‹ Histoire de France 814-1189Chapitre 4 sur 20 · I, 86.)]

I, 86.)]

Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_, regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance, affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a quatorze pieds.

Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dôle.

[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment après.]

La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond républicaines_[104]; républicanisme social, non politique.

[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]

[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises de Nantes, octobre 1832.]

Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne, tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites.

[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus, envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]

Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.

[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se présentait avec un bas bleu et un blanc.]

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.

Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour rompre la communication. À travers passe la grande Loire, tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. _Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, _quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_

C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La _noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre, la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière. C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la prière des vierges.

[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en regard de la Bretagne.]

[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.]

[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.]

[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues, entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard Coeur-de-Lion, avait disparu.]

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les Ibères, vers les Pyrénées.

Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers, mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante; et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: esprit indomptable d'opposition au gouvernement central.

Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître.

[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.]

[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres.

Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat. de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.]

Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault, conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et meurt avec Gilbert.

[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]

[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.]

La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante, et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait cachée.

Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France. Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une famille de Parthenay[115].

[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette ville, au village de Saint-Loup.]

Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La _ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs, aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates; d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.

[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les _cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_. Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.]

[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]

[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal, homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.]

La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue. Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple.

Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_. Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_ écossais, celle de Vendée une iliade.

[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne. Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier, Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée.

J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_ ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français, ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une seule, de cent hectares, appartenait au clergé.]

[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un seul volontaire.]

En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé, froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant. Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.

[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]

Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier, dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122]. Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125] grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.

[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont communs et grossiers, abondants il est vrai.]

[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.]

[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché; les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de l'Auvergne; Delarbre, etc.]

[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants espagnols. (De Pradt.)]

[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais renouvelés.]

[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les pierreries grossières de l'Auvergne.]

[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre, et calomniait sa fertilité.]

Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129].

[Note 129: 1833.]

Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat, Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de l'ancienne foi.

[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]

Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brûle sur plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices, tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose, peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135].

[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. _Voy._ le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de paix_, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile de Clermont, publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de M. Monteil.]

[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce département.]

[Note 133: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la Force.)]

[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.]

[Note 135: Millin.]

Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois plus large que la Tamise à Londres.

Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des arbres à liége, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son _abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes.

[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.

Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc, Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozère, par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc au retour des frimas.»--Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.

_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe siècle, les troupeaux de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés à deux millions et demi au commencement du XVIIe siècle, ils remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent à cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de leur être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des _entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, harcèlent et accablent les fermiers.]

La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel.

[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrénées. (_V._ de Humboldt.)]

[Note 138: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.--La partie centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.]

Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux, et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des Alpes[139]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140].

[Note 139: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la jolie nuance appelée _vert d'eau_.»--Dralet. «Les rivières des Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»]

[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M. Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique des Pyrénées est du côté de la France.]

Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux mers, ou bien entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le sublime[142]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie[143]; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les objets[144]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145].

[Note 141: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a cherché le Mont-Perdu pendant dix ans.--«Quelques-uns, dit-il, assuraient que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrés.» Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.]

[Note 142: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la _Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est beau!»]

[Note 143: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.]

[Note 144: Laboulinière.]

[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur (Dralet.)]

Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le père[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux versants: combien le nôtre a l'avantage[147]. Le versant espagnol, exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pâturages est obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et leurs âpres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères!

[Note 146: Dralet.]

[Note 147: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]

[Note 148: Dralet, II, p. 197.--«Le territoire espagnol, sujet à une évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets se contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable. Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait Dralet (1812).]

[Note 149: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays sauvage, désert et pauvre.»]

Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus.»

[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes des montagnards _qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses populations qui les entourent.

Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8º. «Le peuple basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416:

Bearnes Faus et courtes. Biaoèdan Pir que can.

«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples _ont d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont bâties le long de cette chaîne de montagnes.»]

Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au IXe siècle, elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon, Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enfermé_, qui mourut d'un cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C'est une belle expression des origines primitives de la population française comme de la dynastie.

Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours _des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de sa caducité[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres dévastations[152].

[Note 151: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents ans, selon Buffon.]

[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la défend des neiges.--Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8 mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois en prés ou terrains labourables.»]

Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles, cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de sabots[153]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, surtout, la bête de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient plus le dixième de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrêter pourtant cette guerre contre la nature.

[Note 153: Dralet.]

[Note 154: Ibid.]

Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor[155]; d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à regretter la lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à Carcassonne[156].

[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des glaces de Venise.]

[Note 156: Trouvé.]

C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes ne guérissent guère à Narbonne[157]. La plupart de ces villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[158], à côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de vert-de-gris.

[Note 157: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la tête, à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le vent d'Afrique, lourd et putréfiant.

Senec. quæst, natur I, III, c. XI. «Infestat..... Galliam Circius: cui ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in Gallia moraretur, et vovit et fecit.»]

[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est bâtie de laves. Lodève est noire aussi.]

[Note 159: Montpellier est célèbre par ses distilleries et parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves de Montpellier y étaient seules propres.]

C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160]. L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont enfoncé la plus profonde trace; leur maison carrée, leur triple pont du Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands vaisseaux[161].

[Note 160: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, près des portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant d'un théâtre.]

[Note 161: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et profond de trente.]

Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n'a fait que préparer l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier[162], les frères rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le noeud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du XIIIe siècle. Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai, tient de moins en moins à la religion: ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.

[Note 162: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de Languedoc et de Roussillon.]

Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il écrivait à Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut périlleux!_[163] Ces hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France.

[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire trois fois. (_Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops._)]

Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée aux courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.

[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de Louis XIV.]

La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur ont bâti des ponts[166], et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré mal gré, mené la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques, italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus[168] à celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.

[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes, comme depuis Avignon et Beaucaire.]

[Note 166: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda l'ordre des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.]

[Note 167: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et les rapports de plusieurs de ces danses avec le _boléro_, doivent faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en France.]

[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; _id._, III, 645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum vento fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: «Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).--Il y eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin,