il s'effraye de son audace, et (sans doute craignant que son manuscrit ne tombe sous l'oeil de la police), il se dément; mais il ne biffe pas l'anecdote.--Buvat me soutient mieux. Dans sa sécheresse calculée (qu'il signale et regrette lui-même), il me donne la plupart des grands faits significatifs, par exemple, l'abandon que fit Dubois des essais de réforme de Noailles et de Law, sa lâcheté pour les privilégiés, la défense qu'il fait (juin 1721) de continuer les essais de la taille réelle, etc. Il me fournit tout le détail inconnu de la première communion du Roi, le mépris public que Fleury montre pour Dubois en vendant son présent; fait capital; un homme si prudent n'aurait pas hasardé une telle chose, s'il n'eût été déjà arrangé avec le successeur de Dubois et du Régent, avec M. le Duc.--Duclos n'apprend rien, ne sait rien. Il copie Saint-Simon.--Mais Saint-Simon lui-même, comme je l'ai dit, est soigneusement tenu en quarantaine, isolé; on ne lui dit rien. Il étonne de son ignorance. Il ne sait pas des faits que savait tout Paris.--Lemontey est pour cette fin d'une brièveté désolante. Cependant, ayant sous les yeux les pièces diplomatiques, il m'éclaire dans un point essentiel qu'ignore tout à fait Saint-Simon: c'est que l'Angleterre exigea que Dubois fût premier ministre, autrement dit que la Régence continuât, et qu'on ne tombât pas encore dans les mains folles et furieuses qui auraient compromis la paix du monde, établie si difficilement. Cela illumine toute la finale que Buvat, Barbier et Marais m'aident à filer tellement quellement. Lemontey aurait dû imprimer les curieux papiers qui témoignent du désespoir de Dubois, tout-puissant, mais abandonné. On fuyait vers Fleury et M. le Duc; on craignait Madame de Prie.]
1722-1723
Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un gouvernement tellement idolâtrique et fétichiste, tout était dans la main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais, d'autre part, qui était celui-là? Un vieux prêtre, plus que prudent, qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que céder, obéir, se faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel homme? La misérable mécanique, le très-faible ressort d'un enfant mû par cette main débile et tremblotante, n'allaient-ils pas être forcés par la brutalité de celui qu'on voyait venir?
Le souple Fleury céderait. Dubois, le Régent, qu'étaient-ils? Usés d'âge ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Régent de nouvelles. Ce n'est pas certes à la légère que celui-ci réforma sa maîtresse. À ses derniers soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruinés, caisse vide, oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout inconséquence. Il est prodigue, il est sordide. À la mort de Madame, Dubois fait auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe, achète à bon marché. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas ayant éclaté à Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver jusqu'à lui; il le fait attendre deux mois. Encore plus le Régent lâche tout. Tout près de son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein midi, un bretteur oblige un novice de dégainer, le tue tranquillement, et le soir, tout sanglant, avant de se laver, il exige du Régent sa grâce.
C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on à attendre de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc? Un élément arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emporté sans mesure, la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit devant soi, ne peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va croître encore de violence. Une révolution singulière se fait dans son tempérament. Madame de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre ans elle fut trois personnes différentes. Svelte, fine, avant le Système, quand elle en eut humé les fruits, elle grossit, s'enfla de chair, de sang. Puis, son règne passant, elle sécha tout à coup. Au moment où nous sommes, à la majorité, elle gonflait. Un flot de sang, de feu et de fureur, lui coulait dans les veines. Elle avait l'énorme beauté et les emportements de la duchesse de Berry. Différente pourtant en ceci de la pauvre folle, qu'elle n'était point folle du tout, mais très-lucide pour le mal, et très-cruellement avisée.
Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait et songeait fort. Que serait-ce si la France, tombée aux mains sauvages de gens si neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en feu, pour heurter tout, pour tout brûler peut-être? La seule secousse du changement pouvait être mortelle à la paix, cette paix tant cherchée par Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un tempérament délicat et point du tout consolidée. Après Law, après Blount, les affaires, pour reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une telle révolution, d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre intervint. Elle donna au Régent le vouloir, la résolution. On lui fit constituer un premier ministre qui concentrât tous les pouvoirs (23 août 1722), comme les avait eus Richelieu (le Régent gardant seulement les nominations et la présidence du Conseil). Dubois eut ses patentes, avec l'assentiment de toute l'Europe, ayant d'un côté l'Angleterre et les puissances protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur.
Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre deux ans pour l'héritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il mourût pour qu'à son tour elle palpât tant de biens désirés, entre autres le million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra dans sa peine, acheta un répit en lui faisant une fort belle pension. Mais cela ne la calmait pas. À peine elle touchait qu'elle criait pour toucher encore. En deux ans, elle en toucha sept.
Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra à l'aise dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous les titres qu'il avait eus. Pour qu'il n'y manquât rien, il se mit, lui aussi, à l'Académie française. Comme un singe qui s'habille en homme, il se prenait au sérieux, se drapait dans son rôle. Il était fier surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habileté! Ce vrai Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis les Espagnols. Que l'Angleterre aimât Dubois au point d'accepter sans mot dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'était-ce pas miracle. Richelieu était effacé.
Dans le public on disait tout au moins: «Comme ancien domestique des Orléans, il n'est pas maladroit. Voilà la fille du Régent reine d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous vient, n'ayant pas d'enfant de si tôt, le Régent garde pour longtemps la chance du trône de France.»
Vanité et sottise. Le Régent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne sauraient profiter de rien.
Vanité et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal mariés! quoi de plus fou! Un moyen sûr que l'Espagne et la France se haïssent solidement, c'était de les montrer de si près l'une à l'autre.
L'infante avait été reçue ici avec une pompe, des solennités incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dépense excessive, insensée, dans notre épuisement. On y mit des millions. On écrasa Paris. Elle fut établie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on a vu, à Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient naguère favorisé le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent l'infante et la suivent aux églises, s'enrôlent avec elle dans la confrérie du Rosaire, reçoivent de la main d'un moine l'insigne de la Rose mystique, l'emblème de la virginité.
Notre Française n'eut pas cet aimable accueil à Madrid. Elle était haïe avant de venir. Elle trouva la reine entourée de tous les ennemis de son père. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas même épanouie, allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine avariée, qui pourtant ne régnait que comme femme et par le plaisir. Le seul portrait de cette enfant avait fait ravage à Madrid. Le jeune mari, tout pareil à son père de tempérament, tournait de ce côté l'emportement sauvage qu'il n'avait jusqu'alors déployé qu'à la chasse. Il séchait devant ce portrait. Il fallut le cacher.
L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria en Espagne, toutes brisées cruellement. On essayait de la terreur d'abord. La première fête était le bûcher, l'horreur, les cris, et le premier parfum la chair grillée! Puis la pesante obsession des grandes duègnes titrées, leurs rapports de police, leur odieuse interprétation de la vivacité française. L'enfant (eût-elle été plus sage) ne pouvait guère manquer d'être stupéfiée, perdait la langue, même l'esprit.
L'Italienne, dans son génie bouffe, mieux que n'eût fait une Espagnole, arrangea une scène pour la faire paraître idiote. Saint-Simon allait prendre son audience de congé. La jeune princesse était sous un dais. Dans ces occasions publiques, ordinairement tout est prévu, on parle pour l'enfant ou on lui fait lire quelque chose. La Farnèse eut la barbarie de la laisser à elle-même. La petite, entourée de tant d'yeux malveillants, dut être intimidée. Au lieu de couvrir ce silence, de lui donner du temps pour se remettre, de parler un peu à sa place, Saint-Simon eut la sotte fierté de se blesser, et par trois fois articula la question de ce qu'elle voulait faire dire à Paris. Mais rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette tout à fait. Elle venait de déjeuner sans doute; un petit bruit involontaire échappe de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient pas entendre. Sans pitié, sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le signal des risées.
Elle croyait en dégoûter le prince. À tort. Ces petites misères de nature ne font guère à l'amour. Témoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnèse dut prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'étourderie de la Française. Sa légèreté à courir dans un parc, les jupes au vent, fut donnée au mari pour un crime d'horrible indécence. On lui dit que, dans l'intérieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait à l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vérole. On espéra qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait été lâche en la prenant, devint féroce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en réchappât pas. Dieu eut pitié de la pauvre petite. Elle vécut. Mais un objet d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau résultat de cette grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir écrouler tout cela, que son très-cher ami, le bon Père Daubenton (si nécessaire à l'alliance) ayant ici son frère, Dubois le pila, le chassa à grands coups de pied de chez lui.
L'amitié, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici, pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'idée d'une machine assez ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institué des conférences où, devant le Régent, on lisait au petit roi des leçons pédantesques sur l'art de gouverner. À travers cet enseignement, gauchement et hors de propos, trois jours durant, le Régent lut un plaidoyer où il reprenait, ressassait la vie de Villeroi, y mêlant les parlementaires, le duc de Noailles, faisant peur au Roi d'une Fronde, établissant longuement que, pour son bien, ces gens ne pouvaient revenir. Rien de plus sot. Quel résultat? Dégrader le Régent par l'énumération des soufflets qu'il avait reçus de Villeroi? Rendre impossible le duc de Noailles? c'est-à-dire rendre un seul possible, M. le Duc! fortifier celui qui n'était que trop fort déjà.
Dubois bientôt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes à lui infiniment utiles, que M. le Duc le força de sacrifier. Gens de vigueur et de peu de scrupules, de main, d'épée, très-bons en politique et meilleurs en police. C'étaient Leblanc, secrétaire d'État de la guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il était agréable à un homme de l'âge et de la robe de Dubois, qui n'avait jamais tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-là pour des cas fortuits. Leblanc était à toute sauce; il arrêta Cartouche, enleva Villeroi. Le Régent y tenait, non-seulement pour l'agrément de son commerce, mais par un très-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de terreur blême où Law fut presque mis en pièces, où le peuple forçait les grilles du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra paisiblement dans cette foule et lui fit entendre raison.
Si Dubois, le Régent, les deux malades, eussent été serrés de trop près par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il eût frappé un coup, c'est Leblanc qui l'eût fait. Il l'aurait enlevé, tout aussi bien que Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il était des Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il était parti de bien moins que de rien, de la ruine et de la disgrâce, de la prison d'État où mourut son grand-père. Il voulait arriver, et n'importe comment. Il avait un esprit terrible, infiniment d'audace, l'intrigue, la bassesse intrépide. En 1719, il s'était chargé pour Dubois d'une scabreuse et dangereuse besogne, d'espionner l'armée d'Espagne et ce grand sec Berwick, si sujet à pendre les gens.
Bellisle avait pris poste dans la maison où l'on haïssait le plus madame de Prie, la maison de sa mère, si maltraitée par elle, madame Pléneuf. Elle était belle, aimable. Bellisle servit là d'abord les amours de la Fare, puis s'attacha à Leblanc, second entreteneur. Mais madame Pléneuf avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les gardait tous, et ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle, réussissant près d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc.
C'est Oreste et Pylade, unis, inséparables. Ensemble, malgré tant d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des heures et des heures chez madame Pléneuf, toujours belle et coquette, que sa fille, déjà engraissée, déteste de plus en plus.
Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul autre à son coucher. Cet homme inabordable, non dictu affabilis ulli, n'a pas d'humeur pour eux. Miracle.
En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la probité, commence à attaquer Leblanc, et peu après Bellisle. Ils ont tripoté dans les fonds, ont mis la main à la caisse de La Jonchère, un trésorier des guerres. Affaire obscure. Dans les ténèbres de la police militaire, savaient-ils bien eux-mêmes si vraiment ils avaient volé?
Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur conseillait de voir plus rarement madame Pléneuf. Impossible. Ils ne peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle. Est-ce l'effet des beaux yeux d'une dame si mûre? Ou faut-il croire que ses amis, entre Dubois et elle, assidûment préparent certaines choses dont Chantilly est inquiet?
Dubois fit une belle défense (de novembre en juillet), et l'on peut dire, jusqu'à sa fin, car il mourut en août. Il écrivait au sujet de Leblanc: «Je préférerais la mort à tout ce que j'ai souffert depuis huit mois à son occasion.» Ici il ne ment pas. Leblanc lui était nécessaire pour la crise prochaine de la mort du Régent. Dès janvier 1723, on n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de petites purgations. Ce coup qui, d'un moment à l'autre, pouvait l'enlever à Dubois, aurait mis celui-ci dans l'extrême péril de se voir seul avec le jeune fils du Régent, devant M. le Duc. Fleury certainement eût donné le roi au plus fort. Pour être le plus fort, Dubois arrangeait tout. Il était sûr des Gardes par le duc de Guiche, voué aux Orléans. Il était sûr des Suisses et de l'Artillerie, par le duc du Maine, qu'il avait rappelé tout exprès. Mais pour donner l'ensemble à tout cela, et l'élan du coup de collier, il lui fallait son ministre Leblanc.
Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait rappelé, réintégré ses mortels ennemis, les bâtards, le duc du Maine, le comte de Toulouse. Malheureusement ils étaient trop brisés. Dans leur isolement, ils n'apportaient guère de force à Dubois. Il aurait bien voulu pouvoir les faire siéger dans le Conseil d'État qui fut créé à la majorité. Conseil très-étroit, trop serré, de cinq personnes en tout. Dubois, avec les deux d'Orléans et un jeune ministre, y avait quatre voix; mais celle de M. le Duc, à elle seule, pesait davantage. Hors du Conseil, il en était de même. Tout se portait de ce côté. Dubois offrait le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui reste seul, qu'on fuit, dont on craint la faveur.
Il le voyait très-bien, et flottait entre deux pensées, celle du prêtre, celle du ministre, la fuite ou le combat.
Quoi qu'il arrivât, après tout, il était cardinal, inviolable. Il garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lâché Cambrai, un très-beau pis-aller, archevêché, principauté. Il y songeait sérieusement, car il faisait chercher les droits des archevêques sur le territoire même, le Cambrésis, qui serait devenu une souveraineté tout à fait. Mais, du côté de Rome, il avait de bien autres chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut présider ici l'Assemblée du clergé, pour se montrer là-bas au plus haut et capable de rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des bénéfices pour ne nommer que les amis de Rome. Il écrivait même aux Romains qu'il méditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait revenir au temps où les places d'administration et de gouvernement étaient données aux prêtres. À voir de telles promesses, on ne peut guère douter que le drôle ne comptât, s'il perdait la France, avoir Rome, changer le ministère pour la tiare. Branlant ici, il rêvait le palais de Latran.
En attendant, il défend le présent, prend la Police et la Justice,--la Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de Paris par le cadet d'Argenson, homme fin et sûr. Il tient directement et par lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir. D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est écarté. Dubois, sans titre, a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement, pour sceller, lancer à toute heure les actes nécessaires, Lettres royales ou Arrêts du Conseil, etc., etc.
Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont trouvés innocents (1er juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit lâchement qu'il en est étonné et mécontent (Buvat), tandis qu'il écrit autre part qu'il a tout fait pour les défendre (lettre citée par Lemontey).
Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les fait exiler.
Dubois ayant décidément perdu son épée de chevet, son jeune ministre de la guerre, fut forcé d'être jeune. Il résolut de monter à cheval, de se faire connaître des troupes, à la revue de la Saint-Louis, de se donner auprès de la Maison militaire le mérite des libéralités et des régals d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dépendait.
Il simulait l'audace; mais il était accablé de son isolement. Il se croyait perdu et son cerveau se dérangeait. «Il a, dit Lemontey, déposé ses terreurs dans quelques écrits en désordre. J'ai lu plusieurs papiers noircis de ces funèbres visions.»
La revue le tua. Un abcès qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux ambassadeurs qu'il irait à Paris. Une opération devint nécessaire, et la mort la suivit de près.
Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilège qu'il n'avait été dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait été un scandale. Il dit que, pour un cardinal, il y avait de grandes cérémonies à faire, qu'il fallait aller demander cela à Paris, au cardinal Bissy. Il calculait très-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10 août 1723).
Tout retombe au Régent, et dans un état pitoyable. Dubois n'avait rien décidé sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, après ce terrible Visa, qui avait tant réduit, l'embarras subsistait le même. On éludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. Avec les Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques emprunts, quelques édits bursaux, il faisait face au plus indispensable. À sa mort, le Régent retrouve la question qui le poursuit depuis neuf ans: Law ou Noailles? Noailles ou Law? Créera-t-on un papier-monnaie (discrédité avant de naître!), ou bien, avec Noailles, essayera-t-on quelque nouveau retranchement (lorsque l'amputation du Visa est saignante encore!)?
Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible à l'impossible. Ceux qui lui succédèrent, pour le rendre odieux, ont soutenu qu'il eût rappelé Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais de cela aucune preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de l'exil le duc de Noailles, le vit, le consulta.
Il n'était pas mal entouré; il avait rappelé ou appelé quelques hommes capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix de Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de d'Argenson, lui plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'eût fait «son premier commis,» son homme de confiance, à qui tous auraient rendu compte. Mais cela ne résolvait pas la difficulté financière. Tout ce qu'on avait imaginé pour trouver de l'argent, c'était un contrôle des actes des notaires, et le renouvellement du vieux droit féodal nommé, par antiphrase, droit de joyeux avénement. Exigence tardive pour un règne qui déjà datait de neuf ans.
Sa meilleure chance, c'était de laisser tout, d'échapper par la mort. Il y avait espoir, sous ce rapport, de trois côtés. Depuis deux ans, il aurait eu besoin d'un traitement spécial et loyal (disait-on). Mais ses fonctions générales, très-affectées, faisaient tout ajourner. Son médecin, Chirac, lui disait sans détour qu'il mourrait d'une hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlevé par l'apoplexie. Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte comme une faveur de la nature, ne faisant rien pour l'éviter et l'appelant en quelque sorte.
Deux jours avant sa mort, Maréchal, l'ancien et vénérable chirurgien de Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment à l'autre il pouvait être frappé, qu'il lui fallait une saignée au bras, au pied. Même au dernier jour, 2 décembre, Chirac en dit autant. Il refusa toujours obstinément.
Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hélas? d'aucun côté on ne pouvait rien faire de bon.
Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore), le ministre sera un régent, un vrai roi. Mais, par une circonstance, la pire imaginable, le ministre d'alors allait être un prince du sang, un prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il s'appelât Orléans ou Bourbon.
De ces deux sots, le plus honnête était le jeune duc de Chartres, fils du Régent. Il aurait eu un guide fort expérimenté et de mérite dans le duc de Noailles. Celui-ci était revenu, et sa première démarche avait été d'aller à Notre-Dame communier de la main janséniste de son oncle l'archevêque. Démarche habile qui lui assurait les meilleurs du Parlement. Il eût fallu que les orléanistes se rattachassent franchement à Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui, colonel des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, eût pu répondre de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui, obstiné dans sa haine pour Noailles, resta à part. Il sentait bien pourtant quel malheur c'était pour l'État que l'avénement de M. le Duc et de madame de Prie. Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide Fleury, se décernât le pouvoir, se fît premier ministre. Il osa le lui dire. Éconduit, il ne fit plus rien. Ainsi que le Régent, il se remit à la fatalité.
Sur les avis réitérés des médecins, qui ne furent nullement tenus secrets, le ministre la Vrillière avait dressé déjà la patente de M. le Duc, tenu prêt le serment solennel qu'il devait prêter. Ce vilain petit la Vrillière, que le Régent appelait un bilboquet, n'en avait pas moins été mis par lui au ministère. Il lui devait tout. Par son ingratitude, il resta au pouvoir, fut pour un demi siècle le ministre des prisons d'État. Cinquante mille lettres de cachet ont été signées la Vrillière.
Le 2 décembre au soir, le Régent était chez lui, et recevait avec sa bonté ordinaire la dédicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet (Histoire de la danse profane et sacrée). Hommage fort désintéressé, car l'auteur se mourait, et il avait envoyé son épître par un de ses amis.
Il était six heures. Le Régent devait, à sept, monter chez le Roi et travailler avec lui. Ayant une heure à attendre, il dit (tout en buvant ses tisanes) au valet de chambre: «Va voir s'il y a dans le grand cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.--Il y a madame de Prie.» Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait comme senti la mort, était venue au-devant des nouvelles, observer et rôder. «Mais il y a une autre dame, madame de Falari.--Tu peux la faire entrer.»
C'était une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle était Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame obligeante l'avait procurée au Régent. Il est vrai, c'était tard pour un homme qui avait dû licencier les Parabère, les Sabran, les d'Averne. Mais la Falari l'amusait. Elle était fort jolie, intéressante et malheureuse. Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle avait épousé un très-mauvais sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le crédit de son oncle, s'était fait faire duc de Falari. Il avait des moeurs effroyables, détestait les femmes, battait la sienne, l'abandonnait et la laissait mourir de faim.
Le Régent, qui était assis à boire ses drogues, la fit asseoir aussi, et pour rire, pour l'embarrasser, dit: «Crois-tu qu'il y ait un enfer? un paradis?--Sans doute.--Alors tu es bien malheureuse de mener la vie que tu mènes.--Mais Dieu aura pitié de moi.» (Manuscrit Buvat.)
Il devint rêveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tête tout à coup appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt.
Elle pousse des cris. Mais comme il était près de sept heures, il n'y avait plus personne. On pensait qu'il était monté, comme à l'ordinaire, chez le Roi par un petit escalier intérieur. Elle a beau courir, appeler par le palais mal éclairé, désert, en cette noire soirée de décembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du secours. L'une des premières personnes fut la Sabran et un laquais qui savait saigner. «Mon Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort d'avec une gueuse ... Vous le tuerez.» On essaya pourtant et l'on n'y risquait guère. La Falari, profitant de la foule qui se faisait, se dérobe et s'enfuit. Il est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient solitaire.
Dès le premier moment, la Vrillière était chez le Roi, chez Fleury. Madame la Duchesse, mère de M. le Duc, s'était jetée dans une voiture; elle volait à Saint-Cloud, chez sa soeur, madame d'Orléans, qu'elle ne voyait jamais, qu'elle détestait, pour la complimenter, la plaindre, l'observer, surtout la clouer là, lui faire perdre du temps, au cas où cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller à Versailles, de parler au Roi pour son fils.
L'aile Nord de Versailles était pleine. On assiégeait M. le Duc. La Vrillière, avec sa patente et son serment tout prêt, le mena chez le Roi, où Fleury, comme il était convenu, dit que le Roi ne pouvait mieux faire que de le prier d'être premier ministre. Le Roi avait les yeux humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit et transféra la monarchie. M. le Duc à l'instant remercia et fit le serment.
Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon à Versailles, pourquoi? pour s'enfermer, dit-il.
Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Régent. Il était à Paris. Leurs offres de service furent mal reçues. Il s'en débarrassa. Et Saint-Simon a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient fort tard; ils arrivaient sans Saint-Simon.
Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Régent et en parla toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois. Paris, avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et violents, se souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient pas été cruels. Dubois persécuta bien moins qu'on n'eût voulu. Il s'en excuse plaisamment en écrivant à Rome: «Les Jansénistes sont si sobres et si simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien.» Le Régent, avec tous ses vices et sa déplorable faiblesse, fut, il faut bien le dire, infiniment doux et humain. La Henriade, livre non de génie, mais d'humanité, de bonté, fut accueilli par lui, et on lui saura toujours gré d'avoir bien reçu, admiré, laissé circuler ce grand livre si hardi, les Lettres persanes, l'oeuvre émancipatrice qui a couronné la Régence.