CHAPITRE III.
INITIATIONS ET ÉPREUVES.
SOMMAIRE.--La doctrine secrète de Platon.--Théosophie et théurgie.--L'antre de Trophonius.--Origines des fables de l'Achéron et du Ténare.--Le tableau symbolique de Cébès.--Les doctrines ultra-mondaines du Phédon.--La sépulture des morts.--Sacrifices pour apaiser les mânes.
Ce que les adeptes nomment le grand oeuvre n'est pas seulement la transmutation des métaux, c'est aussi et surtout la médecine universelle, c'est-à-dire le remède à tous les maux, y compris la mort.
L'oeuvre qui crée la médecine universelle, c'est la régénération morale de l'homme. C'est cette seconde naissance dont parlait le Sauveur au docteur de la loi, Nikodémos, qui ne le comprenait pas, et Jésus lui disait: «Quoi, vous êtes maître en Israël et vous ignorez ce mystère!» comme s'il voulait lui faire entendre qu'il s'agissait des principes fondamentaux de la science religieuse, et qu'il n'était pas permis à un maître de les ignorer.
Le grand mystère de la vie et de ses épreuves est représenté dans la sphère céleste et dans le cycle de l'année. Les quatre formes du sphinx correspondent aux quatre éléments et aux quatre saisons. Les figures symboliques du bouclier d'Achille, dans Homère, ont une signification analogue à celle des douze travaux d'Hercule. Achille doit mourir comme Hercule, après avoir vaincu les éléments et combattu contre les dieux. Hercule, victorieux de [138] tous les vices figurés par les monstres qu'il doit combattre, succombe un instant au plus dangereux de tous, à l'amour; mais il arrache enfin de sa poitrine, avec des lambeaux de sa chair, la tunique brûlante de Déjanire; il la laisse coupable et vaincue; il meure affranchi et immortel.
Tout homme qui pense est un Oedipe appelé à deviner l'énigme du sphinx ou à mourir. Tout initié doit être un Hercule accomplissant le cycle d'une grande année de travaux et méritant, par les sacrifices du coeur et de la vie, les triomphes de l'apothéose.
Orphée n'est roi de la lyre et des sacrifices qu'après avoir tour à tour conquis et su perdre Eurydice. Omphale et Déjanire sont jalouses d'Hercule: l'une veut l'avilir, l'autre cède aux conseils d'une lâche rivale qui la pousse à empoisonner le libérateur du monde; mais elle va le guérir d'un empoisonnement bien autrement funeste, celui de son indigne amour. La flamme du bûcher va purifier ce coeur trop faible; Hercule expire dans toute sa force et peut s'asseoir victorieux près du trône de Jupiter!
Jacob, avant d'être le grand patriarche d'Israël, avait combattu pendant toute une longue nuit contre un ange.
L'ÉPREUVE, tel est le grand mot de la vie: la vie est un serpent qui s'enfante et se dévore sans cesse; il faut échapper à ses étreintes et lui mettre le pied sur la tête. Hermès, en le multipliant, l'oppose à lui-même, et dans un équilibre éternel il en fait le talisman de son pouvoir et la gloire de son caducée.
Les grandes épreuves de Memphis et d'Éleusis avaient pour but de former des rois et des prêtres, en confiant la science à des [139] hommes courageux et forts. Il fallait, pour être admis à ces épreuves, se livrer corps et âme au sacerdoce et faire l'abandon de sa vie. On descendait alors dans des souterrains obscurs où il fallait traverser tour à tour des bûchers allumés, des courants d'eau profonde et rapide, des ponts mobiles jetés sur des abîmes, et cela sans laisser éteindre et s'échapper une lampe qu'on tenait à la main. Celui qui chancelait ou qui avait peur ne devait jamais revoir la lumière; celui qui franchissait avec intrépidité tous les obstacles était reçu parmi les mystes, c'est-à-dire qu'on l'initiait aux petits mystères. Mais il restait à éprouver sa fidélité et son silence, et ce n'était qu'au bout de plusieurs années qu'il devenait épopte, titre qui correspond à celui d'adepte.
La philosophie, rivale du sacerdoce, imita ces pratiques et soumit ses disciples à des épreuves. Pythagore exigeait le silence et l'abstinence pendant cinq ans: Platon n'admettait dans son école que des géomètres et des musiciens, il réservait d'ailleurs une partie de son enseignement pour les initiés et sa philosophie avait ses mystères. C'est ainsi qu'il fait créer le monde par les démons, et qu'il fait sortir tous les animaux de l'homme. Les démons de Platon ne sont autres que les Éloïm de Moïse, c'est-à-dire les forces par le concours et l'harmonie desquelles le principe suprême a créé. En disant que les animaux sortent de l'homme, il veut dire que les animaux sont l'analyse de la forme vivante dont l'homme est la synthèse. C'est Platon qui le premier a proclamé la divinité du verbe, c'est-à-dire de la parole, et ce verbe créateur, il semble en pressentir l'incarnation prochaine sur la terre; il annonce les souffrances et le supplice du juste parfait, réprouvé par l'iniquité du monde.
[140] Cette philosophie sublime du verbe appartient à la pure kabbale, et Platon ne l'a point inventée. Il ne le cache pas d'ailleurs et déclare hautement qu'en aucune science il ne faut jamais recevoir que ce qui s'accorde avec les vérités éternelles et avec les oracles de Dieu. Dacier, à qui nous empruntons cette citation, ajoute que, «par ces vérités éternelles, Platon entend une ancienne tradition, qu'il prétend que les premiers hommes avaient reçue de Dieu et qu'ils avaient transmise à leurs descendants.» Certes, à moins de nommer positivement la kabbale, on ne saurait être plus clair. C'est la définition au lieu du nom: c'est quelque chose de plus précis en quelque manière que le nom même.
«Ce ne sont pas les livres, dit encore Platon, qui donnent ces hautes connaissances; il faut les puiser en soi-même par une profonde méditation et chercher le feu sacré dans sa propre source.... C'est pourquoi je n'ai jamais rien écrit de ces révélations et je n'en parlerai jamais.
»Tout homme qui entreprendra de les rendre vulgaires ne l'entreprendra jamais qu'inutilement, et tout le fruit qu'il tirera de son travail, c'est qu'excepté un petit nombre d'hommes à qui Dieu a donné assez d'intelligence pour voir en eux-mêmes ces vérités célestes, il donnera aux uns du mépris pour elles, et remplira les autres d'une vaine et téméraire confiance, comme s'ils savaient des choses merveilleuses qu'ils ne savent pourtant pas[9].»
[Note 9: Dacier, la Doctrine de Platon (Bibliothèque des anciens philosophes), t. III, p. 81.]
[141] Il écrit à Denys le Jeune:
«Il faut que je déclare à Archédémus ce qui est beaucoup plus précieux et plus divin et ce que vous avez grande envie de savoir, puisque vous me l'avez envoyé exprès; car, selon ce qu'il m'a dit, vous ne croyez pas que je vous aie suffisamment expliqué ce que je pense sur la nature du premier principe; il faut vous l'écrire par énigmes, afin que si ma lettre est interceptée sur terre ou sur mer, celui qui la lira n'y puisse rien comprendre.
»Toutes choses sont autour de leur roi, elles sont à cause de lui, et il est seul la cause des bonnes choses; second pour les secondes et troisième pour les troisièmes [10].»
[Note 10: Dacier, loco citato.t. III, p. 194.]
Il y a dans ce peu de paroles un résumé complet de la théologie des séphirots. Le roi, c'est Ensoph, l'être suprême et absolu. Tout rayonne de ce centre qui est partout, mais que nous concevons surtout de trois manières et dans trois sphères différentes. Dans le monde divin, qui est celui de la première cause, il est unique et premier. Dans le monde de la science qui est celui des causes secondes, l'influence du premier principe se fait sentir, mais on ne le conçoit plus que comme la première des causes secondes; il s'y manifeste par le binaire, c'est le principe créateur passif. Enfin, dans le troisième monde, qui est celui des formes, il se révèle comme la forme parfaite, le verbe incarné, la beauté et la bonté suprêmes, la perfection créée; il est donc à la fois le premier, le second et le troisième, [142] puisqu'il est tout en tout, le centre et la cause de tout. N'admirons point ici le génie de Platon, reconnaissons seulement la science exacte de l'initié.
Qu'on ne nous dise plus que notre grand apôtre saint Jean a emprunté à la philosophie de Platon le début de son évangile. C'est Platon, au contraire, qui avait puisé aux mêmes sources que saint Jean; mais il n'avait pas reçu l'esprit qui vivifie. La philosophie du plus grand des révélateurs humains pouvait aspirer au verbe fait homme: l'Évangile seul pouvait le donner au monde.
La kabbale enseignée aux Grecs par Platon prit plus tard le nom de théosophie et embrassa dans la suite le dogme magique tout entier. Ce fut à cet ensemble de doctrine occulte que se rattachèrent successivement toutes les découvertes des chercheurs. On voulut passer de la théorie à la pratique et réaliser la parole par les oeuvres; les dangereuses expériences de la divination apprirent à la science comment on peut se passer du sacerdoce, le sanctuaire était trahi et des hommes sans mission osaient faire parler les dieux. C'est pour cela que la théurgie partagea les anathèmes de la magie noire et fut soupçonnée d'en imiter les crimes, parce qu'elle ne pouvait se défendre d'en partager l'impiété. On ne soulève pas impunément le voile d'Isis, et la curiosité est un blasphème contre la foi, lorsqu'il s'agit des choses divines. «Heureux ceux qui croiront sans avoir vu, nous a dit le grand révélateur.»
Les expériences de la théurgie et de la nécromancie sont toujours funestes à ceux qui s'y abandonnent. Lorsqu'on a une fois mis le pied sur le seuil de l'autre monde, il faut mourir et presque [143] toujours d'une manière étrange et terrible. Le vertige commence, la catalepsie et la folie achèvent. Il est certain qu'en présence de certaines personnes et après une série d'actes enivrants, une perturbation se fait dans l'atmosphère, les boiseries craquent, les portes tremblent et gémissent. Des signes bizarres et quelquefois sanglants semblent s'imprimer d'eux-mêmes sur du parchemin vierge ou sur des linges. Ces signes sont toujours les mêmes et les magistes les classifient sous le nom d'écritures diaboliques. La seule vue de ces caractères fait retomber les crisiaques en convulsion ou en extase; ils croient alors voir les esprits, et Satan, c'est-à-dire le génie de l'erreur, se transfigure pour eux en ange de lumière. Ces prétendus esprits demandent pour se montrer des excitations sympathiques produites par le rapprochement des sexes, il faut mettre les mains dans les mains, les pieds sur les pieds, il faut se souffler au visage, et souvent suivent des extases obscènes. Les initiés se passionnent pour ce genre d'ivresse, ils se croient les élus de Dieu et les interprètes du ciel, ils traitent de fanatisme l'obéissance à la hiérarchie. Ce sont les successeurs de la race caïnique de l'Inde. Ce sont des hatchichims et des faquirs. Les avertissements ne les éclaireront pas et ils périront parce qu'ils ont voulu périr.
Les prêtres de la Grèce, pour guérir de semblables malades, employaient une sorte d'homoeopathie; ils les terrifiaient en exagérant le mal même dans une seule crise et les faisaient dormir dans la caverne de Trophonius. On se préparait à ce sommeil par des jeûnes, des lustrations et des veilles, puis on descendait dans le souterrain et on y était laissé et enfermé [144] sans lumière. Des gaz enivrants, assez semblables à ceux de la grotte du Chien qu'on voit près de Naples, s'exhalaient dans cette caverne et ne tardaient pas à terrasser le visionnaire; il avait alors d'épouvantables rêves causés par un commencement d'asphyxie; on venait à temps le secourir et on l'emportait tout palpitant, tout pâle et les cheveux hérissés sur un trépied où il prophétisait avant de s'éveiller entièrement. Ces sortes d'épreuves causaient un tel ébranlement dans le système nerveux, que les crisiaques ne s'en souvenaient pas sans frissonner et n'osaient plus jamais parler d'évocations et de fantômes. Il en est qui depuis ne purent jamais s'égayer ni sourire; et l'impression générale était si triste, qu'elle passa en proverbe et qu'on disait d'une personne dont le front ne se déridait pas: «Elle a dormi dans la caverne de Trophonius.»
Ce n'est pas dans les livres des philosophes, c'est dans le symbolisme religieux des anciens qu'il faut chercher les traces de la science et en retrouver les mystères. Les prêtres d'Égypte connaissaient mieux que nous les lois du mouvement et de la vie. Ils savaient tempérer ou affermir l'action par la réaction, et prévoyaient facilement la réalisation des effets dont ils avaient posé la cause. Les colonnes de Seth, d'Hermès, de Salomon, d'Hercule ont symbolisé dans les traditions magiques cette loi universelle de l'équilibre; et la science de l'équilibre avait conduit les initiés à celle de la gravitation universelle autour des centres de vie, de chaleur et de lumière. Aussi dans les calendriers sacrés des Égyptiens dont chaque mois était, comme on sait, placé sous la protection de trois décans ou génies de dix [145] jours, le premier décan du signe du lion est-il représenté par une tête humaine à sept rayons avec une grande queue de scorpion et le signe du Sagittaire sous le menton. Au-dessous de cette tête est le nom de IAO; on appelait cette figure khnoubis, mot égyptien qui signifie or et lumière. Thalès et Pythagore apprirent dans les sanctuaires de l'Égypte que la terre tourne autour du soleil, mais ils ne cherchèrent pas à répandre cette connaissance, parce qu'il eût fallu révéler pour cela un des grands secrets du temple, la double loi d'attraction et de rayonnement de fixité et de mouvement qui est le principe de la création et la cause perpétuelle de la vie. Aussi l'écrivain chrétien, Lactance, qui avait entendu parler de cette tradition magique et de l'effet sans la cause, se moque-t-il fort de ces théurgistes rêveurs qui font tourner la terre et nous donnent des antipodes, lesquels, suivant lui, devaient avoir, pendant que nous marcherions la tête haute, les pieds en haut et la tête en bas. D'ailleurs, ajoute naïvement Lactance avec toute la logique des ignorants et des enfants, de pareils hommes ne tiendraient pas à terre et tomberaient la tête la première dans le ciel inférieur. Ainsi raisonnaient les philosophes pendant que les prêtres, sans leur répondre et sans sourire même de leurs erreurs, écrivaient en hiéroglyphes créateurs de tous les dogmes et de toutes les poésies, les secrets de la vérité.
Dans leur description allégorique des enfers, les hiérophantes grecs avaient caché les grands secrets de la magie. On y trouve quatre fleuves, comme dans le paradis terrestre, plus un cinquième qui serpente sept fois entre les autres. Un fleuve de douleurs et de gémissements, le Cocyte, et un fleuve d'oubli, le [146] Léthé, puis un fleuve d'eau rapide, irrésistible, qui entraîne tout et qui roule en sens contraire avec un fleuve de feu. Ces deux fleuves mystérieux, l'Achéron et le Phlégéton, dont l'eau représente le fluide négatif et l'autre le fluide positif, tournent éternellement l'un dans l'autre. Le Phlégéton échauffe et fait fumer les eaux froides et noires de l'Achéron et l'Achéron couvre d'épaisses vapeurs les flammes liquides du Phlégéton. De ces vapeurs sortent par milliers des larves et des lémures, images vaines des corps qui ont vécu et de ceux qui ne vivent pas encore; mais qu'ils aient bu ou non au fleuve des douleurs, tous aspirent au fleuve d'oubli, dont l'eau assoupissante leur rendra la jeunesse et la paix. Les sages seuls ne veulent pas oublier, car leurs souvenirs sont déjà leur récompense. Aussi sont-ils seuls vraiment immortels, puisqu'ils ont seuls la conscience de leur immortalité.
Les supplices du Ténare sont des peintures vraiment divines des vices et de leur châtiment éternel. La cupidité de Tantale, l'ambition de Sysiphe ne seront jamais expiées, car elles ne peuvent jamais être satisfaites. Tantale a soif dans l'eau, Sysiphe roule au sommet d'une montagne un piédestal sur lequel il veut s'asseoir et qui retombe toujours sur lui en l'entraînant au fond de l'abîme. Ixion, l'amoureux sans frein, qui a voulu violer la reine du ciel, est fouetté par des furies infernales. Il n'a pourtant pas joui de son crime et n'a pu embrasser qu'un fantôme. Ce fantôme peut-être a paru condescendre à ses fureurs et l'aimer, mais quand il méconnaît le devoir, quand il se satisfait par le sacrilége, l'amour, c'est de la haine en fleurs!
[147] Ce n'est pas au delà de la tombe, c'est dans la vie même qu'il faut chercher les mystères de la mort. Le salut ou la réprobation commencent ici-bas et le monde terrestre a aussi son ciel et son enfer. Toujours même ici-bas la vertu est récompensée, toujours même ici-bas le vice est puni; et ce qui nous fait croire parfois à l'impunité des méchants, c'est que les richesses, ces instruments du bien et du mal, semblent leur être parfois données au hasard. Mais malheur aux hommes injustes, lorsqu'ils possèdent la clef d'or, elle n'ouvre pour eux que la porte du tombeau et de l'enfer.
Tous les vrais initiés ont reconnu l'immense utilité du travail et de la douleur. La douleur, a dit un poëte allemand, c'est le chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes. Apprendre à souffrir, apprendre à mourir, c'est la gymnastique de l'Éternité, c'est le noviciat immortel.
Tel est le sens moral de la divine comédie de Dante esquissée déjà du temps de Platon dans le tableau allégorique de Cébès. Ce tableau, dont la description nous a été conservée et que plusieurs peintres du moyen âge ont refait d'après cette description, est un monument à la fois philosophique et magique. C'est une synthèse morale très complète, et c'est en même temps la plus audacieuse démonstration qui ait été faite du grand arcane, de ce secret dont la révélation bouleverserait la terre et le ciel. Nos lecteurs n'attendent pas sans doute que nous leur en donnions l'explication. Celui qui trouve ce mystère comprend qu'il est inexplicable de sa nature, et qu'il donne la mort à ceux qui le surprennent comme à celui qui l'a révélé.
Ce secret est la royauté du sage, c'est la couronne de l'initié [148] que nous voyons redescendre vainqueur du sommet des épreuves dans la belle allégorie de Cébès. Le grand arcane le rend maître de l'or et de la lumière qui sont au fond la même chose, il a résolu le problème de la quadrature du cercle, il dirige le mouvement perpétuel, et il possède la pierre philosophale. Ici les adeptes me comprendront. Il n'y a ni interruption dans le travail de la nature ni lacune dans son oeuvre. Les harmonies du ciel correspondent à celles de la terre, et la vie éternelle accomplit ses évolutions suivant les mêmes lois que la vie d'un jour. Dieu a tout disposé avec poids, nombre et mesure, dit la Bible, et cette lumineuse doctrine était aussi celle de Platon. Dans le Phédon, il fait discourir Socrate sur les destinées de l'âme d'une manière tout à fait conforme aux traditions kabbalistiques. Les esprits épurés par l'épreuve s'affranchissent des lois de la pesanteur, et surtout de l'atmosphère des larmes; les autres y rampent dans les ténèbres, et ce sont ceux-là qui apparaissent aux hommes faibles ou criminels. Ceux qui se sont affranchis des misères de la vie matérielle ne reviennent plus en contempler les crimes et en partager les erreurs: c'est vraiment assez d'une fois.
Le soin que prenaient les anciens d'ensevelir les morts protestait hautement contre la nécromancie, et toujours ceux-là ont été regardés comme des impies qui troublent le repos de la tombe. Rappeler les morts sur la terre, ce serait les condamner à mourir deux fois; et ce qui faisait craindre surtout aux hommes pieux des anciens cultes de rester sans sépulture après leur mort, c'était l'appréhension que leur cadavre ne fût profané par les Stryges et ne servît aux enchantements. Après la mort, l'âme [149] appartient à Dieu, et le corps à la mère commune qui est la terre. Malheur à ceux qui osent attenter à ces refuges! Quand on avait troublé le sanctuaire de la tombe, les anciens offraient des sacrifices aux mânes irrités; et il y avait une sainte pensée au fond de cet usage. En effet, s'il était permis à un homme d'attirer vers lui par une chaîne de conjurations les âmes qui nagent dans les ténèbres en aspirant vers la lumière, celui-là se donnerait des enfants rétrogrades et posthumes qu'il devrait nourrir de son sang et de son âme. Les nécromanciens sont des enfanteurs de vampires, ne les plaignons donc pas s'ils meurent rongés par les morts!