‹ Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la RestaurationChapitre 41 sur 59 · IX

IX

CHEZ LE ROI DE SUÈDE

Si Louis XVIII, lorsque au mois de juin il avait reçu l'appel du roi de Suède, était en droit de concevoir des espérances, au mois d'août, au moment où il quittait la Russie pour se rendre à Stockholm, il ne pouvait plus se faire illusion quant aux chances qui lui restaient de les voir se réaliser. Au mois de juin, la Russie et la Prusse étaient en guerre avec la France. Gustave IV, menacé dans la Poméranie suédoise, par une armée française, qui assiégeait Stralsund, leur avait demandé secours. En appelant à lui Louis XVIII, il lui offrait une possibilité de se rouvrir son royaume. Au mois d'août, la situation n'était plus la même. Les monarques russe et prussien avaient conclu la paix avec Napoléon. Le souverain suédois, réduit à ses seules forces, ne songeait qu'à se défendre et non à attaquer. De sa réunion avec le roi de France, celui-ci ne pouvait se flatter de tirer des avantages décisifs. Si donc il persévérait dans son dessein de partir, c'est surtout parce qu'en quittant Mitau, il se rapprocherait de la France, but qu'il avait constamment poursuivi.

Nous avons sous les yeux une note rédigée par lui, qui est, à cet égard, singulièrement instructive. Datée du 22 mars 1806, elle expose les raisons pour lesquelles, à cette époque, il refusait des pouvoirs à des royalistes qui croyaient le moment propice pour fomenter parmi les Français des soulèvements contre le gouvernement impérial. Elle constitue un fidèle résumé de ses décevantes aventures, qui, s'il eût écrit ses mémoires, y aurait certainement figuré. Elle est aussi un témoignage saisissant de l'activité qu'il avait déployée jusque-là pour se mettre, en se rapprochant d'eux, en rapport avec ses sujets.

«Depuis ma sortie de France, le 21 juin 1791, je n'ai pas fait un pas qui n'ait tendu à m'en rapprocher, ou du moins à me tenir le plus à portée possible de mon malheureux peuple égaré. Je me suis d'abord établi à Coblentz, à deux petites journées des frontières, jusqu'au commencement de la campagne de 1792. Après cette campagne, obligé de passer le Rhin, je pris pour asile la petite ville de Hamm, sur la Lyppe; j'y suis resté jusqu'à ce que le voeu des Toulonnais m'appelât chez eux. En arrivant à Turin, d'où je comptais aller m'embarquer à Gênes, j'appris l'évacuation de Toulon. Je restai à Turin.

«Quatre mois après, le roi de Sardaigne mon beau-père, en raison même de mes instances pour rejoindre son armée, m'obligea de quitter le Piémont. Le duc de Parme mon cousin, ne put me garder chez lui; j'allai m'établir à Vérone. Déjà, je sollicitais avec une constante et inutile chaleur, de l'Espagne et de l'Angleterre, mon passage à la Vendée. Au bout de deux ans, le sénat me chasse; alors, malgré l'opposition formelle de l'Autriche, j'allai joindre sur le Rhin le corps de Condé. N'ayant point, comme mon cousin le prince de Condé et ses braves gentilshommes, d'engagement personnel avec l'empereur d'Allemagne, exposé d'ailleurs à des désagréments continuels, lorsque la retraite fut ordonnée sur le Danube, et que je ne vis plus les montagnes d'Alsace, je m'éloignai. Je n'étais pas venu dans l'intention de verser au coeur de l'Allemagne le sang français, pour des intérêts étrangers. Assassiné en chemin[73], j'allai à Blanckenberg, dans le duché de Brunswick.

[Note 73: Allusion à l'attentat dont il fut l'objet en 1796, à Dillingen. Voir tome Ier, p. 375.]

«Après le 18 fructidor, le Directoire exigea du roi de Prusse de me faire renvoyer. J'essayai en vain d'obtenir un asile en Saxe. Alors, ne pouvant rester en Allemagne, j'acceptai avec douleur l'offre généreuse que me fit Paul Ier, d'aller résider à Mitau. Il m'en chassa au bout de trois ans, et le roi de Prusse me toléra à Varsovie. J'essayai inutilement d'obtenir, dans les États de ce prince, un séjour plus rapproché de la France. J'ai quitté Varsovie pour aller en Suède conférer avec mon frère sur l'acte qu'il était de mon devoir d'opposer à l'usurpation ouverte de Buonaparte, et, pendant mon séjour à Calmar, le roi de Prusse m'interdit le retour dans ses États. Il a donc fallu accepter les offres réitérées de l'empereur Alexandre et rentrer en Russie. Voilà mon itinéraire depuis quinze ans; ma correspondance fait foi de mes efforts, sans cesse et infructueusement renouvelés auprès de toutes les puissances, pour que moi et les miens puissions prendre une part active à la guerre.

«Cette esquisse n'est pas consolante, mais elle est nécessaire à présenter à ceux qui désirent avec tant de raison mon rapprochement et mon activité. Les efforts les plus infatigables furent renouvelés à cet effet un an avant le début de cette désastreuse campagne, et, en ce moment même, je suis en état de prouver que je travaille au même objet.

«Depuis le commencement de la Révolution, tout, en France et au dehors, tourne sur un cercle vicieux; chez l'étranger, beaucoup d'esprits imbus des idées philosophiques ont aimé, aiment peut-être encore, la révolution; presque tous l'ont crue populaire et par conséquent indestructible; mais, comme en même temps, on voyait bien qu'elle désorganisait tout, on s'est flatté que dans cet état de désordre, il serait facile de faire des conquêtes, et cette idée n'est pas encore totalement effacée, témoin le dernier traité entre les puissances (qui, soit dit en passant, rappelle assez bien la peau de l'ours); cette double erreur est la source de la conduite constamment tenue à mon égard. On croit, d'une part, qu'il n'y a plus rien à faire pour moi; de l'autre, on craint, en me mettant en avant, et de compromettre si l'on ne réussit pas, et de nuire, si l'on réussit, à des projets ambitieux ultérieurs. Je suis très sûr que l'empereur de Russie n'a point de tels projets; mais, tout me prouve qu'il partage l'autre erreur, et cela suffit pour qu'il agisse envers moi comme les autres souverains.

«En France, cette conduite des puissances a inspiré contre elles une méfiance qu'on ne peut dire mal fondée, mais qui, cependant, a des effets très funestes. De plus, les yeux ne pouvant percer à travers le nuage qui enveloppe moi et les miens, on nous accuse de tout abandonner, et cette injustice m'afflige profondément sans que je puisse entièrement la condamner. Dieu seul voit les choses telles qu'elles sont; les hommes ne peuvent juger que sur les apparences; il en résulte cependant un découragement, une inertie qui, de plus en plus, creusent l'abîme. Placé entre les deux partis, je leur crie également: Vous vous trompez; mais, d'une part, ma voix n'est pas entendue; de l'autre, elle n'est pas écoutée.

«Je sais bien que si je pouvais me montrer, me rapprocher seulement, cela serait très utile; mais, les puissances n'y consentent pas, parce que la chose leur paraît au moins superflue. Je sais également qu'un mouvement en France leur ouvrirait les yeux; mais ce mouvement ne s'opère pas, parce qu'on n'en ose même espérer le succès, d'après l'opinion qu'on a des puissances et de moi-même: voilà le cercle vicieux dont je parlais tout à l'heure.

«Quelles instructions puis-je donc donner? Quels pouvoirs puis-je départir? Qui en revêtirai-je? On demande que je parle de nouveau. À qui? Comment? En quel langage? J'oserai ici citer la parole de l'Évangile: «Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent, car, s'ils ne les écoutent pas, un mort ressusciterait qu'ils ne l'en croiraient pas.» Pour suivre l'application, Moïse et les prophètes, c'est ma déclaration du 2 décembre 1804. Le mort qui ressusciterait serait une garantie nouvelle. Tout est renfermé dans ma déclaration. S'agit-il d'un militaire? Conservation du grade, de l'emploi; avancement proportionné aux services, abolition du règlement de 1781, tout y est assuré. Veut-on aborder un administrateur? Son état sera maintenu. À un homme du peuple? La conscription, cet impôt personnel, le plus onéreux de tous, sera aboli. À ceux dont l'état n'est pas spécifié dans la déclaration? Le plus simple raisonnement par analogie suffit pour les satisfaire. Que je voulusse capter l'armée, cela s'entendrait; mais, par quelle prédilection conserverais-je ce juge, cet administrateur, tandis que je dépouillerais celui qui exerce d'autres fonctions et qui aurait aussi bien mérité qu'eux? À un nouveau propriétaire? Je me déclare le protecteur des droits et des intérêts de tous. Un coupable enfin? Les poursuites sont défendues, l'amnistie générale est solennellement annoncée, la porte du repentir ouverte. Et sur tous ces points on ne peut douter de ma bonne foi, puisque je ne fais que citer des instructions qui ont six ans de date.

«Quelle plus ample instruction peut-on recevoir? Des pouvoirs sont inutiles; le zèle suffit pour prêcher une pareille doctrine. Des pouvoirs, d'ailleurs, ne peuvent se donner qu'à un très petit nombre de personnes. Ma déclaration peut faire autant de missionnaires qu'il faut en ce moment. Les pouvoirs enfin sont nécessaires pour traiter,--nous n'en sommes pas là,--mais non pour convertir, et c'est la conversion qu'il faut avoir pour objet. Si je me trouve comme Henry IV dans le cas de racheter mon royaume, je donnerai des pouvoirs à qui cela sera nécessaire; mais, actuellement, ce n'est pas le cas d'en donner.»

Les pouvoirs que le roi refusait en 1806 à des serviteurs animés de plus de zèle que de prudence, il les leur eût également refusés en 1807, puisque cette fois, pas plus que l'année précédente, ils n'auraient pu être utilisés. Mais, il n'en restait pas moins possédé de l'incessante volonté de marcher vers le royaume, de se fixer plus près des partisans qu'il y comptait encore et de s'assurer avec eux des communications plus fréquentes et plus libres qu'elles ne pouvaient l'être tant qu'il serait exilé au fond de la Courlande. Il allait en Suède avec la quasi-certitude de ne faire qu'y passer, mais décidé, en ce cas, à se jeter en Angleterre, ainsi qu'il en nourrissait le dessein depuis son arrivée à Mitau.

La frégate suédoise la _Troja_, sur laquelle on vient de le voir s'embarquer à Liebau, le 3 septembre, n'était pas encore arrivée, le 15, à sa destination. Presque constamment battue des vents et des flots, elle n'avait pas cessé de louvoyer. Une lettre de d'Avaray, écrite à bord et destinée au duc d'Havré, resté à Mitau auprès de la reine et de la duchesse d'Angoulême, nous donne sur cette traversée orageuse d'attachants détails.

«Je voudrais m'arrêter à vous dire la réception faite au roi par le lieutenant-colonel commandant Nordenankar, par ses officiers et l'équipage, parler des hurrahs, des témoignages d'affection de ces fidèles et braves Suédois; mais le vent souffle, il faut marcher. Le temps était gros; bientôt tous, excepté à peu près le roi et le duc de Gramont, vrai loup de mer, furent malades, et il en fut ainsi jusqu'au surlendemain dimanche, qu'un ciel superbe, un soleil brillant et chaud, un air agréable et frais remplaçant les bourrasques, vinrent avec nous saluer notre maître. C'était le jour de Saint-Louis à Mitau, et par conséquent à bord de la _Troja_. Notre plus grand bien était de sentir, de penser et d'aimer avec la reine, Mme la duchesse d'Angoulême et nos amis de Courlande. Après la messe, nous étions assis sur le pont. Un météore éclatant, en présence même du soleil, s'allume à notre droite et, filant du nord vers Stralsund dans une ligne plus directe que celle que le vent nous permettait de tenir, il avance une double tête de feu et prolonge sa queue d'argent, en semblant nous dire: «C'est là que la constance, l'amitié et l'honneur vont embrasser un frère.»

«La journée se passe ainsi; personne de nous ne manque à l'appel du dîner; Monseigneur (le duc d'Angoulême), cependant, avait été obligé de rester couché; mais, il était bien et prenait part ainsi à la fête. Vers la fin du repas, Français et Suédois, confondus dans la chambre et sur le pont, boivent à la santé du roi, aux cris des matelots, puis à celle de notre jeune prince. Enfin, la journée était si tranquille et le contentement tel, que Perronnet (valet de chambre du roi) qui, la veille, faisait des pas de deux pouces porté sur six jambes, avec une grimace à fendre le coeur, avait mis le soir habit bas et sautait à la corde en faisant des croix de chevalier et des doubles tours. Vains présages! En vérité, mon cher duc, je devrais m'en tenir, et pour vous et pour moi, à dire avec Pierrot: «Tout à coup le ciel s'obscurcit, le jour fait place à la nuit.» D'autant mieux que, comme lui, j'étais, l'on peut dire, à fond de cale, si ce n'est dans les angoisses de la peur, dans celles de la douleur, des noires pensées, du cruel contraste, sans cesse présent à mon imagination, entre ce que fait aujourd'hui l'aveugle fortune du courage de mon maître, et ce qu'elle en pouvait faire au printemps, le mettant également sous voile.

«Ce fut le lundi que commença la tourmente qui, durant une semaine entière, ne nous a pas laissé deux heures de suite une apparence de repos. Ce même jour, après avoir reconnu la Poméranie et le fort de Colberg, nous étions parvenus en vue de Rugen. Le commandant comptait d'abord mouiller, le 7; ensuite, le lendemain matin. Toutes les précautions de prudence étaient convenues. Après les signaux et l'appel fait d'un pilote côtier, Nordenankar, si le rapport de celui-ci était favorable, se proposait d'envoyer à terre deux officiers: l'un pour se rendre au quartier royal, à l'extrémité de Rugen, en face de Stralsund; l'autre, pour rapporter à bord l'assurance que la place tenait toujours, et que l'île n'était pas occupée par les Français. Déjà le roi dont le calme et, Dieu merci, la santé ont été imperturbables, amarré sur son siège, car la mer commençait à être très forte, avait écrit à Sa Majesté Suédoise. Les vents, une affreuse tempête sans aucune relâche, pendant trois jours et trois nuits, renouvelée à deux reprises, puis des rafales éclairées par un soleil lugubre et blanc, se succédant sans aucun terme; des montagnes qui venaient enlever ou heurter le vaisseau, et dont les cimes brisées retombaient en déluge; la Providence enfin, dans son courroux, ou peut-être sa bonté, en ont décidé autrement. Après avoir, en louvoyant, tenu aussi longtemps que possible vers cette hauteur, il a fallu céder, et notre brave capitaine déclarant que, depuis vingt-cinq ans qu'il navigue sur la Baltique, il n'avait jamais rien éprouvé de pareil, s'est éloigné avec dépit, laissant bien loin en arrière l'île danoise de Bornholm, puis celle d'Oeland, et se revoyant rechassé dans l'est jusqu'à moitié de l'espace que nous avions franchi. Heureusement après tant de fatigues, nous n'avons personne de vraiment malade. Les plus souffrants sont Monseigneur et moi: quelques contusions, quelques légères blessures, inévitable effet, pour des gens surtout qui n'ont pas le pied marin, de la violence des secousses dans une mer dont les vagues une fois révoltées s'entrechoquent de toute part. Mais ce qu'il y avait de plus pénible n'était pas l'agitation. Oh! combien de fois n'ai-je pas invoqué les bombes de Stralsund! Elles nous eussent paru, comparées à notre situation, semblables à un berceau délicieux. Mais les bombes même nous refusaient un abri.»

La tempête dura jusqu'au 13 septembre. Le 14, un calme plat y succéda et se prolongea jusqu'au lendemain. À l'aube du 15, le vent se leva de nouveau, mais sans violence. Malheureusement, il était à l'ouest, éloignait les voyageurs de Stralsund où ils eussent voulu aborder, croyant que Gustave IV s'y trouvait encore; il les poussait vers Carlscrone. Ils durent se décider à y débarquer; la plupart d'entre eux, le duc d'Angoulême notamment, succombaient à la fatigue et souhaitaient d'être mis à terre. Le roi, d'autre part, avait hâte de faire parvenir des nouvelles à Mitau. Ce fut une circonstance heureuse; car, s'ils eussent abordé Stralsund, c'est par l'armée française qu'ils y auraient été reçus. Cette place s'était rendue avant de subir un bombardement, sous la condition que les troupes qui la défendaient ne seraient pas prisonnières et qu'on leur laisserait le temps de passer à Carlscrone. Leur transport, opéré par une flottille suédoise, s'achevait quand la _Troja_ jeta l'ancre devant cette ville.

En débarquant, dans la matinée du 16, Louis XVIII apprit des amiraux qui vinrent le recevoir, que Gustave IV, tombé malade à Stralsund, avait pu partir avant la capitulation et se faire conduire à Carlscrone. Maintenant, il entrait en convalescence. Le roi chargea aussitôt d'Avaray d'aller le complimenter. Lorsque d'Avaray se présenta au quartier général, le convalescent montait en voiture avec la reine et leur fille, la princesse Sophie. C'était sa première sortie. Il n'y eut que quelques mots échangés. Mais, cette courte entrevue permit à l'envoyé de Louis XVIII de constater la faiblesse et le découragement du roi de Suède.

Les deux princes se virent le lendemain. Le duc d'Angoulême accompagnait son oncle. Il avait été convenu que ce jour-là, on ne s'entretiendrait pas d'affaires, et Louis XVIII se borna d'abord à exprimer sa gratitude. «Mais, raconte encore d'Avaray, après les témoignages d'une réciproque amitié, Gustave IV l'attaqua le premier avec douleur, sur ses intérêts et l'avantage qui pouvait résulter, dans de pareilles circonstances, de son passage en Angleterre, pour y traiter lui-même avec le cabinet et tâcher de faire prendre une meilleure direction aux efforts de cette puissance.» Ce conseil était trop conforme aux dispositions de Louis XVIII pour qu'il ne s'empressât pas d'y souscrire. Mais, en le lui donnant, le roi de Suède ne s'inspirait pas moins de ses propres intérêts que de ceux du prince qu'il traitait en ami. En dépit des honneurs qu'il lui rendait, il considérait sa présence à Carlscrone, comme inopportune et dangereuse. Il avait déjà pu se convaincre que ses sujets, pour la plupart, blâmaient l'accueil qu'il faisait à un ennemi de Napoléon. Tout en lui prodiguant les plus touchantes attentions, il avait hâte de le voir s'éloigner.

Une conférence nouvelle eut lieu le surlendemain. D'Avaray et M. de Wetterstedt, le premier ministre suédois, y assistaient. Gustave IV s'était assis entre le roi et le duc d'Angoulême. «Il était bien défait, mais son visage et tout son extérieur n'annonçaient plus qu'un convalescent échappé aux portes de la mort. Je fis alors lecture au roi de différentes pièces, telles que la lettre de l'empereur de Russie au roi, pour lui transmettre l'ouverture relative au passage de Sa Majesté de Suède, et celle du roi à l'empereur, qui motive son voyage. Je donnai successivement toutes les explications nécessaires, notre maître lui-même y ajoutant les siennes.

«Dans cette lecture, lorsqu'il était question de quelques objets, ou qu'il se présentait quelques expressions méritées, qui ramenaient Gustave IV à son noble caractère, ou touchaient les cordes sensibles de son âme, son visage abattu devenait animé, et, pour un instant, les traces de la maladie faisaient place à celles de la satisfaction et de l'espoir d'un meilleur avenir. On traita ensuite d'une manière définitive les moyens les plus prompts pour assurer la célérité et le secret du passage de Sa Majesté et de Monseigneur en Angleterre, Gustave IV se faisant honneur de déclarer que, dans des dépêches à Pétersbourg et à Londres, il en avait donné le conseil. J'en avais proposé les bases dans ma note remise à M. de Wetterstedt qui désira, pour le secret même, que le nouvel embarquement se fît à Gothembourg, tandis que le roi se transporterait à la petite ville du gouvernement de Toukoping, située sur la route d'Helsingborg à Stockholm, et qui se trouve à la fois à portée du nouveau point d'embarquement et pouvant paraître choisie pour faciliter les rapports avec Sa Majesté Suédoise, que ses affaires et sa santé appelaient à Helsingfors.

«La reine était venue avec la jeune princesse Sophie. Nous fîmes tous notre cour à Leurs Majestés, qui nous traitèrent avec beaucoup de distinction et, à leur exemple, tout ce qui composait leur suite. En sortant de chez le roi, tous les détails furent convenus avec M. le baron de Wetterstedt. Comme il s'agissait surtout du secret à l'égard de l'Angleterre et de ses agents, on prit les précautions de prudence pour que M. Pierrepont, envoyé de Sa Majesté Britannique, ne pût être informé de la résolution prise, de manière à en prévenir sa cour. Sa Majesté Suédoise partit ce jour même pour Helsingfors.

«Le roi, étant resté à Carlscrone, y attendit le duc de Piennes que Gustave IV avait désigné, avec une centaine de soldats français réunis par ce prince, pour faire la garde de notre maître dans l'île de Rugen. Sa Majesté revit avec une vive satisfaction ce fidèle serviteur. Enfin, après avoir visité le port, les chantiers, les formes qui, par leur nature, taillées ou construites dans le roc, sont un objet de très grande curiosité; après avoir été rendre hommage à l'âge, au mérite et l'on peut dire à la Suède, dans la personne de l'amiral Chapman, vieillard de quatre-vingt-six ans, célèbre par la profondeur de ses connaissances, et qu'on regarde comme le père de la marine suédoise, le roi, sans pouvoir empêcher les autorités militaires et civiles de lui rendre tous les honneurs dus à son rang, a quitté Carlscrone le 26 septembre pour se rendre à Toukoping.

«Quant à la frégate, elle avait déjà mis à la voile conformément aux ordres de Sa Majesté Suédoise. Je m'étais entendu à cet égard avec l'amiral Puke, commandant du port. Ce brave officier, décoré du Grand Ordre de l'Épée, l'est en même temps de celui du Mérite, acquis vaillamment au service de Louis XVI. Il a été, dans cette circonstance, rempli de zèle pour celui de notre auguste maître.»

Ce que d'Avaray ne dit pas dans ce récit, mais ce que nous révèle sa correspondance, c'est qu'au moment de quitter Carlscrone, le duc d'Angoulême sollicita du roi l'autorisation de ne pas le suivre immédiatement en Angleterre. Il ne jugeait pas que sa présence y fût utile. Il eût préféré retourner à Mitau, où il avait laissé sa jeune femme. Quelque légitimes que fussent les raisons qu'il faisait valoir à l'appui de sa demande, le roi refusa d'y accéder. Il voulait, en se présentant au gouvernement anglais, avoir auprès de lui l'héritier présomptif de la couronne. Pour tempérer la rigueur de son refus, il lui promit que, s'il se fixait en Angleterre, il le chargerait d'aller chercher à Mitau les princesses et de les lui ramener.

Le duc d'Angoulême se résigna. Mais, convaincu que le refus avait été dicté au roi par le comte d'Avaray, il conçut contre celui-ci une sourde rancune. Il parvint à la dissimuler, mais non à en oublier la cause. À Hartwell, quelques semaines plus tard, il ne put en contenir l'éclat, ce qui donna lieu à un incident pénible pour le roi et pour d'Avaray. La résolution de Louis XVIII de quitter Mitau ne plaisait pas à tout le monde dans son entourage. À une existence bien humble, sans doute, mais du moins assurée et paisible, elle en substituait une, incertaine et grosse de dangers. La reine l'avait critiquée, et ses critiques avaient trouvé des échos jusque dans la domesticité. C'était, disaient les mécontents, «un plongeon dans l'inconnu,» et tous se trouvaient d'accord pour en imputer la responsabilité à d'Avaray, «à qui le roi ne savait rien refuser.» Leur mécontentement envenimait les jalousies, depuis longtemps suscitées contre lui par la faveur dont il jouissait auprès de Louis XVIII. Il ne les ignorait pas; il en souffrait cruellement. Mais, soutenu par la confiance de son maître, il bravait la calomnie et ne s'inspirait que de sa volonté de le bien servir. Il avait non pas suggéré, mais approuvé le voyage en Angleterre, qu'il considérait comme un trait de génie de la part du roi. Faisant allusion aux difficultés qui existaient alors entre ce pays et la Russie, il disait avec enthousiasme:

--Nous serons les anges pacificateurs entre la Russie et l'Angleterre; voilà le rôle qu'il nous convient de jouer. Le roi ne peut pas renoncer gratuitement à son asile de Russie. L'essentiel est de voir de ses propres yeux comment se traitent ses affaires en Angleterre.

Pour ne pas perdre la possibilité de recouvrer cet asile, s'il en était besoin, il importait de ménager la Russie, de ne pas blesser le tsar, en lui laissant croire que l'on abandonnait ses États avec l'espoir de n'y pas revenir. Aussi Louis XVIII tint-il, avant de quitter la Suède, à écrire à Alexandre pour lui annoncer, non ses intentions, mais celles qu'il jugeait utile de feindre. «Je vais entreprendre cette nouvelle course, lui mandait-il, sans savoir ce qui peut précisément en résulter, puisque mes affaires sont, à bien des égards, à la disposition du gouvernement anglais, qui, jusqu'à cette époque, tout en manifestant de bonnes intentions, a presque toujours employé et soldé des gens auxquels je n'accordais aucune confiance, et ainsi, faute d'avoir voulu s'entendre directement avec moi, prolongé bien plutôt que hâté le terme des communs malheurs ... Maintenant, mon seul regret est de voir différer l'instant de mon retour. Les gages que moi et mon neveu laissons en Courlande sont un sûr garant de mon empressement à venir partager avec les miens l'amitié et les bienfaits de Votre Majesté impériale.»