CHAPITRE VII
LE ROI BANQUIER--CONSPIRATION ET GUERRE--OEDIPE
Novembre-Décembre 1718.
La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une France de gentilshommes une France d'agioteurs.
On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France, combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts, mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui, aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher l'argent. Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle précaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents, comme l'oiseau niché sous la feuillée.
À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais mourir au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se pouvait pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des libertés nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les dames surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des dîners, la femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son ballon royal, ne pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses volontés, et dit fermement: «Soyez riches!»
On se précipita. On prit pour guide, pour maître (non, pour Dieu) un grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux amours, aux duels. Personnalité magnifique d'un brillant magicien qui, autant qu'il voulait, gagnait, mais dédaignait l'argent, enseignait le mépris de l'or.
Toute l'Europe était alors malade de la fièvre de la spéculation. C'est bien à tort que les autres nations font les fières, se moquent de nous, nous reprochent avec dérision la folie du Système. Chez elles il y eut folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni esprit ni système. Il y eut simplement avarice.
Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des accès pareils. Mais, sous forme analogue, l'idée, le but étaient contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Français dépenser, vivre de vie galante, d'amusement, de société.
Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la joie de cette escrime, la vanité de dire: «J'ai du bonheur, j'ai de la chance. Je suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! Je suis né coiffé!»
Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law, à coup sûr. Il fut beaucoup plus beau qu'il n'est séant à l'homme de l'être: élégant, délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier portrait (Bibl. imp.). Il n'a encore qu'un titre inférieur, conseiller du roi, il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il est l'aurore et l'espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect très-féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices aimables.
Image, en conscience, indécente, le cou nu, la poitrine nue, combinée pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes effrénées de la Bourse, qui sait? pour les précipiter à l'achat des Actions?
Heureusement, il était bien gardé. Par une très-obscure aventure, après certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux joueur avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains disaient mariée. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et en avait des enfants. Cette beauté avait la singularité d'offrir à la fois deux personnes; son visage, charmant d'un côté, montrait sur l'autre un signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu choquant, avait cependant au total quelque chose de saisissant qui rendait curieux, lui donnait les effets d'un songe, d'une énigme qu'on aurait voulu deviner. Qu'était-elle? le Sphinx? ou le Sort?
Les Écossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law, né à Édimbourg, dans la positive Écosse des Basses terres, eut, par-dessus, le génie de la Haute, superbe et désintéressé, l'imagination gaélique. Avec un don étrange de rapide calcul (qu'il tenait de son père, banquier), une infaillibilité de jeu non démentie, le pouvoir d'être riche, il n'estimait rien que l'idée. Il était visiblement né poète et grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il descendait du Lord des Îles. Il fut l'Ossian de la banque.
Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux spectacles qu'il eut fort jeune:
La matérialité de la vieille Angleterre sous Guillaume, la bizarre crise monétaire qu'elle eut alors. La monnaie s'étant retirée, se cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange du ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut.
Et en même temps, il vit en Hollande l'immatérielle puissance du crédit, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un simple virement de parties sur les registres. Chacun étant tout à la fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le solde de la différence. On n'était pas toujours à se salir les mains avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on stipulait le payement en billets, car on les préférait à l'or.
Le papier contre le papier, l'idée contre l'idée, la foi contre la foi, c'était la noble forme du commerce.
Plus que la forme: c'était une part incontestable du fonds. Le négociant qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des affaires pour un million, exploite ce million, gagne en proportion d'un million, comme s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf cent mille francs que son crédit lui crée.
N'eût-il pas même cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile à exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira pour lui du crédit.
«La richesse peut être une création de la foi.» C'est l'idée intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva une théorie de finance à la hauteur d'un dogme: le mépris, la haine de l'or[8].
[Note 8: Elle était chez lui instinctive, mais se développa sous l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens économistes n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law apporta le Système tout fait avec les diverses théories qui en sortaient. Cela me semblait peu vraisemblable à priori. Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la chose et l'ai regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire, avec tous les détails de moeurs), on démêle fort bien comment, des circonstances mêmes, le Système naquit, se modifia.--Ce n'est pas Forbonnais, déjà éloigné de ce temps et trop exclusivement financier, qui peut faire soupçonner cela. Il faut, en suivant les pièces datées (Arrêts du Conseil, etc.), suivre en regard les journaux secrets de Paris (Barbier, Marais, etc.), et surtout l'important manuscrit de Buvat qui date bien mieux que tous les autres.--Ces journaux aident à classer les faits très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si riche.--Lemontey, qui, ce semble, n'a pas lu Du Hautchamp, l'éclaire d'une vive lumière, en ce qu'il dit des Anglais et de Stairs, de la peur de Law, etc.--Lord Mahon donne peu d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de Londres.
Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la première crise de Law (en juillet 1719), lorsque la coalition de Duverney et des agioteurs anglais faillit le faire sauter (p. 165), lorsque Law fut trahi par son agent, etc.--La seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya d'y opposer pendant trois jours. Il est fort curieux de voir comment chacun a jugé cette affaire. Les sources principales sont les Arrêts, les récits de Du Hautchamp et Forbonnais. Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, éd. Daire. Peu ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law, mais d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M. le Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers (Encycl., 81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni clair ni sévère; il appelle ce filoutage «un défaut de précaution.» Daire, net et fort, très-incomplet, p. 459. Peu dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri Martin, 4e édition, XV, 51. Rien dans le Dubois de M. Seilhac. Le meilleur incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre, exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les côtés sociaux qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois aux recherches ultérieures et récentes qu'il a faites aux Archives ce fait si important que j'ai donné (p. 188), que la Compagnie, c'est-à-dire Law, eut seule l'honneur de résister trois jours au vol organisé contre les créanciers de l'État.
Mon chapitre des Mississipiens est presque entièrement tiré de Du Hautchamp, dont j'ai classé les détails épars et très-confus. Ses deux histoires du Système et du Visa m'ont toujours soutenu.
Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si je n'avais eu mon fil chronologique bien établi par l'excellent journal de Buvat. Comment se fait-il que cet important manuscrit de la Bibliothèque (Supplément, Fr. 4141, 4 vol. in-4º) ait été si peu employé? C'est, je crois, parce qu'on s'est trop arrêté à une note que Duclos a mise en tête de la copie qui est aussi à la Bibliothèque: «Voici un des plus mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en relever les fautes, mais elles sont si nombreuses ...» etc. Duclos, dont les Mémoires ne font que reproduire Saint-Simon en le gâtant, ne sait pas assez l'histoire de ce temps-là pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont aucune importance. Il est fort indifférent qu'il se trompe sur Mississipi et qu'il croie que c'est une île. L'essentiel pour moi, c'est qu'il me donne jour par jour le vrai mouvement de Paris, celui de la Banque, même parfois ce qui se fait au Palais-Royal et dans les conseils du Régent.
Barbier, quoique plus détaillé et parfois plus amusant, lui est bien inférieur. C'est un bavard qui donne le menu au long, ignore l'important, s'en tient aux on dit de la basoche, aux nouvelles des Pas-Perdus, et qui les date souvent fort mal (du jour où il les apprend). Il ne voit que son petit monde. En 1723, à la mort du Régent, il vous dit: «Le royaume ne fut jamais plus florissant.» Cette ineptie veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevés.
Buvat était un employé de la Bibliothèque royale, que le Régent venait de rendre publique. Il voyait de sa fenêtre le jardin de la rue Vivienne où se passèrent les scènes les plus violentes du Système, et il faillit y être tué. Il écoutait avec soin les nouvelles, se proposant de faire de son journal un livre qu'il eût vendu à un libraire (il en voulait 4,000 francs). Il était placé là sous les ordres d'un homme éminent et très-informé, M. Bignon, bibliothécaire du roi et directeur de la librairie. C'était un quasi-ministre, qui avait droit de travailler directement avec le Roi (ou le Régent). M. Bignon était un très-libre penseur, qui avait gardé la haute tradition gouvernementale de Colbert. Chargé en 1698 de réorganiser l'Académie des sciences, il mit dans son règlement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (Voy. Fontenelle.) Buvat, son employé, dans ce journal, un peu sec, mais judicieux et très-instructif, dut profiter beaucoup des conversations de M. Bignon avec les hommes distingués qui venaient à la Bibliothèque. Il avait des oreilles et s'en servait, notait soigneusement.
Il m'a fourni des faits de première importance. Il me donne l'apoplexie du Régent en septembre 1718, qui coupe la Régence en deux parties bien différentes. Il me donne, en janvier 1720 (à l'avènement de Law au Contrôle général), la proposition au Conseil de forcer le clergé de vendre, etc. Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur la destinée ultérieure de Law, et les persécutions dont sa famille fut l'objet.
Quant au moment où Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut sauver le bien de ses enfants, il est rappelé dans une des lettres où madame Law réclame sa fortune, lettre du 5 avril 1727, qui m'a été communiquée par M. Margry. (Archives de la marine.)]
La royauté de l'or et de l'argent est-elle d'institution divine? Dérive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matières incommodes et grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des coquilles chez les tribus qu'à tort on croit sauvages. On les dit métaux précieux, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique, ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur les rend propres, dit-on, à servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu égale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu d'années, infailliblement ruiné. Tantôt c'est l'Amérique, tantôt c'est l'Australie, l'Oural, qui lance un déluge d'or, avilit ce métal, et du rentier aisé fait un nécessiteux, et presque un indigent.
Du reste, Law avait trop de sens et d'expérience pour croire, en pur banquier, que tout est dans ces questions du numéraire et du papier. En véritable économiste, il sait et dit très-bien que la vraie richesse d'un État est dans la population et le travail, dans l'homme et la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le coeur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses projets ne respirent que l'amour de l'humanité. Il répète souvent que tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des producteurs, «qu'un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à l'État qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres,» etc.
Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques d'aujourd'hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que, par la force des choses, il créait une république.
En présence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloquée, hors d'état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux créations vivantes, deux cités soeurs, unies par tant de liens, qu'elle n'en était qu'une au fond: la République de banque, en vigueur déjà, en prospérité, depuis trois ans, au grand avantage de l'État;--la République de commerce, Compagnie d'Occident, qui bientôt fut aussi celle du commerce d'Orient et du monde.
L'une et l'autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette nation d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France entrait peu à peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se transformait par la puissance du principe moderne: la Royauté de soi par soi (self government).
Le plus piquant dans cette création d'une république financière, qui aurait absorbé l'État, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice l'État qu'elle devait absorber. Le Régent était de coeur pour Law. Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure crédule aux utopistes, se fit vivement l'associé de ce prophète de la Bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût actionnaire, associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la richesse, allait faire du royaume un vaste tapis vert où l'on ne pourrait perdre, où tous réussiraient, que dis-je? le royaume? le monde, les deux mondes allaient entrer ensemble dans un immense jeu où l'Humanité même eût gagné la partie.
En attendant, le déficit croissait. Le Régent en était-il cause? Fort peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses (Saint-Simon). Il dota ses bâtards avec des biens d'église. Même à sa fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit Meudon pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d'Amboise qui était de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'était plus simple que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud étaient de petites résidences où l'on ne pouvait s'étaler. Qu'était-ce que la vie du Régent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de la Vienne impériale? Michiels nous la donne, d'après les documents du temps. Grossière et monstrueuse noce de Gamache qui durait toute l'année, épouvantable armée de courtisans, de gardes, de gentilshommes, dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je? valets de valets et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et quarante mille! On recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua, ces énormes chaudières, ces broches échelonnées à l'infini, ces masses de viandes fumantes!
À Paris, rien de comparable alors. La Régence n'a pas eu le temps d'inventer les raffinements coûteux que trouveront plus tard les Fermiers généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit.
Le défaut du Régent était bien moins de dépenser que de ne point savoir refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il donnait d'amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité. Beaucoup de dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu refuser à madame de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant roi, la petite machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans telle occasion imprévue? Comment eût-il pu refuser à la dévorante maison des Condés, qui venaient un à un prier, montrer les dents? C'était un bataillon d'alliés nécessaires contre le duc du Maine, contre le parti espagnol, le Parlement, la Vendée qu'on préparait en Poitou, en Bretagne.
Deux choses allaient creusant l'abîme, la faiblesse de la Régence et la faiblesse du Régent, la misère de situation, celle de vice et de laisser aller. Cent vingt millions de nouveau déficit! Vingt-quatre qui manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dépense d'une guerre probable.
L'Angleterre et la France s'y attendaient également. Elles seules gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni l'Espagne qu'on avait frappée, ni l'Autriche qu'on favorisait, à qui on donnait la Sicile. Cette brutale Autriche, après le désastre espagnol qu'on avait fait à son profit, ne voulait plus renoncer à l'Espagne. Dubois était désespéré, criait qu'il se tuerait, emporterait la paix dans son tombeau. Le 20 novembre, les puissances pacificatrices, l'Angleterre et la France, firent un traité secret pour forcer l'Autrichien à la paix si avantageuse qu'il avait acceptée lui-même.
Combien moins l'Espagne, outragée, humiliée, se résignait-elle? La sottise de la reine dans l'affaire d'Italie n'ayant que trop paru, on revenait au plan d'Alberoni, qui voulait, avant tout, tenter un coup sur Londres, agir en Bretagne, en Poitou. Cela n'était point fou, comme on l'a dit. Alberoni avait encore des vaisseaux pour un coup de main. L'homme d'exécution, dont le nom valait des armées, Charles XII, existait encore. Il ne fut tué qu'en décembre.
La noblesse de Bretagne, remuée par des femmes (absurdes, énergiques et jolies, comme sont volontiers les basses-brettes), fermentait et s'armait. L'hiver seul ajournait le mouvement. Mesdames de Kankoën et de Bonnamour grisaient ces fous. Elles organisaient un commerce de lettres avec l'Espagne. Les bouteilles de vin, qui apportaient l'enthousiasme sous forme d'alicante, de xérès, de madère, reportaient à Madrid les chaudes protestations bretonnes. Ils se croyaient loyaux; leur maître naturel, c'était le frère du duc de Bourgogne, Philippe V, qui seul pouvait garder le cher enfant royal, si mal entre les mains de l'usurpateur, de l'empoisonneur. Tout pour le Roi! tout pour le peuple! Dans cette belle croisade qui aurait mis en France la tyrannie bigote du roi de l'inquisition, M. de Bonnamour appelait ses gens les soldats de la liberté. Les paysans ouvriraient-ils l'oreille? les curés de Bretagne prêcheraient-ils contre un Régent impie pour le roi catholique? S'il en était ainsi, on avait à attendre bien plus que la révolte écrasée par Louis XIV. Ce sauvage pays, si fermé par sa langue, pouvait avoir déjà souterrainement le vaste ébranlement des chouans.
Mais cette guerre, c'était de l'argent, beaucoup d'argent, et où le prendre?
Tant qu'on cherchait encore la réponse à cette question, Dubois, quelque moyen qu'il eût de saisir la conspiration, Dubois n'osa agir. Pendant tout le mois de novembre, il les laissa s'agiter, frétiller, s'enhardir, parader dans leurs attaques étourdies au Régent. On colporte hardiment les Philippiques de Lagrange-Chancel. Le 24 novembre, on lance le brûlot d'Oedipe (dont je parlerai tout à l'heure). Les souris dansent autour du chat.
Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu'il était à bout de ressources, n'avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand expédient révolutionnaire, l'assignat, le papier-monnaie, imposé par la loi, par la force et par la terreur.
Expédient qui différait fort peu de celui dont nos rois usaient et abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et forçant de les prendre pour une valeur exagérée. C'est ce que d'Argenson avait fait, en juin, honteusement et non sans peine. Un tel expédient était contraire aux principes de Law, qui, sans contester que le roi a toute puissance, enseignait qu'il n'en doit point user, qu'il ne doit s'adresser qu'à la volonté libre, à la libre foi, au crédit. Cependant, ici, appelé, imploré, il n'offrit nul autre expédient qu'une monnaie forcée de papier.
Le roi n'aurait trompé personne. Il eût fait comme dans une place assiégée, où, pour le besoin du moment, on crée une monnaie. Il eût lancé un milliard de papier (l'employant au remboursement de la dette), sans y affecter d'intérêt, n'alléguant rien que la nécessité, la détresse de l'État, la guerre où les complots de l'Espagne obligeaient d'entrer.
Moyen franc, violent. Rien de plus clair. La tyrannie n'y prenait point de voile. C'est justement cet excès de clarté qui déplut. L'obscurité, l'infini mystérieux de spéculations qu'un grand mouvement financier allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres voleurs, qui voulaient faire leur razzia, aux fripons qui comptaient, sous un Régent myope, à leur aise, pêcher en eau trouble.
Ce n'était pas, dit-on à Law, ce qu'il avait promis, ce qu'on pouvait attendre de son vaste et puissant génie. Lui, grand théoricien, qui, sous Louis XIV, sous le Régent, avait obstinément offert ses théories pour relever l'État, il hésitait, quand la France à son tour se mettait à ses pieds, voulant faire sa Banque royale.
Pourtant rien de plus naturel. Il avait proposé de sauver l'État naufragé en le recevant dans sa Banque, sa république d'actionnaires. Mais ici, au contraire, il sentait que l'État, par une fatale attraction, engloutirait sa banque, et la perdrait dans son naufrage.
Qu'était-ce que l'État? rien que l'ancienne monarchie, non changée et incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d'abus, illimitée, sans fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la Banque devenait royale, que refuserait-elle aux vampires, qui, déjà sous Noailles, l'apôtre de l'économie, sous sa Chambre de justice, avaient volé sur les voleurs, qui, sous d'Argenson, grappillaient dans les misérables ressources qu'on arrachait au désespoir?
Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s'aveugler sur tout cela. Il sentait que tout irait à la dérive, si le pouvoir ne se liait lui-même. Il eût voulu pour garantie ces mêmes magistrats qui naguère parlaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l'égide d'une sorte de gouvernement national, d'une commission de quatre Hautes Cours (Parlement, Comptes, Aides, Monnaies). C'eût été justement le Conseil de commerce que Henri IV fit en 1607. La chose eût gêné les voleurs. On dit au Régent que c'était se mettre en tutelle, que, d'ailleurs, ces robins, ignorants, routiniers, ne feraient qu'empêcher tout. À Law, on dit qu'avec un prince tellement ami il resterait le maître, que c'était l'intérêt visible du Régent de ne pas se nuire à lui-même, de ne pas détruire, par une trop grande émission, la source des richesses, de ne pas tuer sa poule aux oeufs d'or.
Au fond, Law était dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune. Il s'était compromis en recevant si généreusement pour sa Banque et sa Compagnie nos chiffons de Billets d'État. Il avait un pied dans l'abîme. On lui fit honte de reculer, de ne pas être un beau joueur, d'avoir fait mise et de quitter la table. L'honneur et le vertige l'entraînèrent, le précipitèrent.
Il cède au roi sa Banque. Cet établissement, intimement lié à celui de la grande Compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change et d'escompte, les profits du commerce, ceux de l'exploitation du Nouveau Monde, voilà ce qui doit relever l'État.
Ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l'hypothèse d'une administration parfaite, pour condition indispensable, ce que l'on n'avait pas, le temps. Law, le Régent, pouvaient-ils s'y tromper? N'étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au fond, ils croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trésors du monde inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le commerce, l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par ventes et par achats, les produits plusieurs fois taxés allaient doubler, tripler l'impôt, enrichir l'État, et le libérer, le mettre enfin à même de réaliser ce grand projet d'empire colonial, dont la fiction, quelque fausse qu'elle fût d'abord, n'aurait pas moins donné le premier mouvement.
Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait la guerre, se décidèrent en même temps, le 4 et le 5 décembre 1718.
Dès le mois de juillet, par certaine marquise, famélique, intrigante, depuis par un copiste de la Bibliothèque, on savait tout, on pouvait tout saisir. L'occasion vint à point en décembre. Dubois avait entre autres amies une fort utile à la police, jeune encore, jolie et adroite, la Fillon. Cette dame, renommée la première en son industrie, tenait une maison, un couvent de filles publiques, et le mieux tenu de Paris. La décence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y faisait ses Pâques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le monde le plus respectable. Elle était fort considérée, mais, déjà bien connue, un peu usée ici. On la fit peu après passer en province avec une forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et devint une honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux.
Donc cette dame, le 2 décembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et fit savoir que le soir même un jeune secrétaire de l'ambassade d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'était excusé d'arriver tard, alléguant un travail pressé, des papiers importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit sa dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrêté à Poitiers.
Le 4, avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la Banque déclarée royale. Autrement dit, le roi banquier.
Coup subit, tenu fort secret. Le Régent n'appela que le duc de Bourbon, Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui, ayant les finances, eût dû être appelé le premier, ne sut rien qu'au dernier moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien être chassé, et fut trop heureux de garder les sceaux.
Le Roi, représenté par le Régent, rachetait les actions de la Banque, reprenait le métier de Law (qui n'était plus que son commis). Le Roi recevait des dépôts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la caisse. Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien gardée, vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clefs différentes (celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trésorier). On n'émettrait de nouvelles actions que sur un arrêt du Conseil. Seul ordonnateur, le Régent. Le trésorier, finalement, placé sous les yeux vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes.
Pour revenir à la conspiration, les papiers qu'on trouva, étaient peu de choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces papiers. Il en ôta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer dans un procès sanglant, où ni le Régent ni l'opinion ne l'auraient soutenu. Personne ne savait que Philippe V était un parfait Espagnol; on n'y voyait qu'un prince français. Ses adhérents ne se croyaient point traîtres. Ils ne soupçonnaient pas le gouvernement monstrueux qu'ils auraient donné à la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le chevalier Follard, s'offrir à la cour de Madrid, on sent la parfaite ignorance où l'on était de cette cour. Donc, nul moyen d'être sévère. Le petit Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, méritait quatre fois la mort, comme le dit très-bien le Régent. Mais s'il l'eût subie, que de pleurs! Que de femmes à la mode auraient percé l'air de leurs cris! Même au Palais-Royal, une fille du Régent, mademoiselle de Valois, priait pour lui. Combien plus l'eût-on accusé s'il eût puni le duc, la duchesse du Maine, le président de Mesmes! Quelle légende en Espagne! Que d'honneurs au nouveau martyr chez nos dévots Bretons! Que de malédiction pour l'usurpateur, le Cromwell!
Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'était grandir M. le Duc. Bonne raison pour les épargner. Ou tint quelques mois la princesse emprisonnée, Richelieu, mademoiselle Delaunay et autres, furent quelque temps à la Bastille, mais avec toute sorte d'agréments, de douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses maîtresses. La Delaunay avoue qu'elle n'a jamais été heureuse qu'à la Bastille. Pour le fripon de président, le Régent, pour punition, lui mit en main cent mille écus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acquérir dès lors comme un homme à tout faire.
On ne pouvait punir sérieusement. Et cependant, il y avait vraiment crime et conspiration. Notre ingénieux Lemontey s'arrête trop ici au comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misères de Paris se rattachaient à une trame effectivement très-dangereuse, à cet inconnu de Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au moteur général Alberoni, qui, après sa défaite navale, faisait le doux et l'humble comme un serpent à demi-écrasé. Il reconstruisait des vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en Bretagne et en Écosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui paralysait tout. La guerre était plus sûre. Dubois, dit-on, ne l'entreprit que contraint et forcé par le gouvernement anglais. Je ne sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Régent, pour la France, prévenir l'Espagne et brûler dans ses ports les vaisseaux qu'elle aurait envoyés aux Bretons.
Le 8 décembre, les papiers saisis étant arrivés à Paris, on arrêta l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare. Pas décisif qui impliquait la guerre. Le 27 décembre, le jour même où les Anglais la déclarent à l'Espagne, le Roi, dans son nouveau métier de Banque, agit violemment comme Roi, proscrit l'argent pour forcer de prendre ses billets. Ordonné qu'à Paris et dans les grandes villes, on ne peut payer en argent que les petites sommes au-dessous de 600 livres. Au-dessus, on payera en or ou en billets. L'or alors était rare; il devint recherché et cher. Les billets prirent la place, débordèrent et inondèrent tout.
La Guerre, la Banque, à la fois sont lancées. Guerre courte, guerre facile; on pouvait le prévoir. Et la Banque semblait offrir des ressources infinies, une caisse sans fond, où le Roi prendrait sans compter.
Pauvre hier, voilà le Roi riche. Toute espérance est éveillée, toute convoitise est excitée. Peu, bien peu à la cour, s'informent des gens du passé, du piètre duc du Maine qui va dire son chapelet en prison, et de la petite furieuse qu'on envoie sous la garde de son neveu, M. le Duc, rager d'abord en héroïne de théâtre, puis pleurer, prier en enfant, dans le vieux fort noir de Dijon.
Jamais la cour ne fut plus gaie, plus brillante qu'aux représentations d'Oedipe, où l'on avait pensé pouvoir outrager le Régent. À la première, le 18 novembre, tous les malins étaient contre lui et les siens, et l'on eût voulu les siffler. Mais peu après, tout fut pour lui.
Voltaire alors n'était connu que comme un fort jeune homme, brillant élève des Jésuites, un polisson spirituel à qui l'on avait fait l'honneur précoce d'une année de Bastille, mais que les ennemis du Régent, le vieux maréchal de Villars et autres caressaient fort.
Il y avait dans la pièce de quoi plaire à tous les partis. Elle est pour et contre les prêtres. On les attaque. Mais ils triomphent au dénoûment; ils se trouvent à la fin n'avoir dit que la vérité. Ils y prononcent la sentence: «Tremblez, malheureux rois, votre règne est passé.»
Les Jésuites en furent charmés comme d'une tragédie de collège qui prouvait combien leur élève avait fait de bonnes études. Lui-même, il adressa sa pièce et sa préface à son savant professeur, le P. Porée, par l'intermédiaire d'un de ses patrons, le P. Tournemine, l'un des trois Jésuites régnants sous le feu roi, et secret négociateur entre Sceaux et Madrid.
On sait qu'à l'exemple des Grecs, l'auteur même joua dans sa pièce. En personne, l'espiègle y portait la queue du grand prêtre. À la fin, on le vit dans la loge de Villars, entre lui et sa jolie femme. Et tous les spectateurs de crier à la maréchale: «Embrassez-le! embrassez-le!» Cette vive faveur pour le protégé de Villars faisait de son triomphe celui de la cabale, lui en donnait l'honneur. À ce premier jour du 18, le succès parut être celui des ennemis du Régent.
Tout changea le 8 décembre quand on le vit si fort, arrêter Cellamare et menacer l'Espagne. Encore plus quand, la Banque se plaçant dans sa main, on le vit maître du Pactole qui allait bientôt déborder. La pièce alors changea de sens. Les coeurs s'attendrirent pour Oedipe. On commença de l'excuser. S'il est coupable le tort en est aux Dieux; c'est un roi bon et débonnaire, le père du peuple et son sauveur, qui a la douceur du Régent. Il était joué par Dufresne, jeune acteur très-aimé. Jocaste fut jouée à merveille, au naturel, par cette charmante Desmares, rare actrice, désintéressée, qui avait aimé le Régent, mais pour lui-même. Elle allait quitter le théâtre, et ne jouait encore, ce semble, que pour lui dire adieu. La séparation douloureuse d'Oedipe et de Jocaste, leur arrachement, dans cette bouche aimante, attendrit, arracha les larmes.
Les spectateurs aussi faisaient spectacle. Le Régent, si myope, auditeur bienveillant de la pièce qu'il ne voyait point, ne représentait pas mal l'aveugle Oedipe. Et la véritable Jocaste, la duchesse de Berry, dans la triomphante splendeur de la beauté et des honneurs royaux, occupait l'assemblée plus que la pièce elle-même. Elle n'était pas en loge. Nulle loge ne l'aurait contenue. Elle venait avec une trentaine de dames, ses gentilshommes, ses gardes, et elle emplissait d'elle-même la plus grande partie de l'amphithéâtre. Mais, ce qui surprenait le plus, ce que nulle reine, nulle régente, ne s'était donné, c'est qu'elle avait fait dresser un dais dans le théâtre, et qu'elle siégeait dessous comme un Saint-Sacrement ou une idole indienne.
Je n'ai vu d'elle qu'un portrait authentique (1714?). Elle est dans le plus riche épanouissement de la beauté, la fleur d'un naissant embonpoint par lequel elle aurait rappelé son origine allemande. La noble tête, un cou de rondeur sensuelle, un vrai cou de Junon, un beau sein, une taille de cambrure voluptueuse, remueraient fort si l'attitude hautaine, ne glaçait, n'éloignait. Elle a un tour d'épaules d'une insolence intolérable. On sent bien qu'un souffle, un esprit, circule en ce beau cou, le gonfle. Mais quel? on ne le sait: un esprit de tempête, un sinistre et terrible esprit.
Quatre années après ce portrait, au début d'Oedipe, en novembre 1718, elle avait fort grossi, aussi bien que son père. Elle était amplement, un peu lourdement belle, d'un luxe exubérant. Ajoutez six mois de grossesse. Quoique la mode d'alors dissimulât un peu, l'invincible nature ne pouvait manquer de paraître. Le public eut sans doute l'esprit de ne rien voir. Une épigramme que la cabale exigea de Voltaire pour expliquer la chose et dire que «c'était bien le sujet de Sophocle, qu'on allait voir naître Étéocle,» etc., n'eut aucune action.
On raffolait des moeurs d'Asie, de Chardin, de Galland, des Mille et une Nuits. On savait à merveille les indulgences des casuistes musulmans, et que, de leur avis, le Mogol épousa sa fille. Des seigneurs étrangers à Paris suivaient ces exemples. Le prince de Montbelliard maria sa fille à son fils (Saint-Simon). Et madame de Wurtemberg (selon la Palatine) n'avait d'autre amant que le sien.
La curiosité la plus grande fut d'épier comment Oedipe serait pris du Régent. Depuis le jour où le Cid fut joué devant Richelieu, ce jour où le théâtre brava l'homme tout-puissant, on n'avait pu voir rien de tel. La situation ressemblait, mais tout autres étaient les acteurs. À la place du tragique cardinal, du sinistre fantôme, c'était le débonnaire Régent, roi du vice et de l'indulgence. Fin, plein d'esprit, sous sa grosse enveloppe, il ne perdit pas un mot des allusions dont on espérait le piquer. Mais il ne le fut point du tout. Il semblait qu'il y eût plaisir, qu'il fût charmé que l'on eût vu si bien. Il applaudit et fit venir Voltaire, l'enleva à l'ennemi, lui fit une pension, forte pour le temps, deux mille livres (qui en feraient huit aujourd'hui.)