‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 12 sur 36 · I

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Ici, entre les deux vieux fleuves qui vont se perdre dans la mer brûlante après la traversée des solitudes, il n’y a plus que des monticules informes, des canaux comblés, quelques pauvres villages. Le sable a tout recouvert. Il n’a sans doute pas beaucoup plus d’épaisseur au-dessus des palais chaldéens disparus qu’autour des temples nilotiques encore visibles à sa surface, et les Grecs devaient exagérer quand ils donnaient deux cent mille ans d’ancienneté à la civilisation babylonienne. Mais la matière des murailles était moins dure et l’abandon des hommes fut plus complet. Et puis qu’importe ? Le vrai berceau de l’âme humaine est partout où nous pouvons reconnaître le visage de notre premier espoir.

Et pourtant, qu’il est mobile ce visage ! Là rayonne un inépuisable foyer d’aspirations contemplatives, ici se concentre la rigoureuse volonté d’atteindre le but visible et pratique et de ne pas le dépasser. Les statues que recouvraient les dunes, avec les ruines de Tello, portent le témoignage d’un esprit infiniment plus positif, sinon plus sûr de lui, que ne le fut jamais l’esprit de l’Egypte, même au temps du Scribe accroupi, leur contemporain à quelques siècles près, ce qui, dans le vieil Orient, compte à peine pour des années. L’Egypte, à ce moment-là, avait construit probablement les Pyramides, donné à un rocher le visage d’un sphinx, et l’âge suivant allait l’enfoncer encore dans le mystère, la tourner de plus en plus vers le dedans. Les statues de Tello ne sont pas des dieux, ni des symboles, elles n’ont de mystérieux que leur antiquité et ce silence qui pèse sur les vieilles pierres quand on les retrouve au milieu des petites vies souterraines. C’est l’image d’un prince constructeur, une règle sur les genoux. Comme en Egypte, sans doute, les corps décapités sont raides, des plans rigides les arrêtent en figures rectangulaires, les membres ne s’en détachent pas, mais les épaules ont une carrure terrible et les mains, au lieu de reposer sur les cuisses dans l’abandon de la pensée, sont jointes et serrées fortement, comme pour mettre en évidence les articulations des os, le relief mouvant des muscles, les plis, le grain rude de la peau. Deux têtes, trouvées près d’elles, ont la même énergie. On dirait des rochers naturels roulés par les eaux, tant elles sont compactes, cohérentes et d’une rondeur soutenue.

Par les traits du visage, la Mésopotamie primitive était cependant la sœur de la plaine du Nil. Le Tigre et l’Euphrate dont les alluvions nourrissent sa terre centuplaient les contacts de leurs eaux avec ses assises profondes par des centaines de canaux entrecroisés autour des cultures. Couvertes de palmiers, de dattiers, de champs de froment et d’orge, toujours en moissons, toujours en semailles, elle était l’Eden des légendes bibliques, le grenier de l’Asie occidentale à qui ses caravanes et ses fleuves apportaient les fruits et le pain. Par le golfe Persique, elle lançait ses flottes sur la mer. Mais renouvelée par les tribus qui descendaient des hauts plateaux, communiquant par ses fleuves avec les océans du sud, avec l’Arménie, avec la Syrie qui borne la mer européenne, environnée de peuples plus mûrs, plus accessibles, elle resta moins fermée que l’Egypte et ne se consuma pas comme elle à sa propre flamme. A l’est, elle féconda les empires médo-persiques, et par eux pénétra dans l’Inde et jusqu’en Chine. Au nord, elle se prolongea par l’Assyrie jusqu’à l’aube des civilisations modernes. A l’ouest, elle anima la Phénicie qui lui ouvrit la route de la vallée du Nil et du monde de l’archipel.

Enfin, la théocratie chaldéenne restait probablement plus près des sources primitives que la caste sacerdotale qui gouvernait les peuples du Nil. C’est en Chaldée qu’était née l’astronomie à qui les hydrauliciens et les architectes apportaient les armes infaillibles de la géométrie et de la mécanique. C’est au cours de ses nuits éclatantes où la terre ne cesse pas de rayonner parce que le ciel est sans nuages et la terre sans accident que les pasteurs des premiers temps et plus tard ceux qui venaient chercher sur les terrasses la fraîcheur qui monte avaient vu, dans la pureté de l’espace, tourner les constellations. L’éducation positive des Egyptiens visait à des besoins plus matériels et laissait de ce fait intacte la source des grandes intuitions morales où ils allaient chercher une consolation que le peuple chaldéen, moins impitoyablement traité, trouvait dans l’activité des navigations et des négoces et les prêtres rois de Babylone dans la sérénité supérieure que fait descendre sur l’esprit la contemplation du ciel.

Avant ces puissantes statues, qui semblent apporter sa conclusion et sont certainement l’extrême fleur d’une culture séculaire, l’art chaldéen est presque tout entier mystère. L’argile cuite, moins dure que le granit de la vallée du Nil ou le marbre du Pentélique, est en poussière, il n’y a plus que quelques fondations enfouies. La pierre seule, rare en Mésopotamie, résiste encore, sous la marée de terre qui ronge et corrode comme l’eau et finit par tout reprendre. Du positivisme assyro-chaldéen à l’idéalisme égyptien, on trouve l’écart qui sépare la consistance du granit de celle de la terre cuite. Entre le sol du pays et l’intelligence des hommes, il y eut toujours de ces accords profonds, qu’on trouve légitimes et nécessaires dès qu’on croit que l’esprit n’invente rien, découvre tout, qu’une matière qui dure doit lui donner l’idée de la durée, une matière qui s’effrite, l’idée de la fragilité et de l’utilisation pratique des armes qu’elle peut fournir, un ciel dont on a scruté les révolutions mathématiques, l’idée de consacrer les moyens précis qu’elle offre pour son aménagement.

C’est ainsi qu’a disparu jusqu’au squelette de ces villes monstrueuses qui abritèrent les peuples les plus actifs et les plus pratiques de l’ancien monde, au sens moderne du mot. Là où s’élevait Babylone, il n’y a rien que des palmeraies sur quelques vestiges d’enceintes autour desquels monte le sable. Pourtant, sur les deux rives de l’Euphrate, Babylone enfermait ses multitudes dans une ceinture de murs longue de vingt-cinq lieues, large de quatre-vingt-dix pieds, hérissée de deux cent cinquante tours, plaquée de portes de bronze. Bâtie de briques et de bitume, enceintes, palais, temples, maisons, dalles des rues, berges des canaux, citernes, ponts et quais du fleuve, uniforme et sourde et rousse, à peine tachée d’émail, la ville de Sémiramis élevait vers le ciel des édifices monotones, blocs à peu près fermés portant sur leurs terrasses des jardins, et pareils aux contreforts iraniens qui sont nus jusqu’aux plateaux frais où poussent les forêts et les fleurs. Plus haut que ces bois artificiels, des tours, faites d’étages entassés. Les plaines appellent des constructions géantes d’où l’on peut les découvrir au loin, les commander, et qui soient un infini comme elles. La tour de Babel ne devait jamais s’achever, et, comme pour explorer de plus près l’océan des étoiles, le temple de Baal montait à deux cents mètres.

La tour de Babel est maintenant une colline informe que le désert absorbe peu à peu. A part les cachets en pierre dure qui se prolongeront durant toute la civilisation ninivite, il n’y a peut-être plus grand’chose de solide sous le sable et il est possible que la Chaldée nous ait dit tout ce qu’elle pouvait nous dire. Il livre encore parfois quelqu’une de ces inscriptions cunéiformes qui sont la plus ancienne écriture connue et où les Chaldéens écrivaient leurs procès-verbaux, leurs actes d’achat et de vente, les grands événements de leur histoire, leurs légendes, le récit du déluge, histoire et légende à la fois. Les quelques bas-reliefs de Tello devaient être, dans l’industrie du temps, une exception. Le désert est trop nu pour inspirer à l’homme le désir des formes multiples et des surcharges décoratives. Il faudra la vie plus extérieure, guerrière et chasseresse des Assyriens, pour prendre avec la forme vivante un contact plus prolongé. Mais elle n’apportera rien qui ne soit déjà fortement indiqué dans le bas-relief de Tello où des vautours emportent entre leurs serres et déchirent de leurs becs des lambeaux de corps humain, et dans les denses statues noires aux muscles proéminents.

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