CHAPITRE IV
LA FILLE DU RÉGENT--WATTEAU--LA RÉVOLUTION DE JANVIER
1718
La révolution qui bientôt va renverser Noailles et d'Aguesseau et leur substituer l'homme de Dubois et des Jésuites, le lieutenant de police Argenson, le destructeur de Port-Royal, cette révolution est traitée beaucoup trop légèrement et dans Saint-Simon et partout.
Elle est un retour net au règne de Louis XIV, dont les ordonnances cruelles sont de nouveau exécutées. En ce même mois de janvier 1718, qui change le ministère, le sang recommence à couler. Un ministre protestant, Étienne Arnaud, est exécuté à Alais. D'autres le seront tout à l'heure.
Où donc est le Régent, si doux de sa nature, trop-bon pour ses ennemis? le Régent qui naguère enlevait de la chaîne les protestants condamnés aux galères par le Parlement de Bordeaux?
Dubois lui avait arraché l'exil des évêques jansénistes qui faisaient appel contre Rome, sous prétexte du bien de la paix. Et ici, tout à coup, c'est la guerre qu'on reprend.
On recommence gratuitement les agitations du Midi; on lâche le clergé, le peuple du clergé. Le protestant malade entend sous ses fenêtres la foule qui réclame son corps par ce cri sauvage: «À la claie!»
Que fait le Régent cette année? Il publie Daphnis et Chloé, ses gravures, signées Philippus.
Que fait-il? Il fait sa fille reine de France. Il ne la contient plus. Il la laisse marcher sur sa mère, éclipser, effacer le Roi.
Sa tête était visiblement hors des affaires publiques. Il ne savait lui-même comment expliquer, colorer la révolution qu'on lui faisait faire. Faible, faux par faiblesse, il disait craindre que le parti de Rome n'appelât le roi d'Espagne. Saint-Simon lui ferma la bouche par ce mot sans réplique: «Que nulle concession ne changerait ce parti: qu'il serait toujours espagnol.» Et tous deux rougirent d'insister, de toucher le bas-fond réel, honteux qui était sous cela.
Dira-t-on que ce fond, c'est la seule influence du vieux coquin Dubois qu'il connaissait si bien? ou bien que c'est le rêve d'or que Dubois lui donnait en appuyant le Système naissant? Ces deux choses pesèrent, mais il y en eut une troisième certainement. On va le voir par les actes de cette année. C'est la dernière où vécut sa fille, la duchesse de Berry. Elle avait près d'elle un Jésuite. Elle avait pris un appartement aux Carmélites. On la poussait au mariage, à la conversion. Par elle, sans nul doute, on travaillait son père. Et que pouvait-elle alors? Tout.
Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur léger, qui pourtant a su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altère, défigure, mais qui mérite attention: un étrange traité entre le Régent et sa fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la réaction, à la fin de 1717[NT-1] (ni avant, ni après).
[Note NT-1: Page 85: Dans la présente édition du "Project Gutenberg" la date de 1717 a été substituée à celle de l'édition originale (1617) incompatible avec les évènements décrits.]
Le Régent, dit sa mère, était un homme fort léger, qui n'eut guère de sérieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, déplorable: sa fille. Elle l'ensorcela dès l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabère, c'est parce qu'elle venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait terrible que souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices. Mais ni caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chaîne fatale qu'il traînait misérablement. Rien ne l'affranchit que la mort.
On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais à son origine cette étrange créature.
Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y trouvait au complet.
Elle était impure par sa mère, l'enfant du jubilé, conçue d'un moment trouble et faux. Impure par son grand-père, Monsieur, le vrai roi de Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil. Madame, sa grand'mère, la fière palatine de Bavière, ne lui donna pas sa vertu, mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavière, je l'ai déjà remarqué, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de mélancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'épilepsie.
La naissance fut pire que la race. Son père, par mariage forcé, en pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son espion. D'un tel amour naquit la discorde incarnée.
On trouva à sa mort qu'elle avait le cerveau incohérent de forme, disparate et fêlé.
Et son éducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice à la troisième puissance. Son grand-père et son père avaient déjà été élevés par des scélérats. On le voit par les lettres de Madame que le roi de Hanovre vient de confier à Ranke (1861). Elle fut laissée aux mains d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit à poignarder sa mère d'injures, d'affronts. Éducation néronnienne. On s'étonne qu'elle n'ait pas été jusqu'au fer, au poison.
Elle eut tout le chaos du siècle qui commence et a peine à se débrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son père, c'est-à-dire au pêle-mêle du laboratoire de Faust. En 1709, tout à coup passant du drame de la guerre à la plus triste inaction, il rôdait à travers Babel, l'infini des sciences et des arts, comme eût fait l'Esprit (anticipé, déclassé, malheureux) du siècle de Diderot. Il voyait les savants, et il voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de l'or, ou faisaient voir le diable. Il n'avait à chercher. Le diable était chez lui, en son lit par sa femme, et par l'enfant sur ses genoux.
Elle avait une chose de son père: charmante et dangereuse,--en contraste avec sa malice, sa violence;--une sensibilité facile, le don des larmes. Tous deux pleuraient fort aisément. Nous la voyons pleurer pour sa mère même, qu'elle déteste (Saint-Simon, 1719). Combien plus pour son père, et avec lui, dans les chagrins réels qu'il eut, quand on lui arracha sa maîtresse, quand on lui imputa d'horribles crimes. Ces derniers temps semblaient la fin du monde pour lui, comme pour la France. Plus sa femme s'éloignait de lui, plus la petite s'en rapprocha, mettant à le consoler la passion qu'elle mettait à toute chose. Seule amie et seule camarade, fière de suffire à tout, elle buvait avec lui vaillamment, voulait lui faire raison et luttait, au hasard de certaines misères à faire mourir de honte (Saint-Simon), étranges abandons où l'on s'attendrissait, s'éblouissait, s'ignorait tout à fait.
En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il était encore en Espagne; non en 1710, elle était déjà mariée. Il s'agit de l'année 1709. Il avait trente cinq ans, elle quatorze.
La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chaîne au pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile, divaguait de tous côtés.
Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et dès l'enfance, ayant été pour tout la seule confidente de son père, elle savait les choses et les hommes. Si, à la mort du roi, qui la mettait sur le trône pour ainsi dire, elle eût agi de concert avec sa grand'mère, si elle avait tourné au bien son énergie, la France ne fût pas retombée où la jetait Dubois, à la seconde banqueroute, au joug misérable de Rome.
Dans une excellente gravure de 1716, faite au début de la Régence, on trouve exprimée à merveille ces idées du moment. Le Régent tout pensif et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise, et qui s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance.
Ce sont les traits idéalisés de la fille du Régent, telle qu'elle dut être quelques années plus tôt (juste en 1709). On l'a faite un peu grasse, comme elle était, à l'allemande, et non sans rapport à Madame, sa grand'mère, à qui elle ressemblait autant que la beauté peut ressembler à la laideur. Elle est drapée d'hermine et couronnée de lauriers. Elle rêve; ses beaux yeux sont fixés au ciel, dans le trop poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouvé comme un port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se laisse aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au total, l'effet est très-grave. Le Régent est bien mûr, presque vieux, et elle bien jeune. Il est sombre, soucieux et tout à sa pensée.
Mais elle était indigne de jouer ce beau rôle. Elle n'avait pas la grande, la haute ambition. Son orgueil éclata en choses vaines, scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des sots; la première fois, son écuyer, sans figure ni mérite; puis son capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Régent aisément aurait dominé ce garçon assez bonasse, mais il était mené par sa première maîtresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui voyant je ne sais quel accès de dévotion, poussait au mariage. Les Jésuites trouvaient leur compte à y aider.
Dès longtemps un petit Jésuite s'était glissé au Luxembourg. Il entra comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une espèce d'animal domestique à qui on jette des morceaux sous la table. On le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. Là il en entendait de dures. Mais rien de sale ne l'étonnait, aucun blasphème (à faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait rire; lui-même il excellait aux saillies libertines.
Tout échoit à qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame de Longueville, de la Vallière et de tant d'autres dames. Il n'y avait pas loin du Luxembourg aux Carmélites. On l'y mena tout doucement. Ces dames étaient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui en attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de très-noble famille, discrètes et qui s'avançaient peu.
Elles surent bien le faire à propos. La voyant éprise de Riom, elles entraient dans ses idées, mais pour la bonne fin, le mariage. Les exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom était neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle épousa secrètement. Et le feu roi lui-même n'avait-il pas épousé madame de Maintenon?
Elle prit feu à cette idée royale. Quel roman glorieux de braver tous les préjugés, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien plus que Lauzun. Mais, fût-il le dernier des hommes, tant mieux! D'autant plus beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trône!... Et c'était moins Riom encore que l'idée qu'elle aimait, l'absurde de la chose, le miracle, la lutte et la difficulté vaincue.
Son père ne l'embarrassait guère. C'était son nègre pour obéir en tout, ou plutôt sa nourrice pour adorer tout d'elle, jusqu'au plus rebutant. Elle lui avait fait avaler cette pilule amère de trouver là toujours Riom, amant en titre, officiel, quasi-maître de la maison. Il avait humblement tâché d'apaiser la jalousie de ce redoutable Riom et lui avait donné un beau régiment. Il ne s'attendait pas à cette ambition, cette folie d'un mariage, et d'un mariage public!
Quand la chose lui fut intimée, terrible fut son embarras. Il se trouva entre deux peurs: il eut peur de sa fille, mais non moins de sa mère. Il comptait fort avec Madame, et devant elle il était chapeau bas. Elle était étonnamment haute et de naissance et de vertu. Elle haïssait et méprisait ce temps, ne vivait qu'avec ses aïeux, de la fière pensée de sa race, de ses alliances royales, impériales. Elle ne bougeait guère de Saint-Cloud, solitaire sur les hauts sommets, mais comme la tempête qu'il ne faudrait pas provoquer. Orléans se souvenait avec frayeur de l'épouvantable colère où elle entra, lorsque son fils accepta la bâtarde de Louis XIV, du soufflet qu'il reçut de sa puissante main. Soufflet retentissant. Toute la grande galerie de Versailles en trembla; on baissa le dos, comme à un éclat de la foudre. Mais qu'était-ce, bon Dieu! et quelle chute si, de cette fille du grand roi, on regardait en bas, jusqu'à cet insecte, Riom! Qu'il en revînt un mot à Madame, tout était perdu.
Dans un beau livre (récent), la Folie lucide, on voit ce qu'est une idée fixe. Nulle chimère et nul crime où cela ne puisse mener. On y voit de plus une chose, c'est que ces demi-fous sont rusés, très-propres aux intrigues. Ce sont d'excellents instruments pour ceux qui savent s'en servir.
Par celle-ci bien dirigée, ne pouvant pas de front emporter le Régent, on fit une attaque indirecte. On pensa qu'il serait plus docile et plus malléable, si préalablement on avait sur lui cette prise, de le tenir par un secret d'État.
On croyait qu'il en était un, dangereux, redoutable, qui pouvait servir aux Jésuites, et qui sait à l'Autriche? C'est le secret que Marie-Antoinette voulut plus tard tirer de Louis XVI; secret que, seuls, quatre hommes ont su: Louis XIV, le Régent, Louis XV et son petit-fils.
La fille du Régent, l'enlaçant et le caressant, lui aurait dit: «Si vous m'aimiez, vous me diriez une chose dont je suis curieuse. Je donnerais tout pour la savoir ... le secret du Masque de fer.»
Soulavie dit qu'elle n'avait d'autre but que d'en amuser un amant. Et d'autres sots ont dit que le secret était sans importance. Mais alors comment expliquer qu'il ait été si bien gardé de roi en roi, avec tant de mystère? J'ai dit ce que j'en pense. Ce ne put être autre chose que la suppression d'un premier enfant d'Anne d'Autriche, enfant adultérin qui, se trouvant l'aîné, eût supplanté Louis XIV. La maison de Bourbon aurait été dépossédée. Ses ennemis trouvaient piquant, utile, de savoir par le Régent même que l'ordre de succession avait été interverti, que Louis XIV et Monsieur n'étaient que des cadets[6].
[Note 6: La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe entière croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.--Cela est très-peu vraisemblable pour mademoiselle de Valois, absurde pour l'abbesse de Chelles. Quant à l'aînée, duchesse de Berry, il n'y a que trop de vraisemblance. Madame de Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de Daphnis et Chloé. Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions de sa fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp, sont très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce qui en dit bien plus qu'aucune affirmation particulière, c'est l'ensemble de mille détails, qui, rapprochés, mènent là invinciblement.--Quand Saint-Simon lut au Régent la satire de Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de l'accusation d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.--Pour le fait tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source moderne et suspecte, si l'opinion des contemporains sur l'amour du Régent ne le rendait très-vraisemblable. Les autres anecdotes du même auteur, sur les filles du Régent, sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois pour tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la gloire du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les papiers.--Il est à regretter que Lemontey n'ait point complété son mémoire sur les filles du Régent (Revue rétrospective).--Les lettres de Madame, publiées en 1862, donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit brouillon de la duchesse de Berry.--C'est en rapprochant Saint-Simon de Du Hautchamp, etc., qu'on peut dater et l'entrée de madame d'Arpajon chez la duchesse, et l'époque de la tentative qui faillit coûter un oeil au Régent; enfin, la plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère (janvier 1718)--sur l'embonpoint de la duchesse. V. Saint-Simon et Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un contemporain.]
Il avait trop d'esprit pour ne pas deviner qui la poussait. Mais elle avait trop de violence pour céder, subir un refus. Elle cria, ordonna et pleura. Et enfin elle employa l'ultima ratio des femmes. Elle se mit dans ses bras, dit qu'elle mourrait sans cela, qu'il le fallait, qu'enfin pour l'obtenir elle donnerait tout au monde. Le Régent ébranlé s'attendrit, se troubla, et la furieuse, en échange, jura encore de donner tout. Il n'y tint pas, dit le fatal secret.
Elle avait oublié Riom, ou pensé qu'après tout, maîtresse absolue du Régent, elle dédommagerait amplement son amant en faisant sa fortune. Mais Riom, déjà sur le pied d'un mari, se fâcha. Elle dut s'ingénier, chercher quelque expédient qui la dispensât de tenir parole.
Elle venait de recevoir parmi ses dames (en septembre 1717) une jeune dame belle et dévote, mal mariée, très-vertueuse, madame d'Arpajon. C'était la petite-fille de l'architecte Mansart (Saint-Simon). Vertu humble et humiliée. La duchesse s'amusait à l'appeler «ma bourgeoise.» Pauvre personne qui semblait ne pouvoir résister en rien.
Les grands, pour pécher sans péché, font par leurs gens certaines choses. Les casuistes ont la bonté de conniver à ce genre d'équivoque. La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'idée d'immoler cet agneau à sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire de ce genre. (V. Madame, sur la duchesse de Retz.)
Elle pensait que le Régent, qui admirait cette dame, profiterait avidement de l'occasion. Mais elle-même, par l'imprévu, par sa brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la chaise de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se débat. Lui, étonné, myope, hésite. L'oiseau au piège, pris des mains, de la tête, ne pouvant mieux, jette ses pieds «et rue». Il reçoit un coup juste à l'oeil,--la fine pointe du petit talon que l'on portait alors,--et juste à son bon oeil; il voyait à peine de l'autre.
Duclos appelle cela un coup d'éventail. Mais en Hollande, où des témoins, qui avaient vu ou entendu, contèrent la chose à Du Hautchamp; on dit tout simplement la honteuse aventure.
On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil, d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: «S'il est aveugle, faisons régent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne.» Le Régent se serait fâché, et le hasard eût précipité la chute du ministère.
Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'eût pas dit un tel mot. D'autre part, le Régent savait peu se fâcher. Il y eut certainement autre chose. Pour le bien de l'Église et la chute des Jansénistes, pour faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trêve aux scrupules. L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet.
Ce moment se caractérise de deux façons fort expressives:
D'abord, les dons faits à Riom pour le rendre patient. Le Régent lui donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un nouveau régiment et le plus brillant de l'armée: Dragons Dauphin.
Il lâcha à sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les honneurs de la royauté et l'humiliation de sa mère.
L'étrange publication de Daphnis et Chloé, faite à ce moment même, dut donner à penser. De 1714 à 1718, il avait gardé pour lui seul ce monument d'art (ou de volupté) dans le mystère du portefeuille. Mais alors il l'en tire, fait sa confidence au public.
Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas là les amusements qu'un solitaire fait pour lui-même. Tant de détails charmants, caressés d'un crayon ému, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour l'unique et l'aimée. Le texte, comme on sait, naïf en apparence est très-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce qu'il veut. Chloé est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis résiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou faiblesse excessive, comme d'une mère pour une enfant chérie.
Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,--un homme, et le grand magicien, le seul qui eût l'âme du temps. Il venait de nommer Watteau peintre du roi (en 1717), et il le mit à la Muette pour peindre et décorer la petite maison où il avait placé l'idole, au plus près de Paris, pour l'y voir à toute heure.
Ce peintre des fêtes galantes (c'était son titre officiel), si justement goûté pour ses pastorales délicieuses, ses ravissants Décamérons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand garçon sec et âpre, d'air peu rassurant. Méchant? non. Mais il a souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et sinistre (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses Études, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car sa pointe lui perce le coeur. Voyez même ses dessins d'enfants, ces petites filles malignes et d'avance si aiguisées. Voyez ces femmes amères, si fâchées, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de peur d'être laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres soeurs de Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour?
La scène dont parle Soulavie dut se passer à la Muette,--non pas au Luxembourg, où régnait la confidente de Riom,--encore moins à Saint-Cloud, où résidaient Madame et la duchesse d'Orléans.
La Muette (la Meule d'abord, puis Muette ou discrète) était la maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrangée par un riche financier avec les recherches du luxe privé, que n'avaient nullement les maisons royales.
Dans quel état Watteau vit-il cette maison? Où en étaient alors les arts du mobilier, si admirables dans ce siècle? Ils n'ont pris leur essor qu'après Law, chez les enrichis. Mais déjà le changement capital a eu lieu. L'ancien grand lit français, solennel, incommode, où recevaient les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon, avec sa barrière, sa ruelle, où passaient les privilégiés, cela n'existe plus. Le lit serre la muraille, bientôt, frileusement, se blottit dans l'alcôve.
Le lit perd de son importance. La femme s'est levée en ce siècle. Elle n'est plus couchée; elle est assise. Des sièges moelleux sont inventés. Des sièges à deux commencent, où deux amies pourront causer dans l'intimité tendre.
Le changement des modes précède celui du mobilier. En 1718, Dubois, comme séduction diplomatique, a porté aux dames de Londres nos riches robes à parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe ballonnée, mode anglo-allemande, que nos Françaises allégent et font tout aérienne. Dernier coup aux gênes maussades, aux solennités du grand règne. De la vieille prison à la Maintenon, on a déjà rogné la partie supérieure, la haute coiffure échafaudée. Le corset seul résiste, mais la jupe est émancipée.
L'ancien fourreau, étroit, serrait la personne en dessous, et s'était encore surchargé (vers 1700) d'une trousse extérieure, pesante aux reins et échauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout. Gêne si incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y soumit jamais. Au contraire le ballon, largement évasé derrière, donne aisance aux mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment minces, se prêtent en tout sens, et reviennent d'eux-mêmes par leur propre élasticité. L'appareil, si léger, loin de peser, soulève. La femme, en ballon, va légère, désormais comme ailée, oiseau qui pose à peine.
Et c'est là justement ce qui choquait les Jansénistes. Ils regrettaient la pesanteur dont nos aïeules avaient été lestées. La démarche trop libre, disaient-ils, n'a plus d'équilibre. Elle flotte, elle nage incertaine. En chaire, ils allaient jusqu'à dire qu'une telle mode si complaisante, de facilité moliniste, était un défi aux hasards, une excuse aux défaites, à ces chutes presque involontaires, où l'on n'eût pas glissé s'il fallait vouloir tout à fait.
Grand embarras pour les dames jansénistes, placées entre l'anathème et le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste milieu, elles portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux aussi, se gonfler, mais restaient timidement à la mesure des audaces prudentes, gênées, contenues, du parti.
Les autres gonflèrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes de la majesté. Ils affinaient les grasses et les faisaient paraître minces. La reine de l'époque, madame de Berry, n'était nullement une ombre transparente. Elle donna l'essor à la mode. Cette royale ampleur, commandant à la foule et se faisant faire place, pompeuse aux galeries, aux descentes solennelles des escaliers, allait merveilleusement aux prétentions superbes qu'elle étalait alors.
L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine, fut accablée. À son étroite cour de Sceaux, étouffée, elle s'agitait, faisait écrire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses caricatures, la fille du Régent est roulée dans la boue. Dans l'une, salement cynique, Riom possède et le Régent soupire; il lui mange les mains de baisers. Mêmes attaques et plus furieuses dans les Philippiques de Lagrange-Chancel, qui vont venir à la fin de l'année. Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence, d'autant plus injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour les dédier au Régent, les Vies des douze Impératrices, de Messaline, etc. Voltaire achevait son Oedipe.
Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire contre Louis XIV qu'on lui attribua, il venait de passer un an à la Bastille, où il avait rimé quelques chants de la Henriade, et son imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de prison en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui dédier sa pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il offrit l'Imposteur (Mahomet) au pape, il offrait l'Inceste au Régent. Sans être directement de la coterie de Sceaux, il en avait l'écho et l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du vieux maréchal de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses récits, dont il fit son Louis XIV. Ce château enchanté, près de Melun, tenait Voltaire par son Alcine, la belle et jeune maréchale de Villars dont il se croyait amoureux. Elle était quelque peu dévote, donc contraire au Régent.
Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse, pour le Régent une humiliation.
C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée. Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout.
D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités), l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses Lettres persanes, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes, l'excellence des amours antiques entre proches parents et surtout l'union du frère et de la soeur (Histoire d'Aphéridon et Astarté).
Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires, faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718, il dit, d'un coeur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon: Que les fameux soupers l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux vivre en famille.
Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux Système qui changeait en or tout papier.
Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.
Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune soufflait avec lui.
Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. Éole engendra ces deux soeurs.
Chacun a lu les pages scintillantes où Montesquieu admire le puissant fils d'Éole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a remarqué que Watteau, bien avant les Lettres persanes, avait dit tout cela, et mieux.
Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zéphyr, vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'épais coussins (par le procédé de Virgile), conçoit de l'air, et déjà gonfle. Quel en sera le fruit? aérien? direz-vous.
Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie rose, une beauté voluptueuse, la Folie. Pour la première fois, la Folie costumée décemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie fraîche et grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Régent.