‹ Histoire de ma Vie, Livre 1Chapitre 12 sur 26 · CHAPITRE TREIZIEME.

CHAPITRE TREIZIEME.

Retour à Paris.--Présentation à Bonaparte.--Campagne d'Italie.--Passage du Saint Bernard.--Le fort de Bard.

Le congé que mon père espérait ne fut pas obtenu sans peine. Il y fallut le crédit de Latour-d'Auvergne. Au commencement de 1800, le fils et la mère furent enfin réunis à Paris, où ils passèrent l'hiver. Mon père fut présenté à Bonaparte, qui lui permit de passer dans le 1er régiment de chasseurs et de faire la campagne avec le général Dupont, en qualité d'adjoint à l'état-major.

LETTRE LIII.

«Au quartier-général, _Verres_, le 4 prairial.

«Enfin, m'y voilà! Ce n'est pas une petite affaire que de voyager sans chevaux, à travers des montagnes, des déserts affreux et des villages ruinés. Chaque jour, je manquais l'état-major d'une journée. Il s'est enfin arrêté vis-à-vis le fort de Bard, qui nous empêche d'entrer en Italie. Nous sommes maintenant au milieu des précipices du Piémont. Je me suis présenté hier, aussitôt en arrivant, au général Dupont. Il m'a fort bien reçu. Je suis adjoint à son état-major, et j'en recevrai ce matin l'expédition et le brevet. Je t'établis d'abord ce fait, afin de te débarrasser de l'inquiétude et de l'impatience qui t'eussent rendu insupportable toute narration préalable. Me voilà donc dans un pays où nous mourons de faim. Les figures qui composent cet état-major, à l'exception des trois généraux, m'ont paru toutes assez saugrenues. Je remarque pourtant, depuis vingt-quatre heures que je suis ici, que les aides-de-camp et l'adjudant-général me témoignent plus d'égards qu'à tous ceux qui sont là. Je crois comprendre pourquoi. Je te le dirai plus tard, quand j'aurai mieux examiné.

«J'ai traversé le mont Saint-Bernard. Les descriptions et les peintures sont encore au-dessous de l'horreur de la réalité. J'avais couché la veille au village de Saint-Pierre, qui est au pied de la montagne, et j'en partis le matin, à jeun, pour me rendre au couvent, qui est situé à trois lieues au dessus, c'est-à-dire dans la région des glaces et des éternels frimas. Ces trois lieues se font dans la neige, à travers les rochers; pas une plante, pas un arbre; des cavernes et des abîmes à chaque pas. Plusieurs avalanches qui étaient tombées la veille achevaient de rendre le chemin impraticable. Nous sommes tombés plusieurs fois dans la neige jusqu'à la ceinture. Eh bien! à travers tous ces obstacles, une demi-brigade portait sur ses épaules ses canons et ses caissons, et les hissait de rochers en rochers. C'était le spectacle le plus extraordinaire qu'on puisse imaginer, que l'activité, la résolution, les cris et les chants de cette armée. Deux divisions se trouvaient réunies dans ces montagnes; le général Harville les commandait. C'est pour le coup qu'il était transi! En arrivant chez les moines, ce fut la première personne que je rencontrai. Il fut fort étonné de me retrouver si haut, et, tout en grelottant, me fit assez d'amitiés, sans me parler toutefois de ma désobéissance et m'exprimer ni approbation ni blâme. Peut-être l'eût-il fait dans un autre moment, mais il ne pensait qu'à déjeûner, et il m'invita à déjeûner avec lui; mais, ne voulant pas quitter mes compagnons de voyage, je le remerciai. Je causai avec le prieur pendant le repas très frugal qu'il nous fit servir; il me dit que son couvent était le point habité le plus élevé de l'Europe, et me montra les gros chiens qui l'aident à retrouver les gens engloutis par les avalanches. Bonaparte les avait caressés une heure auparavant, et, sans me gêner, je fis comme Bonaparte. Je fus fort étonné lorsque, disant à ce bon prieur que les vertus hospitalières de ses religieux étaient exposées, sur nos théâtres, à l'admiration publique, j'appris de lui qu'il connaissait la pièce. Après lui avoir fait nos adieux avec cordialité, nous descendîmes pendant sept lieues pour nous rendre à la vallée d'Aoste, en Piémont. Je marchai pendant dix lieues, faisant porter mes bagages par des mules. Arrivé à Aoste, je courus au palais du consul pour voir Leclerc; la première personne que j'y rencontrai, ce fut Bonaparte. Je fus à lui pour le remercier de ma nomination. Il interrompit brusquement mon compliment pour me demander qui j'étais.--Le petit-fils du maréchal de Saxe.--Ah oui! ah bon! Dans quel régiment êtes-vous?--1er de chasseurs.--Ah bien! mais il n'est pas ici. Vous êtes donc adjoint à l'état-major?--Oui, général.--C'est bien, tant mieux, je suis bien aise de vous voir. Et il me tourna le dos. Avoue que j'ai toujours de la chance, et que, quand on l'aurait fait exprès, on n'aurait pas fait mieux. Je suis d'emblée adjoint à l'état-major, et de l'aveu de Bonaparte, sans attendre ces _fameux mortels trois mois_. Pour que les lettres me parviennent sûrement, adresse-les au citoyen Dupin, adjoint à l'état-major général de l'armée de réserve, au quartier général, sans désignation de lien. On fera suivre.

«Ce fort que nous avons en avant de nous, le fort de Bard, nous empêchait de passer en Italie, mais on a pris la résolution de le tourner, de manière que le quartier général ira s'établir demain à Ivrée. J'en suis fort aise, car ici nous sommes réduits à une demi-portion de nourriture, et mon diable d'estomac ne veut pas se soumettre à une demi-ration d'appétit. Tu as bien fait de m'engraisser à Paris, car je ne crois pas qu'ici on s'en occupe. Adieu, ma bonne mère, je t'embrasse bien tendrement; je voudrais bien que cette nouvelle séparation te fût moins cruelle que les autres. Songe qu'elle ne sera pas longue et qu'elle aura de bons résultats.»

LETTRE LIV.

Prairial an VIII (sans date).

«Ouf! nous y voilà, nous y voilà! respirons! Où donc? à Milan; et si nous allons toujours de ce train-là, bientôt, je crois, nous serons en Sicile. Bonaparte a transformé le vénérable état-major général en une avant-garde des plus lestes. Il nous fait courir comme des lièvres, et tant mieux! Depuis Verres, pas un moment de repos. Enfin, nous sommes ici d'hier, et j'en profite pour causer avec toi. Je vais reprendre notre marche depuis le départ du susdit Verres. Je t'ai parlé, je crois, du fort de Bard, seul obstacle qui nous empêchât d'entrer en Italie. Bonaparte, à peine arrivé, ordonne l'assaut. Il passe six compagnies en revue. «Grenadiers, dit-il, il faut monter là cette nuit, et le fort est à nous.» Quelques instans après, il fut s'asseoir sur le bout d'un rocher. Je le suivis et me plaçai derrière lui. Tous les généraux de division l'entouraient Loison lui faisait de fortes objections sur la difficulté de grimper à travers de rochers, sous le feu de l'ennemi, fortifié de manière qu'il n'avait qu'à allumer les bombes et les obus et à les laisser rouler pour nous empêcher d'approcher. Bonaparte ne voulut rien entendre, et, en repassant, il répéta aux grenadiers que le fort était à eux. L'assaut fut ordonné pour deux heures après minuit. N'étant point monté, et le fort étant à deux lieues du quartier-général, je n'avais point l'ordre d'y aller. Je rentrai donc à Verres avec mes compagnons de promenade, et, après souper, je souhaite le bonsoir à chacun, et, sans rien dire, je repars pour le fort de Bard. On arrive à ce fort par une longue vallée bordée de rochers immenses, couverts de cyprès. Il faisait une nuit obscure, et le silence qui regnait dans ce lieu sauvage n'était interrompu que par le bruit d'un torrent qui roulait dans les ténèbres, et par les coups sourds et éloignés du canon du fort. J'avance lestement. J'entends déjà les coups plus distinctement, bientôt j'aperçois le feu des pièces; bientôt je suis à portée. Je vois deux hommes couchés derrière une roche contre un bon feu. Jugeant que le général Dupont doit être avec le général en chef, je vais leur demander s'ils n'ont pas vu passer ce dernier. Le voilà! me dit l'un d'eux en se levant: c'était Berthier lui-même. Je lui dis qui j'étais et qui je cherchais. Il m'indiqua où était le général Dupont. Il était sur le pont de la ville de Bard. J'y vais, et je le trouve entouré de grenadiers, qui attendaient le moment de l'attaque. Je me mêle à sa suite, et, au moment où il tournait la tête, je lui souhaite le bonsoir.--Comment, me dit-il tout étonné, vous êtes là sans ordres et à pied?--Si vous voulez bien le permettre, mon général.--A la bonne heure! L'attaque commence, vous venez au bon moment. «On fit passer six pièces et des caissons au pied du fort. Les aides-de-camp du général les accompagnèrent, et je les suivis, toujours en me promenant. A moitié de la ville, il nous arriva trois obus à la fois. Nous entrâmes dans une maison ouverte, et, après les avoir laissé éclater, nous continuâmes notre route et revînmes, toujours escortés de quelques grenades ou de quelques boulets. L'attaque fut sans succès. Nous grimpâmes jusqu'au dernier retranchement; mais les bombes et les obus que l'ennemi lançait et roulait dans les rochers, des échelles trop courtes, des mesures mal prises, firent tout échouer, et l'on se retira avec perte.

«Le lendemain matin, nous partîmes pour Ivrée. Nous tournâmes le fort, en grimpant, hommes et chevaux, à travers de roches, par un sentier où les gens du pays n'avaient jamais osé mener des mulets. Aussi plusieurs des nôtres furent précipités. Un cheval de Bonaparte se cassa la jambe. Arrivé à un certain point qui domine le fort, Bonaparte s'arrêta, et lorgna, de fort mauvaise humeur, cette bicoque contre laquelle il venait d'échouer. Après mille fatigues, nous arrivâmes dans la plaine, et comme j'étais à pied, le général Dupont, satisfait de ma promenade de la veille, me donna un de ses chevaux à monter. Je cheminai avec ses aides-de-camp, ceux de Bonaparte et ceux de Berthier, et au milieu de cette troupe brillante, un des aides-de-camp du général Dupont, nommé Morin, prit la parole et dit: Messieurs, sur trente adjoints à l'état-major général, M. Dupin, arrivé d'avant-hier soir et n'ayant pas encore de cheval, est le seul qui fût avec le général à l'attaque du fort. Les autres étaient restés prudemment couchés. Il faut que je te dise maintenant ce que j'avais deviné au premier coup d'oeil. C'est que cet état-major est une pétaudière des plus complètes. On y donne le titre d'adjoint et on y attache quiconque est sans corps et sans distinction positive. Nous sommes cependant huit ou dix qui valons mieux que les autres et qui faisons société ensemble. L'état-major s'épure à mesure que nous avançons. On laisse les ganaches et les casse-dos pour le service des différentes places que nous traversons. Lacuée s'est bien trompé en te faisant valoir ces grands avantages de mon emploi. Nous sommes bien moins considérés que les aides-de-camp. Nous courons comme des ordonnances sans savoir ce que nous portons. Nous ne faisons point société avec le général et nous ne mangeons point avec lui.

«Lorsque nous fûmes à Ivrée, je vis bien qu'en avançant toujours, je ne recevrais pas mes chevaux de sitôt. Je pris le parti d'aller de mon pied léger aux avant-postes. On avait pris des chevaux la veille. Un officier du 12e hussards m'en céda, pour quinze louis, un qui en vaudrait trente à Paris. C'est un hongrois sauvage qui appartenait à un capitaine ennemi. Il est gris-pommelé. Ses jambes sont d'une finesse et d'une beauté incomparables. Le regard est de feu, la bouche légère, et par-dessus tous ces avantages, il a les manières d'une bête féroce. Il mord tous ceux qu'il ne connaît pas et ne se laisse monter que par son maître. C'est avec bien de la peine que je suis venu à bout de l'enfourcher. Ce coquin-là ne voulait pas servir la France. A force de pain et de caresses, j'en suis venu à bout. Mais, dans les premiers jours, il se cabrait et mordait comme un démon. Une fois qu'on est dessus, il est doux et tranquille. Il court comme le vent et saute comme un chevreuil. Lorsque mes deux autres seront arrivés, je pourrai le vendre. Voilà la poste qui arrive. Adieu, ma bonne mère, je n'ai que le temps de t'embrasser. Adieu! adieu!»