CHAPITRE XCV.
LES TROIS JUGEMENTS.
On va m'accuser de tout donner aux tempéraments.
J'en conviens, dans la vie réelle nous avons des indices bien autrement sûrs, bien autrement frappants; mais dans tous ces signes il y a du mouvement. Importants pour la musique et la pantomime, ils sont nuls pour les arts du dessin, qui restent muets et presque immobiles.
Dès la première seconde qu'un esprit vif aperçoit un homme célèbre, un souverain, par exemple, il vérifie l'idée qu'il s'en est formée. Le jugement porté[272] vient presque toujours de la connaissance que l'esprit vif a des tempéraments.
Quelques secondes après, le jugement physiognomonique[273] modifie cet aperçu.
Au bout de quelques minutes, il est bouleversé à son tour par les jugements qui résultent en foule des mouvements qu'il observe.
Raphaël s'occupait sans cesse des nuances qui influent sur les deux premiers jugements.
Le troisième était moins important pour lui, comme les deux premiers pour Cervantes[274].
Un horloger habile devine l'heure en voyant les rouages d'une pendule. Le peintre doit montrer par les formes de son personnage le caractère que ses organes le forcent à avoir.
Je sais bien encore qu'avec tous les signes d'un tempérament on peut être d'un tempérament contraire; mais cette vérité, très-importante pour le médecin et le philosophe, ne signifie rien pour le peintre.
Elle est au delà de ses moyens. Philopœmen ne peut pas être condamné à scier du bois.
[272] Un peu instinctif, dira-t-on peut-être en 1916.
[273] Voir le Traité de la Science des physionomies dans l'École de Venise, tome IV de cet ouvrage.
[274] Mais on voit quelquefois dans le second jugement ce que le troisième ne peut pas donner. Une civilisation très-avancée ne permet pas de dire à un inconnu quelque chose qui décèle ou beaucoup d'esprit, ou beaucoup d'âme; c'est cette circonstance qui a élevé parmi nous la physiognomonie au rang des sciences les plus intéressantes.