CHAPITRE IV.
RÉVOLUTION FRANÇAISE.
SOMMAIRE.--Le tombeau de Jacques de Molai.--La vengeance des templiers.--Propagande contre le sacerdoce et la royauté.--Louis XVI au Temple.--Spoliation et profanation des églises.--Le pape prisonnier à Valence.--Accomplissement des prophéties de saint Méthodius.
Il y avait eu dans le monde un homme profondément indigné de se sentir lâche et vicieux, et qui s'en prenait de sa honte mal dévorée à la société tout entière. Cet homme était l'amant malheureux de la nature, et la nature, dans sa colère, l'avait armé d'éloquence comme d'un fléau. Il osa plaider contre la science la cause de l'ignorance, contre la civilisation celle de la barbarie, contre toutes les hauteurs sociales en un mot celle de toutes les bassesses. Le peuple par instinct lapida cet insensé, mais les grands l'accueillirent, les femmes le mirent à la mode, il obtint tant de succès que sa haine contre l'humanité s'en augmenta et qu'il finit par se tuer de colère et de dégoût. Après sa mort, le monde s'ébranla pour se retourner en réalisation des rêves de Jean-Jacques Rousseau, et les conspirateurs qui, depuis la mort de Jacques de Molai, avaient juré la ruine de l'édifice social, établirent rue Platrière, dans la maison même où Jean-Jacques avait demeuré, une loge inaugurée sous les auspices du fanatique de Genève. Cette loge devint le centre du mouvement révolutionnaire, et un prince du sang royal vint y jurer la perte des successeurs de Philippe le Bel, sur le tombeau de Jacques de Molai.
[442] Ce fut la noblesse du XVIIIe siècle qui corrompit le peuple; les grands, à cette époque, étaient pris d'une furie d'égalité qui avait commencé avec les orgies de la régence; on s'encanaillait alors par plaisir, et la cour s'amusait à parler le jargon des halles. Les registres de l'ordre des templiers attestent que le régent était grand maître de cette redoutable société secrète, et qu'il eut pour successeur le duc du Maine, les princes de Bourbon-Condé et de Bourbon-Conti, et le duc de Cossé-Brissac. Cagliostro avait rallié dans son rite égyptien les auxiliaires du second ordre: tout s'empressait d'obéir à cette impulsion secrète et irrésistible qui pousse vers leur destruction les civilisations en décadence. Les événements ne se firent pas attendre, ils vinrent tels que Cazotte les avait prévus, ils se précipitèrent poussés par une main invisible. Le malheureux Louis XVI était conseillé par ses plus mortels ennemis; ils arrangèrent et firent échouer le malheureux projet d'évasion qui amena la catastrophe de Varennes, comme ils avaient fait l'orgie de Versailles, comme ils commandèrent le carnage du 10 août; partout ils avaient compromis le roi, partout ils le sauvèrent de la fureur du peuple, pour exaspérer cette fureur et amener l'événement qu'ils préparaient depuis des siècles; c'était un échafaud qu'il fallait à la vengeance des templiers!
Sous la pression de la guerre civile, l'assemblée nationale déclara le roi suspendu de ses pouvoirs, et lui assigna pour résidence le palais du Luxembourg, mais une autre assemblée plus secrète en avait décidé autrement. La résidence du roi déchu, ce devait être une prison, et cette prison ne pouvait être que l'ancien palais des templiers, resté debout avec son donjon et [443] ses tourelles, pour attendre ce prisonnier royal promis à d'inexorables souvenirs.
Le roi était au Temple et l'élite du clergé français était en exil ou à l'Abbaye. Le canon tonnait sur le Pont-Neuf, et des écriteaux menaçants proclamaient la patrie en danger. Alors des hommes inconnus organisèrent le massacre. Un personnage hideux, gigantesque, à longue barbe, était partout où il y avait des prêtres à égorger. Tiens, leur disait-il avec un ricannement sauvage, voila pour les Albigeois et les Vaudois! tiens, voilà pour les templiers! voilà pour la Saint-Barthélémy! voilà pour les proscrits des Cévennes; et il frappait avec rage, et il frappait toujours avec le sabre, avec le couperet, avec la massue. Les armes se brisaient et se renouvelaient dans ses mains, il était rouge de sang, de la tête aux pieds, sa barbe en était toute collée, et il jurait avec des blasphèmes épouvantables qu'il ne la laverait qu'avec du sang.
Ce fut cet homme qui proposa un toast à la nation, à l'angélique mademoiselle de Sombreuil.
Un autre ange priait et pleurait dans la tour du Temple, en offrant à Dieu ses douleurs et celles de deux enfants, pour obtenir de lui le pardon de la royauté et de la France. Pour expier les folles joies des Pompadour et des Dubarry, il fallait toutes les souffrances et toutes les larmes de cette vierge-martyre, la sainte madame Élisabeth.
Le jacobinisme était déjà nommé avant qu'on n'eût choisi l'ancienne église des Jacobins pour y réunir les chefs de la conjuration; ce nom vient de celui de Jacques, nom fatal et [444] prédestiné aux révolutions. Les exterminateurs en France ont toujours été appelés les Jacques; le philosophe dont la fatale célébrité prépara de nouvelles jacqueries et servit aux projets sanglants des conspirateurs joannites se nommait Jean-Jacques, et les moteurs occultes de la révolution française avaient juré le renversement du trône et de l'autel sur le tombeau de Jacques de Molai.
Après la mort de Louis XVI, au moment même où il venait d'expirer sous la hache de la révolution, l'homme à la longue barbe, ce juif errant du meurtre et de la vengeance, monta sur l'échafaud devant la foule épouvantée, il prit du sang royal plein ses deux mains et les secouant sur la tête du peuple, il cria d'une voix terrible: «Peuple français, je te baptise au nom de Jacques et de la liberté[21]!»
[Note 21: Prudhomme, dans son journal, rapporte autrement les paroles de cet homme. Nous tenons celles que nous donnons ici d'un vieillard qui les a entendues.]
La moitié de l'oeuvre était faite, et c'était désormais contre le pape que l'armée du Temple devait diriger tous ses efforts.
La spoliation des églises, la profanation des choses sacrées, des processions dérisoires, l'inauguration du culte de la raison dans la métropole de Paris, furent le signal de cette guerre nouvelle. Le pape fut brûlé en effigie au Palais-Royal, et bientôt les armées de la république se disposèrent à marcher sur Rome.
Jacques de Molai et ses compagnons étaient peut-être des martyrs, mais leurs vengeurs ont déshonoré leur mémoire. La royauté se régénéra sur l'échafaud de Louis XVI, l'Église triompha dans la [445] captivité de Pie VI, traîné prisonnier à Valence et mourant de fatigue et de douleurs, mais les indignes successeurs des anciens chevaliers du Temple périrent tous ensevelis dans leur funeste victoire.
Il y avait eu dans l'état ecclésiastique de grands abus et de grands scandales entraînés par le malheur des grandes richesses; les richesses disparurent et on vit revenir les grandes vertus. Ces désastres temporels et ce triomphe spirituel avaient été prédits dans l'Apocalypse de saint Méthodius, dont nous avons déjà parlé. Nous possédons de ce livre un exemplaire en lettres gothiques, imprimé en 1527, et orné des plus étonnantes figures: on y voit d'abord des prêtres indignes jetant les choses saintes aux pourceaux, puis le peuple révolté assassinant les prêtres et leur brisant les vases sacrés sur la tête; on y voit d'abord le pape prisonnier des hommes de guerre, puis un chevalier couronné qui d'une main relève l'étendard de la France et étend de l'autre son épée sur l'Italie; on y voit deux aigles et un coq qui porte une couronne sur la tête et une double fleur de lys sur la poitrine; on y voit le second aigle qui fait alliance avec les griffons et les licornes pour chasser le vautour de son aire, et bien d'autres choses étonnantes. Ce livre singulier n'est comparable qu'à une édition illustrée des prophéties de l'abbé Joachim (de Calabre), où l'on voit les portraits de tous les papes à venir avec les signes allégoriques de leur règne jusqu'à la venue de l'Antéchrist. Chroniques étranges de l'avenir raconté comme le passé et qui feraient croire à une succession de mondes où les événements se renouvellent, en sorte que la prévision des choses futures ne serait que l'évocation des reflets perdus du passé!
[446]