I, 197.]
[Note 292: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du pape sa déposition.]
[Note 293: Atto de Verceil.]
Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de l'Église par les abstinences du célibat[294]; qu'ils eussent la splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux filles, une fille eut en dot un évêché[295]. La femme du prêtre marche près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à l'épouse du comte.
[Note 294: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem usquequaque sunt extra periculum.»--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand, als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815.
Rex immortalis! quam longo tempore talis Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt?
Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.
D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»]
[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles. (Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs bénéfices en dot à leurs filles (au IXe siècle). Leurs femmes prenaient publiquement la qualité de prêtresses.]
C'était fait du christianisme[296], si l'Église se matérialisait dans l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard, ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.
[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et dépassés. (1860.)]
L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette Église splendide et orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie pontificale: l'Église s'incarna dans un moine.
[Note 297: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c. VIII.--_Voy._ plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du présent volume.]
Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.
Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur, et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût nommé par l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et l'équilibre des forces, l'unité, l'identité, c'est la mort.
Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré, on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration révolutionnaire de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche, courut l'Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de l'Église[298]. C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme étaient tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation d'un moine révolté[299]. L'Église, armée d'une pureté farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la Tauride.
[Note 298: Damiani: Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit: «C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des coeurs, huppes, bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»]
[Note 299: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé, et peu de temps après le fit évêque.]
Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un péché, tout au moins un péché véniel[300].
[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un peu plus tard.]
Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de France[301], l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force, l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple reflet, ombre pâle, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de l'empereur, et l'hommage des rois.»
[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno, de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur abscindere.»]
[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus repræsentandam, Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria, sic.....»--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII, epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, sic...»--La glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali dignitate.»--Laurentius va plus loin: «.....Papam esse millies septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II, p. II, p. 98.]
Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome; il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: «J'ai suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans l'exil[303].» (1073-86.)
[Note 303: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma désolation sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont malheureusement que trop éloignées.»]
On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa[304], il fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix. Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et la nature.
[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras étendus en croix, et demandant pardon.--C'était la première fois, dit Otton de Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.]
La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les vêtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie, demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture dans une cave de Liége.
[Note 305: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le vis, touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir, lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.]
Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine, avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et intercédait pour lui[306].
[Note 306: À l'entrevue de Canossa.]
Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands devinrent les soldats du saint-siége.
J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs nazaires[307], on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus alors parmi eux personne qui entendît le danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308]. Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement français[309]. Les conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence était pour la civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de scribes et de légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons chez eux dès le Xe et le XIe siècles. C'est ce qui explique en partie cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers nous dit que la Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un légiste italien.
[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]
[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. «Quem (Richard I) confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»--_Voy._ Depping, Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_. Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: _Cathim_, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI, p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de Bayeux et de Vire.
Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259.
Corpora derident Normannica, quæ breviora Esse videbantur.
Gibbon, XI, 151.
Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.
Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185. «Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.
Audit... quia gens semper Normannica prona Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.
--Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.» Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.]
[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel, Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore plusieurs autres listes.]
Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le cheval de l'envoyé grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie, se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.
[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre, et les jette par-dessus une muraille.]
Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la _lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le héros de cette race, c'est Robert l'AVISÉ (Guiscard, _Wise_).
[Note 311: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)]
La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe. Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au XIe siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.
[Note 312: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une rivière, sans que personne y touchât.]
[Note 313: Wace, Roman de Rou.]
[Note 314: Baronius.]
C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du Cotentin[315], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants; sept des douze étaient de la même mère.
[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access. histor., p. 124. «Mediocri parentela.»
Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. «Per diversa loca militariter lucrum quærentes.»
[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de Pouille exprime par ces vers:
Quod _Catapan_ Græci, nos _juxta_ dicimus _omne_.
L. I, p. 254.
Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:
Pro numero comitum bis sex statuere plateas, Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.
Id. Ibid., p. 256.]
Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou _kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts, ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir (Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fit encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son hommage, et se fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du saint-siége en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire.
La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'_Avisé_ (Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses neveux[316], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conquête sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque. Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des Deux-Siciles.
[Note 316: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.» Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»]
[Note 317: Gaufridus Malaterra.]
Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des États barbaresques au XVIe siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.
Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le Bâtard_ (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura volontiers des autres fils de sa mère[318]. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, très-avide et très-_saige_, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne son tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cette province. L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force, aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il, fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché. Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.
[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: «La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, cognomento Bastardus...» _Voy._ une charte citée au douzième volume du Recueil des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Bâtard n'était sans doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c. VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat... cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes extitisse.»
Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ, immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam obesitas ventris nimium protensa.»]
C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine, déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[319]. Celle-ci, pour n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été grossière et barbare[320]. Cette île était, depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient devenus _têtes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils de Godwin devinrent maîtres et l'un d'eux, nommé Harold, qui avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour se faire désigner par lui pour son successeur.
[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V, c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.]
[Note 320: «Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient, longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le coeur des hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée; leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore (au milieu du XIIe siècle, époque où écrivait Guillaume de Malmesbury) soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats dans leur nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque la force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.» Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI, 185.--Matth. Paris (éd. 1644), p. 4. «Optimates (Saxonum)... more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242: «Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»]
Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait comme valables les donations faites au dernier moment. Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi.
[Note 321: Guillaume de Poitiers.]
Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu, vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[322] après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen, Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323]. Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de Guillaume.
[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; traditurum interim... castrum Doveram.» (_Voy._ aussi Guill. Malmsb... ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr. fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._ aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer au duc la promesse du trône d'Angleterre:
N'en sai mie voire ocoison, Mais l'un et l'autre escrit trovons.
Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., 154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII, 222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie, t. XIII, p. 224.)]
[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de Siegfried, pour l'humilier.]
À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans sa nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie qui lui parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et saints reliquaires[324].» Harold répondit que le serment n'avait pas été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté était au peuple. Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le plus sûr et le plus ferme.
[Note 324: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»]
Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en rapporterait au jugement du pape[325], et le procès de l'Angleterre fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette décision hardie fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre.
[Note 325: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du pape.» Ingulf.]
L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent en Angleterre.
Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons combattaient à pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux[328]; ainsi une bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient, combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était si mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelques temps dans la Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres.
[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]
[Note 327: Guillaume de Poitiers.]
[Note 328: Orderic Vital.]
Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses, mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329].» Ce message produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa personne, puisque après tout, disaient-ils, il avait juré[330].
[Note 329: Chronique de Normandie.]
[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]
Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de lui l'étendard bénit par le pape.
D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et impassibles. Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066).
Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde encore.»
Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres, et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'être justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et s'assurait de tous les lieux forts.
[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des règlements sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101. «Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été copié par le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des escadrons des chevaliers.»--«Une jeune fille chargée d'or, dit Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI, 211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.]
Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais, pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entière fut mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de la conquête, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour quarante et un manoirs dans le comté d'York[333].
[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]
[Note 333: Hallam.]
On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le conquérant:
«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne, lorsqu'il était en Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au surplus très-rude et très-sévère; aussi personne n'osait rien entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il établit dans cette contrée; toute personne recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait osé tuer un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à la connaître si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux. Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance lui soumit l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi, plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths[334], et il fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses fautes[335]!»
[Note 334: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.]
[Note 335: Chronic. Saxon.]
Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre. Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les barons furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'eût pas été bien venu à demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là cependant; une royauté qui ne portait que sur l'hommage des grands vassaux était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, elle restait solitaire et faible à la pointe de cette pyramide, tandis que les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base puissante.
Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336], mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des femmes qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur le continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; celle des arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi.
[Note 336: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel; un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro licentia comedendi_). Hallam.]
Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même un impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires, Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche.
Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte et politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût si forte part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des vaincus[337]. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de celle du roi, attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se montraient rebelles à l'autorité royale[338].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume passait sur le continent.
[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et. Langton, etc.]
[Note 338: Mathieu Paris.]
Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière qui régnait dans la Grande-Bretagne.
Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la désolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu les tribunaux saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, rencontraient par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa une prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença. C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont accompagnée.
[Note 339: Hallam.]
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Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans réserve aux papes.
En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église triomphait dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi.
Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le christianisme vînt au secours.
Le monde du XIe siècle avait dans sa diversité un principe commun de vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les papes, dès l'an 1000.
Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire. L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont, prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par des Français. Les croisades ont leur idéal en deux Français: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint Louis. Il appartenait à la France de contribuer plus que tous les autres au grand événement qui fit de l'Europe une nation.