‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 14 sur 36 · III

III

Cette force disciplinée, elle montait avec lenteur à l’horizon du monde antique. Les peuples qui reçurent de l’Assyrie le dépôt de nos conquêtes et qui tenaient déjà des cultivateurs iraniens le culte du pain et des labours, l’adoration du feu, force centrale de la vie civilisée, les premières notions philosophiques du bien et du mal qu’Ormuzd et Ahriman personnifient, les peuples des montagnes de l’Est entraient dans l’histoire avec un idéal moins dur. Maîtres des hauts plateaux, les Mèdes, après de longues luttes, avaient renversé l’Empire des fleuves pour se répandre sur l’Asie Mineure. Puis Cyrus avait donné l’hégémonie aux Perses et bientôt, toute l’Asie Occidentale, du golfe Persique au Pont-Euxin, la Syrie, l’Egypte, la Cyrénaïque, Chypre, les bords de l’Indus obéissaient à ses successeurs. Les poitrines grecques seules avaient arrêté la vague à Marathon. Mais ce brassage incessant des hommes et des idées faisait son œuvre. Si les armées du Roi des Rois restaient soumises à la discipline effroyable qu’elles tenaient des Sars assyriens, du moins la Perse politique laissait-elle aux pays qu’elle venait de conquérir la liberté de vivre à peu près à leur guise. L’énorme empire médo-persique devint une sorte de monarchie fédérale dont les éléments, sous la direction des satrapes, gardaient leurs mœurs et leurs logis. L’atmosphère du monde oriental se faisait plus respirable, comme elle le fut en Occident quand Rome l’eut soumis tout entier. Les hommes cultivaient leurs champs et échangeaient dans une paix relative leurs marchandises et leurs idées. Un premier essai de synthèse allait même s’ébaucher entre les peuples du Levant.

Cet essai ne pouvait prétendre aboutir ni en Egypte, ni en Grèce. L’Egypte, fatiguée d’un effort quarante ou soixante fois séculaire, s’enlisait dans ses alluvions. La Grèce était trop jeune et trop vivante pour ne pas dégager un idéal personnel et victorieux de tous les éléments que lui confia le monde antique. Quant aux peuples de Syrie, ils avaient échoué déjà dans quelques tentatives ébauchées. Les Phéniciens ne vivaient que pour le négoce. Ils étaient toujours sur la mer ou à la recherche de côtes inconnues, possédés d’une fièvre errante que leur mercantilisme alimentait. Mêlés aux peuples méditerranéens qu’ils inondaient de leurs produits, tissus, vases, verroteries, métaux travaillés, bibelots, statuettes hâtivement imitées de toutes les nations originales dont ils étaient les courtiers et les intermédiaires, ils n’eurent pas le temps d’interroger leur cœur. Il leur suffit de servir de moyen d’échange aux idées des autres et de léguer au monde l’alphabet, invention positive que rendit nécessaire l’étendue et la complication de leurs écritures commerciales. Chypre, l’éternelle serve, soumise à leur influence, mêlait l’Assyrie déchue à la Grèce naissante en des formes empâtées et lourdes où l’intelligence de l’une et la force de l’autre se nuisent en voulant s’unir. Quant aux Hittites, pris entre les Egyptiens et les Assyriens et refoulés dans la Syrie du Nord, ils ne furent jamais assez maîtres d’eux-mêmes pour chercher dans le monde extérieur la justification du désir qui les poussa à tailler la pierre en frustes bas-reliefs où reste l’empreinte morale du vainqueur.

Les Sémites, de par la gravité et la vigueur de leur histoire, eussent pu prétendre ramasser l’instrument d’éducation humaine que laissait tomber l’Assyrie, d’autant plus qu’ils avaient absorbé par la conquête pacifique les populations mésopotamiennes, et que leur race dominait de l’Iran à la mer. Mais leur religion repoussait le culte des images. Tout leur effort s’employa à élever un édifice unique, maison d’un dieu terrible et solitaire. Et cet effort n’aboutit pas. Le Temple de Salomon n’était pas digne de ce génie juif si grandiosement synthétique, mais fermé et jaloux, qui écrivit le poème de la Genèse et dont la voix de fer a traversé les temps.

La Perse seule, maîtresse des foyers de la civilisation orientale pouvait, en ramassant dans un élan dernier les énergies faiblissantes des peuples qu’elle avait vaincus, tenter un résumé de l’âme antique au cours des deux cents ans qui séparèrent son apparition dans le monde de la conquête macédonienne. L’Egypte, l’Assyrie, la Grèce, elle assimila tout. Deux siècles, elle représenta l’esprit oriental déclinant en face de l’esprit occidental qui sortait de l’ombre. Elle eut même la destinée exceptionnelle de ne pas disparaître tout à fait de l’histoire et de manifester vis-à-vis d’une Europe changeante, tantôt très civilisée et tantôt très barbare, un génie assez souple pour accueillir tour à tour les idées du monde hellénique, du monde latin, du monde arabe, du monde indou, du monde tartare, assez indépendant pour s’émanciper de leur domination matérielle.

Si l’on remonte à ses plus anciens témoignages, alors qu’elle tentait de dégager un esprit plus libre et moins tendu de la force assyrienne, on s’aperçoit vite que les archers qui défilent ne sont pas aussi cruels, que les bêtes égorgées ne sont pas aussi redoutables, que les monstres qui gardent les portes ou soutiennent les architraves ont un abord moins brutal. L’esprit hiératique de l’Egypte conquise et surtout l’harmonieuse intelligence des Ioniens des côtes et des îles appelés par Darius, donne à ces fêtes de mort un caractère de décoration et de parade qui masque leur férocité. Le génie alors mûrissant de la Grèce ne pouvait pas permettre qu’une forme d’art originale subsistât à côté de lui. Et comme il ne lui était pas possible d’empêcher la Perse de parler, il dénatura ses paroles en les traduisant. Il n’est même pas nécessaire de voir les monstres assyriens avant les figures de Suse pour trouver celles-ci peu vivantes, de silhouette héraldique, de style assez boursouflé. Les rois sassanides, leurs prisonniers, les grandes scènes militaires taillées dans le rocher en plusieurs points du massif montagneux qui borde les plaines iraniennes et domine la région des fleuves, ont une allure autrement forte, autrement grandiose et redoutable malgré les emprunts visibles que la Perse continue à faire aux peuples qu’elle combat, les Romains après les Grecs et l’Assyrie. L’Asie seule et l’Egypte ont eu l’inébranlable et monstrueuse foi qu’il faut, pour imposer la forme de nos sentiments et de nos actes à ces terribles murs naturels contre qui le soleil foudroie les hommes, ou mettre trois ou quatre siècles à pénétrer les entrailles du globe pour y déposer dans l’ombre la semence de notre esprit.

A voir, au milieu des montagnes sculptées, les ruines de ces grands palais à terrasses où conduisent des escaliers géants et que les architectes ninivites étaient certainement venus bâtir, on s’étonne que le génie grec qui construisait aux mêmes siècles ses petits temples purs, ait pu s’assouplir au point de marier sans effort sa grâce à ce brutal étalage de faste et de sensualité devant qui le génie égyptien inclinait en même temps sa sérénité spirituelle et le génie assyrien sa violence. C’est pourtant la Grèce ionienne qui a donné l’élégance et l’élan aux longues colonnes des portiques, comme elle a drapé les archers et stylisé les lions. C’est l’Egypte qui a chargé leurs bases et leurs cols de puissantes ceintures végétales, lotus, feuilles grasses poussées dans l’eau tiède des fleuves. C’est l’Assyrie qui les a couronnées de larges taureaux accolés par le milieu du corps pour supporter les poutres où va s’asseoir l’entablement. Et les palais de Ninive semblent y avoir entassé leurs meubles ciselés, incrustés d’or, d’argent, de cuivre, leurs étoffes lourdes de pierres et ces épais tapis profonds, changeants, nuancés comme les moissons de la terre, opulents et confus comme l’âme orientale, que la Perse n’a pas cessé de fabriquer. Mais la décoration des demeures royales de Persépolis et de Suse est moins touffue, moins barbare et témoigne d’une industrie plus raffinée et d’un esprit qui s’humanise. La brique émaillée, dont les Assyriens, après les Chaldéens, protégeaient leurs murs contre l’humidité, est prodiguée du haut en bas de l’édifice, à l’extérieur, sous les portiques et dans les appartements. Le palais des Achéménides n’est plus l’impénétrable forteresse des Sars du Nord. Encore imposant par sa masse, par sa lourdeur rectangulaire, il est allégé par ses colonnes qui ont la fraîcheur des tiges gonflées d’eau, il est fleuri de vert, de bleu, de jaune, de rouge, brillant comme un lac au soleil, miroitant à la lueur des lampes. L’émail est la gloire de l’Orient. C’est encore lui qui réfléchit les jours ardents, les nuits de perle fauve sur les coupoles et les minarets des villes mystérieuses enfouies sous les cyprès noirs et les roses.

Quand Alexandre parvint au seuil de ces palais, traînant derrière ses chars militaires tous les vieux peuples vaincus, il était comme le symbole incarné des civilisations antiques errant à la recherche de leurs énergies dispersées. Son rêve d’Empire universel devait durer moins encore que celui de Cambyse et de ses successeurs. L’union n’est réalisable que voulue par une foi commune et tendant à un même but. L’Egypte, la Chaldée, l’Assyrie, épuisées par leur production gigantesque, touchaient à la fin de leur dernier hiver. Les Juifs marchaient dans leur solitude intérieure vers un horizon que personne n’apercevait. Rome était trop jeune pour imposer au monde oriental vieilli cette harmonie artificielle qui, trois siècles plus tard, lui donna l’illusion d’un arrêt dans son agonie léthargique. La Grèce, sceptique, souriait à sa propre image. Pourtant, le Macédonien se prétendait l’apôtre armé de sa pensée et tout le monde ancien subissait son ascendant moral. Malgré tout c’était elle encore, dans cet immense flottement des énergies civilisatrices hésitant à se déplacer vers un Occident plus lointain, qui représentait en face du réveil confus des puissances brutales et des puissances mystiques, le jeune idéal de raison et de liberté.

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