‹ Histoire de ma Vie, Livre 1Chapitre 16 sur 26 · CHAPITRE DIX-SEPTIEME.

CHAPITRE DIX-SEPTIEME.

1802. Fragmens de lettres. Les _beaux_ du beau monde. Etudes musicales. Les Anglais à Paris. Retour du luxe.--Fête du Concordat. La cérémonie à Notre-Dame. Attitude des généraux.--Deschartres à Paris.--Départ pour Charleville.--Réponse à Deschartres.--Déboires de la fonction d'aide-de-camp en temps de paix.

1802.

Maurice retourna à Paris vers la fin de 1801. Il écrivit avec la même exactitude que par le passé. Mais ses lettres ne sont plus les mêmes. Ce ne sont plus les mêmes épanchemens, la même insouciance, ou, s'il y a insouciance, elle est parfois un peu forcée. Evidemment, la pauvre mère a une rivale; sa tendre jalousie a fait éclore le mal qu'elle redoutait.

De frimaire an X, jusqu'en floréal de la même année, ses lettres contiennent des appréciations intéressantes sur le monde qu'il voit et qu'il traverse de sa pensée. Je ne sais où prendre, pour en donner ici un extrait. Toutes sont charmantes. Il y dépeint la société parisienne posant devant les Anglais venus à Paris avec Fox. Il raconte la fête du Concordat, et son opinion personnelle est celle du milieu militaire qui l'entoure; mais je ne citerai dans ce feuilleton que les passages relatifs à sa propre histoire.

«Du 4 nivose an X.

«.... C'est aujourd'hui que nous avons célébré l'anniversaire du fameux passage[31]. Presque toute l'aile droite était réunie chez mon général. On ne se doutait pas qu'il y aurait des couplets. Je fis un gros paquet de mauvais vers que son domestique fut chargé d'apporter au milieu du dîner. Le général décachète avec empressement, et le voilà de pouffer de rire.

[31] Le passage du Mincio.

«C'était toute une relation héroïco-burlesque de l'affaire. Il la lut tout haut, et chacun de rire aussi, en se récriant sur la véracité des faits. Je fus vite deviné, et on voulut me faire chanter mon oeuvre; mais pour ne pas recommencer ce qui avait été déjà lu, je chantai une kyrielle d'autres couplets sur le même sujet. Cela m'a couvert de gloire à bon marché. On s'est levé de table en riant et en chantant, et en rentrant au salon, nous nous sommes tous embrassés les uns les autres, Dupont commençant par moi. Si jamais on a vu de _l'égalité_ et de la _fraternité_ régner tout de bon parmi quelques hommes, c'était bien entre nous dans ce moment là.»

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«Tous les aimables de la société *** sont les freluquets les plus conditionnés que je connaisse. Ils parlent pendant une heure pour ne rien dire, décident de tout à tort et à travers, et ont tellement à coeur, sous prétexte de belles manières, de se copier les uns les autres, que qui en a vu un seul les connaît tous. Il faut vivre dans le monde, dis-tu, c'est possible, ma bonne mère; mais il n'y a rien de plus sot que tous ces gens qui n'ont pour tout mérite qu'un nom dont l'éclat ne leur appartient pas.»

«.... Avec mon maître de composition et mon piano de louage, je m'amuse beaucoup mieux que dans le monde; et, la nuit, quand je me suis oublié à travailler la musique jusqu'à trois heures du matin, je sens que je suis beaucoup plus calme et plus heureux que si j'avais été au bal. Je m'entête à devenir bon harmoniste, et j'y réussirai. Je ne néglige pas non plus mon violon. Je l'aime tant! Mes finances ne sont pas dans un très bel état. J'ai été obligé de me rééquiper des pieds à la tête pour aller à la parade. Mais comme je me pique d'être un enfant d'Apollon, si je suis gueux, c'est dans l'ordre.

«J'ai vu Lejeune au spectacle. Il m'a cherché dans tout Paris, lorsqu'il faisait son tableau de la bataille de Marengo. Il dit qu'il ne se console pas de ne pas avoir eu _ma tête sous la main_ pour la placer dans cette composition.

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«J'ai fait connaissance avec plusieurs grandes dames. Mme d'Esquelbee, qui a _daigné_ me trouver _fort bien_, à ce qu'on m'a dit; Mme de Flahaut, qui vient de faire paraître un roman que j'ai la grossièreté de n'avoir pas lu, et Mme d'Andlaw.--Réné est toujours le meilleur des amis, mais il a un grand défaut, c'est de boire de l'eau comme un canard. Heureusement cela n'est pas contagieux......»

«Je te jure _par tout ce qu'il y a de plus sacré_ que V... travaille et ne me coûte rien. Je ne comprends pas que tu t'inquiètes tant. Jamais je n'entretiendrai une femme tant que je serai un pauvre diable, puisque je serais forcé de l'entretenir à tes frais. En outre, tu ne la connais pas, et tu la juges sur le dire de Deschartres qui la connaît encore moins. Ne parlons pas d'elle, je t'en prie, ma bonne mère, nous ne nous entendrions pas; sois sûre seulement que j'aimerais mieux me brûler la cervelle que de mériter de toi un reproche, et que te faire de la peine est le plus mortel chagrin qui me puisse arriver.......

«Je n'en finirais pas si je voulais te raconter tous les ridicules de cette belle jeunesse. Les Anglais les sentent bien, et j'enrage de les voir rire sous cape, sans pouvoir trouver qu'ils ont tort de mépriser dans leur ame de pareils échantillons de notre nation. Il y en a d'autres qui essaient gauchement de les singer et qui n'ont à coeur que de déprécier leur patrie devant les étrangers. C'est quelque chose de révoltant, et les étrangers en haussent les épaules tout les premiers. Tous ces jeunes lords qui sont militaires chez eux me questionnent avec avidité sur notre armée, et je leur réponds avec feu par le récit de nos immortels exploits, qu'ils ne peuvent s'empêcher d'admirer aussi. Je leur recommande surtout de ne pas juger de l'esprit public par ce qu'ils entendent dire aux gens du monde. Je leur soutiens que l'esprit national est aussi fort chez nous que chez eux. Ils en douteraient s'ils pouvaient oublier nos triomphes. Mais tu comprends que je sors de ce monde-là plus triste et plus désabusé. Bonsoir, ma bonne mère. Je t'aime plus que ma vie. Je rosse le municipal. J'envoie à ma bonne son dé _à coudre et à ouvrer_.»

«24 pluviose.

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«Tout est terminé avec mes neveux. Outre la maison, me voilà possesseur d'une somme de 40,000 fr. Diable! jamais je ne me serais cru si riche. Tu vas prendre là-dessus tout de suite dix mille francs pour payer toutes tes dettes. Pernon, Deschartres et ma bonne[32]. Je ne veux pas qu'ils attendent; je veux que tu te débarrasses de tous ces petits chagrins-là. Tu as fait plus pour moi que je ne pourrai jamais te rendre. Ainsi, ma bonne mère, pas de CHICANE là-dessus, ou je te fais un procès pour te forcer à recevoir mon argent. Avec le revenu de la maison et mon traitement, me voilà à la tête de 7,840 fr. de rente. Ma foi, c'est bien joli, et il n'y a pas de quoi se désespérer. Avec le revenu de Nohant, nous voilà réunissant 16,000 fr.[33] de rente à nous deux, dont nous pouvons jouir l'année prochaine, et sans dettes; c'est superbe, et je suis bien heureux de te voir à l'abri de toute inquiétude. Paie, paie tout ce que tu dois, et quand il ne me resterait que la moitié de ces 40,000 fr., je t'assure que ce serait bien assez.

[32] Les honoraires du précepteur et les gages de la bonne étaient arriérés depuis 1792.

[33] Il se trompait beaucoup sur le revenu de Nohant.

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«Mme de Béranger t'a mandé la mort du duc de Bouillon. Beaumont en est fort affecté, car, malgré leurs discussions, ils s'aimaient véritablement comme deux frères.

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«Du 24 ventose (mars).

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«Mon général est très bien, pour le coup, avec Bonaparte. Celui-ci l'a envoyé chercher, et, après quelques reproches obligeans sur son éloignement, il lui a donné le commandement de la 2e division militaire, forte de vingt-cinq mille hommes. Elle occupe les Ardennes et le pays de Luxembourg. Ainsi nous voilà en pleine activité. Bonaparte a ajouté qu'aussitôt qu'il verrait quelque emploi plus avantageux, il lui en fît la demande.

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«L'arrivée de ma jument m'a fait grand plaisir. Le bois de Boulogne est charmant: il est nouvellement percé, et il y a tous les jours une telle quantité de calèches et de voitures de toute espèce, que la garde est obligée d'y faire la police comme à Longchamps. C'est inconcevable de voir cela, quand nous sommes à peine sortis d'une révolution où toute richesse semblait anéantie. Eh bien! il y a cent fois plus de luxe que sous l'ancien régime. Quand je me rappelle la solitude du bois de Boulogne en 94, lors de mon exil à Passy, je crois rêver de m'y trouver aujourd'hui comme porté par la foule. C'est une foule d'Anglais, d'ambassadeurs étrangers, de Russes, etc., étalant une magnificence que le monde de Paris veut éclipser à son tour. Longchamps sera splendide.

..... On tire en ce moment le canon pour la signature de la paix. Les mères et les femmes se réjouissent; nous autres, nous faisons un peu la grimace.»

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«_Paris_, le 23 germinal (avril).

«Paris commence à m'ennuyer passablement. C'est toujours la même chose: des grands airs, de grandes vanités et des ambitions mal dissimulées qui ne demandent qu'à être caressées pour se montrer.

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«On prépare un grand déjeuner à la Porte-Maillot... Tous les _aimables_ y seront: ils paient un louis par tête pour avoir deux fenêtres entre trente. Il n'y aura que des gens _titrés_, les Biron, les de l'Aigle, les Périgord, les Noailles[34]. _Ce sera charmant._ Je n'irai _fichtre_ pas!

[34] Je crois pouvoir nommer ceux-ci; la plaisanterie est sans amertume.

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«_Paris_, le 30 germinal an X.

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«Les journaux t'ont sans doute fait un récit très pompeux de la fête du Concordat. J'étais du cortége à cheval, avec le général Dupont, qui en avait reçu l'ordre, ainsi que tous les généraux actuellement à Paris. Ils y ont donc tous figuré, à peu près comme des chiens qu'on fouette. Nous avons défilé dans Paris aux acclamations d'une multitude qui était plus charmée de l'appareil militaire que de la cérémonie en elle-même. Nous étions tous très brillans, et pour ma part, j'étais magnifique, _Pamela_[35] et moi, dorés de la tête aux pieds. Le légat était en voiture et la croix devant lui, dans une autre voiture[36]. Nous n'avons mis pied à terre qu'à la porte de Notre-Dame, et tous ces beaux chevaux richement caparaçonnés, qui piaffaient et se querellaient autour de la cathédrale, offraient un coup d'oeil singulier. Nous sommes entrés dans l'église aux sons de la musique militaire, qui a cessé tout d'un coup à l'approche du dais, sous lequel les trois consuls se sont placés et ont été conduits en silence, et même assez gauchement, jusqu'à l'estrade qui leur était destinée. Le dais sous lequel ont été reçus les consuls avait l'air d'un baldaquin de lit d'auberge: quatre mauvais plumets et une méchante petite frange. Celui du cardinal était quatre fois plus riche et la chaire splendidement drapée. On n'a pas entendu un mot du discours de M. de Boisgelin. J'étais à côté du général Dupont, derrière le premier consul. J'ai parfaitement joui de la beauté du coup d'oeil et du _Te Deum_. Ceux qui étaient au milieu de l'église n'ont rien entendu. Au moment de l'élévation les trois consuls ont mis genou en terre. Derrière eux étaient au moins quarante généraux, parmi lesquels Augereau, Masséna, Macdonald, Oudinot, Baraguey-d'Hilliers, Le Courbe, etc. Aucun n'a bougé de dessus sa chaise, ce qui faisait un drôle de contraste. En sortant, chacun est remonté sur son cheval et s'est en allé de son côté, de sorte qu'il n'y avait plus que les régimens et la garde dans le cortége. Il était cinq heures et demie et l'on mourait d'ennui, de faim et d'impatience. Quant à moi, j'étais monté à cheval à neuf heures du matin sans déjeuner, avec la fièvre qui continue à me tourmenter. J'ai été dîner chez Scévole, et aujourd'hui je t'écris de chez mon général. J'ai vu Corvisart, médecin du premier consul. Il me promet que, dans deux ou trois jours, je pourrai voyager et aller t'embrasser avant de partir pour notre quartier général. Je crois que l'impatience de te revoir m'empêche de guérir. J'embrasse le municipal. Il eût fait bien de l'effet à la cérémonie avec son écharpe et ses adjoints.»

[35] Sa jument.

[36] «L'usage des légats _a latere_ est de faire porter devant eux la croix d'or. C'est le signe du pouvoir extraordinaire que le saint-siége délègue aux représentans de cette espèce. Le cardinal Caprara, voulant, conformément aux vues de sa cour, que l'exercice du culte fût aussi public, aussi extérieur que possible en France, demandait que, suivant l'usage, la croix d'or fût portée devant lui par un officier vêtu de rouge et à cheval. C'était là un spectacle qu'on craignait de donner au peuple parisien. On négocia, et il fut convenu que cette croix serait portée dans l'une des voitures qui devaient précéder celle du légat.»

(M. THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, tome 3, livre 14.)

Après un mois de séjour auprès de sa mère, Maurice quitte Nohant, passe deux ou trois jours à Paris, et va rejoindre son général à Charleville, où bientôt Victoire devait aller s'établir, en dépit des sermons de Deschartres, qui ne faisaient pas fortune, comme l'on voit, auprès de son élève. Ce pauvre pédagogue ne se décourageait pourtant pas. Il persistait à regarder Victoire comme une intrigante, et Maurice comme un jeune homme trop facile à tromper. Il ne voyait pas que l'effet de ce jugement erroné rendrait chaque jour mon père plus clairvoyant sur le désintéressement de son amie, et que plus on l'accuserait injustement, plus il lui rendrait justice et s'attacherait à elle. Deschartres, en cette circonstance, prit prétexte de ses affaires et accompagna Maurice à Paris, craignant peut-être qu'il n'y séjournât, au lieu d'aller à son poste. En même temps, ma grand'mère exprimait à son fils le désir de le voir marié, et cette inquiétude que lui causait la liberté du jeune homme, habituait le jeune homme à l'idée d'engager sa chère liberté. Ainsi, tout ce qu'on faisait pour le détacher de la femme aimée ne servait qu'à hâter le cours de la destinée.

Pendant ce court séjour à Paris avec son élève, Deschartres crut ne pas devoir le quitter d'un instant. C'était faire le précepteur un peu tard, avec un jeune militaire émancipé par de glorieuses et rudes campagnes. Mon père était bon, on le voit de reste par ses lettres, et, au fond, il aimait tendrement son pédagogue. Il ne savait pas le brusquer sérieusement, et il était assez enfant encore pour trouver un certain plaisir à tromper, comme un véritable écolier, la surveillance burlesque du bourru. Un matin, il s'esquive de leur commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin du Palais-Royal, où ils s'étaient donné rendez-vous pour déjeuner ensemble chez un restaurateur. A peine se sont-ils retrouvés, à peine Victoire a-t-elle pris le bras de mon père, que Deschartres, jouant le rôle de Méduse, se présente au devant d'eux. Maurice paie d'audace, fait bonne mine à son argus, et lui propose de venir déjeûner en tiers. Deschartres accepte. Il n'était pas épicurien, pourtant il aimait les vins fins et on ne les lui épargna point. Victoire prit le parti de le railler avec esprit et douceur, et il parut s'humaniser un peu au dessert; mais quand il s'agit de se séparer, mon père voulant reconduire son amie chez elle, Deschartres retomba dans ses idées noires, et reprit tristement le chemin de son hôtel garni.

Le séjour de Charleville parut fort maussade à mon père jusqu'au moment où son amie vint s'y établir chez d'honnêtes bourgeois où elle payait une modique pension. Elle passait auprès d'eux pour être mariée secrètement avec mon père, mais elle ne l'était pas encore. Dès ce moment ils ne se quittèrent presque plus, et se regardèrent comme liés l'un à l'autre.

Ma bonne grand'mère ignorait tout cela. De temps en temps Deschartres, toujours aux aguets, de loin comme de près, faisait une découverte inquiétante et ne la lui épargnait pas. Il en résultait avec Maurice des explications qui la rassuraient pour un instant, mais qui ne changeaient rien à la situation de chacun.

«_Charleville_, le 1er messidor (juin).

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«Nous faisons un étalage du diable avec nos grands plumets, nos dorures et nos beaux coursiers. Il est parlé de nous jusqu'à Soissons et jusqu'à Laon patrie de Jean-François Deschartres! Mais tant de gloire nous touche peu, et nous aimerions mieux être moins propres que d'user notre ardeur à faire la parade. En outre, on est curieux et bavard ici comme à La Châtre. Le général a voulu déjà tenter quelque aventure, mais il n'eut pas parlé deux fois à la même femme, qu'il s'éleva une clameur immense dans les trois villes de Sedan, Mézières et Charleville.»

«_Charleville_, 1er thermidor (juillet).

«Voilà une singulière fantaisie de mon général. Il ne savait que vaguement que j'étais le petit-fils du maréchal de Saxe, et il s'est mis à m'interroger là-dessus en détail. Quand il a appris que tu avais été reconnue par acte du parlement, et que le roi de Pologne était mon aïeul, tu n'as pas d'idée de l'effet que cela a produit sur lui. Il m'en parle vingt fois le jour, il m'accable de questions. Malheureusement, je ne me suis jamais occupé de tout cela, et il m'est impossible de lui tracer mon arbre généalogique. Je ne me souviens pas du nom de ta mère, et je ne sais pas du tout si nous sommes parens des Levenhaupt. Il faut que tu cèdes à sa fantaisie et que tu me renseignes sur tout cela. Il veut m'envoyer en Allemagne avec des lettres de recommandation du ministre de l'intérieur et des généraux Marceau et Macdonald, afin de me faire reconnaître comme le seul rejeton existant du grand homme.

«Je me garderai bien de donner dans de pareilles extravagances, mais je ne veux pas brusquer trop cette manie de Dupont, parce qu'il prétend qu'avec mon nom je dois être fait capitaine, et qu'il se fait fort de m'obtenir ce grade incessamment. Je crois l'avoir mérité par moi-même, et je le laisserai agir. Te souviens-tu du temps où je ne voulais pas être protégé? C'était avant d'être militaire; j'avais des illusions sur la vie, et je m'imaginais qu'il suffisait d'être brave et intelligent pour parvenir. La République m'avait mis ce fol espoir dans la tête; mais à peine ai-je vu ce qui en est que j'ai reconnu que le régime d'autrefois n'est guère changé; et Bonaparte en est, je crois, plus épris qu'il n'en a l'air.»

_A M. Deschartres._

«_Charleville_, 8 thermidor an X.

«Vous êtes bien aimable, mon ami, de vous donner tant de peines pour mes affaires. Croyez que je sens vivement le prix d'un ami tel que vous: vous mettez à tout ce qui me regarde un zèle que je ne puis trop reconnaître; mais laissez-moi vous dire, sans circonlocution, qu'à certains égards ce zèle va trop loin; non que je veuille vous dénier le droit de vous occuper de ma conduite, comme vous vous occupez de mes affaires et de ma santé: ce droit est celui de l'affection, et je saurai le subir quand même il me blesserait; je crois vous l'avoir prouvé déjà en des circonstances délicates; mais l'ardeur de ce zèle vous fait voir en noir et prendre au tragique des choses qui ne le sont pas. C'est donc voir faux, et l'amitié que je vous porte ne m'oblige pas à me tromper avec vous.

«Quand, par exemple, vous me pronostiquez qu'_à trente ans_, j'aurai les _infirmités de la vieillesse_, et que, par là, je deviendrai _inhabile aux grandes choses_, et tout cela, parce qu'à vingt-quatre ans j'ai une maîtresse, vous ne m'effrayez pas beaucoup. En outre, vous jouez de malheur dans votre raisonnement quand vous me proposez l'exemple de mon grand-père le maréchal, qui fut précisément d'une _galanterie_ dont je n'approche pas, et qui n'en gagna pas moins la bataille de Fontenoy à 45 ans. Votre _Annibal_ était un sot de s'endormir à Capoue avec son armée; mais, nous autres Français, nous ne sommes jamais plus robustes et plus braves que quand nous sortons des bras d'une jolie femme. Quant à moi, je crois être beaucoup plus sage et plus chaste en me livrant à l'amour d'une seule qu'en changeant tous les jours de caprice, ou en allant voir les filles, pour lesquelles je vous avoue que je ne me sens pas de goût.

«Il est vrai que, pour être conséquent avec vous-même, il vous plaît de traiter de _fille_ la personne à laquelle je suis attaché. On voit bien que vous ne savez pas plus ce que c'est qu'une _fille_ que vous ne savez probablement ce que c'est qu'une _femme_. Moi, je vais vous l'apprendre, car j'ai un peu connu déjà la vie de hussard, et c'est parce que je l'ai connue que j'ai eu hâte d'en sortir. Nous avons rompu assez de lances sur ce sujet pour qu'il me semble inutile d'y revenir, mais puisque vous persistez à l'accuser, je persisterai à défendre celle que j'aime.

«Une fille, puisqu'il faut encore vous l'expliquer, est un être qui spécule, et vend son amour. Il y en a beaucoup dans le grand monde, bien qu'elles aient de grands noms et des maisons très fréquentées. Je ne vivrais pas huit jours avec elles. Mais une femme qui s'attache à vous en vous rencontrant dans le malheur, qui vous a résisté lorsque vous étiez dans une situation brillante en apparence et qui vous cède en vous voyant couvert de haillons et mourant de faim (c'est ainsi que j'étais en sortant des mains des Croates), une femme qui vous garde la plus stricte fidélité depuis le jour où elle vous a aimé, et qui, lorsque vous voulez lui assurer quelques ressources, au moment où vous venez de recueillir un petit héritage, vous jette au nez et foule aux pieds avec colère vos billets de cent louis, puis les ramasse et les brûle en pleurant! non, cent fois non, cette femme n'est pas une fille, et on peut l'aimer fidèlement, sérieusement, et la défendre envers et contre tous. Quel que soit le passé d'une telle femme, il n'y a qu'un lâche qui puisse le lui reprocher, quand il a profité de son amour, quand il a reçu d'elle des services; et vous savez très bien que sans V... j'aurais eu beaucoup de peine à revenir en France. Les circonstances décident de nous, et souvent malgré nous, dans la première jeunesse, lorsque nous sommes sans ressources et sans appui. Les femmes, plus faibles que nous et provoquées par nous qui nous faisons une gloire d'égarer leur faiblesse, peuvent se perdre aisément. Mais entourez les premières saintes du Paradis de tous les genres de séductions, mettez-les aux prises avec le malheur et l'abandon, et vous verrez si toutes s'en tireront aussi bien que certaines femmes dont vos arrêts croient faire une justice salutaire.

«Vous vous trompez donc, mon ami. Et voilà tout ce que j'ai à dire pour résister à des conseils que vous croyez bons, et que je regarde comme mauvais. Quant à ma mère, je vous prie de ne point me recommander de la chérir. Je n'ai besoin pour cela des encouragemens de personne. Jamais je n'oublierai ce que je lui dois; mon amour et ma vénération pour elle sont à l'abri de tout. Adieu, mon cher Deschartres, je vous embrasse de tout mon coeur. Vous savez mieux que tout autre combien il vous est attaché.

«MAURICE DUPIN.»

_De Maurice à sa mère._

«Eh bien! oui, ma bonne mère, je te l'avoue, je suis, non pas triste comme tu le crois, mais assez mécontent de la tournure que prennent mes affaires. Voilà de grands changemens dans les affaires publiques, et qui ne nous promettent rien de bon[37]. Certainement cela lève toutes les difficultés qui auraient pu surgir à la mort du premier consul; mais c'est un retour complet à l'ancien régime; et, en raison de la stabilité des premières fonctions de l'Etat, il n'y aura guère moyen de sortir des plus humbles. Il faudra se tenir là où le hasard vous aura jeté, et ce sera comme autrefois, où un brave soldat restait soldat toute sa vie, tandis qu'un freluquet était officier selon le bon plaisir du maître. Tu verras que tu ne te réjouiras pas bien longtemps de cette espèce de restauration monarchique, et que pour moi, du moins, tu regretteras les hasards de la guerre et la grande émulation républicaine.

[37] Le consulat à vie.

«Le poste que j'occupe n'est pas désagréable en soi-même, et, en temps de guerre, il est brillant, parce qu'il nous expose et nous fait agir: mais en temps de paix, il est assez sot, et, entre nous soit dit, peu honorable. Nous ne sommes après tout, que des laquais renforcés. Nous dépendons de tous les caprices d'un général. Si nous voulons sortir, il faut rester; si nous voulons rester, il faut sortir. A la guerre, c'est charmant: ce n'est pas au général que nous obéissons. Il représente le drapeau de la patrie. C'est pour le salut de la chose publique qu'il dispose de nos volontés, et quand il nous dit: «Allez à droite; si vous n'y êtes pas tué vous irez ensuite à gauche; et si vous n'êtes pas tué à la gauche, vous irez ensuite en avant, «c'est fort bien; c'est pour le service, et nous sommes trop heureux de recevoir de pareils ordres. Mais en temps de paix, quand il nous dit: «Montez à cheval pour m'accompagner à la chasse, ou venez faire des visites avec moi pour me servir d'escorte, «ce n'est plus si drôle. C'est à son caprice personnel que nous obéissons. Notre dignité en souffre, et la mienne est je l'avoue, à une rude épreuve. Dupont est pourtant d'un excellent caractère et peu de généraux sont aussi bienveillans et aussi expansifs: mais enfin, il est général et nous sommes aides-de-camp, et s'il ne faisait de nous ses domestiques, nous ne lui servirions à rien, puisqu'il n'y a rien autre chose à faire. Decouchy, qui est chef d'état-major, prend patience, quoique avant-hier, il ait eu une petite mortification assez dure. Le général était chez sa maîtresse et l'a fait attendre trois heures dans la cour. Il a failli le planter là et envoyer tout au diable. Morin est très insouciant et répond toujours _qu'importe?_ à tout ce qu'on lui dit. Moi, je me dis en moi-même:

Il importe si bien, que, de tous vos repas, Je ne veux en aucune sorte, Et je ne voudrais même pas, à ce prix, un trésor.

si bien que j'ai le plus grand désir d'aller rejoindre mon régiment, et je vais écrire pour cela à Lacuée, qui est le grand faiseur et le grand réformateur.

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«En raison de ma _haute valeur et de ma belle conduite dans les épreuves_, j'ai été nommé _compagnon_ ces jours-ci, et je serai _maître_ incessamment.»