CHAPITRE IV.
ROUSSEAU.--NOUVELLE HÉLOÏSE.
1754-1760.
Rousseau nous apprend lui-même que l'Émile eut un succès fort lent, «de grands éloges particuliers, mais peu d'approbation publique.» Le Contrat social, imprimé en Hollande, extrêmement prohibé, repoussé à la frontière, entra tard, difficilement, fut lu par une rare élite.
Le grand, l'immense succès, fut celui de l'Héloïse.
C'est le plus grand succès, l'unique, qu'offre l'histoire littéraire. Rien de tel avant, rien après.
Ce livre inspira une vive, une ardente curiosité. On s'en arrachait les volumes. On les louait, dit Brizard, à tout prix (douze sous par heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins pour la nuit.
Ce ne fut pas chose de mode. Les moeurs en restèrent changées. Le mot d'amour, dit Walpole, avait été pour ainsi dire rayé par le ridicule, biffé du dictionnaire. On n'osait se dire amoureux. Chacun, après l'Héloïse, s'en vante, et tout homme est Saint-Preux. L'impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu'en plein 93, Julie règne. Les Girondins la trouvent dans madame Roland.
Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C'est qu'avec tous ses défauts, c'est pourtant un livre sorti de l'amour et de la douleur. Malgré toute sa rhétorique, ses déclamations d'écolier, c'est ici le vrai Rousseau, comme dans la Lettre sur les spectacles, les Confessions, les Rêveries.
Ses autres ouvrages sont oeuvres artificielles, fort laborieusement arrangées.
Le vrai Rousseau est né des femmes, né de madame de Warens. Il le dit nettement lui-même. Avant elle, il ne parlait pas, était noué et muet. Hors de sa présence, il n'avait aucune facilité. Devant elle, liberté parfaite, facilité d'élocution, langue abondante et chaleureuse.
Séparé, et jeté au loin sur le dur pavé de Paris, il se grima en Romain, en citoyen, en sauvage. Il suivit Mably, Morelly, avec le talent, la force âpre, qu'il est si aisé de prendre. Et avec cela, noué. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau dénoué que par madame d'Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Génevois. Et dans la passion vraie reparut le Savoyard.
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Tout le monde va voir les Charmettes; mais la grande impression fut bien plus à Annecy. Les Charmettes où Rousseau déjà est un homme, un maître de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un peu d'astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable qui nous fond toujours le coeur en lisant le second livre, le troisième, des Confessions, est propre à l'air doux, languissant, quelque peu fiévreux d'Annecy. Il y a là de la Maremme. Plus d'un a voulu y mourir (Eug. Sue).
En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvai à Annecy, travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matinée était si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac, sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public était un marécage, en face de l'agréable et marécageux Albigny. Dans une brume légère qui gazait à demi l'horizon, nous regardions la petite île des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la Saône. À droite, le petit palais qui fut de saint François de Sales; derrière, la ville, les églises, les couvents, la Visitation (où rêva madame Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le même banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine. Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs suisses, qui montent l'été) baissent alors sensiblement, laissent ici et là des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu de fièvre, mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit. Et l'âme aussi ne se sent que trop de ces molles douceurs.
Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une petite Venise (sans caractère, sans monuments, de si peu de mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agréables à l'odorat. Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des fenêtres du XVIe siècle, d'autres étroites et antiques, vieux vilains trous ornés de fleurs. Ces fleurs boivent l'impureté des canaux avec délices et n'en sont que plus charmantes.
Rousseau dit se rappeler tout cela avec volupté. L'étroite rue sous l'église (fermée alors en impasse) où logeait madame de Warens, entre l'évêque, les Cordeliers et la Maîtrise où il apprend la musique, c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et d'une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, «un peu de vert.» Tous les germes de Rousseau sont là. Il y resta longtemps; mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui séparaient les deux maisons, celle de maman et la Maîtrise. Tout lui est resté, dit-il, dans la même vivacité, la température de l'air, les beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu'elle le forçait de goûter. Là ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. Là la rêveuse promenade qu'il fit un jour de dimanche, pendant qu'elle était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et mourir... Mais moi-même ne rêvais-je pas? Voilà que sans le vouloir, je vais et je suis ce flot.
Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les avortements, les demi-succès, les amis encyclopédistes, l'effort vers le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l'hymne absurde à la vie sauvage, le travestissement romain, cela passe. Efforts vrais pourtant, sincères. Honnête tentative pour vivre de son travail, accorder la vie réelle avec la vie de pensée.
Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues, empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy.
La cloche qu'il entendit là, sonne encore... Pauvre coeur de femme, sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre citoyen!
À peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (Discours sur l'inégalité), la même année il mollit. Il veut se refaire Génevois; mais pour cela il faut faire un premier pas en arrière. Il lui faut se refaire chrétien (1754).
Il ne s'agit point du tout d'abjurer son catholicisme qu'il a laissé depuis longtemps. C'est Diderot, l'Encyclopédie, réellement qu'il faut abjurer. Il glisse dans les Confessions un peu légèrement là-dessus. Mais les pasteurs établissent très-bien (Gaberel, Rousseau, 62) qu'il ne fut admis qu'ayant satisfait sur tous les points à la doctrine, c'est-à-dire en délaissant la foi du XVIIIe siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la divinité de l'Évangile.
Cet écart fut augmenté, élargi habilement par les ministres de Genève. Ils l'opposèrent à Voltaire. M. Vernet, la même année, tira de Rousseau un billet contre lui très-outrageant. M. Roustan le décida à écrire à Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante contre le poème de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgré son hésitation et sa répugnance, qu'il écrivît la Lettre sur les spectacles contre d'Alembert, Voltaire, les encyclopédistes.
Jamais Rousseau cependant n'eut le coeur moins polémique. Établi à l'Ermitage de Montmorency (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette où le logea madame d'Épinay, il y sentit dès le printemps un attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d'Annecy et des Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes catastrophes (la guerre de Sept Ans commençait), il y a de ces attendrissements singuliers de l'âme humaine. De 1755 à 1758, Gessner donne son Daphnis, les Idylles, la Mort d'Abel, qu'on traduit en toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas moins Saint-Lambert, et ses Saisons, faible imitation de Thompson, que l'auteur lit en manuscrit à Doris et à Chloris, ses admiratrices ardentes (mesdames d'Épinay, d'Houdetot).
Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour toujours, s'établit à la campagne. En présence de la solitude, à ce moment grave du milieu de la vie, toute la première vie souvent se réveille. Les romans que sa mère lisait, qu'elle laissa et que l'enfant lisait la nuit avec son père «jusqu'à la première hirondelle» (V. les Confessions), il en revient le vague écho. Son charmant roman personnel chez Maman, à Annecy, reparaît dans sa fraîcheur. Une madame de Warens, mais jeune, touchante demoiselle, envahit, remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l'adorable paysage où elle naît, sans oublier la rive opposée de Savoie, où elle passa fugitive. La voilà créée la Julie, et justement dans la mesure de madame de Warens, peu Vaudoise, point critique, sans bel esprit,--gracieuse, délicate dans ces dentelles (qu'aime Rousseau), et formée, on le dirait, comme il le dit de Maman, «dans le commerce charmant de la noblesse de Savoie.» (Conf., liv. III.)
Avez-vous entendu parler d'un sauvage qui fit jadis un Discours sur l'inégalité? L'auteur ne s'en souvient plus. La trace en reste pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l'habit inélégant, la sèche petite perruque, que Rousseau a adoptés. Elle reste dans l'abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l'épée. Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genève, mal à l'auteur de Julie. Ne le regrette-t-il pas quand il voit venir chez lui la charmante, l'enjouée, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune madame d'Houdetot?
Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voilà donc venu à toi! Et tu t'aperçois de ton âge. Et tu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus que Saint-Lambert, c'est peu en réalité. Rousseau n'a pas l'air de savoir que, dans ce siècle de l'esprit, le temps ne compte pour rien. Il s'injurie, se méprise, se dit vieux, se dit barbon. Saint-Lambert, lui, semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire, porte l'épée.
Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette aveugle fureur, qu'il se dit qu'un vieux comme lui ne risque point de réussir, de séduire la jeune maîtresse d'un ami que lui, Rousseau, ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à Sarah sont ce qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frénésie, rage; il se roule dans la honte, dans le désespoir de voir que ce jeune objet est un sage, qu'elle a pitié, qu'elle est bonne, désolée d'avoir fait un fou. Notez que ce nom de Sarah lui-même est une maladresse et une insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman où l'auteur nous montre une jeune demoiselle noble qui s'éprend pour son laquais. Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s'abaisse à tout prix.
Pour achever l'infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se réveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'était une rétention, une maladie de la vessie.
Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmée à ses genoux.
On fait cercle. Tous ses amis, à leur tour, lui jettent la pierre. C'est le méchant, c'est le traître, c'est le chien, c'est l'ennemi. Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je crois tout à fait ce qu'il dit que le méprisable Grimm n'épargna nul artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que sa conduite discordante dut le poser comme l'homme double et le Judas du parti. Il est dans l'Encyclopédie; il est dehors, il est contre. Ses trois oeuvres (en 51, en 54, en 58, Sciences, Inégalité, Spectacles) sont trois attaques violentes contre le parti philosophe dans lequel il compte toujours. En 55, il insère encore des articles dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment où l'Encyclopédie succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous Trévoux et sous Fréron, Rousseau (Lettre sur les spectacles) la frappe, et du coup le plus sûr, par un livre sorti du coeur.
Qu'il dise comme Polyeucte: «Je suis chrétien!» À la bonne heure. «Je me suis refait chrétien en 1754.» Mais alors pourquoi reste-t-il avec les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame d'Épinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de femmes, la maîtresse de Saint-Lambert?
Sa conduite avec Voltaire n'était-elle pas singulière? En avril (1756), quand Voltaire dans son Préservatif (pamphlet pour l'Encyclopédie) attaque à la fois les prêtres catholiques et protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il l'appelle: «Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par leur usage.» Et le billet court partout. Le 18 août (même année), en écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de Lisbonne, il le comble de témoignages d'admiration et de respect, et ce ménagement habile rend le coup mieux asséné.--Simple lettre pour Voltaire seul, dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en avoir donné des copies à trois personnes.
Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt par sa nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute, la fureur qui était en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne veut rien, qu'il reste pur, «qu'il l'aime trop pour vouloir la posséder.»
Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses, insensées, à Sarah? Lui-même qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage d'un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure dont il est brûlé, dévoré.
Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis:
L'ostentation de pauvreté. Certes, Rousseau était pauvre; mais Diderot n'est pas plus riche, il n'en parle jamais. Ce ne sont pas armes courtoises que de faire sans cesse appel à la haine et à l'envie, de se proclamer le pauvre.
L'autre chose qui paraît déjà dans la lettre sur le poème de Lisbonne, et qui va paraître mieux dans le Contrat social, c'est qu'il veut qu'on ait dans chaque État un Code moral qui contienne les bonnes maximes que chacun soit tenu d'admettre. Il faut que chacun déclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le Contrat social).
La discordance de Rousseau avec l'Encyclopédie et l'esprit même du siècle, là était tranchée, terrible. Là commence un cours nouveau d'idées qui ira tout droit à la Fête de l'Être suprême.--Puis, la réaction l'exploite, de Robespierre à De Maistre.
Rousseau et par ses tendances et par son combat bizarre (écrivant et pour et contre), enfin par cet amour aveugle, peu loyal, leur apparut un furieux fou, très-méchant.
Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l'on crut les rapprocher, Diderot fut consterné de voir l'état horrible de Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui, il écrit: «Mon ami, j'ai vu un damné!... Ah! je ne puis m'en remettre... Montrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien.» (Diderot, XII, 277.)
Un damné, c'est cela même. Il portait en ce moment un enfer de discordance; les démons se battaient en lui. Il portait son enfantement (ses trois livres en deux années) l'Émile, la Julie, le Contrat. Il portait la réaction, la planche qu'il allait tendre au naufrage du christianisme.
L'horreur de Diderot est telle, qu'il semble avoir en ce moment comme un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre, qu'il a vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre d'avenir. Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre.
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Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour l'Amérique, que, pour réussir là-bas, il fallait être un naufragé,--c'est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien.
Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement lorsque son ennemi Grimm, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame d'Épinay, à mettre Rousseau à la porte de l'Ermitage en plein décembre (1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le délivre, et qui a fait sa grandeur.
Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut: Il écrit en pleine crise. C'est dans la crise du coeur, au plus fort de sa tragédie, qu'il fait d'un seul coup ses grands livres.
Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La production est chez eux le cours même de la nature. Rousseau est une éruption. La Julie, le Contrat, l'Émile, lui échappent en une fois (1761-1762). On recule d'étonnement.
Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé, et taillé toutes les pierres pour le grand metteur en oeuvre. Sidney, Locke, Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi Raynal) lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles admirables et trop publiés de l'Encyclopédie (art. Autorité, etc.). Une demoiselle génevoise, mademoiselle Huber, la tante des grands naturalistes, dès 1731, écrit un Vicaire savoyard[6].
[Note 6: Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l'on ne fait pas d'abord l'examen de ses précédents,--j'entends les précédents de sa langue (de Refuge, et de Savoie),--les précédents de ses idées. Pourquoi ne dit-on jamais que Mably le précéda dès 1749? Que Morelly fit un Émile, un remarquable Traité d'éducation dès 1743, que sa Basiliade précéda d'un an le Discours sur l'inégalité, qu'elle parut en 1753? Rousseau, dans ce Discours, part de l'idée de Morelly, puis l'abandonne et recule. Il savait à fond tout cela, au moins par Diderot, son brûlant médiateur, qui chauffa le fameux Discours.]
Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue, ferme et serrée et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue que Voltaire lui-même estimait dans La Beaumelle), il n'aurait été jamais qu'un habile rhéteur génevois, qui, par de hardis paradoxes, avait surpris l'attention. Il n'eût jamais dépassé le succès du faux sauvage, l'éloquente déclamation du Discours sur l'inégalité.
La force, la force magique, c'est que Rousseau tout à coup parle une langue inconnue.
On l'entend pour la première fois dans la Lettre sur les spectacles (1758). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de nouveau. Il reprend l'idée des auteurs chrétiens (Bossuet, Nicole, etc.) sur les dangers du théâtre. Mais quand il parle de la Suisse, des moeurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une mélodie inconnue s'entend. Et le coeur échappe à ce chant de Pergolèse: «Je suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère produisit en moi quelques lueurs de talent. Il s'est montré tard, il s'est éteint de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé. J'ai la honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne suis plus.»
Qu'est-ce ceci? qu'est ce miracle? qu'il est changé! Combien sa langue est tout à coup dénouée! Le coeur pour la seconde fois a fondu. Madame d'Houdetot a rouvert la source chaude qu'ouvrit madame de Warens. C'est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant par hasard a frappé le roc; un flot brûlant, écumant, va inonder la vallée.
Il y a dans la Julie un curieux phénomène qu'on sent bien en Savoie, en Suisse. C'est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les monts, fond les neiges, énerve les forces. C'est ce qu'ils appellent le foehn. Les coeurs aussi en sont malades, troublés, orageux, alanguis.
On a pu le remarquer, Julie, Saint-Preux, ne citent que les poètes italiens, surtout le Tasse et Métastase. Ils sont enivrés de musique italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse; mais les deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les moments où elle est forcée, outrée par Rousseau, est celle de cette société dont le commerce charmant fit madame de Warens. Ce pays, si peu productif littérairement, qui semble en être toujours à saint François de Sales, en revanche a gardé les grâces d'une France qui n'est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gré mal gré, mêlée d'un souffle d'Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une influence qu'on n'a pas appréciée. Esprit tout à fait contraire à la Suisse et au Dauphiné. De Turin et de Chambéry nous vinrent ces femmes charmantes, d'apparente naïveté (la grâce du petit Savoyard), comme la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue, une reine, madame de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux soeurs sorties d'Annecy, qui conquirent et gardèrent Paris, et furent belles un demi-siècle.
Rousseau n'a pu, quoique rhéteur, et encore empêtré de sa toge romaine, Rousseau, dis-je, n'a pu tout à fait gâter cette jolie langue qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du coeur, en sortit par torrents. Il garde de son premier rôle des gaucheries singulières, de grotesques réminiscences de Rousseau-Mably, par exemple, quand il appelle sa Julie «une Agrippine» (cinquième partie, lettre 7). Non moins ridiculement il prit le titre à la mode du grand succès de cette année. En 1758, Colardeau avait éclaté par sa poésie d'Héloïse, et on ne parlait d'autre chose. Rousseau appelle sa Julie Nouvelle Héloïse. À tort. Autant, dans l'immortelle légende d'Héloïse et d'Abailard on sent l'héroïque élan, l'émancipation de l'esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d'apparentes hardiesses, est opposé à cet esprit. Il désespère de la raison. Il inaugure la rêverie, ce narcotisme qui depuis a été toujours croissant.
L'abondance et surabondance d'une passion si prolixe, qui nous fatigue aujourd'hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la sécheresse de tous nos romans d'alors, on comprend avec quelle surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une mer! On se figurait que c'était la mer féconde, une mer de jeunesse et de vie.
Au fait, l'enfant amoureux parle ainsi,--non, comme on croirait, dans un langage naïf,--mais dans cette rhétorique. Endurons les deux premiers livres. Le vrai sujet ne s'aperçoit qu'au troisième, dans la lettre où Julie dit à Saint-Preux qu'avec un coeur plein de lui, après une lutte cruelle, menée par son père à l'église où elle épouse Wolmar, elle sent son coeur changé tout à coup, pacifié,--changé à ce point qu'elle appelle les devoirs du mariage non pas sublimes seulement, mais (qui le croirait?) si doux!
Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grâce, elle exagère dans une étrange et choquante déclamation, l'état honteux où elle était avant d'entrer à l'église. «Les transports effrénés d'une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l'idée n'avait jamais souillé mon esprit... Mon coeur était si corrompu que ma raison ne put résister aux discours de vos philosophes,» etc.
Qu'enseignent donc les philosophes? L'adultère, Julie nous l'apprend[7]. Et elle réfute longuement ce qu'ils n'ont enseigné jamais.
[Note 7: Elle attribue calomnieusement aux philosophes en général un mot léger d'Helvétius. Mais qu'ils n'adoptèrent nullement, et que Voltaire reproche à Helvétius (Corresp., éd. Beuchot, t. LX, p. 357).]
Mais enfin, de quelque manière qu'elle eût accepté ces doctrines, comment cette pure, cette honnête, cette intéressante Julie, fut-elle alors si corrompue? «C'est que j'aimais à réfléchir et me fiais à ma raison.»
Ainsi la charmante femme à laquelle Rousseau nous a tellement intéressés, celle dont notre âme attendrie, aveugle, suit l'impulsion, la prêcheuse, comme il l'appelle, il va faire prêcher par elle ce pitoyable radotage qu'on a tant de fois réfuté. Le mépris de la sagesse, la haine du libre arbitre, le renoncement à l'action, voilà l'enseignement de Julie.
«Quel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa raison, ou du dévot dans son délire? qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un moment où toutes mes facultés sont aliénées? «L'ivresse a ses plaisirs,» disiez-vous. «Eh bien, ce délire en est une.»
Elle recueille le fruit du délire, de l'ivresse, qui est d'oublier, d'ignorer, de se perdre de vue soi-même, d'apaiser sa conscience.
«Mes réflexions ne sont ni amères, ni douloureuses. Mes fautes me donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets, et non des remords.» Pente admirable, rapide. Elle ne se croit pas quiétiste. Elle rit de madame Guyon. Mais madame Guyon elle-même a-t-elle dit davantage? On s'enfonce, non sans volupté, au fond de ce demi-sommeil. Le souvenir, s'il n'est pas douloureux, devient très-doux et Molinos nous apprend qu'on jouit de la honte même.
Le demi-jour de l'ivresse, l'éloignement pour la lumière, pour la raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l'examen des Écritures, ces libertés protestantes, ne lui iront pas longtemps. Il lui faut, dit-elle, un culte grossier. «Par là je me dérobe aux fantômes d'une raison qui s'égare.» (Liv. V, lettre V.)--Et là Rousseau est curieux. Dans une note équivoque, il loue, blâme les catholiques; au total il les loue plutôt.
Par cette femme adorée, par la belle bouche de Julie, nous reviennent toutes les sottises que Voltaire a pulvérisées dans ses réponses à Pascal trente années auparavant (1734). Et tout cela nous arrive dans cette forme séduisante qu'on ne peut pas repousser. Aux censeurs, on répondrait: «Laissez donc, ce n'est qu'un roman, c'est la langueur passionnée d'une femme qui se croit guérie et qui meurt encore d'amour.»--Oui, laissez... Et tout à l'heure, ce qui passa dans l'abandon, l'amour des molles rêveries, la haine des philosophe et de la philosophie, bref, la réaction chrétienne, va revenir formulée!
Il y a un homme haïssable dans le livre, c'est le mari.--Comment ce Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, étant si bien instruit d'avance, immoler Julie à son égoïsme, faire le malheur, le supplice de ces deux infortunés? Toutes les phrases de Rousseau pour faire admirer ce sage ne servent guère. On souffre trop à le voir faire sur deux âmes une expérience si longue, avec la curiosité terrible du chirurgien dans ses vivisections.
L'ingénieux, le piquant, c'est de leur faire dire à tous deux qu'ils sont guéris, ne souffrent plus. Ils n'en souffrent que davantage. Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait bien, ce Wolmar. Il sait qu'insatiablement ils savourent les souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose, les enflamme. «Plus que jamais, dit-il lui-même, ils brûlent ardemment l'un pour l'autre.»
Julie s'efforce de sourire; elle est belle, elle prend même, dit-on, un léger embonpoint. Elle dit: «Je suis heureuse.» Et elle se meurt moralement. La prière ne l'en sauve pas, ni ses enfants. Elle avoue, entourée de tout ce qu'elle aime, qu'elle est détachée de la vie.
Il faut que le roman finisse. Cette langueur mène tout droit à la chute ou à la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve l'auteur.
Oh! qu'on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyât, qu'il eût l'obligeance de Jacques de Georges Sand, qui se tue à propos pour les amants; mais ce froid Wolmar, l'égoïste, ne donne pas ce plaisir; il survit à sa victime. L'impression reste tout entière. Les voilà, les philosophes, ces âmes de glace et d'airain. De cet excellent livre on garde la haine des raisonneurs et le mépris de la raison.
Ce qui plaît, c'est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait autour de lui comme un cercle d'amis zélés qui vont le persécuter doucement, et, bon gré mal gré, le changer et le faire chrétien. Rousseau dit expressément dans une lettre (à M. Vernes) que l'impie se convertira. Et l'apôtre principal, pour sauver l'âme de Wolmar, sera l'amant de Julie.