‹ Histoire de la Littérature AnglaiseChapitre 6 sur 75 · I

I

Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. Aussi ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est impossible. On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne trompe personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie selon l'état des moeurs, de la religion et des esprits; aussi voyez comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale. Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie; il s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles les noms de Mercy (compassion) et Charity. Il est tendre, il est bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur; il étale le coeur d'un père, les sentiments d'un époux, la bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par Tartufe:

Et je verrais périr parents, enfants et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.

La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement; il ne faut pas mépriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'améliorer en vue de l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff, de son confortable petit parloir, du charme de l'intimité, des beautés de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il aura l'air d'un membre de la Société de la paix. Il développera les considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir le coeur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu beaucoup de poésies élégiaques; leur sensibilité est plus vive; on ne peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimité sublime, des sourires de compassion ineffable, des élans, des mouvements d'abandon, des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans leurs meetings, dans leurs associations et dans leurs cérémonies publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M. Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurité, le galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un apôtre élevé dans les bureaux du Times. Il débitera des idées générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des contemplations grandioses: «L'économie de la digestion, dira-t-il, à ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent les autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement la plus belle machine dont nous ayons connaissance. Il me semble véritablement, en de tels instants, que j'accomplis une fonction publique.--Quand j'ai remonté cette montre intérieure, si je puis employer une telle expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilité exquise, et quand je sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par elle aux hommes fait de moi un des bienfaiteurs de mon espèce.» Vous reconnaissez un nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à chaque siècle en même temps que les vertus.

L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; à force de commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à spéculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie de l'esprit et les joies du coeur; on ne voit plus dans le monde que des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre, avide et avare; on traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a multiplié les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge, Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa soeur, Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. Les uns le sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous odieux, car ils prennent tous à tâche de railler et de détruire la bonté, la sympathie, la compassion, les affections désintéressées, les émotions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les meilleurs sont des automates de fer poli qui exécutent méthodiquement leurs devoirs légaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres. Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Leur rigidité n'est point dans notre caractère. Ils sont produits en Angleterre par une école qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire, et qui ne s'est jamais établie chez nous. Plus d'une fois, il est vrai, nos écrivains ont peint des avares, des gens d'affaires et des boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les explique par leur imbécillité, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et représentent un vice national. Lisez ce passage de Hard Times, et voyez si, corps et âme, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais.

«À présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à ces filles et à ces garçons que des faits; on n'a besoin que de faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; déracinez en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne pourra leur être utile. C'est le principe d'après lequel j'élève mes propres enfants, et c'est là le principe d'après lequel je veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux faits, monsieur!»

La scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure. Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa tête chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes, comme si la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son noeud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait à cette autorité.

«Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien que des faits!»

L'orateur et le maître d'école et la troisième grande personne présente reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux, afin de les remplir jusqu'au bord[11]!

«--Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de réalités, homme de faits et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et deux font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prétexte et pour aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind, monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes personnes fictives, non existantes), mais dans la tête de Thomas Gradgrind,--non, monsieur!»

C'est dans ces termes que M. Gradgrind se présentait toujours lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes évidemment, en substituant le mot «jeunes élèves» au mot «monsieur,» que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas Gradgrind aux petits vases rangés devant lui, lesquels devaient être si fort remplis de faits[12].

Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a raillé plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de tout, principalement de lui-même, et ayant parfaitement raison; c'est celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abruti par le vin, dont l'esprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le bout de sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mécanique à phrases parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les périodes ridicules où il a soin de toujours tomber; c'est celui de mistress Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la mort, demandant pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque mari vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de bonne compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de l'esprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M. Dombey.

Ce n'est pas là qu'en France nous irons chercher nos types; c'est là qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans nos plus orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est pour perpétuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il soutient, et c'est une puissance qu'il continue. À cette hauteur d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où une compagnie de marchands a exploité des continents, soutenu des guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent millions d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible; il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il faudrait relire les Mémoires de Saint-Simon. M. Dombey a toujours commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance immense, les hommes comme des êtres faits pour l'implorer et lui obéir. Sa seconde femme, la fière Édith Skewton, lui résiste et le méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la fille noble, et les éclats contenus de cette inimitié croissante révèlent une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries pouvaient seules contenir. Édith, pour se venger, s'enfuit le jour anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultère C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur. Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il défend qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence à sa soeur et à ses amis; il reçoit ses hôtes du même ton et avec la même froideur. Désespéré dans le coeur, dévoré par l'insulte, par la conscience de sa défaite, par l'idée de la risée publique, il reste aussi ferme, aussi hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse plus audacieusement ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici tout était bien: la colonne de bronze était restée entière et invaincue; mais les exigences de la morale publique pervertissent l'idée du livre. Sa fille arrive juste à point. Elle le supplie; il s'attendrit; elle l'emmène; il devient le meilleur des pères, et gâte un beau roman.

[Note 11: "Now, what I want is, Facts. Teach these boys and girls nothing but Facts. Facts alone are wanted in life. Plant nothing else, and root out everything else. You can only form the minds of reasoning animals upon Facts: nothing else will ever be of any service to them. This is the principle on which I bring up these children. Stick to Facts, Sir!"

The scene was a plain, bare, monotonous vault of a school-room, and the speaker's square forefinger emphasised his observations by underscoring every sentence with a line on the school-master's sleeve. The emphasis was helped by the speaker's square wall of a forehead, which had his eyebrows for its base, while his eyes found commodious cellarage in two dark caves, overshadowed by the wall. The emphasis was helped by the speaker's mouth, which was wide, thin, and hard set. The emphasis was helped by the speaker's voice, which was inflexible, dry, and dictatorial. The emphasis was helped by the speaker's hair, which bristled on the skirts of his bald head, a plantation of firs to keep the wind from its shining surface, all covered with knobs, like the crust of a plum-pie, as if the head had scarcely warehouse room for the hard facts stored inside. The speaker's obstinate carriage, square coat, square legs, square shoulders,--nay, his very neckcloth, trained to take him by the throat with an unaccommodating grasp, like a stubborn fact, at it was,--all helped the emphasis.

"In this life, we want nothing but Facts, Sir; nothing but Facts!"

The speaker, and the schoolmaster, and the third grown person present, all backed a little, and swept with their eyes the inclined plane of little vessels then and there arranged in order, ready to have imperial gallons of facts poured into them until they were full to the brim.]

[Note 12: "THOMAS GRADGRIND. Sir! A man of realities. A man of facts and calculations. A man who proceeds upon the principle that two and two are four, and nothing over, and who is not to be talked into allowing for anything over. Thomas Gradgrind, Sir--peremptorily Thomas--Thomas Gradgrind. With a rule and a pair of scales, and the multiplication table always in his pocket, Sir, ready to weigh and measure any parcel of human nature, and tell you exactly what it comes to. It is a mere question of figures, a case of simple arithmetic. You might hope to get some other nonsensical belief into the head of George Gradgrind, or Augustus Gradgrind, or John Gradgrind, or Joseph Gradgrind (all suppositious, non-existant persons), but into the head of Thomas Gradgrind--no, Sir?

In such terms Mr. Gradgrind always mentally introduced himself, whether to his private circle of acquaintance, or to the public in general. In such terms, no doubt, substituting the words "boys and girls," for "Sir," Thomas Gradgrind now presented Thomas Gradgrind to the little pitchers before him, who were to be filled so full of facts. (Hard Times, p. 4.)]

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