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CHAPITRE II

GRANDEUR DE L'ANGLETERRE--ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE

1716

L'Angleterre est grande en ce siècle, grande d'elle-même et par l'éclipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en littérature des oeuvres de génie.

Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux dans le sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci, non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques. L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux d'Italie.

Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illégitime. Seule, entre les nations d'alors, elle a les trois conditions pour vivre et agir: un principe, une machine, un moteur.

C'est le moteur qu'on n'a pas remarqué. Sans lui, elle n'eût rien fait. Son beau principe du gouvernement de soi par soi était représenté, très-peu fidèlement, par deux chambres aristocratiques. Sa fameuse constitution,--une vieille machine de Marly,--était propre à ne pas bouger et ne rien faire. La prétendue balance n'était qu'une bascule alternative. L'Angleterre prit force et vigueur, justement parce qu'il n'y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui emporta tout en ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut le parti de l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se réunit bien vite la haute propriété; bref un grand parti riche, qui acheta, gouverna le peuple, ou le jeta à la mer; je veux dire, lui ouvrit le commerce du monde.

Ce parti de l'argent se vantait d'être le parti patriote. Et la grande originalité de l'Angleterre, c'est que cela était vrai. La classe des rentiers et possesseurs d'effets publics, spéculateurs, etc., qui était pour les autres États un élément d'énervation, pour elle était une vraie force nationale.

Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle poussa tout entière d'un côté. Il y eut impulsion, et non fluctuation. J'ai montré, au moment critique de 1688, combien l'Angleterre flottait encore. Ni l'Église, ni la propriété territoriale, ces prétendus éléments de fixité, ne lui donnaient aucune base. Les propriétaires étaient divisés (tories et non-tories, catholiques et non-catholiques, jacobites et non-jacobites). L'Église n'était pas moins divisée contre elle-même; l'Anglicane faussée par son credo absolutiste, jusqu'à regretter Jacques II! Et il eut même des Puritains pour lui! Des Puritains regrettaient le Jésuite! Que serait devenu Guillaume à la Révolution sans le fanatisme héroïque de nos Réfugiés.

Par la création de la Banque, par la Dette publique, par la formation de plusieurs Compagnies patronnées de l'État, un monde nouveau fut évoqué et sortit de la terre, suspendu uniquement à la cause de la liberté, à la révolution protestante et parlementaire, nullement flottant ou divisé, mais serré en masse compacte par l'identité redoutable des idées et des intérêts. Ce fut le coeur, le nerf des whigs. Ceux-ci avaient fait au dernier vivant avec la liberté publique. Que le roi catholique revînt, le propriétaire restait propriétaire, et même l'évêque anglican serait resté évêque, mais le rentier ne restait pas rentier. Il savait cela à merveille. Ce fut sa ferme foi que le gouvernement de droit divin ne payerait nullement les dettes de la Révolution.

Mais pour comprendre bien cette singularité anglaise, il faut envisager dans la généralité de l'Europe, un grand fait qui commence, sous ses deux caractères, l'épargne et le placement, la spéculation et le jeu.

Le jeu précède l'épargne. Qui a peu, garde moins, mais risque, hasarde volontiers, afin d'avoir beaucoup.

On a vu quelque chose de cela du temps d'Henri IV, et pendant la guerre de Trente ans, les fameuses loteries d'Italie, où jouait toute l'Europe, les jeux de cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de chercher la fortune par toutes les voies du hasard, intrigues ou batailles. Au fond même génie. Waldstein fut un joueur, Mazarin un tricheur. Le froid calculateur, Turenne, trouva l'art et les règles; il tint académie du grand jeu de la mort.

Tout cela n'était rien en comparaison de ce qui se vit à mesure que le jeu, la loterie, l'amour de la spéculation, atteignirent des peuples entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcés d'emprunter, devinrent des tentateurs qui par des primes et des usures énormes forcèrent l'argent timide à devenir hardi, à s'associer aux grands hasards. L'épargne, accumulée par la sobriété ou l'avarice, sortit, s'aventura, se jeta aux coffres publics. Les aventures cruelles de banqueroutes, de réductions effrayaient un moment, l'attrait des gros gains ramenait. Une maladie secrète, propre à nos temps modernes, titillait, stimulait, démangeait en dessous,--le prurit des loteries, la douceur du gain sans travail.

L'incertitude même, le plaisir du péril, était pour plusieurs un vertige qui, loin d'arrêter, entraînait. Nombre de sots glorieux trouvaient beau de prêter au roi, de l'aider aux hautes affaires, de guerroyer du fond de leurs greniers, de régenter et d'insulter l'Europe. Cela commence en France un peu après Colbert. Le rentier apparaît partout. À la place Royale, aux Tuileries, aux cafés, des bataillons de nouvellistes, petits bourgeois, mal mis, de tenue légère en décembre, n'en étaient pas moins fiers et cruels aux combats de langue, terribles au roi Guillaume, à la Hollande, informés de l'Europe jusqu'au fond du Nord même et suivant de l'oeil Charles XII.

Les cafés (nés de la Cabale, 1669) s'ouvraient partout en Angleterre, et à côté, la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut trouvé en 1684, et bientôt, sans doute, le rhum, si cher à Robinson. On chercha une ivresse moins épaisse que celle de la bière, moins bavarde que celle du vin. On préféra la forte absorption de l'eau-de-vie. Cependant on fumait, on rêvait de report et de dividende. Sombre béatitude, où le spéculateur, au gré de la fumée, voyait monter ses actions.

Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître, on put se rencontrer dans des combinaisons communes:

Premier terrain, la Dette. Elle commence en 1692, et elle fait bientôt un milliard.

Second terrain, la Banque (simplement de change et d'escompte), mais qui soutient l'État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante.

J'ai montré au dernier volume la large exploitation que firent les patriotes, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le jeu immense qui se fît sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie, la mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang (obstinément versé parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand négoce du temps. Jeu permis et autorisé. Les plus austères, les hommes à cheveux plats, à noirs habits, qui ont l'horreur des cartes, n'en ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les parties des massacres et le tapis vert Malplaquet.

Les grosses fortunes d'argent qui se créèrent et les grandes fortunes territoriales firent une alliance tacite qui écarta les petites du gouvernement du pays. Cette révolution profonde, décisive pour l'avenir, passa presque inaperçue, en 1696. Les Communes avaient adopté (à grand'peine et à une faible majorité) un bill qui eût ouvert le Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille francs. Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent été aisément élus pour représenter la ville voisine. Il semblait que les lords, les Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts barons de la terre, dussent favoriser ces élections patriarcales de leurs petits voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre, appartenaient, comme eux, au parti territorial (landed interest). Ce fut tout le contraire. Les lords rejetèrent le bill qui rendait éligible ces petits propriétaires, voulant mettre aux Communes leurs fils cadets, leurs intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient besoin, laissant aussi les marchands riches, les gros banquiers, entrer au Parlement par les achats de votes et la puissance de l'argent.

Les Communes cédèrent. Et, dès lors, ce fut fait. L'Angleterre fut menée par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent, sans égard aux petits gentilshommes de campagne, où se trouvait la masse du parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du Prétendant. Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spéculateurs, etc., qui croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail de l'État. Ils y constituèrent un grand parti, attentif, informé, qui, d'un oeil perçant, regardait le continent, la France, et constituait pour l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde armée.

Ce qu'ils avaient le plus à craindre, et bien plus qu'une invasion du Prétendant, c'était que la France ne refît ces terribles nids de corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches qui gouvernaient, étaient en vrai péril, si la masse maritime et commerciale chômait, languissait dans les ports. Elle se fût retournée sur eux. L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange pas, c'est un étrange dogue. De là la crainte extrême que le gouvernement eut de Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le plus important article de la paix. De là la rancune et la rage (fort naturelle, fort légitime) avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise foi de Louis XIV, qui ressuscitait Dunkerque tout doucement par la création de Mardick.

Quant au Prétendant, lord Stanhope écrivait: «Je prie Dieu que, si jamais la France nous attaque, elle mette le Prétendant à la tête de l'invasion; cela seul la fera échouer.» En effet, le grand parti whig, avec d'énormes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain avoir d'en face (de Hollande) des régiments disciplinés, craignait peu les bandes légères qui seraient descendues d'Écosse. Même après un succès, entrant dans l'épaisse Angleterre, elles n'auraient pas beaucoup mordu.

Loin de craindre le Prétendant, le parti de la guerre l'aurait plutôt encouragé. L'homme à deux visages, Marlborough, lui souriait, tâchait qu'il compromît la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux hommes de guerre eussent été charmés de reprendre leur métier, de se faire vis-à-vis, et de se tirer amicalement des coups de canon. Marlborough envoyait au Prétendant de petites charités et l'assurait de ses très-humbles services. Appât grossier pour tout autre poisson, mais qui était avidement avalé par la mère du Prétendant, sa béate cour et ses Jésuites. Cette cour de Saint-Germain était un monde de romans, de miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de Jacques II. Jacques III, né d'un voeu, était l'enfant du miracle, fils de la sainte Vierge, disait son père. Et, comme tel, il ne pouvait manquer d'être tôt ou tard aidé d'en haut. S'il avait échoué jusqu'alors, c'est qu'on avait compté sur les moyens humains. Le ciel n'avait daigné agir. Mais maintenant la situation étant telle, la France tellement à bout de ressources, le ciel ne pouvait certes rien désirer de mieux. Quelle magnifique occasion de montrer seul le bras divin!

Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un léger coup de tête. Longuement le sage Torcy, commis obéissant, en avait conféré avec notre envoyé à Londres. On avait préparé quelques vaisseaux, donné les autorisations nécessaires aux commissaires de la marine. On avait cherché de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier Crozat avait donné des lettres de crédit pour l'Écosse. Tout cela n'était nullement ignoré. L'envoyé de George criait. On niait l'évidence. Mais le Prétendant était tout botté et allait partir de Lorraine, débarquer le 15 à Newcastle.

Le roi rendit à la France un immense service en mourant le 1er. S'il était mort le 10, le Prétendant ne l'eût pas su à temps, fût parti tout de même, et nous eût irrémédiablement enfournés dans le piége qu'on nous tendait.

La mort de Louis XIV nous replaça dans le bon sens. Loin de rompre la paix, le Régent dit fort raisonnablement à l'Angleterre: «Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'éloigne le Prétendant.» L'amiral Bing se présentant au Havre et demandant qu'on lui livrât les vaisseaux préparés pour l'expédition, le Régent, sans les livrer, les désarma. Il fit arrêter le Prétendant par son capitaine de gardes, le fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si l'Angleterre voulait rompre la paix.

La cour de Saint-Germain, étourdie du coup, tâcha d'ébranler le Régent par son côté le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler une mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle. C'était une dame riche, indépendante, avec qui le feu roi aimait fort à causer, et qui, sans paraître y toucher, se mêlait de toute intrigue. Elle était vieille, fit peu d'impression. On détacha alors une certaine Olia Trant, une Anglaise belle et galante, qui vivait à Paris et de plus d'un métier (Mahon). Le Régent écouta, sourit, devina tout. Enfin la sainte cour de Saint-Germain, à bout, en vint à un moyen étrange et bien grossier. On chercha là-bas, on fit venir une vraie rose d'Angleterre, pas même épanouie, vierge, à ce qu'on disait, et on mena cette victime au Palais-Royal (Bolingbroke). On supposait que la pauvre petite, innocente, ignorante, par cela même, aurait plus d'action. Mais la place était plus que prise. La vertu du Régent était gardée par nombre de dames, bien autrement brillantes et d'esprit et d'audace, de grâce aussi. L'une d'elles, la Parabère, venait justement de le prendre.

Le Régent et ses amis les plus sensés, comme le duc de Noailles, voyaient que, dans un tel état de ruine, de désorganisation, il fallait à toute condition assurer la paix, ménager l'Angleterre et s'entendre avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis XIV, et toutes les fautes du grand règne? La honte, s'il y en avait, revenait à lui seul.

George était contre nous. Aux moindres démarches du Régent pour obtenir de lui une garantie positive de la paix, il exigea une condition impossible: que le Régent se mît la corde au cou, qu'il bravât le grand parti qui lui avait disputé la Régence, qu'il publiât de nouveau les renonciations de Philippe V, le proclamât à jamais exclu du trône. C'était déclarer la guerre à l'Espagne et à une partie de la France. Le Régent, dans sa position désarmée et chancelante, eût été vraisemblablement réduit à un triste secours, celui d'une garde anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un piége, mettre la guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui rendre la pareille et il lâcha le Prétendant.

Il le laissa partir (12 décembre), mais seul et comme individu, donc avec peu de chances. Les Jacobites avaient déjà eu des revers. Le prince leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa défiance pour les gens les plus avisés du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke) l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa pâle, mince figure, avec un air douteux, d'étranges yeux italiens qu'il tenait de sa mère, ne parlaient guère pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans secours. Ce n'était plus le candidat de la France et de l'Espagne, ayant pour arrière-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua à la hâte.

L'effet de cette déplorable expédition fut de fortifier George extrêmement. L'Angleterre témoigna à cet Allemand, qui ne savait pas sa langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais. On lui donna cet étonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que tous les sept ans.

La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans sa force, elle enfonçait dans son naufrage, plongeait dans la banqueroute, la grande débâcle. Il eût fallu, pour se tirer de là, réformer, non les finances seulement, mais refondre l'État et le refaire de fond en comble. Terrible opération. Si on l'avait tentée, on eût eu contre soi la nation elle-même, affaissée d'esprit, énervée de misère, et qui, comprimée sous un monde énorme de privilégiés, aurait préféré le mal au remède.

Ce n'était pas l'audace ni l'idée qui manquait. Le Régent, au plus haut degré, était un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses vices déplorables n'étaient nuisibles qu'à lui-même. Ils ne l'avaient pas endurci. Il était très-ouvert à toute bonne innovation. On peut en dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait été peut-être un grand réformateur.

C'est par l'Église qu'on eût dû commencer la réforme. Noailles avait très-bien compris que le premier coup à frapper était de chasser les Jésuites. Le second eût été de se passer du pape pour l'institution des évêques; le Régent y songeait. Le troisième eût été de rappeler les protestants. Il y avait encore un monde de réfugiés, gens riches, utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient qu'à rentrer. Un fleuve d'or eût coulé dans cette France ruinée; mieux encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour réchauffer ses vieilles veines taries.

Cela ne se put pas. Même dans l'intérieur du Régent, Saint-Simon plaida en faveur des Jésuites et contre les protestants. Noailles, en ses projets, aurait eu contre lui les Jansénistes mêmes. Il aurait eu son oncle même, l'archevêque de Noailles, qui, déjà accusé de jansénisme et d'hérésie, n'aurait voulu pour rien favoriser les hérétiques.

Dans l'ordre civil et financier, la grande réforme proposée dès Colbert était la taille proportionnelle, la vraie égalité qui doit être inégale, c'est-à-dire peser sur le riche. Mais quel était le riche? le clergé, la noblesse. Il s'agissait de les mettre à la taille, de les rendre taillables! Horrible affront dans les idées du temps. Tel était le but, la portée de cette réforme (V. la proposition de 1665, dans nos notes). Le Régent et Noailles accueillirent les plans qu'on présenta, en ordonnèrent l'essai. Partout on trouva des obstacles, et dans qui? dans le peuple aveugle et ignorant, que les privilégiés ameutaient contre tout changement.

Il eût fallu pour réussir un gouvernement fort, très-fortement assis. Imaginez ce que c'était que de mettre à la taille un prince archevêque de Cambrai, un archevêque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui ne souffrait pas que le roi se mêlât pour la moindre chose de la seconde ville du royaume,--ce Villeroi, qui avait dans les mains l'enfant royal, qui faisait parler cet enfant, et pouvait, dès demain, le faire parler pour la régence d'Espagne et du duc du Maine.

On ne pouvait faire un seul pas, dans la réforme religieuse ou civile, sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser. J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jésuites et les évêques (presque tous jésuitisés), le grand parti dévot, une masse de seigneurs et de nobles bouffis, gâtés, absurdes, dont le roi naturel était Philippe V.

Jugeons-en par le plus honnête, Saint-Simon[2], crevant de vain orgueil, sans lumières, malgré son talent, si arriéré, si imbu de l'idée que l'État est un bien de famille. Le régent légitime pour lui, c'est l'oncle (Philippe V), et non le cousin (Orléans). Quelque ami, serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hésite pas à lui dire à lui-même que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon, quitterait le Régent avec larmes, mais enfin le quitterait.

[Note 2: Il baisse infiniment à la mort de Louis XIV. Il est décidément déplacé, désorienté dans le monde nouveau, et il devient de plus en plus absurde. Il est d'amitié pour le Régent, de principe pour le roi d'Espagne. Il avoue que si celui-ci entrait en France, il quitterait le Régent.--Il ne veut pas qu'on chasse les Jésuites, et il demande les États généraux que demande le parti jésuite pour faire sauter le Régent. Étrange ami de la Régence qui s'oppose à tout ce qui pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants qui auraient rapporté leurs capitaux, leur industrie.--Il est honnête, et cependant il dévie un peu en pratique. C'est, je crois, ce qui le rend de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier un scélérat, et il est son ami; d'Effiat, un scélérat et il le sert, la duchesse de Berry un monstre, et il lui laisse madame de Saint-Simon. Il déplore le pillage du Système, résiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux contre le temps, contre lui-même?--Il omet, sciemment, je crois, des faits très-importants, non-seulement l'amour, si public, du Régent pour sa fille, mais l'infamie des petits Villeroi (août 1722), mais les vols de M. le Duc, la pension énorme que Dubois payait à madame de Prie. Il embrouille l'affaire de Leblanc et Bellisle.--Vers la fin, on était si embarrassé de Saint-Simon, de son humeur, de ses spropositi, qu'on le tenait en quarantaine, tout à fait isolé, sans lui rien dire. Il ne sait pas combien il est alors un personnage comique. On s'en amuse. On le consulte sur des choses résolues d'avance (comme l'enlèvement de Villeroi, le ministère de Dubois). Le Régent a la malice et la patience de l'écouter là-dessus pendant des heures quand tout est décidé sans lui.]

Trois mois d'essai montrèrent que toute grande réforme politique était impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la ruine; on déclara que le dernier roi avait mangé l'avenir même (7 décembre). On fit, comme Desmarets, de la fausse monnaie; au moins on donna à celle qu'on frappa une valeur fictive. On annonça l'examen solennel, non-seulement de ce qu'on appelait les affaires extraordinaires, mais de tous les titres publics. Il y avait lieu d'examiner certainement. Les traitants avaient agi avec le dernier roi comme avec un fils de famille à peu près perdu; ils lui prêtaient à 400 pour 100. Ce n'est pas tout. La comptabilité était si mal tenue, qu'il y avait une infinité de doubles emplois, des titres doubles. Les receveurs généraux, sous prétexte d'avances (exagérées et mal prouvées), ne rendaient plus rien au Trésor, agiotaient avec l'argent des recettes; ils faisaient circuler un nombre infini de billets, et, sous noms supposés, prêtaient au roi son propre argent.

Noailles avait proposé de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon de faire venir un à un ces rois de la finance, à petit bruit, et de les étrangler entre deux portes, je veux dire de les faire dégorger, de les rançonner à la turque. Le Régent y répugna et se contenta d'abord de demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde des troupes (chose si nécessaire dans les périls où l'on était). Ils promirent, ne tinrent pas, espérant que le soldat, ne recevant rien, se révolterait. Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments, sournoisement employait son arme ordinaire en révolution, n'achetant rien, augmentant la misère, mettant le marchand, l'ouvrier, au désespoir.

Ainsi exaspéré, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on établit une chambre de justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs, les munitionnaires engraissés du jeûne de nos armées, etc. Grand bruit, force menaces. On montre la torture; on parle d'échafaud. On prétend faire payer 200 millions à 4,000 personnes. Mais ces sévérités n'étaient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables, des femmes spirituelles et charmantes, s'intéressent pour les financiers. On entoure le Régent des plus douces obsessions. Ce n'est pas un barbare. Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne au profit de ceux qu'il aime. Les traitants sont sucés par ces agréables vampires, sans que l'État y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de justice, sont sifflés, désespèrent. En vain, dans sa fureur, il encourage les dénonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des noms supposés accuser et trahir leurs maîtres. Il fait plus, il appelle à lui le paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes où les traitants ont leur château une part dans les confiscations.

Le grand visa des titres, des rentes, etc., avait mieux réussi. Il fut fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du Dauphiné, les frères Pâris. Ils épargnèrent autant qu'ils purent les militaires et les communes, frappèrent surtout les détenteurs de titres, passés par plusieurs mains, achetés à bas prix. La dette fut réduite à peu près à la moitié, et cette moitié convertie en titres nouveaux qu'on appela billets d'État.

Et avec tout cela, il manque cent millions à la fin de 1716. Pour comble, le Midi se révolte contre l'impôt du Dixième, et il faut le supprimer. On voudrait suppléer en faisant payer les exemptés, les magistrats et autres. Mais les Parlements mêmes, ces grands parleurs de bien public, donnent l'exemple de la résistance. Tout est impasse. Nul moyen de payer les billets d'État qui soldaient la dette réduite. Ils tombent à rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnées, des actions de la Compagnie d'Occident, hypothéquées sur la savane américaine ou sur la peau de l'ours qui court les bois.

Noailles, in extremis, déclare que, pour se relever, il faudrait un miracle, quinze ans d'économie, donc, toute une réforme morale, un gouvernement ferme, une noblesse désintéressée, plus de luxe, plus de plaisirs[3]. Cette vieille société, gâtée par cent années de vices monarchiques, la réduire tout à coup à la vie de Caton!

[Note 3: À la page 45, j'ai fait remarquer que, dès 1665, on avait proposé à Colbert la taille réelle et proportionnelle. Un certain Charles, élu de Meaux, avait formulé cette proposition, en insistant sur le point essentiel: Que chacun des trois États y doit contribuer. «Il est constant, dit-il, que le clergé et la noblesse, qui possèdent plus des trois quarts du bien de France, ne contribuent comme rien au regard du Tiers Estat, qui porte toute la charge et n'a plus pour partage que la misère.» (Lettre communiquée par M. Margry, archiviste de la marine.)

Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke, Mahon, Smolett, Pebrer, Macaulay, etc.

Fallait-il se rallier à l'Angleterre ou à l'Espagne? Belle question; elle est ridicule à poser. L'Espagne d'alors fait horreur. Les Italiens qui la gouvernent, Alberoni, la reine, viennent de relever l'Inquisition, que madame des Ursins voulait abaisser. Comment n'a-t-on pas vu cela? Comment a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de l'Espagne, lui qui l'éreinte, la jette dans mille aventures impossibles? Comment prend-on Philippe V pour un Français? Il regrettait, il est vrai, la France, mais il était en même temps plus Espagne que l'Espagne même. Sous lui, 14,000 victimes revêtirent le san-benito et furent suppliciées de diverses manières (sur lesquelles deux mille trois cent quarante-six furent brûlées vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe, t. III, ch. XXXI, p. 6.--Lemontey (t. I, 432, note) observe que ce chiffre énorme semblera trop faible si l'on consulte (aux Affaires étrangères) les dépêches de notre ambassadeur Maulévrier. Il donne un nombre supérieur relativement, un nombre épouvantable pour sept villes et quatre années seulement.

Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet tout cela n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de la mort de Louis XIV (18 septembre 1715), il négocie avec les hérétiques, il sollicite les Anglais contre la France qui s'est ruinée pour sauver l'Espagne. Alberoni, qui vient de relever l'inquisition, se jette dans l'extrême opposé, cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon, etc.). Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner les devants. Il sacrifie le Prétendant, les dernières recommandations de Louis XIV et toute décence catholique.

En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce coup inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on excuse en partie la fluctuation du Régent. La plupart des historiens font le contraire; ils racontent d'abord ses misères et ses fautes et celles même de 1716. Puis ils reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715, relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et mal datée, ne signifie plus rien du tout.

Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles XII, l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à Londres, Philippe V à Paris, si cette folie criminelle eût pu se réaliser, elle nous eût retardé pour cent ans. Le Régent avec tout ses vices, toutes ses fautes, son Dubois et le reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit et de lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les plus inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont évidemment le progrès. Oui, l'Angleterre, cupide et hypocrite, méthodiste et contrebandière, avec sa plate dynastie allemande et sa corruption de Walpole, l'Angleterre, avec tout cela, c'est le progrès. La France, vers 1720, par Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus haut le phare qui guide désormais la marche de l'esprit humain. L'Angleterre ouvre les mille voies d'activité pratique, commence sérieusement (ce que presque seule elle a fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.]

Fatalité terrible de ce siècle. Nul ne peut pour le bien, tous pour le mal. Le tableau désolant que l'on fait de la France à la mort de Louis XIV, on l'a à la mort du Régent, on l'a à la mort de Fleury, à la chute de Choiseul. Ce que Forbonnais dit de 1715, d'Argenson le dira de 1740, et les Économistes de 1760, enfin Arthur Young en 1785.

Un écrivain, obscur parfois, mais fort et judicieux, a formulé très-bien la radicale impuissance de ces gouvernements. «Une invariable fixité de trente ans dans le mal avait détruit dans les gouvernants la notion des choses, le sens de voir et de prévoir. L'injustice était si ancienne, si bien enchevêtrée, incorporée à tout, qu'ils ne la sentaient plus et n'y distinguaient pas la cause de cette paralysie mortelle. Ils s'étonnent, ils se fâchent. Ce peuple est donc bien paresseux? Point du tout, mais c'est qu'il est mort.» (H. Doniol.)

Et cela sans figure. L'homme véritable de la terre, le fermier, a péri. Il reste dans le Nord un colon misérable, qui, sous l'entrepreneur temporaire du travail, exécute la terre pour quelque peu de noire bouillie. Il y a dans le Midi un métayer étique. Des deux côtés, la terre jeûne aussi bien que l'homme, ne recevant plus d'aliment, mais peu à peu n'en donnant plus.

Les lois philanthropiques de la Régence sont souvent ridicules. Elles permettent par exemple la circulation des bestiaux. Mais il n'y a plus de bestiaux. Elles ennoblissent le travail, disent qu'il ne fait pas déroger. Mais qui songe à cela, qui pense à travailler, quand on ne produit plus qu'à perte? Sans secours, engrais ni bestiaux, le bras de l'homme obtient un petit résultat, cher et chargé de frais, plus cher par les transports (alors très-difficiles).

On achète peu à l'intérieur, étant toujours plus pauvre. Bien moins à l'extérieur, car le voisin produit à bon marché. Ainsi la France enfonce. Non-seulement elle descend d'elle-même, mais alentour tout monte et contribue à la mettre plus bas.

Ce gouvernement ne paraît pas se souvenir de l'autre règne. Qu'il songe donc qu'avant 1700, avant cette guerre immense et le million d'hommes enterré, Louis XIV en est déjà à chercher comment il obtiendra qu'on cultive le désert.

Combien plus le désert s'étendait en 1715! Le Régent l'ignore-t-il? Non, il le sait parfois, parfois il se réveille, et il a des moments lucides. Cette terre qu'en songe il voit peuplée, éveillé il la voit déserte. Il en offre à qui en voudra, aux gens de guerre réformés, par exemple, et encore avec une maison abandonnée, une exemption d'impôt.

Ces vérités terribles crevaient les yeux des hommes de bon sens. Il était déjà évident que la réforme de Noailles ne ferait rien, que la Régence resterait faible, bavarde, à vouloir le bien, faire le mal. La France, détendue, n'avait plus même sa ressource de 1709, la fièvre, le nerf du désespoir. Elle gisait, inerte, après l'accès. Et qu'adviendrait-il d'elle, si ses démembreurs acharnés, les deux dogues, Marlborough, Eugène, la surprenaient sur le grabat?

Mais l'Europe elle-même en avait bien assez. L'Angleterre n'avait pas à la guerre un intérêt réel, puisque déjà l'Espagne, et la France bientôt, offraient sans guerre tous les avantages qu'elle désirait. Malheureusement la fausse fureur de Marlborough, la haine têtue des vieux whigs, la criaillerie des spéculateurs, faisaient grand bruit, et non-seulement couvraient la voix des gens sensés, mais, par leur insolence, leurs injures, leurs affronts, rendaient le traité impossible.

Le rechercher semblait une bassesse. Il se trouva un homme qui, sans souci d'honneur, d'orgueil, vit nettement l'intérêt des deux nations, le leur fit voir, éclaira les Anglais eux-mêmes. C'était un intrigant qui toute sa vie avait été entremetteur, et qui le fut ici très-utilement. C'était ce faquin de Dubois[4].

[Note 4: Deux écrivains se sont imposé de nos jours la tâche de réhabiliter Dubois.--À les en croire, tous les contemporains s'y étaient trompés, l'avaient calomnié. Les modernes aussi. Le très-exact et très-fin Lemontey, qui écrit aux Archives des Affaires étrangères, et devant les pièces, a partagé l'erreur commune, M. de Carné (1857), et M. de Seilhac (1862), rendent à ce pauvre Dubois sa robe d'innocence.--Ce qui frappe le plus dans cette découverte, c'est qu'elle semble se faire contre l'avis de Dubois même. Je ne crois pas qu'il en eût su gré à ces Messieurs. Il semble qu'il ait eu une prétention toute contraire. Dans ses correspondances spirituelles et facétieuses, il y a partout la fatuité du vice. Il s'étale, se carre, se prélasse. Il se flatte surtout d'être un drôle habile et retors. Il ne se fâchera pas du tout si on l'appelle un heureux coquin. Les faits, étudiés de très-près, m'obligent d'être de son avis contre ses panégyristes. La gravité magistrale de M. de Carné ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses si étonnantes: Que Louis XIV aurait approuvé l'alliance anglaise» (Revue des Deux Mondes, XV, 844-846), «que sous le Régent et Fleury, la population a presque doublé,» etc. Et comment le sait-il? comment affirmer cette chose énorme, contre d'Argenson et tout le monde?--Pour M. le comte de Seilhac, je n'ai rien à lui dire. Il est du pays de Dubois, de Brives-la-Gaillarde. Il écrit d'après les papiers de Brives et ceux de la famille Dubois. Son premier volume contient des pièces curieuses. Je n'ai trouvé dans le second exactement rien.]

J'ai dit ailleurs ce que j'en pense, et il ne s'agit pas ici de sa vertu. On doit dire seulement qu'il n'est pas de coquin qui n'ait eu un jour dans sa vie, un jour où il ait marché droit. On doit avouer que celui-ci, infiniment spirituel, eut ce que n'ont pas toujours les gens d'esprit, un sens net et vif du réel, une vue très-lucide de la situation, nulle fausse poésie, nulle illusion. De plus, une résolution déterminée et obstinée pour aller droit au but, y faire aller les autres.

Notez qu'il était presque seul de son avis, que ni l'Angleterre ni la France n'avaient grande envie de traiter. L'une et l'autre avaient encore la vue comme offusquée des mauvaises fumées de la guerre. On ne passe pas impunément par une lutte si longue et si atroce. Elles restaient malades de funestes levains, de fâcheux souvenirs, d'humeurs noires, de pénibles songes.

Nombre d'Anglais honnêtes, de braves gens qui sortaient peu de l'île, croyaient de bonne foi que la France était quelque chose comme la Bête de l'Apocalypse, le grand Dragon, que le monde n'était malade que de son venin, qu'il ne serait guéri qu'au jour où un vent de colère, un bon vent d'ouest, emportant l'Océan, le roulerait de la Manche au Jura. Des gens habiles, comme Marlborough, exploitaient la fureur des simples. Si la Bourse allait mal, c'était la faute de la France. Si les Compagnies avortaient, la France en était cause. L'une, la Compagnie des plongeurs, s'engageait à repêcher tout ce qui s'est perdu dans les eaux, des Argonautes à l'Armada. L'avare Océan, qui pendant tant de siècles a thésaurisé les naufrages, il aurait à restituer. Qui l'empêchait? sinon la France, cette fée, qui, de Brest, de Dunkerque jetait ses sorts et son mauvais regard.

Folies étranges! la France, qui ne sait pas haïr, haïssait si peu l'Angleterre, qu'elle l'imitait tant qu'elle pouvait, copiait ses modes, ses banques, et pendant tout le siècle nos écrivains en font des éloges insensés.

Mais, en même temps, il faut le dire, la France avait renoncé à regret à sa guerre des corsaires, à leur bizarre légende, qui passe tous les contes de fées. Elle se souvenait peu de la grande affaire de la Hogue, mais beaucoup de Jean Bart, beaucoup de la Railleuse, l'étrange oiseau de mer, qui se moquait des flottes, qu'on bloquait dans Dunkerque pendant qu'en Amérique il faisait razzia. Jeu piquant de hasard, de malice héroïque, où le plaisir était moins la prise que la surprise. Il s'agissait si peu d'argent, qu'un des nôtres (le petit Renaut) dépense une fois vingt mille francs à régaler ses prisonniers. Pris lui-même, Duguay-Trouin, en revanche, capture une Anglaise, magnanime Ariane qui fait fuir son Thésée. Voilà de ces folies que regrettait la France, qui lui mettait au coeur Saint-Malo et Dunkerque, qui la faisait s'obstiner dans cette fraude de Mardick qu'on creusait toujours malgré le traité.

Mais comment s'amusait-on à cela, quand la grande marine était exterminée? Pour longtemps, on ne pouvait rien. Brest et Toulon chômaient, devenaient des déserts. Nos vaisseaux y pourrissaient; on n'en refaisait plus. Le roi même, se faisant un système de sa défaite, mettait les fonds de la marine aux embellissements de Marly. Pontchartrain, le ministre, fut terrible à nos amiraux plus que les Blake et les Ruyter. Il donnait deux mots d'ordre: 1º point de bataille; 2º reculer.

Autre maladie de la France. Elle gardait un coin du coeur pour le petit Joas, je veux dire le Prétendant. Ce Joas, devenu un triste capucin, restait pour bien des âmes tendres l'intéressant enfant qui fit pleurer dans Athalie. Les belles Anglaises, qui vivaient à Paris de jeu et d'autre chose, les bonnes Carmélites de Chaillot, de la rue Saint-Jacques, les Jésuites, priaient pour lui. L'improbable, l'absurde, a ses attraits. Témoin les romans jacobites que l'abbé Prévôt a parés de son entraînant bavardage, ces Cléveland, ces Doyen de Killerine (je ne veux pas parler du chef-d'oeuvre, Manon Lescaut).

Fausse et malsaine poésie, sous laquelle ces bourreaux Jésuites, persécuteurs, brûleurs en Espagne, en Autriche, et si cruels en France, invoquaient la pitié, pleuraient, attendrissaient. Qu'était en soi le Prétendant? le dangereux revenant du vieux monde, l'être fatal en qui les éléments de la grande guerre pouvaient se réunir, se rallumer, embraser tout?

Et avec quoi l'Europe l'eût-elle recommencée, cette guerre? avec des ruines, des peuples épuisés et sanglants, plusieurs agonisants, finis.

Ou bien, on eût recommencé (chose terrible!) avec des monstres. On va voir tout à l'heure comment le monstre russe, exterminateur, dépopulateur, le vampire espagnol galvanisé de son tombeau, la Suède, un spectre fou, s'entendirent pour le Prétendant contre la civilisation, l'Angleterre et la France. Ce jour-là, le Stuart de Rome parut ce qu'il était, l'ennemi du genre humain.

Il faut laisser les romans de côté et voir la vérité en face. La France gagnait autant, et plus que l'Angleterre, à éloigner le Prétendant, à le tenir bien clos dans son tombeau de Rome, à mettre ensemble les deux morts. Non-seulement il exposait la France, la tenait contre sa voisine dans un état irritant, provoquant, pire que la guerre, mais il était une épine intérieure pour la France même; il était l'opposé de la pensée moderne, dont elle est l'interprète. Rien n'était énervant contre la jeune sève du libre esprit, autant que l'esprit jacobite, cette mauvaise petite fièvre de l'intrigue galante et dévote.

Tout cela n'était encore ni vu ni entrevu. Ici même, en pleine ruine, ayant tant besoin de la paix, on ne la voulait pas. Le Conseil de Régence, en grande majorité, continuait Louis XIV. Par une folle générosité, le Régent y avait mis ses ennemis le duc du Maine, l'inepte Villeroi, trois ministres du dernier règne. Le rapporteur était le maréchal d'Uxelles, tête creuse, qui se croyait profonde. Auprès du Régent même, la vieille tradition avait pour avocat ce petit furieux Saint-Simon, terrible contre l'Angleterre. Le Régent se défendait mal. Noailles et Canillac, Nocé, quelques roués seuls, appuyaient Dubois. L'ambassadeur anglais, Stairs, de son chef, sans l'aveu de George, conseillait l'alliance; mais ses emportements, ses aigreurs insolentes, la rendaient odieuse. Villeroi fit chasser un des Anglais de Stairs, que l'on disait (sans preuves) avoir voulu assassiner le Prétendant.

Dubois, en mars 1716, alla incognito à la Haye voir lord Stanhope à son passage, le tâta, fit des offres. Mais, même en offrant tout, en cédant sur Mardick et sur le Prétendant, on pouvait croire que George serait sourd. Il était Allemand et point du tout Anglais, fort médiocrement touché de l'intérêt de l'Angleterre. Il ne pensait qu'à l'Allemagne, aux provinces surtout qu'il avait prises à la Suède. Pour les garder, il lui fallait l'appui de son maître l'Empereur, auquel il appartenait jusqu'à lui livrer l'Italie contre la politique anglaise, qui venait au contraire de jeter en Piémont la première pierre de la future royauté italienne.

Ce valet de l'Autriche, notre ennemie, ne nous répondit rien pendant trois mois, et il n'eût peut-être jamais répondu, si Dubois n'eût su l'inquiéter. Il se fit écrire par le Régent un mot qu'il montra à Stanhope. On y voyait que le Régent était fort au courant des discordes intérieures de la cour d'Angleterre. George exécrait son fils qu'il ne croyait pas sien. Il tenait sa femme enfermée, tandis que lui-même traînait partout deux grosses maîtresses allemandes. Sa haine pour son fils éclatait sans mesure. Une fois, à grand bruit, il le chassa avec sa jeune épouse. Les amis du fils, Argyle et Stanhope, n'étaient pas sans crainte. Le Régent leur offrit ses bons offices, son appui, de l'argent.

George était fort peu populaire. L'Autriche avait exigé de lui un traité qui révélait son honteux vasselage (mai 1716). George et l'Empereur «s'y garantissaient leurs futures acquisitions.» Autrement dit, l'argent anglais et les flottes anglaises allaient être employés à aider l'Autriche en Italie. Cette Autriche qui déjà avait tant sucé l'Angleterre, qui avait si mal fait la guerre, si mal soutenu Eugène, elle voulait une guerre éternelle, déclarait que la paix d'Utrecht n'était qu'une trêve. Et George l'encourageait, lui répondait de l'Angleterre. Vrai crime contre la paix du monde.

Les Anglais commençaient à voir ce qu'ils avaient fait en donnant une telle couronne à un domestique de l'Empereur, qui ne suivait que sa bassesse, ses petits intérêts de principicule allemand, au risque de bouleverser le monde.

Eugène, à ce moment, battait les Turcs, et l'Autriche allait s'étendre de ce côté. Que voulait-elle donc? Conquérir partout à la fois? Si grande et si heureuse, elle trouvait en George un compère qui ne la trouvait pas assez grande à son gré, et voulait la grandir, contre les intérêts anglais.

Cela dégrisa les Anglais de leurs colères aveugles contre nous, nous ramena beaucoup d'esprits. George dut faire attention. Une convention préalable fut signée en octobre sur la vraie base anglaise (Mardick comblé, et le Prétendant éloigné au delà des Alpes). George ne peut se refuser à envoyer des ambassadeurs à La Haye, mais il les envoie sans pouvoirs. Enfin les pouvoirs viennent, mais incomplets, insuffisants. L'Autriche empêchait tout. Il est probable (et, selon moi, certain) qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant du Régent une promesse qu'on lui sacrifierait les intérêts de la Savoie et de l'Espagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile.

Le 28 novembre, la France et l'Angleterre, la Hollande, le 31 décembre, signèrent la Triple-Alliance.

Dubois écrivait au Régent: «J'ai signé à minuit. Me voici enfin hors de peur;--et vous hors de pages.»

Hors de peur. En effet, la France n'était plus isolée, n'avait plus à craindre l'intrusion du roi d'Espagne, qui eût été le retour de toutes les vieilles sottises.

Hors de pages, c'est-à-dire indépendant, pouvant faire la loi aux partis, déconcerter l'intrigue du duc du Maine.

Ce parti du duc du Maine, c'était celui du Prétendant, des fous, des aveugles étourdis qui nous relançaient dans la guerre. Orléans, c'était la paix même, c'était l'esprit moderne, humanité, liberté et lumière.

Stairs, l'envoyé anglais, avait dit, et Dubois redit «que l'usurpateur George avait pour ami naturel l'usurpateur de la Régence.» Forme paradoxale, effrontée et choquante, d'une chose en réalité juste. Les mannequins du vieux passé gothique, le Stuart, l'Espagnol, étaient-ils les vrais rois des deux grandes nations les plus civilisées du monde? Que leur rapportaient-ils? sinon honte et sottise. Contre ce faux droit de famille, George le protestant, Orléans le libre penseur (tels quels et quoi qu'on pût en dire) représentaient pourtant le vrai droit et l'unique, celui des nations et celui du progrès.

Ce traité, ce contrat d'assurance mutuelle qui les affermissait tous deux, fut aussi un bienfait pour les deux peuples et pour l'Europe. Il menait à la paix réelle, solide et sérieuse, pour laquelle le monde haletait depuis la fausse paix d'Utrecht qui n'avait rien fini. Les trois peuples civilisés, désormais réunis étaient en mesure d'imposer aux barbares, aux aventuriers, aux ambitieux qui continuaient la guerre au Nord et la réveillaient au Midi.

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