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I · Les Économistes : Saint-Simon et Fourier

La quasi-littérature.

La vraie génération de 1789 se tient en marge de la littérature. Elle semble déléguée à la plus puissante explosion de vie qu’il y ait eu dans la suite des générations françaises. Génération de Napoléon, de même qu’il y a un Siècle de Louis XIV. Mais elle n’a pas reçu sa forme littéraire. Quand elle a un style, c’est qu’elle l’a demandé au passé avec Chénier et Chateaubriand, et une Genevoise sans style peut prendre la tête de la littérature de son temps. Le génie habite alors un monde de quasi-littérature, au sens du quasi-contrat des légistes. Les autres générations françaises sont des générations de littérature au comptant. Celle-ci est une génération de littérature à terme. Le terme vient à la génération suivante, celle du romantisme, et la signature est alors magnifiquement honorée, capital et intérêts.

Nous aurions hésité, en un autre endroit, devant ces métaphores de matérialisme financier. Mais il s’agit ici de ces deux contemporains de Napoléon, de Chateaubriand et de M de Staël, qui sont Saint-Simon, né en 1760 et Fourier né en 1772 soit, en 1789, l’un moins de trente ans, l’autre moins de vingt ans. Ce n’est pas surtout comme chef d’école, ou même de religion, à cause des termes de saint-simoniens et de fouriéristes légués à la langue française, qu’ils nous importent ici, mais d’abord comme sources d’idées révolutionnaires, prises dans l’élan et incorporées à l’être de la Révolution.

Henri de Saint-Simon.

On sait que les Saint-Simon prétendaient descendre de Charlemagne. « Pendant une nuit de ma détention au Luxembourg (1793) raconte Saint-Simon, Charlemagne m’est apparu et m’a dit : Depuis que le monde existe, aucune famille n’a joui de l’honneur de produire un héros et un philosophe de première ligne. Cet honneur était réservé à ma maison, mon fils : tes succès comme philosophe égaleront ceux que j’ai obtenus comme militaire et comme politique ». « Charlemagne, notre auguste prédécesseur… », écrira Napoléon au pape. Retenons que cette génération est impériale. Mais de ces deux carolingismes, il y en a un qui a échoué, celui de Napoléon, et un qui a réussi, celui de Saint-Simon.

Àvrai dire, ce n’est pas le philosophe Saint-Simon qui a obtenu le succès de Charlemagne, c’est sa philosophie, le saint-simonisme, celle dont son disciple Enfantin disait « Le monde se partagera nos dépouilles ».

Première idée
saint-simonienne.

Saint-Simon a été habité par deux idées. D’abord qu’avec sa génération ce n’était pas une révolution politique française qui avait commencé, mais une révolution économique et industrielle planétaire, soit l’exploitation de la planète par l’homme. Saint-Simon est le visionnaire et le prophète de ce qu’on appellera après Marx le capitalisme, et que les Saint-Simoniens appellent d’un terme plus exact l’industrialisme. De même qu’il n’y a pas d’industrie sans plan de l’industriel, de même il ne peut y avoir d’industrialisme sans planisme. Ce mot récent est celui qui convient le mieux à la doctrine de Saint-Simon, débauche de plans, mais de plans qui sont commandés par une vue géniale de la société et de la planète au XIX siècle et qui, au contraire de ceux de notre temps, ne sont pas des plans d’économie dirigée.

Deuxième idée
saint-simonienne.

Non seulement des plans de ce qui est à faire, mais, au sens statique, particulièrement nécessaire, un plan dont la société industrielle ne peut se passer, le plan spirituel. L’idée du nouveau pouvoir spirituel nécessaire à l’humanité dans la vie nouvelle où la Révolution la pousse, voilà la création propre de Saint-Simon, transmise par lui à Auguste Comte et Renan. L’idée du nouveau pouvoir, et naturellement la critique des anciens et des actuels pouvoirs, — de l’un qui est à remplacer avec reconnaissance pour les services rendus, celui de la religion accordé jusqu’ici sur un système périmé du monde, — de l’autre, qui est à détester et à supprimer sous toutes ses formes, celui que s’arrogent les légistes, bénéficiaires de la Révolution comme ils l’étaient de la monarchie, et contre lesquels le comte de Saint-Simon retrouve toutes les colères de son grand cousin le duc et pair. La maison de Saint-Simon peut passer pour un quartier général de l’anti-légisme. Industriels désintéressés du profit, ou savants, ou artistes, ou philosophes, Saint-Simon n’a jamais été fixé exactement au sujet des cadres du nouveau pouvoir spirituel. Il a eu l’idée du spirituel social plus que la vision précise des spirituels sociaux.

L’organe de Saint-Simon s’appelait le Producteur : il témoignait ainsi que la production matérielle ne pouvait se passer d’un gouvernement spirituel de la production. Pour mettre en contact ces deux mondes hostiles de la matière et de l’esprit, Saint-Simon a écrit une vingtaine d’ouvrages désordonnés, fumeux, tantôt en pleine folie, tantôt en plein génie, jamais malheureusement génie d’écrivain, sinon dans quelques pages comme la célèbre parabole, mais intéressants par le courant qui porte vers l’avenir le Nouveau Christianisme et surtout le mémoire de 1814 sur la Réorganisation de la Société Européenne. Les derniers discours de Saint-Simon sur son lit de mort, transmis par ses disciples y ajoutent une page sublime.

Les Saint-Simoniens.

C’est par ces disciples plus que par son œuvre qu’il a vécu. L’Exposition de la Doctrine (1829-1831) est un travail collectif de Rozand, Enfantin, Olinde Rodrigues, Carnot. Elle a une valeur historique capitale, mais cette doctrine résolument collectiviste n’est plus celle de Saint-Simon lui-même. Et malheureusement, les Saint-Simoniens n’ont jamais pris contact avec les Lettres. Ils n’ont écrit que du fatras, dont on exceptera peut-être les Lettres sur l’Amérique de Michel Chevalier. Sainte-Beuve fut un sympathisant pendant quelques mois : il prétend s’être approché du lard, ne pas être entré dans la ratière. Faute peut-être d’avocats littéraires, la prophétie d’Isaac Péreire dans le Globe de 1831 : « Le nom de Saint-Simon retentira bientôt sur toute la surface de la terre », ne s’est pas réalisée. Mais la surface de la terre aujourd’hui ne s’explique pas sans une référence à un saint-simonisme latent. C’est dans l’industrie, dans les entreprises égyptiennes, (le canal de Suez est une idée saint-simonienne), dans l’économie politique, dans la banque que le saint-simonisme a porté ses fruits. Et l’on notera comme un fait qui importe aux lettres ceci : le saint-simonisne est le premier mouvement intellectuel auquel participent activement les Juifs autochtones, que la Révolution venait de faire entrer dans la communauté française. Les deux frères Rodrigues furent les disciples les plus dévoués de Saint-Simon. Également de son entourage vinrent les Péreire, qui restèrent toujours, qui sont encore, comme on dit, des personnalités saint-simoniennes. Le positivisme, qui n’est originellement qu’une dissidence, ou une sorte de saint-simonisme, et qui en conserve l’essentiel, a gardé plus rigoureusement que lui le contact avec les formes pures de l’intelligence. Mais tout cela ne peut guère s’exprimer que sur le plan religieux et le plan économique, très peu sur le plan littéraire.

Fourier.

Le plan littéraire est apparemment aussi étranger au génie de Fourier ; c’était un employé de commerce très instruit, et qui avait même la vocation de l’épicerie, commerce décrié par le romantisme bien à tort, car il exige (ou exigeait alors) des qualités de méthode, de déclassement, d’ingéniosité, de psychologie, qu’un Balzac savait apprécier. Héritier de quarante mille livres, Fourier allait devenir un grand épicier quand la Révolution le ruina, faillit le guillotiner et l’obligea (il avait vingt ans en 1792) à deux ans de service comme chasseur à cheval. Il avait toujours aimé écrire, et comme Joseph Prudhomme n’admirait rien tant que la lettre moulée. Le génie qu’il avait cultivé dans l’épicerie était celui de la psychologie du commerce ou de l’échange. Se voyant compter en 1798 quatorze sous dans un restaurant une pomme qu’on vendait deux liards dans la rue, il en tira une psychologie et une critique du mercantilisme telle, qu’il y eut (pour lui du moins) la pomme de Fourier comme il y avait eu la pomme de Newton. Chargé par son patron, à Marseille, en 1799, de détruire une cargaison de riz pour maintenir les prix en hausse, il se promet de découvrir une organisation capable de mettre fin à l’impératif catégorique du profit.

Cette organisation est exposée dans un certain nombre d’ouvrages qui se répètent sous des formes différentes, et dont le plus complet est la Théorie de l’Unité Universelle, déjà contenue dans un Traité de l’Association domestique de 1822 : tableau minutieux nous dirions aujourd’hui chronométré ou taylorisé, d’une société ou plutôt de petites sociétés, de cellules ou phalanstères, où chacun travaillerait dans la joie, selon ses aptitudes et ses passions. Toutes les passions selon Fourier, donnent un rendement social quand on sait les utiliser. Une partie de l’intérêt de ses livres vient de l’ingéniosité, de l’humour, de la cocasserie avec lesquels le subtil épicier met en scène (car il a un vrai sens de la marionnette et du théâtre) ce monde des passions humaines, idéalisé, pomponné, fleuri, comme dans le Supplément au Voyage de Bougainville ou dans les descriptions suisses de Rousseau, les vrais précurseurs de Fourier. L’expérience de Fourier est une expérience de Français égrillard, voluptueux, le futur buveur d’apéritifs du Café du Commerce, soudure du petit bourgeois et de l’utopiste le plus effréné qui fut jamais (qu’est le Plein Ciel de Victor Hugo à côté de la mer transformée en limonade par le miracle de l’attraction passionnelle, et de cette naissance spontanée du troisième œil derrière la tête, dont le caricaturiste Cham a fait la queue fouriériste avec un œil au bout ?), et soudure réelle, en accord avec tout un romantisme populaire français du XIX siècle, lequel réunit Paul de Kock et Raspail. Si le saint-simonien est volontiers un grand Juif, mystique et banquier, le fouriériste est un Français moyen, ou plutôt « petit ». L’Harmonie, c’est le paradis sensuel du « petit », du Français jardinier ou pépiniériste : il ne faut pas oublier dans l’œuvre de Fourier cette extraordinaire Hiérarchie du Cocuage publiée longtemps après sa mort, où le régiment de la Coupe enchantée, du colonel au simple soldat, reçoit de la main du sergent-major un livret avec son titre, son emploi : toute l’expérience que peut avoir acquise au faubourg du Battant de Besançon (le pays de Fourier comme de cet autre petit bourgeois qu’est Proudhon) l’épicier du quartier qui donne bon poids, bon cœur, et crédit, contre déduit. Ce curieux communisme petit-bourgeois est le communisme d’un compatriote et d’un contemporain de Béranger. D’autre part Restif de la Bretonne a pu préparer un public populaire au style para-littéraire, aux néologismes, au bariolage d’illettré génial qui donne leur ton unique aux livres de Fourier. Quand Zola fait dans Travail une revue des grands utopistes, des constructeurs de l’avenir, c’est devant Fourier qu’il s’arrête avec le plus de sympathie, c’est en somme en faveur de Fourier que conclut le bourgeois naturaliste.

Say.

La situation extra-littéraire, extra-rationnelle même, qu’occupent les génies de Saint-Simon et de Fourier nous aide à classer les plus éminents de leurs adversaires et de leurs contempteurs, les tenants et les théoriciens de l’économie politique classique et libérale, les disciples d’Adam Smith, les mercantilistes du Laissez faire, laissez passer. Le plus considérable est Jean-Baptiste Say, qui publie en 1803 son Traité d’Économie Politique, littérairement comme réellement le contraire des deux prophètes : une élégance et une clarté d’exposition qui n’ont jamais été dépassées, une vie lumineuse et un bon sens étrangers à tout romantisme, et où se reconnaît un disciple des idéologues, même un contemporain de Stendhal.

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