LIVRE II - CHAPITRE PREMIER.
FORMATION ET RÉALISATIONS DU DOGME.
[Hébreu], Beth.
SYMBOLISME PRIMITIF DE L'HISTOIRE.
SOMMAIRE.--Le pantacle édénique.--Le chérub.--Les enfants de Caïn.--Secrets magiques de la tour de Babel.--Malédiction des descendants de Chanaan.--Anathème porté contre les sorciers.--Grandeurs et décadences du dogme en Egypte, en Grèce et à Rome.--Naissance de la philosophie sceptique.--Guerre de l'empirisme contre la magie.--Scepticisme tempéré de Socrate.--Essai de synthèse de Platon.--Rationalisme d'Aristote.--Le sacerdoce et la science.
Il ne nous appartient pas d'expliquer l'Écriture sainte au point de vue religieux et dogmatique. Soumis avant toute chose à l'ordre hiérarchique, nous laissons la théologie aux docteurs de l'Église et nous rendons à la science humaine tout ce qui est du domaine de l'expérience et de la raison. Lors donc que nous paraissons risquer une application nouvelle d'un passage de la Bible ou de l'Évangile, c'est toujours sauf le respect des décisions ecclésiastiques. Nous ne dogmatisons pas, nous soumettons aux autorités légitimes nos observations et nos études.
Ce qui nous frappe tout d'abord en lisant dans le livre sacré de Moïse l'histoire originelle du genre humain, c'est la description [119] du paradis terrestre qui se résume dans la figure d'un pantacle parfait. Il est circulaire ou carré, puisqu'il est arrosé également par quatre fleuves disposés en croix, et au centre se trouvent les deux arbres qui représentent la science et la vie, l'intelligence stable et le mouvement progressif, la sagesse et la création. Autour de l'arbre de la science se roule le serpent d'Asclépios et d'Hermès: au pied de l'arbre sont l'homme et la femme, l'actif et le passif, l'intelligence et l'amour. Le serpent, symbole de l'attrait originel et du feu central de la terre, tente la femme qui est la plus faible, et celle-ci fait succomber l'homme; mais elle ne cède au serpent que pour le dompter plus tard, et un jour elle lui écrasera la tête en donnant un sauveur au monde.
La science tout entière est figurée dans cet admirable tableau. L'homme abdique le domaine de l'intelligence en cédant aux sollicitations de la partie sensitive; il profane le fruit de la science qui doit nourrir l'âme en le faisant servir à des usages de satisfaction injuste et matérielle, il perd alors le sentiment de l'harmonie et de la vérité. Il est revêtu d'une peau de bête, parce que la forme physique se conforme toujours tôt ou tard aux dispositions morales; il est chassé du cercle arrosé par les quatre fleuves de vie, et un chérub, armé d'une épée flamboyante toujours agitée, l'empêche de rentrer dans le domaine de l'unité.
Comme nous l'avons fait remarquer dans notre dogme, Voltaire, ayant découvert qu'en hébreu un chérub signifie un boeuf, s'est fort amusé de cette histoire. Il aurait moins ri s'il avait vu dans l'ange à tête de taureau l'image du symbolisme obscur, et dans le glaive flamboyant et mobile ces éclairs de vérité mal [120] conçue et trompeuse, qui donnèrent tant de crédit après la chute originelle à l'idolâtrie des nations.
Le glaive flamboyant représentait aussi cette lumière que l'homme ne savait plus diriger et dont il subissait les atteintes fatales au lieu d'en gouverner la puissance.
Le grand oeuvre magique considéré d'une manière absolue, c'est la conquête et la direction de l'épée flamboyante du chérub.
Le chérub c'est l'ange ou l'âme de la terre représentée toujours dans les anciens mystères sous la figure d'un taureau.
C'est pour cela que dans les symboles mitthriaques, on voit le maître de la lumière domptant le taureau terrestre et lui plongeant dans le flanc le glaive qui en fait sortir la vie figurée par des gouttes de sang.
La première conséquence du péché d'Ève, c'est la mort d'Abel. En séparant l'amour de l'intelligence, Ève l'a séparé de la force; la force, devenue aveugle et asservie aux convoitises terrestres, devient jalouse de l'amour et le tue. Puis les enfants de Caïn perpétuent le crime de leur père. Ils mettent au monde des filles fatalement belles, des filles sans amour, nées pour la damnation des anges et pour le scandale des descendants de Seth.
Après le déluge et à la suite de cette prévarication de Cham, dont nous avons déjà indiqué le mystère, les enfants des hommes veulent réaliser un projet insensé: ils veulent construire un pantacle et un palais universel. C'est un gigantesque essai de socialisme égalitaire, et le phalanstère de Fourier est une conception bien chétive auprès de la tour de Babel. C'était un essai de protestation contre la hiérarchie de la science, une [121] citadelle élevée contre les inondations et la foudre, un promontoire du haut duquel la tête du peuple divinisé planerait sur l'atmosphère et sur les tempêtes. Mais on ne monte pas à la science sur des escaliers de pierre; les degrés hiérarchiques de l'esprit ne se bâtissent pas avec du mortier comme les étages d'une tour. L'anarchie protesta contre cette hiérarchie matérialisée. Les hommes ne s'entendirent plus, leçon fatale, si mal comprise par ceux qui de nos jours ont rêvé une autre Babel. Aux doctrines brutalement et matériellement hiérarchiques, répondent les négations égalitaires: toutes les fois que le genre humain, se bâtira une tour, on s'en disputera le sommet, et la tendance des multitudes sera d'en déserter la base. Pour satisfaire toutes les ambitions, en rendant le sommet plus large que la base, il faudrait faire une tour branlante au vent qui tomberait au moindre choc.
La dispersion des hommes fut le premier effet de la malédiction portée contre les profanateurs enfants de Cham. Mais la race de Chanaan porta d'une manière toute particulière le poids de cette malédiction qui devait vouer plus tard leur postérité à l'anathème.
La chasteté conservatrice de la famille est le caractère distinctif des initiations hiérarchiques; la profanation et la révolte sont toujours obscènes et tendent à la promiscuité infanticide. La souillure des mystères de la naissance, l'attentat contre les enfants, étaient le fond des cultes de l'ancienne Palestine abandonnée aux rites horribles de la magie noire. Le dieu noir de l'Inde, le monstrueux Rutrem aux formes priapesques, y régnait sous le nom de Belphégor.
Les talmudistes et le juif platonicien Philon racontent des [122] choses si honteuses du culte de cette idole qu'elles ont semblé incroyables au savant jurisconsulte Seldenus. C'était, disent-ils, une idole barbue à la bouche béante, ayant pour langue un gigantesque phallus; on se découvrait sans pudeur devant ce visage et on lui présentait des offrandes stercoraires. Les idoles de Moloch et de Chamos étaient des machines meurtrières qui tantôt broyaient contre leur poitrine de bronze, tantôt consumaient dans leurs bras rougis au feu de malheureux petits enfants. On dansait au bruit des trompettes et des tambourins pour ne pas entendre les cris des victimes et les mères conduisaient la danse. L'inceste, la sodomie et la bestialité étaient des usages reçus chez ces peuples infâmes et faisaient même partie des rites sacrés.
Conséquence fatale des harmonies universelles! on ne forfait pas impunément à la vérité. L'homme révolté contre Dieu est poussé malgré lui à l'outrage de la nature. Aussi les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, le sabbat des sorciers au moyen-âge n'était qu'une répétition des fêtes de Chamos et de Belphégor. C'est contre ces crimes qu'un arrêt de mort éternel est porté par la nature elle-même. Les adorateurs des dieux noirs, les apôtres de la promiscuité, les théoriciens d'impudeur publique, les ennemis de la famille et de la hiérarchie, les anarchistes en religion et en politique sont des ennemis de Dieu et de l'humanité; ne pas les séparer du monde, c'est consentir à l'empoisonnement du monde: ainsi raisonnaient les inquisiteurs. Nous sommes loin de regretter les cruelles exécutions du moyen âge et d'en désirer le retour. A mesure que la société deviendra [123] plus chrétienne, elle comprendra de mieux en mieux qu'il faut soigner les malades et non pas les faire mourir. Les instincts criminels ne sont-ils pas les plus affreuses de toutes les maladies mentales?
N'oublions pas que la haute magie se nomme l'art sacerdotal et l'art royal; elle dut partager en Égypte, en Grèce et à Rome, les grandeurs et les décadences du sacerdoce et de la royauté. Toute philosophie ennemie du culte et de ses mystères est fatalement hostile aux grands pouvoirs politiques, qui perdent leur grandeur s'ils cessent, aux yeux des multitudes, d'être les images de la puissance divine. Toute couronne se brise lorsqu'elle se heurte contre la tiare.
Dérober le feu du ciel et détrôner les dieux, c'est le rêve éternel de Prométhée; et le Prométhée populaire détaché du Caucase par Hercule, qui symbolise le travail, emportera toujours avec lui ses clous et ses chaînes; il traînera toujours son vautour immortel suspendu à sa plaie béante, tant qu'il ne viendra pas apprendre l'obéissance et la résignation aux pieds de celui qui, étant né roi des rois et Dieu des dieux, a voulu avoir à son tour les mains cloués et la poitrine ouverte pour la conversion de tous les esprits rebelles.
Les institutions républicaines, en ouvrant à l'intrigue la carrière du pouvoir, ébranlèrent fortement les principes de la hiérarchie. Le soin de former des rois ne fut plus confié au sacerdoce, et l'on y suppléa soit par l'hérédité qui livre le trône aux chances inégales de la naissance, soit par l'élection populaire, qui laisse en dehors l'influence religieuse, pour constituer la monarchie suivant des principes républicains. Ainsi se formèrent les gouvernements qui présidèrent tour à tour aux [124] triomphes et aux abaissements des États de la Grèce et de Rome. La science renfermée dans les sanctuaires fut alors négligée, et des hommes d'audace ou de génie, que les initiateurs n'accueillaient pas, inventèrent une science qu'ils opposèrent à celle des prêtres, ou opposèrent aux secrets du temple le doute et la dénégation. Ces philosophes, à la suite de leur imagination aventureuse, arrivèrent vite à l'absurde et s'en prirent à la nature des défauts de leurs propres systèmes. Héraclite se prit à pleurer; Démocrite prit le parti de rire, et ils étaient aussi fous l'un que l'autre. Pyrrhon finira par ne croire à rien, ce qui ne sera pas de nature à le dédommager de ne rien savoir. Dans ce chaos philosophique, Socrate apporta un peu de lumière et de bon sens en affirmant l'existence pure et simple de la morale. Mais qu'est-ce qu'une morale sans religion? Le déisme abstrait de Socrate se traduisait pour le peuple par l'athéisme; Socrate manquait absolument de dogme, Platon son disciple essaya de lui en donner un auquel Socrate avouait n'avoir jamais songé.
La doctrine de Platon fait époque, dans l'histoire du génie humain, mais ce philosophe ne l'avait pas inventée, et, comprenant qu'il n'y a pas de vérité en dehors de la religion, il alla consulter les prêtres de Memphis et se fit initier à leurs mystères. On croit même qu'il eut connaissance des livres sacrés des hébreux. Il ne put toutefois recevoir en Égypte qu'une initiation imparfaite, car les prêtres eux-mêmes avaient oublié alors le sens des hiéroglyphes primitifs. Nous en avons la preuve dans l'histoire du prêtre qui passa trois jours à déchiffrer une inscription hiératique trouvée dans le tombeau d'Alcmène, et [125] envoyée par Agésilas, roi de Sparte. Cornuphis, qui était sans doute le plus savant des hiérophantes, consulta tous les anciens recueils de signes et de caractères, et découvrit enfin que cette inscription était faite en caractères de prothée; or le prothée était le nom qu'on donnait en Grèce au livre de Thoth, dont les hiéroglyphes mobiles pouvaient prendre autant de formes qu'il y a de combinaisons possibles au moyen des caractères, des nombres, et des figures élémentaires. Mais le livre de Thoth étant la clef des oracles et le livre élémentaire de la science, comment Cornuphis, s'il était vraiment instruit dans l'art sacerdotal, avait-il dû chercher si longtemps avant d'en reconnaître les signes? Une autre preuve de l'obscurcissement des vérités premières de la science à cette époque, c'est que les oracles s'en plaignaient dans un style qui n'était déjà plus compris.
[Illustration: Le Sceau de Cagliostro, le Sceau de la Junon Samienne, le Sceau Apocalyptique et les douze Sceaux de la pierre cubique, autour de la Clé du Tarot.]
Lorsque Platon, à son retour d'Égypte, voyageait avec Simmias près des confins de la Carie, il rencontra des hommes de Délos qui le prièrent de leur expliquer un oracle d'Apollon. Cet oracle disait que pour faire cesser les maux de la Grèce il fallait doubler la pierre cubique. Les Déliens avaient donc essayé de doubler une pierre cubique qui se trouvait dans le temple d'Apollon. Mais en la doublant de tous côtés ils n'étaient parvenus qu'à faire un polyèdre à vingt-cinq faces, et pour revenir à la forme cubique ils avaient dû augmenter vingt-six fois, et en le doublant toujours, le volume primitif de la pierre. Platon renvoya les émissaires déliens au mathématicien Eudoxe, et leur dit que l'oracle leur conseillait l'étude de la géométrie. Ne comprit-il pas lui-même le sens profond de cette figure, ou ne daigna-t-il pas l'expliquer à ces ignorants, c'est [126] ce que nous ne saurions dire. Mais ce qui est certain, c'est que la pierre cubique et sa multiplication expliquent tous les secrets des nombres sacrés, et surtout celui du mouvement perpétuel caché par les adeptes et cherché par les sots sous le nom de quadrature du cercle. Par cette agglomération cubique de vingt-six cubes autour d'un cube central, l'oracle avait fait trouver aux Déliens non seulement les éléments de la géométrie mais encore la clef des harmonies de la création expliquées par l'enchaînement des formes et des nombres. Le plan de tous les grands temples allégoriques de l'antiquité se retrouve dans cette multiplication, du cube par la croix d'abord autour de laquelle on peut décrire un cercle, puis la croix cubique qui peut se mouvoir dans un globe. Toutes ces notions qu'une figure fera mieux comprendre, ont été conservées jusqu'à nos jours dans les initiations maçonniques, et justifient parfaitement le nom donné aux associations modernes, car elles sont aussi les principes fondamentaux de l'architecture et de la science du bâtiment.
Les Déliens avaient cru résoudre la question géométrique en diminuant de moitié leur multiplication, mais ils avaient encore trouvé huit fois le volume de leur pierre cubique. On peut du reste, augmenter à plaisir le nombre de leurs essais: car cette histoire n'est peut-être autre chose qu'un problème proposé par Platon lui-même à ses disciples. S'il faut admettre comme un fait la réponse de l'oracle, nous y trouverons un sens plus étendu encore, car doubler la pierre cubique c'est faire sortir le binaire de l'unité, la forme de l'idée, l'action de la pensée. C'est réaliser dans le monde l'exactitude des mathématiques [127] éternelles, c'est établir la politique sur la base des sciences exactes, c'est conformer le dogme religieux à la philosophie des nombres.
Platon a moins de profondeur mais plus d'éloquence que Pythagore. Il essaye de concilier la philosophie des raisonneurs avec les dogmes immuables des voyants; il ne veut pas vulgariser, il veut reconstituer la science. Aussi sa philosophie devait-elle fournir plus tard au christianisme naissant des théories toutes prêtes et des dogmes à vivifier.
Toutefois, bien qu'il fondât ses théorèmes sur les mathématiques, Platon, abondant en formes harmonieuses et prodigue de merveilleuses hypothèses, fut plus poëte que géomètre. Un génie exclusivement calculateur, Aristote, devait tout remettre en question dans les écoles, et tout soumettre aux épreuves des évolutions numérales et de la logique des calculs. Aristote, excluant la foi platonicienne, veut tout prouver et tout renfermer dans ses catégories; il traduit le ternaire en syllogisme et le binaire en enthymème. La chaîne des êtres pour lui devient un sorite. Il veut tout abstraire, tout raisonner; l'Être même devient pour lui une abstraction perdue dans les hypothèses de l'ontologie. Platon inspirera les Pères de l'Église, Aristote sera le maître des scolastiques du moyen âge, et Dieu sait combien s'amasseront de ténèbres autour de cette logique qui ne croit à rien et qui prétend tout expliquer. Une seconde Babel se prépare, et la confusion des langues n'est pas loin.
L'Être est l'Être, la raison de l'Être est dans l'Être. Dans le principe est le Verbe et le Verbe (logos?????) est la logique formulée en parole, la raison parlée; le Verbe est en Dieu et le Verbe est Dieu même manifesté à l'intelligence. Voilà ce qui est [128] au-dessus de toutes les philosophies. Voilà ce qu'il faut croire sous peine de ne jamais rien savoir et de retomber dans le doute absurde de Pyrrhon. Le sacerdoce gardien de la foi repose tout entier sur cette base de la science, et c'est dans son enseignement qu'il faut saluer le principe divin du Verbe éternel.