‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 8 sur 36 · II

II

Le temple, qui résume l’Egypte, a la force catégorique des synthèses primitives qui ne connaissaient pas le doute et par cela même exprimaient la seule vérité que nous sachions durable, celle de la vie instinctive dans son irrésistible affirmation. Formée par l’oasis, l’âme égyptienne en répétait les enseignements essentiels sur les murs et dans les colonnes du temple. Elle pétrissait son granit, dont les massifs rectangulaires montaient d’un bloc jusqu’aux arêtes d’angles, avec le profit des falaises, avec le cours rectiligne du fleuve, avec la sève brûlante qui dressait les palmiers au-dessus des champs d’émeraude, d’or et de vermillon. Le dogme, qui est une étape, une certitude ancienne arrêtée en formules sensibles pour le repos de notre esprit, prend un invincible pouvoir quand il se propose à l’adoration des multitudes sous un pareil vêtement, où elles retrouvent leur vraie vie, leurs horizons familiers, la matière même des lieux où se déroule leur activité et d’où naît leur espérance. Le prêtre peut faire sa maison du dogme que le désir des hommes a matérialisé. Il peut assurer son pouvoir en installant le dieu dans le réduit le plus petit, le plus obscur, le plus secret de l’édifice. Le fidèle l’acceptera, s’il reconnaît le visage visible de son existence accoutumée aux milliers d’autres dieux muets qui bordent les avenues rigides conduisant aux pylônes géants, qui peuplent les cours et les portiques et qui sont des hommes mêlés aux monstres de l’oasis et du désert, lions, béliers, chacals, cynocéphales, éperviers. Au milieu des colonnes épaisses, aujourd’hui couchées par les conquérants et noyées sous les eaux et les sables, ou dressant encore dans le désert le formidable squelette disloqué des salles hypostyles, il se retrouvera dans ses palmeraies monotones, ses bois étranges, ses taillis à intervalles vides, fûts droits et drus à couronnes lourdes, matière opulente et pulpeuse écrasée entre la boue durcie du sol et le poids vertical du soleil. Elles ont l’élan ramassé, la rondeur rugueuse des palmiers, l’étalement court de leur cime. Des feuilles de lotus assemblées en bouquets, des feuilles de papyrus, des palmes, des régimes de dattes gonflent leurs chapiteaux de la vie compacte et puissante des végétations tropicales. En regardant à ses pieds il reverra les nymphéas, les lotus, lourdes plantes, la flore du fleuve fécond où grouillent des poules d’eau, des canards, des poissons, des crocodiles, il apercevra les lézards, les vipères, les uræus qui se chauffent sur le sable ardent où les élytres mordorés des scarabées sèment des morceaux de métal. Et quand il lèvera les yeux, ce sera pour deviner au-dessous des constellations familières qui sèment le plafond bleu, les oiseaux des solitudes, le grêle ibis, le vautour, l’épervier symbolique suspendus sur leurs ailes rigides entre le ciel et le désert. Partout, sur la hauteur des murs, des colonnes, des obélisques, partout fleurira pour sa joie sensuelle, en bas-reliefs peints, en inscriptions hiéroglyphiques, l’écriture vivante dont les émeraudes opaques et les sombres turquoises, les rouges brûlés, les soufres et les ors lui rediront la science, la littérature, l’histoire qu’ont si longuement édifiées ses ancêtres avec leur sang, leurs ossements, leur amour, leur mémoire, les formes redoutables ou charmantes qui les accompagnaient.

Retranché derrière ce langage formel, le prêtre peut environner son action d’un mystère qui lui profite. Il sait beaucoup. Il connaît le mouvement du ciel. Il oriente en observatoire son temple protégé de paratonnerres. Il possède les grands principes de la géométrie et de la triangulation. Seulement sa science est secrète. Tout ce que le peuple en sait se manifeste à lui par quelques tours de spiritisme et de magie qui lui masquent le sens parfois puéril et souvent profond de la philosophie occulte que les hiéroglyphes et les figures symboliques veulent éterniser sur le visage du désert.

Le Pharaon, forme humaine d’Osiris, est l’instrument de la caste théocratique qui l’accable de puissance afin de le domestiquer. Au-dessous d’elle et de lui, avec quelques intermédiaires, officiers, chefs de villes ou de villages, gouverneurs armés du bâton, la multitude. Pour quelques heures de repos dans la nuit brûlante, sur le sol de boue durcie, pour le pain et l’eau, rien que la vie d’esclave laboureur ou moissonneur, maçon ou tailleur de pierre, le travail commandé, les coups. Cent générations usées à bâtir des montagnes, hommes rompus de corvées au-dessus des forces de l’homme, femmes déformées avant l’âge pour avoir été trop misérables et avoir porté trop d’enfants, enfants déviés et déjetés avant de naître sous le poids invisible des servitudes séculaires. Un affreux cauchemar. A peine, tout au fond, l’espoir des métamorphoses futures, lueur trouble et vacillante pour le pauvre qui n’aura pas de tombeau.

Comment, dans cet enfer, l’Egyptien n’a-t-il pas cherché et trouvé la consolation dangereuse du spiritualisme absolu ? Le vivant désir est plus fort que la mort. Naturiste et polythéiste dès l’origine, sa religion garda l’amour de la forme où nous retrouvons notre espoir. Ses statues donnaient au mystère un squelette indestructible et jamais il n’adora ses dieux que sous la forme humaine ou animale. Le milieu où il avait à vivre ne lui permit pas de s’absorber dans la contemplation sans frein. La lutte quotidienne pour le pain est la plus sûre des éducations positives. Au fond, la nature de l’Egypte est ingrate. Ce n’est que par un effort incessant et grâce à des ressources toujours renouvelées d’ingéniosité et de vaillance, que l’Egyptien apprit à utiliser à son profit les excès périodiques du Nil. Il lui fallut mettre en œuvre une étude séculaire des mœurs du fleuve, de la consistance et des qualités du limon, entreprendre des travaux formidables, digues, terrassements, lacs artificiels, canaux d’irrigation, taille du grès, du granit, les continuer sans cesse et les reprendre, pour les empêcher d’être noyés sous les alluvions, de s’enliser et de disparaître. Les Pyramides révèlent la puissance incomparable de ses ingénieurs. Et si la dureté de sa vie le tourna vers la mort, il imprima du moins à son passage sur la terre la marque d’un génie géométrique profond.

Etrange peuple exprimant en théorèmes de basalte les plus vastes, les plus secrètes, les plus vagues aspirations de son monde intérieur ! L’esprit de l’Egypte est absolu et somnolent comme les colosses allongés sur sa pierre tombale. Et pourtant, hors le mystère de la vie toujours recommençant, toujours semblable à lui-même, en tous temps, sous tous les ciels, il n’y a rien que d’humain et d’accessible à notre émotion dans le silence rayonnant qui paraît sourdre de ces figures immobiles entre des plans définitifs. L’artiste égyptien est un ouvrier, un esclave qui travaille sous le bâton, comme les autres. Il n’est pas initié aux sciences mystiques. Nous savons mille noms de rois, de prêtres, de chefs de guerre et de villes, nous n’en savons pas un de ceux qui ont exprimé la vraie pensée de l’Egypte, celle qui vit toujours dans la pierre des tombeaux. L’art était la voix anonyme, la voix muette de la foule broyée et regardant au-dedans d’elle l’esprit et l’espoir tressaillir. Soulevé par un sentiment irrésistible de la vie auquel il était interdit de se déployer en surface, il le laissait, de toute sa foi comprimée, brûler en profondeur.

Il n’est pas vrai, quelque saisissantes et divinatoires que puissent être les intuitions métaphysiques que les castes sacerdotales se transmettent à travers les temps, en Egypte comme en Chaldée, avec le pouvoir – il n’est pas vrai que les mystérieuses images qui les symbolisent leur doivent leur beauté. Chez l’artiste, l’instinct est au commencement de tout. C’est la vie, dans son mouvement prodigieux où la matière et l’esprit se mélangent sans qu’il songe à les désunir, qui allume en lui l’étincelle et dirige sa main. A nous de dégager de l’œuvre d’art sa signification générale comme nous la dégageons de la vie sensuelle, sociale et morale qu’elle nous résume en un éclair. L’artiste égyptien obéissait à certaines indications plus souvent restrictives qu’actives que le prêtre lui dictait. Quand il lui demandait de tailler dans le grana un lion à tête humaine, un homme à tête d’aigle aux mains ouvertes par où la flamme de l’esprit semblait passer dans le monde, il gardait jalousement pour lui le sens occulte de la forme et du geste, et le sculpteur ne puisait l’enthousiasme qui faisait frémir la matière que dans la matière elle-même et la foi qu’il avait en l’existence réelle des mythes animés par lui. Si le monstre était beau, c’est que le sculpteur était vivant. Le profond occultiste n’y était pour rien, le naïf artiste pour tout.

Nous ne savons réellement que ce que nous avons appris par nous-mêmes, et la découverte personnelle est notre unique source d’enthousiasme. Les généralisations les plus hautes sont parties du sentiment le plus obscur et le plus fort pour se purifier de degré en degré en s’élevant vers l’intelligence. Elles sont ouvertes à l’artiste qui doit logiquement et fatalement s’acheminer vers elles. Mais la faculté de donner la vie au langage dans lequel ils nous les communiquent n’est ni logiquement ni fatalement impartie aux philosophes. La généralisation n’est jamais un point de départ, elle est une tendance, et si l’artiste avait commencé par l’occultisme, il eût condamné ses œuvres à la raideur de la mort. Or, même raide comme un cadavre de par la volonté du prêtre, la statue égyptienne vit de par l’amour du sculpteur. Seulement, l’évolution humaine marche d’un bloc, et l’instinct de l’artiste s’accorde étroitement avec l’esprit du philosophe, pour donner à leurs créations abstraites ou concrètes le même rythme qui exprime un même besoin général.

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