IV
Mais toute l’intimité, tout le charme furtif de son esprit s’y cache, comme le fellah dans ses terriers de boue, loin des palais et des temples. A la surface du sol, c’est l’Egypte philosophique. Sous l’Ancien Empire seulement, il y a cinq ou six mille ans, l’école memphite de sculpture s’était essayée à l’expression de l’existence quotidienne. L’Egypte se souvenait peut-être des vieilles époques de liberté, antérieures au Sphinx lui-même, dont on trouvera quelque jour les traces sous dix mille années d’alluvions, plus bas que les pieds des pyramides. D’ailleurs un art à ses débuts est toujours réaliste. Il ne sait pas encore former ces images synthétiques, faites des mille formes rencontrées sur la longue route de l’effort civilisateur, qu’il tente de réaliser dès qu’il parvient au seuil de l’idée générale. Le primitif s’incline sur sa propre vie. Certes, il s’essaie déjà à des résumés de sensations, mais à des résumés actuels, qui ne dépassent pas la vision de l’instant. C’est pour bien caractériser la forme qu’il a sous les yeux qu’il ne laisse subsister d’elle que les sommets de ses ondulations et de ses saillies expressives. Le Scribe accroupi, qui est de cette époque ancienne, est effrayant de vérité, d’application directe à la fonction qu’il accomplit. Ce n’est pas encore un type supérieur d’humanité moyenne, c’est déjà le type moyen d’une profession et d’une caste. Son attention à sa besogne, son énergie suspendue, cette vie arrêtée qui fait flamboyer son visage, anime son corps figé, il les doit aux plans qui le définissent, à l’esprit tranchant et sans inquiétude de celui qui les a taillés. Du même temps les paysans qui marchent, un bâton à la main, les hommes et les femmes qui partent côte à côte pour le voyage de la mort, comme ils allaient dans le voyage de la vie. L’Egyptien d’alors possède son équilibre fonctionnel. Chaque rouage de la machine sociale joue à ce moment-là avec une rigueur et un automatisme qui dénoncent une vie spontanément disciplinée, mais libre de se définir.
La sculpture classique se constitue seulement sous le Moyen Empire, quand Thèbes a détrôné Memphis. Dès ce moment, et jusqu’à la fin du monde nilotique, elle n’est plus que funéraire et religieuse. Statues de dieux, statues de doubles. Le récit des moissons, du travail affairé des hommes et des animaux de labour, des soins de la toilette et du ménage, des aventures quotidiennes, est laissé aux peintres et aux ouvriers d’art. Le sculpteur de dieux est bien un ouvrier aussi, mais il est soulevé par l’importance de sa tâche et la force de sa foi, bien au-dessus de sa misère. On dirait qu’il a tourné le dos à l’oasis, qu’il contemple seulement la régularité des jours et des années, le sommeil et l’éveil des saisons, du fleuve, le désert morne, la face impassible du ciel.
Il ne faut pas trop s’étonner de le voir si différent de celui qui décrivait le scribe avec tant d’attention passionnée. De loin, l’art égyptien paraît immuable et toujours pareil à lui-même. De près, il offre, comme chez tous les autres peuples, le spectacle d’évolutions immenses, de progrès vers la liberté de l’expression, de recherches vers l’hiératisme imposé. L’Egypte est si loin de nous qu’elle paraît toute au même plan. On oublie qu’il y a quinze ou vingt siècles – l’âge du christianisme – entre le Scribe accroupi et la grande époque classique, vingt-cinq ou trente siècles, cinquante peut-être, – deux fois le temps qui nous sépare de Périclès et de Phidias – entre les Pyramides et l’école saïte, la dernière manifestation vivante de l’idéal égyptien.
L’arrêt de la sculpture égyptienne dans le mouvement de libre découverte que l’Ecole memphite avait ébauché avec tant de vigueur, fut sans doute provoqué par une longue préparation historique dont les éléments nous sont trop peu connus pour que nous puissions les définir avec une précision suffisante. L’Ancien Empire était pacifique. L’Empire thébain est belliqueux. Il s’appuie plus fortement sur le prêtre, pour maintenir dans l’obéissance les hommes laborieux et doux qu’il veut entraîner aux conquêtes. Le mystère théologique s’épaissit. Le dogme qui se fixe limite l’essor de la sculpture, et, en lui imposant des bornes, la condamne aux recherches restreintes, mais subtiles, qui l’affineront de plus en plus. Elle devient l’expression religieuse d’un peuple d’ingénieurs. Les statues vont définir l’aspect permanent de l’Egypte, arrêter la vie entre des digues régulières, faire commencer et finir avec elles le monde comme finissent les cultures et commence le désert à la limite du limon. C’est un cadre architectonique immuable, fixé par une étude séculaire de la forme, ayant pénétré les lois de sa structure, qui enfermera désormais le portrait du dieu ou le portrait du mort, demeure de son double. Tout change. Les formes naissent et s’effacent à la surface de la terre aussi facilement que les chiffres sur un tableau noir. Il n’est d’immuable que les rapports presque mathématiques qui les animent en les liant les unes aux autres par la chaîne invisible de l’abstraction. La grande sculpture égyptienne matérialise cette abstraction et formule dans le granit un idéal géométrique qui paraît aussi durable que les lois qui gouvernent le cours des astres et le rythme des saisons.
La sculpture est à la fois la plus abstraite et la plus positive des expressions plastiques. Positive, parce qu’il lui est impossible d’esquiver les difficultés de sa tâche sous des artifices verbaux et que la forme ne vivra qu’à la condition d’être logiquement construite de quelque côté qu’on la regarde. Abstraite, parce que la loi de cette construction ne nous est révélée que par une série d’opérations mentales de plus en plus généralisatrices. La sculpture, avant d’être un art, fut une science, et nul sculpteur ne pourra faire œuvre durable s’il n’en a retrouvé dans la nature même les éléments générateurs. Or, ce sont les Egyptiens qui nous ont appris cela, et peut-être n’est-il pas possible de comprendre et d’aimer la sculpture si l’on n’a pas d’abord subi leur austère éducation.
La tête de leurs statues reste un portrait, très stylisé par la subordination de ses caractéristiques à quelques plans décisifs, mais le corps est coulé dans un canon d’une science architecturale qu’on n’atteindra plus. Un pied est devant l’autre pied, ou à côté de lui, la statue, presque toujours coiffée du pschent, est demi-nue, debout les bras collés au corps, ou assise, les coudes au thorax, les mains sur les genoux, le visage droit devant elle, les yeux fixes. Il lui est interdit d’ouvrir les lèvres, interdit de faire un geste, interdit de retourner la tête, interdit de se lever, interdit de quitter son socle pour se mêler aux vivants. On la dirait liée de bandelettes. Pourtant elle porte en elle, dans son visage où la pensée erre avec la lumière, dans son corps immobilisé, toute la vie qui s’étale sur les parois des tombes, l’éclatante vie des ténèbres.
Une onde la parcourt, onde souterraine, dont la rumeur est étouffée. Ses profils ont la sûreté d’une équation de pierre, un sentiment aussi vaste que tout ce que nous ignorons habite en elle sourdement. Jamais elle ne le dira. Le prêtre a enchaîné ses bras et ses jambes, cousu sa bouche de formules mystiques. L’Egypte n’atteindra pas l’équilibre philosophique, ce sens du relatif qui nous donne la mesure de notre action et, en nous révélant nos vrais rapports avec l’ensemble des choses nous assigne, dans l’harmonie universelle, le rôle de centre conscient de l’ordre qu’elle nous impose. Elle ne connaîtra pas la liberté vers laquelle elle était en marche à l’époque de Memphis et que ses peintres soupçonnent en tâtonnant dans l’ombre des tombeaux. Le prêtre lui défend de demander au mouvement confus de la nature l’accord de sa science et des aspirations sentimentales qu’elle ne peut pas contenir et qui rayonnent du basalte comme d’un soleil arrêté.
Maître de l’âme, ou du moins tenant au poignet la main qui l’exprime, le prêtre permet tout au roi, qui permet tout au prêtre. Du commencement du Moyen Empire à la fin du Nouveau, l’Egypte revient à l’esprit qui dressa les Pyramides. Elle va se couvrir de temples géants et de colosses, Ibsamboul, Louqsor, Karnak, Ramesseum, Memnon, entassements, murs, pylônes, statues démesurées, sphinx, meules de pierre par qui l’orgueil des rois broie les multitudes consolées par l’orgueil de faire des dieux. A ce moment tout est possible au sculpteur géomètre. On ne sait pas s’il taille les rochers en colosses ou s’il donne aux colosses l’apparence des rochers. Il pénètre dans les massifs granitiques, y creuse des salles immenses, les couvre du haut en bas de bas-reliefs et d’hiéroglyphes peints, donne à leur front qui regarde le Nil l’aspect de figures géantes aussi catégoriques que ses profils primitifs et dont les grands visages purs fixent depuis trois ou quatre mille ans sans cligner les paupières, le soleil terrible qui les sculpte d’ombres et de lumières absolues. Les monstres qu’il dresse en bordure des avenues, les monstres qui ne disent rien et qui révèlent tout, sont rigoureusement logiques, malgré leur tête d’homme ou de bélier sur leur corps de lion. Cette tête s’attache naturellement aux épaules, les muscles à peine indiqués ont leurs insertions et leurs trajets normaux, les os leur architecture nécessaire, et de l’extrémité des griffes, des plans silencieux des côtes, de la croupe et du dos à la boîte crânienne ronde, à la face méditative, les forces vitales circulent d’un même flot continu. Quand l’artiste taille en plein bloc ces formes absolues dont les surfaces, semblent déterminées par les volumes géométriques se pénétrant selon des lois immuables d’attraction, on dirait qu’il garde, au fond de son instinct immense, le souvenir de la forme commune d’où viennent les formes animales, et, par-delà les formes animales, de la sphère originelle d’où les planètes sont sorties et dont la gravitation du ciel avait sculpté la courbe. L’artiste a le droit de créer des monstres, s’il sait en faire des êtres viables. Toute forme adaptée aux conditions universelles de la vie est plus vivante, même si elle n’existe que dans notre imagination, que telle forme organisée réelle qui remplit mal sa fonction. Les cadavres desséchés que la terre égyptienne finira par absorber, miette après miette, n’ont pas la réalité de ses sphinx et de ses dieux épouvantables à corps d’hommes, à tête d’épervier et de panthère, où l’esprit a déposé son étincelle. Dans tous les sens, et d’où qu’on les regarde, ils ondulent comme un flot. On dirait qu’une ligne insaisissable de lumière tourne autour d’eux, caresse lentement une forme invisible que révélera son étreinte, cherchant d’elle-même, sans l’intervention du sculpteur, où il faut qu’elle s’infléchisse, où il faut qu’elle s’insinue, pour moduler à peine, par imperceptibles passages, à la façon de la musique, leur ondoyante progression.
Mais cette science définitive brisera la statuaire. Une heure arrive où l’esprit, dirigé sur une seule voie, n’y peut plus rien découvrir. Sans doute l’immobilité de l’Egypte n’avait jamais été qu’une apparence. Mais son idéal, s’il essayait de se définir sous des formes nouvelles, changeait peu, car les enseignements de son sol ne variaient guère et c’était toujours avec le même milieu que l’homme avait à compter. Seulement, elle avait déployé de longs efforts à approcher cet idéal. C’est pour cela qu’elle n’était pas morte. Elle luttait. Mais l’empire thébain fut immobile. Le dogme ne bougeait plus, l’ordre social était coulé dans son moule granitique que scellait la monarchie. L’enthousiasme s’use à recommencer tous les jours la même conquête. Sous les Ramessides, l’effort trop tendu pendant les dynasties précédentes se désunit. La guerre extérieure continuelle, les invasions, les influences étrangères découragent et désorientent l’énergie des Egyptiens. Après quinze siècles de production ininterrompue, le statuaire thébain manie la matière avec trop de facilité. L’occultisme est pourtant aussi cultivé dans les classes sacerdotales et aussi maître de diriger l’effort de l’artisan. Mais l’action n’est plus en lui. Il perd ce sens prodigieux de la masse qui concentre la vie dans une forme décisive dont toutes les surfaces semblent rejoindre l’infini par leurs courbes illimitées. Chaque année, il livre par centaines des statues fabriquées à la grosse, d’après le même modèle industriel. L’école est faite. L’idéalisme géométrique s’est fixé dans une formule et le sentiment s’est épuisé à rencontrer toujours ces parois de pierre infranchissables qui lui défendent d’aller plus loin. L’Egypte meurt de son besoin d’éternité.
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