CHAPITRE VII.
SUPERSTITIONS RELATIVES AU DIABLE.
SOMMAIRE.--Les apparitions.--Les possessions.--Procès faits à des hallucinés.--Sottises et cruautés populaires.--Quelques mots sur les phénomènes en apparence inexplicables.
Nous avons dit combien l'Église s'est montrée sobre de décisions relativement au génie du mal; elle enseigne à ne pas le craindre, elle recommande à ses enfants de ne pas s'en occuper et de ne prononcer jamais son nom. Cependant le penchant des imaginations malades et des têtes faibles pour le monstrueux et l'horrible donna, pendant les mauvais jours du moyen âge, une importance formidable et les formes les plus menaçantes à cet être ténébreux qui ne mérite que l'oubli, puisqu'il méconnaît éternellement la vérité et la lumière.
[291] Cette réalisation apparente du fantôme de la perversité fut comme une incarnation de la folie humaine; le diable devint le cauchemar des cloîtres, l'esprit humain se fit peur à lui-même, et l'on vit l'être prétendu raisonnable trembler devant ses propres chimères. Un monstre noir et difforme semblait avoir étendu ses ailes de chauve-souris entre le ciel et la terre pour empêcher la jeunesse et la vie de se confier aux promesses du soleil et à la paisible sérénité des étoiles. Cette harpie de la superstition empoisonnait tout de son souffle, infectait tout de son contact: on ne pouvait boire et manger sans craindre d'avaler les oeufs du reptile; on n'osait regarder la beauté, car peut-être était-ce une illusion du monstre; si l'on riait, on croyait entendre comme un écho funèbre le ricanement du tourmenteur éternel; si l'on pleurait, on croyait le voir insulter aux larmes. Le diable semblait tenir Dieu prisonnier dans le ciel, et imposer aux hommes sur la terre le blasphème et le désespoir.
Les superstitions conduisent vite à l'ineptie et à la démence; rien de plus déplorable et de plus fastidieux que la série des histoires d'apparitions diaboliques, dont les écrivains vulgaires de l'histoire de la magie ont surchargé leurs compilations. Pierre le Vénérable voit le diable piquer une tête dans les latrines; un autre chroniqueur le reconnaît sous la forme d'un chat qui ressemblait à un chien, et qui gambadait comme un singe; un seigneur de Corasse avait à ses ordres un lutin nommé Orthon, qui lui apparut sous la forme d'une truie prodigieusement maigre et décharnée. Maître Guillaume Édeline, prieur de Saint-Germain des Prés, déclara l'avoir vu «sous la forme et semblance d'un [292] mouton qu'il lui semblait lors baiser brutalement sous la queue en signe de révérence et d'honneur.»
De malheureuses vieilles femmes s'accusaient de l'avoir eu pour amant; le maréchal Trivulce mourait de frayeur en s'escrimant d'estoc et de taille, contre des diables dont il voyait sa chambre remplie; on brûlait par centaines les malheureux idiots et les folles qui avouaient avoir eu commerce avec le malin; on n'entendait parler que d'incubes et de succubes; des juges accueillaient gravement des révélations qu'il eût fallu renvoyer aux médecins; l'opinion publique exerçait d'ailleurs sur eux une pression irrésistible, et l'indulgence pour les sorciers eût exposé les magistrats eux-mêmes à toutes les fureurs populaires. La persécution exercée sur les fous rendait la folie contagieuse, et les maniaques s'entre-déchiraient; on battait jusqu'à la mort, on faisait brûler à petit feu, on plongeait dans l'eau glacée les malheureux que la rumeur publique accusait de magie pour les forcer à lever les sorts qu'ils avaient jetés, et la justice n'intervenait que pour achever sur un bûcher ce qu'avait commencé la rage aveugle des multitudes.
En racontant l'histoire de Gilles de Laval, nous avons suffisamment prouvé que la magie noire peut être un crime réel et le plus grand de tous les crimes; mais le malheur des temps fut de confondre les malades avec les criminels, et de punir ceux qu'il aurait fallu soigner avec patience et charité.
Où commence la responsabilité chez l'homme? où finit-elle? C'est un problème qui doit inquiéter souvent les dépositaires vertueux de la justice humaine. Caligula, fils de Germanicus, semblait [293] avoir hérité de toutes les vertus de son père; un poison qu'on lui fait prendre trouble sa raison, et il devient l'effroi du monde. A-t-il été vraiment coupable, et ne doit-on pas s'en prendre uniquement de ses forfaits à ces lâches Romains qui lui obéirent au lieu de le faire enfermer?
Le père Hilarion Tissot, que nous avons déjà cité, va plus loin que nous et veut que tout consentement au crime soit une folie; malheureusement il explique toujours la folie par l'obsession du mauvais esprit. Nous pourrions demander à ce bon religieux ce qu'il penserait d'un père de famille qui, après avoir fermé sa porte à un vaurien reconnu capable de toute espèce de mal, lui laisserait le droit de fréquenter, de conseiller, de prendre, d'obséder ses petits-enfants? Admettons donc, pour être vraiment chrétiens, que le diable quel qu'il soit, n'obsède que ceux qui se donnent volontairement à lui, et ceux-là sont responsables de tout ce qu'il pourra leur suggérer, comme l'ivrogne doit être responsable de tous les désordres auxquels il pourra s'abandonner sous l'influence de l'ivresse.
L'ivresse est une folie passagère et la folie est une ivresse permanente; l'une et l'autre sont causées par un engorgement phosphorique des nerfs du cerveau, qui détruit notre équilibre lumineux et prive l'âme de son instrument de précision. L'âme spirituelle et personnelle ressemble alors à Moïse lié et emmaillotté dans son berceau de bitume et abandonné au balancement des eaux du Nil; elle est emportée par l'âme fluidique et matérielle du monde, cette eau mystérieuse sur laquelle planait le souffle des Éloïmes, lorsque le verbe divin se formula en ces lumineuses paroles: Que la lumière soit!
[294] L'âme du monde est une force qui tend toujours à l'équilibre; il faut que la volonté triomphe d'elle ou qu'elle triomphe de la volonté. Toute vie incomplète la tourmente comme une monstruosité, et toujours elle s'efforce de réabsorber les avortons intellectuels; c'est pour cela que les maniaques et les hallucinés sentent un irrésistible attrait pour la destruction et la mort; l'anéantissement leur semble un bien, et non-seulement ils voudraient mourir, mais ils seraient heureux de voir mourir les autres. Ils sentent que la vie leur échappe, la conscience les brûle et les désespère; leur existence n'est que le sentiment de la mort, c'est le supplice de l'enfer.
L'un entend une voix impérieuse qui lui ordonne de tuer son fils au berceau. Il lutte, il pleure, il s'enfuit et finit par prendre une hache et par tuer l'enfant; l'autre, et cette épouvantable histoire est toute récente, persécuté par des voix qui lui demandent des coeurs, assomme ses parents, leur ouvre la poitrine et ronge à demi leurs coeurs arrachés. Quiconque commet de propos libéré une mauvaise action, donne des arrhes à la destruction éternelle et ne peut prévoir d'avance où ce marché funeste le conduira.
L'être est substance et vie. La vie se manifeste par le mouvement, et le mouvement se perpétue par l'équilibre; l'équilibre est donc la loi d'immortalité. La conscience est le sentiment de l'équilibre et l'équilibre c'est la justesse et la justice. Tout excès, lorsqu'il n'est pas mortel, se corrige par un excès contraire; c'est la loi éternelle des réactions, mais si l'excès se précipite en dehors de tout équilibre, il se perd dans les ténèbres extérieures et devient la mort éternelle.
[295] L'âme de la terre entraîne dans le vertige du mouvement astral tout ce qui ne lui résiste pas par les forces équilibrées de la raison. Partout où se manifeste une vie imparfaite et mal formée, elle fait affluer ses forces pour la détruire comme les esprits vitaux abondent pour fermer les plaies. De là ces désordres atmosphériques qui se manifestent autour de certains malades, de là ces commotions fluidiques, ces tournoiements de meubles, ces suspensions, ces jets de pierres, ces distensions aériennes qui font apparaître à distance le mirage sensible et tangible des mains ou des pieds de l'obsédé. C'est la nature qui se tourmente autour d'un cancer qu'elle veut extirper, autour d'une plaie qu'elle veut fermer, autour d'une sorte de vampire dont elle veut achever la mort pour le replonger dans la vie.
Les mouvements spontanés des objets inertes ne peuvent venir que d'un travail des forces qui aimantent la terre; un esprit, c'est-à-dire, une pensée, ne soulève rien sans levier. S'il en était autrement, le travail presque infini de la nature pour la création et le perfectionnement des organes serait sans objet. Si l'esprit dégagé des sens pouvait faire obéir la matière à son gré, les morts illustres se révéleraient à nous les premiers par des mouvements harmonieux et réguliers; au lieu de cela nous voyons toujours des mouvements incohérents et fébriles se produisant autour d'êtres malades, inintelligents et capricieux. Ces êtres sont des aimants déréglés qui font extravaguer l'âme de la terre; mais quand la terre a le délire par suite de l'éruption de ces êtres avortés, c'est qu'elle souffre elle-même en traversant une crise qui finira par de violentes commotions.
[296] Il y a vraiment bien de la puérilité dans certains hommes qui passent pour sérieux. Voici, par exemple, M. le marquis de Mirville qui attribue au diable tous les phénomènes inexplicables. Mais, mon cher monsieur, si le diable avait le pouvoir d'intervertir l'ordre naturel, ne le ferait-il pas immédiatement de manière à tout bouleverser? Avec le caractère qu'on lui suppose, il ne serait sans doute pas retenu par des scrupules.--Oh! mais, allez-vous répondre, la puissance de Dieu s'y oppose!--Doucement: la puissance de Dieu s'y oppose, ou elle ne s'y oppose pas. Si elle s'y oppose, le diable ne peut rien faire; si elle ne s'y oppose pas, c'est le diable qui est le maître... M. de Mirville nous dira que Dieu le permet pour un peu. Tout juste assez pour tromper les pauvres hommes, tout juste assez pour troubler leur cervelle déjà si solide, comme on sait. Alors, en effet, ce n'est plus le diable qui est le maître; c'est Dieu, qui serait... Mais nous n'achevons pas: aller plus loin, ce serait blasphémer.
On ne veut pas assez comprendre les harmonies de l'être, qui se distribuent par la série, comme le disait fort bien cet illustre maniaque de Fourier. L'esprit agit sur les esprits par le verbe. La matière reçoit les empreintes de l'esprit et communie avec lui au moyen d'un organisme parfait; l'harmonie dans les formes se rapproche de l'harmonie dans les idées, le médiateur commun c'est la lumière: la lumière, qui est esprit et vie; la lumière, qui est la synthèse des couleurs, l'accord des ombres, l'harmonie des formes; la lumière, dont les vibrations sont les mathématiques vivantes. Mais les ténèbres et leurs fantastiques mirages, mais [297] les erreurs phosphorescentes du sommeil, mais les paroles perdues dans le délire, tout cela ne crée rien, ne réalise rien; tout cela, en un mot, n'existe pas: ce sont les limbes de la vie, ce sont les vapeurs de l'ivresse astrale, ce sont les éblouissements nerveux des yeux fatigués. Suivre de pareilles lueurs, c'est marcher dans une impasse; croire à de pareilles révélations, c'est adorer la mort: la nature vous le dit elle-même.
Les tables tournantes n'écrivent qu'incohérences et injures; ce sont les échos les plus infimes de la pensée, les rêves les plus absurdes et les plus anarchiques; les mots enfin dont la plus basse populace se sert pour exprimer le mépris. Nous venons de lire un livre du baron de Guldenstubbé, qui prétend communiquer par lettres avec l'autre monde. Il a obtenu des réponses, et quelles réponses! des dessins obscènes, des hiéroglyphes désespérantes, et cette signature grecque [Grec pneuma thanatos], le souffle mort, ou pour mieux traduire l'esprit de mort. Voilà le dernier mot des révélations phénoménales de la doctrine américaine, si on la sépare de l'autorité sacerdotale et si on veut la rendre indépendante du contrôle de la hiérarchie. Nous ne nions ici ni la réalité ni l'importance des phénomènes, ni la bonne foi des croyants; mais nous devons les avertir des dangers auxquels ils s'exposent s'ils ne préfèrent pas l'esprit de sagesse donné hiérarchiquement et divinement à l'Église, à toutes ces communications désordonnées et obscures dans lesquelles l'âme fluidique de la terre reflète machinalement les mirages de l'intelligence et les rêves de la raison.
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