‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 4 sur 36 · II

II

La plus vieille humanité connue, qu’il définit tout entière, habitait les grottes innombrables de la haute Dordogne, près des rivières poissonneuses qui viennent au travers des rochers roux et des forêts, d’une région boursouflée de volcans. C’était là le foyer central, mais il essaimait des colonies tout le long des rives du Lot, de la Garonne, de l’Ariège, et jusqu’aux deux versants des Pyrénées et des Cévennes. La terre commençait à moins tressaillir des forces souterraines. Des arbres drus et verts comblaient de leurs racines saines les tourbières qui cachaient les grands squelettes des derniers monstres chaotiques. L’affermissement de l’écorce terrestre, les pluies et les vents régularisés par les bois, la succession mieux rythmée des saisons introduisaient dans la nature une harmonie plus apparente. Des espèces plus souples, plus logiques, moins enfoncées dans la matière originelle étaient apparues peu à peu. Si les eaux froides où venaient boire le mammouth, le rhinocéros, le lion des cavernes, abritaient encore des hippopotames, les chevaux, les bœufs, les bisons, les bouquetins, les aurochs remplissaient les bois. Le renne, ami des glaces qui descendaient des Alpes, des Pyrénées, des Cévennes jusqu’à la lisière des plaines, y vivait en troupes nombreuses. L’homme s’était dégagé de la bête dans un effroyable silence. Il apparaissait à peu près tel qu’il est aujourd’hui, les jambes perpendiculaires, les bras courts, le front droit, la mâchoire effacée, le crâne volumineux et rond. Cette harmonie qui commençait à régner autour de lui, il allait, par l’esprit, l’introduire en un monde imaginaire qui deviendrait peu à peu sa réalité véritable et sa raison d’agir.

L’évolution primitive de ses conceptions artistiques est, bien entendu, profondément obscure. Avec un recul pareil, tout semble au même plan, et les divisions établies sont sans doute illusoires. La période paléolithique a pris fin avec l’âge quaternaire, douze mille années au moins avant nous, et l’art des troglodytes, à cette époque reculée, avait déjà atteint le sommet de sa courbe. Le développement d’une civilisation est d’autant plus lent qu’elle est plus primitive. Ce sont les premiers pas qui sont les plus chancelants. Les millions de haches éclatées trouvées dans les cavernes et dans le lit des fleuves, les quelques milliers de dessins gravés sur des os, sur des bois de rennes, les poignées sculptées, les fresques découvertes sur les parois des grottes représentent évidemment la production d’une très longue série de siècles. Les variations des images conservées ne peuvent s’expliquer uniquement par des différences de tempéraments individuels. L’art des troglodytes n’est pas fait de tâtonnements obscurs, il se développe avec une logique et un accroissement d’intelligence qu’on devine et dont on peut embrasser les grandes lignes mais qu’on ne pourra sans doute jamais suivre pas à pas.

Ce qui est sûr, c’est que l’artiste paléolithique appartenait à une civilisation déjà très ancienne, et qui cherchait à refléter dans son esprit, en interprétant les aspects du milieu où elle était destinée à vivre, la loi même de ce milieu. Or, toute civilisation, aussi haute soit-elle, n’a pas d’autre mobile et d’autre fin. Le chasseur de rennes n’est pas seulement le moins borné des primitifs, il est le premier des civilisés. Il possède l’art et le feu.

En tout cas, plus nous descendons, avec les assises géologiques, dans la civilisation des cavernes, plus elle se révèle comme un organisme cohérent dans son étendue, du plateau central aux Pyrénées, cohérent dans sa profondeur par des traditions séculaires, des mœurs déjà ritualisées, et sa puissance d’évolution soumise à la loi commune des fortes sociétés humaines. De couche en couche, son outillage progresse, et son art, parti de l’industrie la plus humble pour aboutir aux fresques émouvantes des grottes de la Vézère et de la caverne d’Altamira, suit la pente logique qui va de l’imitation ingénue de l’objet à son interprétation conventionnelle. D’abord c’est la sculpture, l’objet représenté sous tous ses profils, ayant comme une seconde existence réelle, puis le bas-relief qui s’abaisse et s’efface jusqu’à devenir la gravure, enfin, la grande convention picturale, l’objet projeté sur un mur[6].

Cela suffit pour rejeter les comparaisons habituelles. Le chasseur de rennes n’est pas un primitif contemporain, hyperboréen ou équatorial, encore moins un enfant. Les œuvres qu’il nous a laissées sont supérieures à la plupart des productions des Inoïts, à toutes celles des Australiens, surtout à celles des enfants. Le primitif actuel n’a pas atteint un stade aussi avancé de son évolution mentale. Quant à l’enfant, il ne fait rien qui dure, c’est sur le sable ou sur le papier volant qu’il trace ses premières lignes, au hasard, entre deux autres jeux. Il n’a ni la volonté, ni la patience, ni surtout le besoin profond qu’il faut pour imprimer dans une matière dure, avec une autre matière dure, l’image qu’il a dans l’esprit. James Sully[7] l’a très bien montré, l’enfant s’en tient à une représentation exclusivement symbolique de la nature, à une série balbutiante de signes idéographiques changés à chaque essai nouveau, il n’a souci ni des rapports des formes, ni de leurs proportions, ni du caractère de l’objet qu’il schématise hâtivement, sans l’étudier, sans même jeter un regard sur lui s’il l’a à portée de son œil. Il est probable qu’il ne dessine que par esprit d’imitation, parce qu’il a vu dessiner ou parce qu’il a vu des images et qu’il sait la chose possible. S’il n’était pas déformé par l’abus du langage conventionnel qui se fait autour de lui, il modèlerait avant de peindre.

Chez le chasseur de rennes, il est assez rare de trouver une image d’un caractère tout à fait enfantin. Elle doit être alors d’un mauvais imitateur qui a vu sculpter ou graver l’artiste de sa tribu. Ou bien, comme dans le sud de l’Espagne, elle appartient à une école décadente postérieure à la grande époque dont Altamira est sans doute la manifestation la plus haute, et présente alors, comme toutes les décadences, un double caractère de puérilité tout à fait comparable aux essais balbutiants des nègres de l’Afrique du Sud et de raffinement artiste où le schéma idéographique est visiblement poursuivi[8]. L’enfance réelle de l’humanité ne nous a rien laissé, parce qu’elle était incapable, comme l’enfance de l’homme, de continuité dans l’effort. L’art des troglodytes du Périgord n’est pas l’art impossible de l’enfance humaine, mais l’art nécessaire de la jeunesse humaine, la première synthèse imposée par le monde extérieur naïvement interrogé à la sensibilité d’un homme, et restituée par lui à la communauté des hommes. L’intuition synthétique des commencements de l’esprit rejoint, par-dessus cent siècles d’analyse, les généralisations des génies les plus héroïques, aux âges les plus civilisés. La philosophie naturelle ne confirme-t-elle pas la plupart des pressentiments des cosmogonies mythologiques ?

Les éléments de cette première synthèse, où pourrait-il les prendre, ailleurs que dans sa propre vie ? Or, la vie du chasseur de rennes, c’est la chasse et la pêche. Il la caractérise par tout son art, sculpture, bas-relief, gravure, fresque. Partout des bêtes sauvages, des poissons. Il puise en eux, qui sont mêlés à tous les actes de son existence, ce profond amour des formes animales qui fait ressembler ses œuvres à des sculptures naturelles, ossements tordus par le jeu des muscles, beaux squelettes sculptés par les puissances ataviques des adaptations fonctionnelles. Tout le jour, il voit ces bêtes vivantes, paisibles ou traquées, broutant ou fuyant, il voit des flancs haleter, des mâchoires qui s’ouvrent et se ferment, des poils agglutinés par le sang et la sueur, des peaux ridées comme des arbres, moussues comme des rochers. Le soir, dans la caverne, il écorche les bêtes mortes, il voit les os apparaître sous les chairs déchirées, les aponévroses luisantes s’épanouir sur les surfaces dures, il étudie les belles voûtes lisses des cavités et des têtes articulaires, les arcs des côtes, des vertèbres, les leviers ronds des membres, les épaisses armures des bassins et des omoplates, les mâchoires fleuries de dents. Sa main qui travaille l’ivoire ou la corne est familiarisée au toucher des squelettes, âpres arêtes, courbes rugueuses, plans silencieux et soutenus, et c’est pour elle une joie profondément sensuelle que de sentir les mêmes saillies et les mêmes surfaces naître de son propre travail. L’artiste, par grands éclats sûrs, taille le manche des poignards, cisèle l’ivoire poli en forme de bêtes, mammouth aux quatre pieds unis, rennes, bouquetins, têtes écorchées ou vivantes. Quelquefois même il s’essaie à retrouver dans la matière les formes de la femme aimée, de la femelle troglodyte dont les hanches sont larges, le ventre couvert de poils et rompu par la maternité, dont la chair chaude est accueillante pour noyer son désir et pour endormir sa fatigue.

Plus tard, avec le procédé plus rapide de la gravure, le champ des explorations s’élargit. Toute la faune glaciaire envahit l’art. Mammouth, ours des cavernes, bison, cheval, aurochs, renne surtout, renne au repos ou marchant lentement, la tête au sol pour y brouter l’herbe, renne au galop, les naseaux au vent, les bois couchés sur les épaules, fuyant devant le chasseur, parfois ce chasseur lui-même tout nu, velu, armé d’un harpon et rampant vers l’animal. Rien ne dépasse la force directe d’expression de certaines de ces gravures. Le trait est tiré d’un seul coup et mord profondément la corne. L’artiste est souvent si sûr de lui qu’il ne relie pas ses lignes, indiquant seulement les directions dominantes qui dessinent l’attitude et marquent le caractère. Tête de cheval toute en naseaux et en mâchoires, jambes de rennes fines, sabots aigus, bois déployés comme des algues ou de grands papillons, poitrails coupants, croupes sèches, mammouths velus sur leurs pattes massives, vastes échines rondes, longue trompe et crâne exigu, petit œil fin, bisons au dos montueux, à l’encolure formidable, aux jarrets durs, bêtes de combat, bêtes de course, masses irrésistibles, fuites éperdues sous les branches, toute la vie violente du chasseur, ces fortes images l’évoquent, dans son cadre rude de rivières, de grands bois frais, de grottes, de jours secs, de froides scintillations nocturnes.

Jamais société humaine ne fit plus corps avec son milieu que les tribus de chasseurs de rennes. La chasse et la pêche sont à la fois le moyen et le but de la vie, et la rude existence se poursuit même le soir, même la nuit, dans la caverne qui fait partie de l’écorce terrestre et d’où il a fallu déloger le lion et l’ours. Les récits des chasseurs, les questions des petits, le travail des artistes, des ouvriers de la pierre et du bois, des femmes, tout prolonge la forêt et l’eau, des peaux et des fourrures étendues sur le sol, des outils d’os et d’ivoire, des fibres végétales, des lits de feuilles sèches et des fagots de branches mortes aux stalactites de la voûte où perle l’humidité. Les soirs d’hiver, les soirs de feux et de légendes, les lueurs mourantes ou ranimées ébauchent au fond de l’ombre de fuyantes apparitions. Ce sont les bêtes mortes qui reviennent, les bêtes à tuer qui narguent le chasseur, celles dont la tribu a tant mangé la chair, tant travaillé les os, qu’elles sont devenues pour elle des divinités protectrices. Dès lors, il convient de fixer leur image dans les coins les plus reculés, les plus noirs de la caverne, au fond de retraites profondes d’où leur puissance s’accroîtra d’obscurité et de mystère[9]. La fresque apparaît, larges peintures synthétiques, ocres, noires, sulfureuses, presque effrayantes à voir dans leurs ténèbres et par leur insondable antiquité, rennes et bisons, chevaux et mammouths, quelquefois monstres composites, hommes à tête d’animal. Parfois, comme à Altamira, toutes les bêtes en troupeau désordonné, et, au milieu d’elles, des figures admirables qu’un grand artiste a pu seul réaliser, de par le dessin sûr, abrégé, volontaire, le modelé subtil et ondoyant comme une moire, les passages discrets, la vie violente, le prodigieux caractère.

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