L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS
Depuis bien longtemps, la _Guerre de Trente ans_, de Schiller, est un livre classique en France. Nous allons montrer, aussi succinctement que possible, qu'il mérite bien d'être mis entre les mains de la jeunesse de nos écoles. Et que cette démonstration au moins ne paraisse pas hors de propos. C'est qu'en Allemagne, depuis quelque temps, on a soulevé la question: Schiller est-il ou n'est-il pas historien? La question est grave, on le voit, et vaut bien la peine qu'on en dise quelque chose, d'autant plus que la plupart des critiques allemands répondent négativement. Voyons donc ce qu'il faut en penser. Schiller, en effet, après ce que l'histoire est devenue de nos jours, ne peut plus guère prétendre à ce titre. A quels travaux, à quelles patientes recherches ne se livrent pas les grands historiens contemporains de l'Allemagne, avant de prendre la plume? Nous parlons des Mommsen, des Ranke, des Gervinus. Ils remontent d'abord aux sources, ils fouillent dans la poussière des bibliothèques et des chancelleries, ils recueillent et déchiffrent des inscriptions, et, sans jamais lâcher la bride à leur imagination, ils cherchent à nous donner, de l'époque qu'ils décrivent ou qu'ils racontent, l'idée la plus exacte, la plus conforme à la vérité. De même chez nous ont fait les Thierry, les Guizot, les Villemain et les Thiers. Mais tel n'a pas été le procédé suivi par Schiller. En quelques mois il avait non-seulement rassemblé les matériaux de son livre, mais écrit son livre. Il ne cite jamais les sources; il l'avait fait parcimonieusement pour sa première oeuvre historique, la _Défection des Pays-Bas_; ici, on ne sait pas où il puise. Et où paraît d'abord la _Guerre de Trente ans_? Dans l'_Almanach des dames de Goeschen_ (1791-1793). Est-ce bien là la place d'une oeuvre historique sérieuse? Puis on cite de lui certains mots malheureux sur sa manière de concevoir l'histoire. Dans une lettre à Caroline de Beulwitz (10 décembre 1788), nous trouvons les passages suivants, que nous citerons dans la langue originale: «Ich werde immer eine schlechte Quelle für einen künftigen Geschichtsforscher sein, der das Unglück hat, sich an mich zu wenden... Die Geschichte ist überhaupt nur ein Magazin für meine Phantasie, und die Gegenstände müssen sich gefallen lassen, was sie unter meinen Händen werden[6].»
[6] Janssen, _Schiller als Historiker_, p. 11. Fribourg en Brisgau, 1863.
Est-ce donc là sérieusement un livre classique? Eh bien, nous répondons hardiment oui, et voici nos raisons. D'abord, quoi qu'en puisse dire Niebuhr[7], le style de Schiller est excellent. N'est-ce pas là un point essentiel pour des élèves qui cherchent un modèle de la bonne prose allemande? Ce sera toujours un des mérites immortels de Schiller d'avoir le premier écrit l'histoire d'une manière attrayante. Ensuite, au point de vue même des faits, nous ne croyons pas que l'on puisse reprocher à Schiller des faussetés ou des erreurs graves. Il connaissait la guerre de Trente ans; il l'avait étudiée, dans des travaux de seconde main, soit; elle l'avait vivement intéressé; dès le début, il y voyait la matière d'un drame. Le reproche le plus sérieux que l'on puisse lui faire, c'est d'avoir écourté la fin, le cinquième livre, la période française en un mot. Déjà Duvau en fait la remarque dans la _Biographie universelle_ de Michaud. Nous souscrirons donc volontiers au reproche que lui adresse M. Filon[8] d'avoir tenu trop peu de compte des victoires de Condé. Mais pour Schiller, qui ne voyait dans l'histoire que des matériaux pour ses drames, quel intérêt pouvait avoir encore cette guerre, une fois que ses deux héros principaux, Gustave-Adolphe et Wallenstein, avaient disparu de la scène?
[7] Janssen, p. 125.
[8] Dans le _Magasin de librairie_. La France et l'Autriche au dix-septième siècle.--1859. Juillet, août, septembre.
Où il faut peut-être le plus se défier de lui, c'est dans l'appréciation des faits et des personnages; mais ce n'est là qu'un petit inconvénient: même erronée, la manière de voir d'un Schiller a toujours son prix. Du reste, il a répondu lui-même à presque tous les reproches qu'on lui a adressés. Les voici en substance: Il a trop vu une guerre de religion dans ce qui était avant tout une guerre politique. Il peint trop en beau le vainqueur de Lützen. Il est allé trop loin dans ses attaques contre Tilly et Ferdinand. Eh bien! qu'on lise, à la fin du livre III, les considérations dont il fait suivre la mort de Gustave-Adolphe, et l'on verra qu'il ne le croyait pas aussi désintéressé qu'on veut bien le dire. Il est bien convaincu qu'il avait des projets de conquête en Allemagne: et il croit que sa mort vint à propos pour empêcher la guerre d'éclater entre lui et ses alliés; «enfin, dit-il, le plus grand service qu'il pût rendre à la liberté de l'Empire allemand, ce fut de mourir.» S'il est sévère pour Tilly, l'impitoyable vainqueur de Magdebourg, sans méconnaître ses talents comme général, n'est-il pas plein de réserve quand il s'agit du duc de Lauenbourg, François-Albert, que la voix publique accusait de complicité dans la mort du roi de Suède? Après avoir exposé tout ce qui a pu justifier ces soupçons, ne termine-t-il pas par ces belles paroles: «Mais ici, plus que partout ailleurs, il s'agit d'appliquer la maxime que, là où le cours naturel des choses suffit pleinement pour expliquer les événements, il ne faut pas déshonorer la dignité de la nature humaine par une accusation morale.» Quant à Wallenstein, voici ce qu'en dit M. Filon, à la page 328 de son article III: «La culpabilité de Wallenstein est encore un problème pour l'histoire. Qu'il ait été ambitieux, toute sa vie le prouve assez. Que, dans ses négociations comme dans ses guerres, il ait toujours consulté son intérêt particulier plus que celui de son maître; qu'il ait même rêvé la couronne de Bohême et qu'il ait espéré l'obtenir à l'aide des puissances étrangères, c'est ce dont on ne peut guère douter. Mais ce qui n'est point prouvé, c'est qu'il ait conspiré, comme on l'en a accusé, la mort de l'empereur et la ruine de la maison d'Autriche. Schiller, qui cherchait surtout un drame dans cette catastrophe, a accueilli sans examen les accusations portées contre le duc de Friedland; mais les travaux de la critique moderne en Allemagne, ont rétabli la vérité. Le crime de trahison, qui fut le prétexte de l'assassinat, n'a été établi par aucun acte authentique. Les papiers originaux n'ont jamais été produits, et la cour de Vienne fut réduite à dire que les conjurés les avaient brûlés.» Évidemment, M. Filon ne peut avoir songé qu'au Wallenstein que Schiller a peint dans son drame. Car, à la fin du quatrième livre de son histoire, Schiller dit positivement la même chose que M. Filon.
Ainsi, nous le répétons, nous sommes persuadés que le livre de Schiller peut remplir, entre les mains de nos élèves, un double but et leur être doublement utile: d'abord, en leur offrant, dans la langue qu'ils étudient, un modèle de style, tout aussi bien que le _Charles XII_ de Voltaire leur en offre un dans la leur; ensuite, en leur présentant un tableau vrai et animé de cette grande guerre de la première moitié du XVIIe siècle, qui eut des conséquences si fécondes pour la plupart des États de l'Europe.
SCHMIDT.
ARGUMENT ANALYTIQUE
DE LA GUERRE DE TRENTE ANS
PREMIER LIVRE.
INTRODUCTION.--Conséquences générales de la Réformation.--Révolte de Matthias.--L'empereur lui cède l'Autriche et la Hongrie.--Matthias reconnu roi de Bohême.--L'électeur de Cologne abjure le catholicisme.--Suites de cette abjuration.--L'électeur palatin.--Querelle de la succession de Juliers.--Vues et desseins du roi de France Henri IV.--Formation de l'Union.--La Ligue.--Mort de l'empereur Rodolphe.--Matthias lui succède.--Troubles en Bohême.--Guerre civile.--Ferdinand extirpe le protestantisme en Styrie.--Les Bohêmes se choisissent pour roi l'électeur palatin, Frédéric V.--Frédéric accepte la couronne de Bohême.--Bethlen Gabor, prince de Transylvanie, envahit l'Autriche.--Le duc de Bavière et les princes de la Ligue embrassent la cause de Ferdinand.--L'Union prend les armes pour Frédéric.--Bataille de Prague et soumission totale de la Bohême.
DEUXIÈME LIVRE.
Situation de l'Empire.--De l'Europe.--Mansfeld.--Christian, duc de Brunswick.--Wallenstein lève à ses frais une armée impériale.--Défaite du roi de Danemark.--Mort de Mansfeld.--Édit de restitution de 1628.--Diète de Ratisbonne.--Négociations.--Wallenstein est dépouillé de son commandement.--Gustave-Adolphe.--L'armée suédoise.--Gustave-Adolphe prend congé des états de Suède à Stockholm.--Invasion des Suédois.--Leurs progrès en Allemagne.--Le comte Tilly prend le commandement des troupes impériales.--Traité avec la France.--Congrès de Leipzig.--Siége et sac de Magdebourg.--Constance du landgrave de Cassel.--Jonction des Saxons et des Suédois.--Bataille de Leipzig.--Conséquences de la victoire.
TROISIÈME LIVRE.
Situation de Gustave-Adolphe après la bataille de Leipzig.--Ses progrès.--Invasion de la Lorraine par les Français.--Prise de Francfort.--Capitulation de Mayence.--Tilly reçoit de Maximilien l'ordre de couvrir la Bavière.--Gustave-Adolphe franchit le Lech.--Défaite et mort de Tilly.--Gustave s'empare de Munich.--Invasion de la Bohême et prise de Prague par l'armée saxonne.--Détresse de l'empereur.--Triomphe secret de Wallenstein.--Il veut s'associer à Gustave-Adolphe.--Il reprend son commandement.--Jonction de Wallenstein et des Bavarois.--Défense de Nuremberg par Gustave-Adolphe.--Il attaque les retranchements de Wallenstein.--Il entre en Saxe; marche au secours de l'électeur de Saxe; s'avance contre Wallenstein.--Bataille de Lützen.--Mort de Gustave-Adolphe.--Situation de l'Allemagne après la bataille de Lützen.
QUATRIÈME LIVRE.
La France et la Suède resserrent leur alliance.--Oxenstiern prend la direction des affaires.--Mort de l'électeur palatin.--Révolte des officiers suédois.--Prise de Ratisbonne par le duc Bernard.--Wallenstein entre en Silésie.--Ses projets de trahison.--L'armée l'abandonne.--Il se retire à Égra.--Ses complices mis à mort.--Fin de Wallenstein.--Portrait de Wallenstein.
CINQUIÈME LIVRE.
Bataille de Noerdlingen--La France entre dans une alliance contre l'Autriche.--Paix de Prague.--La Saxe prend parti pour l'empereur.--Bataille de Wittstock gagnée par les Suédois.--Bataille de Rheinfelden gagnée par Bernard, duc de Weimar.--Prise de Brisach par Bernard.--Sa mort.--Mort de Ferdinand II.--Ferdinand III lui succède.--Retraite fameuse de Banner en Poméranie.--Ses succès.--Sa mort.--Torstensohn prend le commandement.--Mort de Richelieu et de Louis XIII.--Victoire des Suédois à Jankowitz.--Défaite des Français à Fribourg.--Bataille de Noerdlingen gagnée par Turenne et Condé.--Wrangel commande l'armée suédoise; Mélander, l'armée de l'empereur.--L'électeur de Bavière rompt l'armistice. Il adopte à l'égard de l'empereur la même politique que la France à l'égard des Suédois.--La cavalerie de l'armée du duc de Weimar passe aux Suédois.--Prise de la ville neuve de Prague par Koenigsmark ou dernière action d'éclat de la guerre de Trente ans.
HISTOIRE
DE LA
GUERRE DE TRENTE ANS