‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 24 sur 45 · III

III

Voilà sans doute où il faut chercher la plus haute expression d’une époque où le luxe barbare écrasait l’intelligence réduite à s’enfermer dans la délectation solitaire des mystères harmoniques que se transmettaient les initiés. Hors d’eux, enchaîné d’or, immobilisé par le dogme, par les règlements bureaucratiques qui fixaient jusqu’en leurs plus infimes détails la vie sociale et professionnelle des corporations et des artistes, l’art byzantin ne donna jamais sa mesure.

L’essor pesant qu’il avait pris fut même brisé pour plus d’un siècle par les édits de Léon l’Isaurien et de ses successeurs qui interdisaient les images. Le culte iconolâtre ne triompha qu’après cent ans de proscriptions, de tueries, de vandalisme furieux. Quand les images reparurent, la tradition était brisée, l’effort coupé dans sa racine, les artistes de Byzance étaient dispersés par l’exil dans l’Orient voisin, en Italie et jusqu’en Espagne et en France. Si l’art byzantin survécut, c’est que les enlumineurs continuaient, en pleine iconoclastie, leur travail dans les monastères, c’est qu’un renouveau d’énergie suivit l’effort que Constantinople dut faire pour refouler l’invasion slave et l’invasion mahométane, c’est surtout qu’avec les Croisés un grand courant de vie la traversa. Il rayonna deux siècles encore, peupla Byzance, Salonique, la Grèce, la Syrie de ces basiliques à tours polygonales, si pauvres au dehors avec leurs dômes aplatis couverts de tuiles, leur matière indigente et sèche, mais riches au dedans d’une obscurité bleue et verte où des figures étirées regardent avec de grands yeux. Il s’installa au berceau de Venise, pénétra jusqu’au cœur des khalifats arabes, jusqu’à Bagdad, jusqu’en Abyssinie où il dure encore, envahit la Russie christianisée pour s’y combiner plus tard avec d’obscures influences asiatiques que l’invasion mongole apporta de la Perse, de l’Inde et même de la Chine, – coupoles d’or renflées, bulbeuses, écrasées, allongées, effilées, tordues en enroulements rythmiques, tournoyantes, icônes de gemmes et d’or. Partout en Europe, jusqu’à l’heure où l’âme française, après avoir concentré aux sources de son inspiration tous les courants venus de l’Orient grec, indou, arabe, des Scandinaves, des Romains, commença à refluer sur l’Occident, partout aux chapiteaux des colonnes, aux broderies de métal, de pierre, de bois qui couvrent les rampes, les portes, les coffrets, aux écorces d’émail des reliquaires, des ciboires, des encensoirs, aux plis rigides des vêtements sacerdotaux, on retrouva pendant trois ou quatre cents ans la raide arabesque de Byzance, ses plates bêtes symboliques, ses roues, ses croix à branches évasées, ses bas-reliefs en buissons d’épines, l’envahissement serré d’un art ornemental monotone et systématique. Monotone et systématique, ce qui est la marque évidente de la persistance du génie grec, acculé par l’intelligence à formuler une harmonie qui fuit le cœur de l’artiste pour habiter l’esprit des théoriciens. Mais d’ornementation serrée, ce qui est la marque évidente de la persistance du génie asiatique romanisé, acculé par la sensualité à exprimer une richesse d’impressions que l’esprit des théoriciens ne peut arracher du cœur de l’artiste. La surabondante saveur du décor romain fusionne, dans un ensemble raide et morne, mais impressionnant, avec la faculté d’équilibrer et de choisir qui caractérisait le décor grec. Les marchands de Byzance inondèrent le monde d’ivoires travaillés, d’orfèvreries incrustées d’émaux et de perles, d’étoffes d’or, de châsses d’or à cabochons de gemmes, d’une profusion d’objets de culte par qui la dure patience des ciseleurs et des lapidaires réussit à vaincre la passivité morale des barbares, à entretenir partout un semblant de tradition, à répandre inconsciemment dans les sensibilités nouvelles ce qui restait de l’effort de Rome et d’Athènes, et à établir une transition imprécise et flottante, mais réelle entre l’Europe et l’Asie, l’esprit antique et l’esprit médiéval.

Quand l’énergie ascensionnelle est épuisée, quand un groupe social et politique devient l’immobile centre de gravitation d’un monde, il est historiquement nécessaire que la révolution ou l’invasion le renouvelle ou le détruise. Tout le sang sué par le Moyen Age, tout l’or qu’il avait amassé, étouffaient Constantinople. Son rôle était fini. D’autres foyers s’allumaient. L’Islam approchait du faîte. Les Croisades, depuis la fin du XIe siècle, jetaient, par torrents troubles, l’Europe sur l’Orient. Les barbares de l’Ouest se ruent sur les villes fabuleuses de l’Est comme le barbare du Nord avait marché sur Rome. Cent ans après avoir pillé Jérusalem, ville infidèle, les Francs pillaient Byzance, ville chrétienne. L’Europe abat le rempart qui la garde contre l’Asie.

Il y eut bien, au XIVe siècle, après la chute de l’Empire franc, un dernier sursaut qui répandit l’art de Constantinople sur la Roumanie, la Serbie et la Macédoine. La mosaïque se fit plus vivante et mouvementée, le monde remuait, l’Italie giottesque, après avoir subi Byzance, atteignait Byzance à son tour.

La grande peinture allait sortir de la confusion primitive, peut-être, et préparer, comme à la même heure en Occident, le règne de l’individu. Mais ici, l’effort avait été trop souvent brisé, et trop long, le rythme grec qui prolongeait son écho dans d’autres contrées, cédait devant l’Asie qui refluait de partout. Il était trop tard. Même si les Turcs n’avaient pas pris Constantinople, on s’en serait aperçu. Manuel Panselinos qui couvrira de fresques, vers le commencement du XVIe siècle, les couvents du Mont Athos, semble complètement, trop complètement même, italianisé. Et vers la fin du même siècle, Théotocopuli fuit son île grecque, ne laissant derrière lui rien que la lettre de Byzance et emportant dans la somptueuse enveloppe de la peinture de Venise son esprit seul, sublimé par la flamme d’un cœur unique et capable de féconder l’âme ombrageuse et solitaire de l’Espagne d’un seul coup. Il était trop tard. En réalité, quand Mahomet II planta sur la Corne d’Or l’étendard du prophète et installa l’Islam dans Sainte-Sophie, la crise finissait et aucun événement n’eût pu en modifier l’issue. En Palestine, en Egypte, en Sicile, en Tunisie, en Espagne, en France, partout autour de la Méditerranée, les deux courants mystiques nés du vieil idéal sémite se heurtaient depuis trois cents ans, se repoussant sur quelques points, se mêlant sur d’autres et révélant malgré eux et à leur insu les uns aux autres la ressemblance de tous les hommes et l’unité de leur désir.

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