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CHAPITRE IV.

LÉGENDES DU RÈGNE DE CHARLEMAGNE.

SOMMAIRE.--L'épée enchantée et le cor magique de Roland.--L'Enchiridion de Léon III.--Le sabbat--Les tribunaux secrets ou les francs-juges.--Dispositions des Capitulaires contre les sorciers.--La chevalerie errante.

Charlemagne est le véritable prince des enchantements et de la féerie, son règne est comme une halte solennelle et brillante entre la barbarie et le moyen âge; c'est une apparition de majesté et de grandeur qui rappelle les pompes magiques du règne de Salomon, c'est une résurrection et une prophétie. En lui l'empire romain, enjambant les origines gauloises et franques, reparaît dans toute sa splendeur; en lui aussi, comme dans un type évoqué et réalisé par divination, se montre d'avance l'empire parfait des âges de la civilisation mûrie, l'empire couronné par le sacerdoce et appuyant son trône contre l'autel.

A Charlemagne commence l'ère de la chevalerie et l'épopée merveilleuse des romans; les chroniques du règne de ce prince ressemblent toutes à l'histoire des quatre fils Aymon ou d'Oberon l'enchanteur. Les oiseaux parlent pour remettre dans le bon chemin l'armée française égarée dans les forêts; des colosses d'airain se dressent au milieu de la mer et montrent à l'empereur les voies ouvertes de l'Orient. Roland, le premier des paladins, possède une épée magique, baptisée comme une chrétienne et nommée [255] Durandal; le preux parle à son épée, et elle semble le comprendre, rien ne résiste à l'effort de ce glaive surnaturel. Roland possède aussi un cor d'ivoire si artistement fait, que le moindre souffle y produit un bruit qui s'entend de vingt lieues à la ronde et qui fait trembler les montagnes; lorsque Roland succombe à Roncevaux, plutôt écrasé que vaincu, il se soulève encore comme un géant sous un déluge d'arbres et de roches roulantes, il sonne du cor, et les Sarrazins prennent la fuite. Charlemagne, qui est à plus de dix lieues de là, entend le cor de Roland et veut aller à son secours; mais il en est empêché par le traître Ganelon qui a vendu l'armée française aux barbares. Roland, se voyant abandonné, embrasse une dernière fois sa Durandal, puis, réunissant toutes ses forces, il en frappe à deux mains un quartier de montagne contre lequel il espère la briser pour ne pas la laisser tomber au pouvoir des infidèles, le quartier de montagne est pourfendu sans que Durandal soit ébréchée. Roland la serre sur sa poitrine et meurt avec une mine si haute et si fière que les Sarrazins n'osent descendre pour l'approcher et lancent encore en tremblant une grêle de flèches contre leur vainqueur qui n'est plus.

Charlemagne donnant un trône à la papauté et recevant d'elle l'empire du monde, est le plus grandiose de tous les personnages de notre histoire.

Nous avons parlé de l'Enchiridion, ce petit livre renfermant avec les plus belles prières chrétiennes les caractères les plus cachés de la Kabbale. La tradition occulte attribue ce petit livre à Léon III, et affirme qu'il fut donné par le pontife à Charlemagne comme le plus rare de tous les présents. Le souverain [256] propriétaire de ce livre, et sachant dignement s'en servir, devait être le maître du monde. Cette tradition n'est peut-être pas à dédaigner.

Elle suppose:

1° L'existence d'une révélation primitive et universelle, expliquant tous les secrets de la nature et les accordant avec les mystères de la grâce, conciliant la raison avec la foi parce que toutes deux sont filles de Dieu et concourent à éclairer l'intelligence par leur double lumière;

2° La nécessité où l'on a toujours été réduit de cacher cette révélation à la multitude, de peur qu'elle n'en abuse en l'interprétant mal, et qu'elle ne se serve contre la foi des forces de la raison ou des puissances de la foi même pour égarer la raison que le vulgaire n'entend jamais bien;

3° L'existence d'une tradition secrète réservant aux souverains pontifes et aux maîtres temporels du monde la connaissance de ces mystères;

4° La perpétuité de certains signes ou pantacles exprimant ces mystères d'une manière hiéroglyphique, et connus des seuls adeptes.

L'Enchiridion serait un recueil de prières allégoriques, ayant pour clefs les pantacles les plus mystérieux de la kabbale.

Nous décrivons ici la figure des principaux pantacles de l'Enchiridion.

Le premier, qui est gravé sur la couverture même du livre, représente un triangle équilatéral renversé, inscrit dans un double cercle. Sur le triangle sont écrits de manière à former le [257] tau prophétique, les deux mots [Hébreu] Éloïm, et [Hébreu] Sabaoth, qui signifie le Dieu des armées, l'équilibre des forces naturelles et l'harmonie des nombres. Aux trois côtés du triangle sont les trois grands noms [Hébreu], Jéhovah, [Hébreu], Adonaï, [Hébreu], Agla; au-dessus du nom de Jéhovah est écrit en latin formatio, au-dessus d'Adonaï, reformatio, et au-dessus d'Agla, transformatio. Ainsi la création est attribuée au Père, la rédemption ou la réforme au Fils, et la sanctification ou transformation au Saint-Esprit, suivant les lois mathématiques de l'action de la réaction et de l'équilibre. Jéhovah est en effet aussi la genèse ou la formation du dogme par la signification élémentaire des quatre lettres du tétragramme sacré; Adonaï est la réalisation de ce dogme en forme humaine, dans le Seigneur visible, qui est le fils de Dieu ou l'homme parfait; et Agla, comme nous l'avons assez longuement expliqué ailleurs, exprime la synthèse de tout le dogme et de toute la science kabbalistique, en indiquant clairement par les hiéroglyphes dont ce nom admirable est formé le triple secret du grand oeuvre.

Le deuxième pantacle est une tête à triple visage, couronnée d'une tiare et sortant d'un vase plein d'eau. Ceux qui sont initiés aux mystères du Sohar comprendront l'allégorie de cette tête.

Le troisième est le double triangle formant l'étoile de Salomon.

Le quatrième est l'épée magique, avec cette légende: Deo duce, comite ferro, emblème du grand arcane et de la toute-puissance de l'initié.

Le cinquième est le problème de la taille humaine du Sauveur, [258] résolu par le nombre quarante: c'est le nombre théologique des Séphiroths, multiplié par celui des réalisations naturelles.

Le sixième est le pantacle de l'esprit, signifié par des ossements qui forment deux E et deux taus: T.

Le septième, et le plus important, est le grand monogramme magique, expliquant les clavicules de Salomon, le tétragramme, le signe du labarum et le mot suprême des adeptes (voyez Dogme et rituel de la haute magie, explication des figures du tome 1). Ce caractère se lit en faisant tourner la page comme une roue, et se prononce rota tarot ou tora (voyez Guilhaume Postel, Clavis absconditorum a constitutione mundi).

La lettre A est souvent remplacée dans ce caractère par le nombre de la lettre, qui est 1.

On trouve aussi dans ce signe la figure et la valeur des quatre emblèmes hiéroglyphiques du tarot, le bâton, la coupe, l'épée et le denier. Ces quatre hiéroglyphes élémentaires se retrouvent partout dans les monuments sacrés des Égyptiens, et Homère les a figurés dans sa description du bouclier d'Achille, en les plaçant dans le même ordre que les auteurs de l'Enchiridion.

Mais ces explications, s'il fallait les appuyer de toutes leurs preuves, nous entraîneraient ici hors de notre sujet, et demanderaient un travail spécial que nous espérons bien mettre en ordre et publier un jour.

L'épée ou le poignard magique figuré dans l'Enchiridion paraît avoir été le symbole secret du tribunal des francs-juges. Ce glaive, en effet, est fait en forme de croix, il est caché et comme enveloppé dans la légende; Dieu seul le dirige, et celui qui frappe ne doit compte de ses coups à personne. Terrible [259] menace et non moins terrible privilège! le poignard vehmique, en effet, atteignait dans l'ombre des coupables dont le crime même restait souvent inconnu. A quels faits se rattache cette effrayante justice? Il faut ici pénétrer dans des ombres que l'histoire n'a pu éclaircir, et demander aux traditions et aux légendes une lumière que la science ne nous donne pas.

Les francs-juges furent une société secrète opposée, dans l'intérêt de l'ordre et du gouvernement, à des sociétés secrètes anarchiques et révolutionnaires.

Les superstitions sont tenaces, et le druidisme dégénéré avait jeté de profondes racines dans les terres sauvages du Nord. Les insurrections fréquentes des Saxons attestaient un fanatisme toujours remuant et que la force morale était impuissante à réprimer; tous les cultes vaincus, le paganisme romain, l'idolâtrie germaine, la rancune juive, se liguaient contre le christianisme victorieux. Des assemblées nocturnes avaient lieu, et les conjurés y cimentaient leur alliance par le sang des victimes humaines: une idole panthéistique aux cornes de bouc et aux formes monstrueuses présidait à des festins qu'on pourrait appeler les agapes de la haine. Le sabbat, en un mot, se célébrait encore dans toutes les forêts et dans tous les déserts des provinces encore sauvages; les adeptes s'y rendaient masqués et méconnaissables; l'assemblée éteignait ses lumières et se dispersait avant le point du jour; les coupables étaient partout, et nulle part on ne pouvait les saisir. Charlemagne résolut de les combattre avec leurs propres armes.

En ce même temps, d'ailleurs, les tyrannies féodales conspiraient [260] avec les sectaires contre l'autorité légitime: les sorcières étaient les prostituées des châteaux; les bandits initiés au sabbat partageaient avec les seigneurs le fruit sanglant de leurs rapines; les justices féodales étaient vendues au plus offrant, et les charges publiques ne pesaient de tout leur poids que sur les faibles et sur les pauvres.

Charlemagne envoya en Westphalie, où le mal était le plus grand, des agents dévoués chargés d'une mission secrète. Ces agents attirèrent à eux et se lièrent par le serment et la surveillance mutuelle tout ce qui était énergique parmi les opprimés, tout ce qui aimait encore la justice, soit parmi le peuple, soit parmi la noblesse; ils découvrirent à leurs adeptes les pleins pouvoirs qu'ils tenaient de l'empereur, et instituèrent le tribunal des francs-juges.

C'était une police secrète ayant droit de vie et de mort. Le mystère qui entourait les jugements, la rapidité des exécutions, tout frappa l'imagination de ces peuples encore barbares. La sainte vehme prit de gigantesques proportions; on frissonnait en se racontant des apparitions d'hommes masqués, des citations clouées aux portes des seigneurs les plus puissants au milieu même de leurs gardes et de leurs orgies, des chefs de brigands trouvés morts avec le terrible poignard cruciforme dans la poitrine, et sur la bandelette attachée au poignard l'extrait du jugement de la sainte vehme.

Ce tribunal affectait dans ses réunions les formes les plus fantastiques: le coupable cité dans quelque carrefour décrié y était pris par un homme noir qui lui bandait les yeux et le conduisait en silence; c'était toujours le soir, à une heure [261] avancée, car les arrêts ne se prononçaient qu'à minuit. Le criminel était introduit dans de vastes souterrains, une seule voix l'interrogeait; puis on lui ôtait son bandeau: le souterrain s'illuminait dans toutes ses profondeurs immenses, et l'on voyait les francs-juges tous vêtus de noir et masqués. Les sentences n'étaient pas toujours mortelles, puisqu'on a su comment les choses se passaient, sans que jamais un franc-juge ait révélé quoi que ce soit, car la mort eût frappé à l'instant même le révélateur. Ces assemblées formidables étaient quelquefois si nombreuses, qu'elles ressemblaient à une armée d'exterminateurs: une nuit l'empereur Sigismond lui-même présidait la sainte vehme, et plus de mille francs-juges siégeaient en cercle autour de lui.

En 1400, il y avait en Allemagne cent mille francs-juges. Les gens à mauvaise conscience redoutaient leurs parents et leurs amis: «Si le duc Adolphe de Sleiswyek vient me faire visite, disait un jour Guillaume de Brunswick, il faudra bien que je le fasse pendre, si je ne veux pas être pendu.»

Un prince de la même famille, le duc Frédéric de Brunswick, qui fut empereur un instant, avait refusé de se rendre à une citation des francs-juges; il ne sortait plus qu'armé de toutes pièces et entouré de gardes; mais un jour il s'écarta un peu de sa suite et eut besoin de se débarrasser d'une partie de son armure: on ne le vit pas revenir. Ses gardes entrèrent dans le petit bois où le duc avait voulu être seul un instant; le malheureux expirait, ayant dans les reins le poignard de la sainte vehme, et la sentence pendue au poignard. On regarda de tous côtés, et l'on [262] vit un homme masqué qui se retirait en marchant d'un pas solennel... Personne n'osa le poursuivre!

On a imprimé dans le Reichsthetaer de Müller le code de la cour vehmique, retrouvé dans les anciennes archives de Westphalie; voici le titre de ce vieux document:

«Code et statuts du saint tribunal secret des francs-comtes et francs-juges de Westphalie qui ont été établis en l'année 772 par l'empereur Charlemagne, tels que les dits statuts ont été corrigés en 1404 par le roi Robert, qui y a fait en plusieurs points les changements et les augmentations qu'exigeait l'administration de la justice dans les tribunaux des illuminés, après les avoir de nouveau revêtus de son autorité.»

Un avis placé à la première page défend sous peine de mort, à tout profane, de jeter les yeux sur ce livre.

Le nom d'illuminés qu'on donne ici aux affiliés du tribunal secret révèle toute leur mission: ils avaient à suivre dans l'ombre les adorateurs des ténèbres, ils circonvenaient mystérieusement ceux qui conspiraient contre la société à la faveur du mystère; mais ils étaient les soldats occultes de la lumière, ils devaient faire éclater le jour sur toutes les trames criminelles, et c'est ce que signifiait cette splendeur subite qui illuminait le tribunal lorsqu'il prononçait une sentence.

Les dispositions publiques de la loi sous Charlemagne autorisaient cette guerre sainte contre les tyrans de la nuit. On peut voir dans les Capitulaires de quelles peines devaient être punis les sorciers, les devins, les enchanteurs, les noueurs d'aiguillette, ceux qui évoquent le diable, et les empoisonneurs au moyen de prétendus philtres amoureux.

[263] Ces mêmes lois défendent expressément de troubler l'air, d'exciter des tempêtes, de fabriquer des caractères et des talismans, de jeter des sorts, de faire des maléfices, de pratiquer les envoûtements, soit sur les hommes, soit sur les troupeaux. Les sorciers, astrologues, devins, nécromanciens, mathématiciens occultes, sont déclarés exécrables et voués aux mêmes peines que les empoisonneurs, les voleurs et les assassins. On comprendra cette sévérité, si l'on se rappelle ce que nous avons dit des rites horribles de la magie noire et de ses sacrifices infanticides; il fallait que le danger fût grand, puisque la répression se manifestait sous des formes si multipliées et si sévères.

Une autre institution qui remonte aux mêmes sources que la sainte vehme, fut la chevalerie errante. Les chevaliers errants étaient des espèces de francs-juges qui en appelaient à Dieu et à leur lance de toutes les injustices des châtelains et de toute la malice des nécromans. C'étaient des missionnaires armés qui pourfendaient les mécréants après s'être munis du signe de la croix; ils méritaient ainsi le souvenir de quelque noble dame, et sanctifiaient l'amour par le martyre d'une vie toute de dévouement. Que nous sommes loin déjà de ces courtisanes païennes auxquelles on immolait des esclaves, et pour lesquelles les conquérants de l'ancien monde brûlaient des villes! Aux dames chrétiennes il faut d'autres sacrifices; il faut avoir exposé sa vie pour le faible et l'opprimé, il faut avoir délivré des captifs, il faut avoir puni les profanateurs des affections saintes, et alors ces belles et blanches dames aux jupes armoriées, aux mains délicates et pâles, ces madones vivantes et [264] fières comme des lis, qui reviennent de l'Église, leurs livres d'heures sous le bras et leurs patenôtres à leur ceinture, détacheront leur voile brodé d'or ou d'argent, et le donneront pour écharpe au chevalier agenouillé devant elles qui les prie en songeant à Dieu!

Ne nous souvenons plus des erreurs d'Ève, elles sont mille fois pardonnées et compensées par cette grâce ineffable des nobles filles de Marie!

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