‹ Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - IIChapitre 10 sur 39 · CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV.

LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-MARTIN.

§ Ier.

La rue Saint-Martin.

Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus importantes de Paris, doit son nom et son origine à l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, qui y était située. Elle a eu quatre (p.128) portes: la première, de l'enceinte de Louis VI, près de l'église Saint-Merry; la deuxième, de l'enceinte de Philippe-Auguste, près de la rue Grenier Saint-Lazare; la troisième, de l'enceinte de Charles VI, près de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrième, de l'enceinte de Louis XIII, près du boulevard; celle-ci étant très-forte, flanquée de six tours rondes, avec un large fossé et un pont-levis. La partie de cette rue voisine de la Seine, a été récemment détruite et reconstruite jusqu'à l'endroit où elle se trouve coupée par la nouvelle rue de Rivoli. Cette partie était auparavant étroite, sale, obscure, et prenait les noms de _Planche-Mibray_ et des _Arcis_, qui ont disparu.

Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve déposait dans ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que démontrent les vers suivants du moine René Macé, où il est question de l'entrée de l'empereur Charles IV à Paris:

L'empereur vint par la Coutellerie Au carrefour nommé la Vannerie, Où fut jadis la planche de Mibray; Tel nom portoit pour la vague et le bray, Getté de Seyne en une creuse tranche, Entre le pont que l'on passoit à planche, Et on l'ostoit pour estre en seureté.

Cette ruelle fangeuse et basse datait du XIe siècle, et elle était principalement fréquentée à cause des moulins qui se trouvaient près de là sur la rivière. On commença à l'exhausser et à l'assainir quand le pont Notre-Dame fut construit, c'est-à-dire au commencement du XVe siècle.

L'origine du nom de la rue des _Arcis_ ou _Arsis_, est inconnue: on pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui se nommait _Archet-Saint-Merry_, si un acte de 1136 n'appelait pas cette rue _de Arsionibus_, qui est peut-être le nom de quelque famille bourgeoise. Près de l'Archet-Saint-Merry, l'abbé Suger avait une (p.129) maison qui lui avait coûté mille livres.

Dans cette rue était l'église _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la fondation remonte au XIe siècle et qui tirait son surnom de la grande boucherie de la ville, située près du Châtelet. Elle avait été rebâtie en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait située dans le quartier le plus commerçant de Paris, elle était le siége des confréries des bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers, et l'on pouvait dire que c'était l'église la plus _bourgeoise_ de Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant été fondées par des bourgeois, et ses murs étant couverts d'inscriptions, d'épitaphes, de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des touchantes, surtout celles qui avaient été faites par des femmes: L'une établissait une école et catéchisme pour les orphelins; l'autre fondait des messes «pour les pauvres âmes des suppliciés;» une troisième donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc. Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux qui y avaient leur sépulture dans de belles chapelles et dont les noms méritent une place distinguée dans l'histoire de Paris: ce sont les bourgeois _Colin Boulard_ et _Nicolas Flamel_. Le premier était un marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et Planche-Mibray, à l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de commerce ou de banque avec la moitié de l'Europe, et il se rendit utile à l'État et à la capitale principalement en deux circonstances. «Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, ayant assemblé ses gens contre les Anglois, qui étoient en Flandre, difficulté y eut grande comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mandé Colin Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener à l'ost pour cent mille hommes pendant quatre mois.» En 1388, «pour ce que, dit le même historien, on avoit vivres à Paris à grande difficulté, Colin Boulard envoya vers le Rhin, et par sa diligence en amenoit et (p.130) faisoit venir vivre largement.» La municipalité parisienne a oublié ce digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins était autrefois connu par sa chapelle «armoriée et peincte.» Nicolas Flamel, qui avait fait bâtir le petit portail de Saint-Jacques, sur lequel était son «imaige en pierre» avec celle de sa femme, a été plus heureux: nous en parlerons tout à l'heure. Dans cette église étaient encore enterrés Jean Bureau, maître de l'artillerie sous Charles VII, mort en 1463, grand citoyen qui a contribué activement à l'expulsion des Anglais et dont la renommée n'est pas assez populaire; l'illustre Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau était, dans le XVIIe siècle, au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de pèlerinage de la part des médecins.

L'église Saint-Jacques a été démolie en 1792, et sur son emplacement on ouvrit un marché qui est aujourd'hui détruit; il en reste une tour très-élégante, qui date de 1508, et qui, élevée de 52 mètres, domine une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'être richement restaurée et entourée d'un joli jardin. Elle est surmontée de la statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornées de statues de saints; enfin sous la voûte est une statue de Pascal. La tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue de Rivoli dont elle est le plus bel ornement.

La rue _Saint-Martin_, proprement dite, celle qui commence à la rue des Lombards, a joué dans les temps anciens un grand rôle: dans sa partie inférieure, elle était habitée par les métiers les plus sales et les plus turbulents, dont les noms sont restés aux rues voisines; dans sa partie supérieure, elle renfermait trois églises et le grand prieuré de Saint-Martin, qui était une vraie forteresse; elle a donc dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris, et l'on trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, (p.131) dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journées révolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance politique n'a pas été moindre: elle a été le théâtre principal de l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubuée et du Cloître-Saint-Merry qu'était la place d'armes des républicains. Elle a figuré encore dans l'émeute du 12 mai 1839, dans les journées de février, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est là qu'a eu lieu l'échauffourée du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect étonne et effraye le paisible provincial, par sa population variée, nombreuse, affairée, ses maisons encombrées de fabricants, ses boutiques pleines de monde et de marchandises, son pavé incessamment sillonné d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute cette cohue, d'où l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est doué de la facilité de locomotion que possèdent si bien ces natifs de la moderne Athènes, que Jean-Jacques appelle les _Parisiens du bon Dieu_.

Les édifices publics que renferme la rue Saint-Martin sont:

1° L'église _Saint-Merry_.--On présume que, sur l'emplacement de cette église, deux saints solitaires, Médéric et Frodulphe (saint Merry et saint Frou), occupaient vers la fin du VIIe siècle, un ermitage, auprès duquel ils élevèrent un oratoire. Vers la fin du IXe siècle, cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des capitaines qui défendirent Paris contre les Normands, et il y eut son tombeau. A cette chapelle succéda, dans le XIIe siècle, une église qui fut reconstruite en 1530 et achevée seulement en 1612: bien qu'elle ait été faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractères des édifices du moyen âge, et son portail est rempli de détails élégants. A l'époque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau de Odon avec cette modeste inscription: HIC JACET VIR BONÆ MEMORIÆ, ODO L'ALCONARIUS, FUNDATOR HUJUS ECCLESIÆ.

L'église Saint-Merry était _collégiale_, c'est-à-dire qu'elle (p.132) avait un chapitre de chanoines, lequel dépendait de Notre-Dame. Elle est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVIe siècle, etc. On y a enterré: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, «fut exécuté au commun patibulaire,» pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles, savant de la cour de Charles V; Chapelain, «le bel esprit de son temps, dit Piganiol, le plus loué, le mieux renté, le plus critiqué;» Arnauld de Pomponne, ministre des affaires étrangères sous Louis XIV, le signataire du traité de Nimègue, l'un des membres de cette grande famille parisienne des Arnauld, qui a tant honoré la religion, la France et les lettres. Enfin, on y célèbre avec beaucoup de pompe la fête d'une sainte moderne, d'une Parisienne née près de cette église en 1565 et qui y fut enterrée, Barbe Avrillot, femme du ligueur Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et béatifiée en 1792. L'église Saint-Merry est la paroisse du septième arrondissement.

2° L'église _Saint-Nicolas-des-Champs_.--C'était, au VIIIe siècle, une chapelle destinée aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle fut reconstruite et agrandie au XIe siècle, et, quoique située hors de la ville, devint, au XIIIe, église paroissiale pour les rues suivantes, ainsi que le témoigne le livre des tailles de 1292: «Les rues de Symon franque, de la Plastrière, des Estuves, des Jugléeurs, de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue où l'on cuit les oës.» Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est du XVIIe siècle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans grâce, étouffé par les maisons voisines; son portail date de 1420. Elle renferme les tombeaux de Guillaume Budé, de Henri et Adrien de Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de Mlle de Scudéry, de Pierre Gassendi, de Théophile Viaud, etc. C'est la paroisse du sixième arrondissement.

3° Le _Conservatoire des arts et métiers_, autrefois le prieuré de (p.133) _Saint-Martin-des-Champs_.--On croit que c'était une abbaye dont la fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut détruite presque entièrement par les Normands. Elle fut réédifiée en 1060 par Henri Ier et Philippe Ier, convertie, en 1079, en prieuré dépendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifiée. Son enclos, qui avait quatorze arpents, s'étendait de la rue au Maire à la rue du Vert-Bois, en comprenant le marché Saint-Martin et les rues voisines; il était entouré de murs très-hauts et très-épais, crénelés, garnis de grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye à une place forte. Son aspect était aussi imposant que pittoresque, à cause de l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chênes (rue du Vert-Bois) et une éminence garnie de moulins (rue Meslay); au couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie qui le séparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages de Bourg-l'Abbé et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au levant, les champs arrosés de plusieurs sources, que dominait le manoir des Templiers. Dans son enceinte privilégiée, et où les ouvriers pouvaient travailler sans maîtrise, étaient trois chapelles, des granges, des moulins, un four, un hôpital, une prison, dont une tour existe encore près de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos pour les combats judiciaires. L'église est l'une des antiquités les plus précieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire qui date du XIe siècle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgré sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le réfectoire, qui est parfaitement conservé et du style gothique le plus pur, a été construit par Pierre de Montereau. Les autres bâtiments sont presque tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est très-belle et date du XVIIIe siècle. C'est à cette époque que les (p.134) murailles et les tours furent détruites, et des maisons bâties sur leur emplacement; que le clos des duels fut changé en un marché, qui forme aujourd'hui une place; que le réseau de petites rues, qui s'étend de cette place à la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Dès la fondation du prieuré, il s'était formé, à l'ombre de ses murs, un village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui était placé sous la juridiction temporelle des religieux. La rue _au Maire_ a pris son nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin, et qui avait son tribunal et sa geôle à l'endroit où se trouve aujourd'hui la porte latérale de Saint-Nicolas-des-Champs. La puissance spirituelle du prieur s'étendait bien au delà de ce quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du même ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocèse de Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu s'élevait à 45,000 livres: aussi cette dignité était-elle vivement recherchée, et Richelieu est compté parmi les prieurs de Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprimé en 1790, fut occupé en mars 1792 par un institut d'éducation, que dirigeait Léonard Bourdon, sous les auspices de la municipalité, et qu'on appelait l'école des Jeunes Français: on apprenait gratuitement aux élèves les langues modernes, les exercices militaires, la fortification et des métiers[37]. Cette école cessa d'exister en 1795, et alors un (p.135) décret de la Convention, rendu sur le rapport de Grégoire, établit à sa place un _conservatoire des arts et métiers_, qui renferme les modèles des machines et outils propres à l'industrie et à l'agriculture. Cet établissement, négligé sous l'Empire, a pris une grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques années; on y a attaché des cours publics de mathématiques, de physique, de chimie, de mécanique appliquées aux arts, d'économie industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'église, le réfectoire et les bâtiments claustraux; on lui a ajouté de vastes annexes et une entrée monumentale près de l'ancienne prison de l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau marché, qui fut, pendant les Cent-Jours, transformé en atelier d'armes.

[Note 37: Cette école se signala par son ardeur révolutionnaire, et elle figura dans toutes les fêtes jacobines. Le jour de l'apothéose de Marat (1er vendémiaire an III), on la vit sur le théâtre de l'Égalité (Théâtre-Français) donner, dit le _Moniteur_, un spectacle aussi nouveau qu'intéressant: «Associant à leurs jeux le célèbre Préville, ils montraient au public quelle avait été l'éducation sous l'ancien régime et ce qu'elle pouvait être sous celui de la liberté. La pièce qu'ils ont jouée ou plutôt donnée, avait trois actes. Le premier est une parodie grotesque de l'éducation ancienne. Les deux derniers actes ont procuré un plaisir vrai. Avec quelle satisfaction le public a vu ces jeunes gens dans leur atelier, s'occupant de leurs travaux ordinaires. Comme il a applaudi à leurs jeux militaires exécutés avec autant de précision que pourraient le faire des hommes longtemps exercés!» (_Moniteur_ du 4 vendémiaire.)]

Le 13 juin 1849, le Conservatoire a été le lieu de refuge du parti de la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le gouvernement et l'Assemblée législative.

Avant la révolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la chapelle _Saint-Julien-des-Ménétriers_, qui appartenait à la communauté des maîtres de musique et de danse de la ville de Paris. Son origine était due à deux compagnons ménétriers qui l'avaient fondée vers l'an 1328, avec un hôpital destiné à héberger les ménétriers, jongleurs et joueurs de vielle qui étaient de passage à Paris. L'architecture de sa façade était curieuse: on y voyait sculptés tous les instruments de musique du moyen âge, avec les statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue voisine, rue étroite et infecte, dite des _Jugléeurs_ ou des _Ménétriers_, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, était, dès le XIIe siècle, occupée entièrement par les artistes et les saltimbanques de cette époque, qui se consolaient de leurs misères présentes par la vue de l'asile réservé à leur vieillesse: elle devint, les arts (p.136) ayant toujours assez mal vécu avec la morale, une caverne de libertins où les cris de la débauche troublèrent souvent les saints de la chapelle, et où le pouvoir et ses archers firent mainte expédition. Dans cette rue est né Talma, le 15 janvier 1763.

La rue Saint-Martin, rue occupée de tout temps par des marchands et des ouvriers, ne renferme aucune maison célèbre. Nous citerons seulement: au nº 107, le théâtre Molière, construit en 1791, qui devint en 1793 le théâtre des Sans-culottes et qui a été fermé en 1807; il a essayé plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus aujourd'hui qu'une maison particulière; au nº 151, l'hôtel Budé ou de Vic, bâti par le savant Guillaume Budé, prévôt des marchands, et où il mourut en 1540.

Les rues qui débouchent dans la rue Saint-Martin présentent toutes à peu près le même caractère: elles sont étroites, boueuses, bordées de hautes maisons, encombrées de voitures, peuplées presque entièrement de marchands, de fabricants et d'ouvriers.

Nous nommons d'abord la rue des _Écrivains_ qui a disparu et se trouve absorbée dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord Pierre-Olet et prit son autre nom des échoppes d'écrivains qui, dans le moyen âge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie. Dans cette rue, à l'angle de la rue Marivaux était la maison de Nicolas Flamel, écrivain public, qui se livrait aussi à l'alchimie, et dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres. Il paraît que cet homme, qui dépensa sa fortune en fondations pieuses et charitables, était devenu riche en faisant secrètement la banque pour les juifs chassés de France en 1394. Nos heureux ancêtres, qui ne connaissaient pas comme nous les mystères de la finance et la race des gens d'affaires, croyaient qu'il n'était pas possible de passer licitement de la pauvreté à la richesse; ils ne purent donc (p.137) expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait découvert la pierre philosophale, et ils le regardèrent comme sorcier. Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trésors, et l'on y fit des fouilles jusque dans le siècle dernier. On a donné le nom de _Nicolas Flamel_ à la rue de Marivaux. Dans cette rue, au coin de l'impasse des Étuves, est une maison de bains, qui est probablement l'établissement le plus ancien de Paris; en effet, ces _estuves_ existaient dès le XIIIe siècle, et le rôle de la taille de 1292 donne à l'_estuveur_ le nom de _Martin le Biau_.

2º Rue des _Lombards_.--Elle tire son nom des banquiers italiens qui, au XIIIe siècle, y étaient établis, ainsi que dans les rues voisines. Ces banquiers étaient très-riches, et dans le rôle de la taille de 1292 ils sont taxés les premiers et à part; l'un d'eux, Gandouffle, est imposé à 114 livres 10 sous, ce qui équivaudrait aujourd'hui à 2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait aussi dans cette rue la maison dite _le Poids du roy_, où se conservaient les étalons des poids et mesures de Paris. Depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à la rue des Lombards une célébrité à laquelle n'ont pas peu contribué les poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à _six livres le cent_. Aux confiseurs ont succédé les marchands en gros d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids, sombres, profonds, nous donnent une idée de ce qu'étaient les modestes boutiques de nos pères.

3º Rue du _Cloître-Saint-Merry_. Dans cette rue était l'hôtel du président Baillet, où fut établie, en 1570, la juridiction des consuls ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement resté jusqu'en 1826; il était composé de cinq membres élus par les six corps marchands, et, pendant deux siècles, il a rendu, sans code, sans digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui ne fut jamais suspectée.

4º Rue des _Vieilles-Étuves_. Les maisons de bains ou _estuves_ (p.138) étaient, au moyen âge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris leur nom. Ce n'était pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et aussi puante qu'était alors Paris. «Avant le XVIIe siècle, dit Sauval, on ne pouvait faire un pas sans en trouver.» Les _barbiers estuvistes_ allaient crier dans les rues:

Seignor, quar vous allez baingner Et estuver sans deslayer, Li bains sont chaus, c'est sans mentir.

Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un genre particulier et qui étaient tout à la fois des hôtels garnis, des restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les _baigneurs_ (ainsi appelait-on les maîtres de ces établissements, qui avaient privilége du roi) étaient des hommes experts dans tous les secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs, entremetteurs de débauches, agents d'intrigues, confidents de tous les gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer quelques jours chez le baigneur pour raison de santé, au retour d'une campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparaître un instant du monde, pour échapper à la curiosité de ses amis ou à la poursuite de ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour déguisées et masquées ou des bourgeoises séduites et achetées; on y allait pour faire des parties de vin, de jeu et de débauche[38]. Louis XIV lui-même, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur Lavienne, qui devint son valet de chambre.

[Note 38: Voir les lettres de Mme de Sévigné, a. 1655.]

Les étuves de la rue Saint-Martin étaient au coin de la rue Beaubourg et avaient pour enseigne le Lion d'argent.

5º Rue aux _Ours_.--Elle date du XIIIe siècle, et s'appelait encore, en 1770, de son vrai nom aux _Oües_ ou aux _Oies_, à cause des nombreux rôtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue débouche la (p.139) rue _Salle-au-Comte_ qui disparaît aujourd'hui et se trouve absorbée dans le boulevard de Sébastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la rue Salle-au-Comte était, avant la révolution, une statue de la Vierge, dite _Notre-Dame-de-la-Carole_, devant laquelle, chaque année, le 3 juillet, se brûlait un colosse d'osier habillé en soldat suisse, au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette cérémonie devait son origine à un sacrilége commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre, qui, ayant donné un coup d'épée à la statue, en fit jaillir du sang. Les détails de cette histoire étaient exposés dans une chapelle de l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en étaient pas pour cela plus authentiques, et la critique si sagace des érudits du XVIIe siècle en avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge fut détruite et remplacée pendant quelque temps par le buste de Marat. Dans cette rue Salle-au-Comte était une fontaine qui portait le nom du chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait l'hôtel voisin de cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de Dammartin vers la fin du XIIIe siècle: c'est là qu'il fut arrêté par les Bourguignons en 1418, conduit à la Conciergerie et massacré quelques jours après. Sauval raconte qu'un procureur au Châtelet, qui avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à l'étroit.

Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et Saint-Denis, la rue _Quincampoix_, dont le nom vient probablement d'un de ses habitants. «C'est, dit Lemontey, un défilé obscur de quatre cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil n'éclaire jamais que les étages les plus élevés.» Cette rue est très-ancienne: au XIIIe siècle, elle était peuplée de merciers et d'orfèvres, fréquentée par les dames et même servant de promenade à la mode. Les merciers, à cette époque, vendaient tous les objets de (p.140) luxe et de parure pour les femmes. C'était une corporation très-importante, très-nombreuse, et plus riche toute seule, dit Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait très-difficile d'énumérer tout ce qui faisait alors partie de la boutique d'un mercier, chapeaux, étoffes de soie, hermines, tissus de lin, broderies, joyaux, aumônières, parfums; etc. Les plus riches merciers de la rue Quincampoix étaient les d'Espernon, dont un est taxé dans la taille de 1313 à 90 livres. Dans le XVIe siècle, la vogue marchande de cette rue était passée, et elle avait quelques hôtels de grands seigneurs. De ce nombre était l'hôtel de Beaufort, dont un passage a conservé le nom, où demeura le roi des halles, le héros de la populace de Paris à l'époque de la Fronde: «Il disoit tout haut, raconte Gui Patin, que si on le persécutoit à la cour, il viendroit se loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le garderoient[39].» Vers la fin du règne de Louis XIV, cette rue devint le séjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France, et alors elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux greniers: on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De là nous sont venus les ventes à terme, la prime, le report et toutes les autres inventions, roueries et manoeuvres de bourse. C'est dans cette rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui voler son portefeuille; il fut arrêté, condamné et exécuté sur la roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien déchue de ses honneurs du XIIIe et du XVIIe siècles: triste et sale, elle n'est plus habitée que par des commerçants et des fabricants. Elle a pour (p.141) prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: là demeurait Chapelain.

[Note 39: Lettres, t. II, p. 514.]

6º Rue Grenétat.--Cette rue date du XIIIe siècle et s'appelait alors de la Trinité, à cause d'un hôpital dont nous parlerons au chapitre suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altérant successivement, Guernetat et Grenétat. Cette rue, très-fréquentée, très-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie. C'est là que l'émeute du 12 mai 1839 a livré son dernier combat.

Le grand îlot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grenétat, Saint-Martin et Saint-Denis, était coupé par une rue parallèle à ces deux dernières et qu'on appelait _Bourg-l'Abbé_, rue aujourd'hui absorbée par le boulevard de Sébastopol. Le Bourg-l'Abbé dépendait de l'abbaye Saint-Martin et datait du Xe siècle: c'était un lieu de plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cité, qui allaient y visiter une chapelle dédiée à saint Georges et cachée sous de frais ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abbé et continua à être fréquenté, non plus seulement à cause de sa chapelle, mais à cause de ses habitants, dont les moeurs faciles et les goûts ingénus donnèrent lieu à ce proverbe: «Gens du Bourg-l'Abbé qui ne demandent qu'amour et simplesse.» Tout était bien changé, et depuis longtemps, dans la rue Bourg-l'Abbé, dont le nom même vient de disparaître: plus d'ombrages, de simplesse, de chapelle; c'était une de ces ruches d'ouvriers où, du soir au matin, à tous les étages, dans toutes les chambres, dans tous les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime, des chants souvent et quelquefois des plaintes.

La rue Bourg-l'Abbé a été le principal théâtre de l'émeute du (p.142) 12 mai 1839.

§ II.

Boulevard et faubourg Saint-Martin.

La rue Saint-Martin est séparée de son faubourg par la _porte Saint-Martin_, arc de triomphe élevé à Louis XIV, en 1674, pour la conquête de la Franche-Comté. C'est l'oeuvre de Pierre Bullet, élève de Blondel, et l'un des monuments les plus élégants de Paris, malgré l'aspect un peu dur de sa façade travaillée en bossages vermiculés. Là commence le _boulevard Saint-Martin_, qui présente un spectacle aussi animé, mais qui est plus commerçant que le boulevard du Temple. On y trouve: 1º La belle _fontaine du Château-d'Eau_, construite en 1812, et près de laquelle se tient un marché aux fleurs. 2º Le théâtre de l'_Ambigu-Comique_, fondé par Audinot, en 1767, sur le boulevard du Temple, et qui devint très-populaire sous l'Empire par ses mélodrames. Incendié en 1827, il fut transporté au boulevard Saint-Martin, sur l'emplacement de l'hôtel Murinais. 3º Le théâtre de la _Porte-Saint-Martin_, construit en 1781, dans l'espace de soixante-quinze jours, pour remplacer provisoirement la salle incendiée de l'Opéra.

Le faubourg Saint-Martin s'est longtemps appelé faubourg Saint-Laurent, à cause de l'église qui s'y trouve située. C'est une voie très-large, populeuse, commerçante, industrielle, et l'une des plus belles entrées de Paris. Il a pris part à tous les grands événements de l'histoire de Paris et n'a été le théâtre spécial d'aucun fait remarquable, si ce n'est l'entrée des armées étrangères, le 31 mars 1814. Au nº 92 a demeuré J.-B. Say; au nº 188 est mort Méhul. On trouve dans cette rue:

1º La _mairie du cinquième arrondissement_, au coin de la rue du Château-d'Eau. C'était autrefois une caserne de gendarmerie ou de (p.143) garde municipale, qui, après avoir été le théâtre d'un sanglant combat en 1830, a été de nouveau dévastée en 1848.

2º L'_église Saint-Laurent_.--C'était, au VIe siècle, une chapelle isolée au milieu d'une grande forêt; au Xe siècle, une abbaye; en 1280, une paroisse. Sa dernière reconstruction date de 1595 et n'a été terminée qu'en 1622. C'est aujourd'hui la paroisse du cinquième arrondissement. On y trouve la sépulture d'une des saintes femmes de l'histoire de Paris, Louise de Marillac ou madame Legras, qui a pris part à toutes les bonnes oeuvres de saint Vincent de Paul.

3º L'_hospice des Incurables-Hommes_.--Il occupe l'ancien couvent des Récollets, fondé en 1603 par un tapissier de Paris, Jacques Cottard, et par Marie de Médicis. Les bâtiments furent reconstruits par la munificence du surintendant Bullion et du chancelier Séguier. Les Récollets étaient des capucins réformés, ordre modeste, infatigable, composé généralement de pauvres hommes du peuple, et qui donnait des prédicateurs aux campagnes, des aumôniers aux armées, des missionnaires aux colonies. L'hospice des Incurables-Hommes, qui était auparavant rue de Sèvres, fut, en 1802, transféré dans la maison des Récollets: il renferme 510 lits, dont 50 sont réservés à des enfants.

On trouvait encore autrefois dans ce faubourg l'hospice du Saint-Nom-de-Jésus; il avait été fondé par un inconnu et par saint Vincent-de-Paul pour quarante artisans qui, ne pouvant plus travailler, étaient réduits à la mendicité. Cette maison devint, plus tard, le chef-lieu de la congrégation des frères de la Doctrine chrétienne; elle a été détruite pour ouvrir l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg.

Parmi les nombreuses rues qui débouchent dans le faubourg Saint-Martin, rues la plupart nouvelles et dont quelques-unes ne sont qu'à demi construites, on remarque:

1º La rue de _Bondy_, qui longe le boulevard Saint-Martin, et où (p.144) l'on trouvait jadis une caserne de gardes françaises, l'hôtel d'Aligre et le théâtre des Jeunes-Artistes. Celui-ci était situé au coin de la rue de Lancry: il fut ouvert en 1764, devint plus tard le Vaux-Hall d'été et jouit d'une grande vogue jusqu'en 1789. Alors il devint le Théâtre-Français comique et lyrique, puis celui des Jeunes-Artistes, et fut fermé en 1807.

2º La rue _Saint-Laurent_.--Dans cette rue était l'entrée principale de la fameuse foire Saint-Laurent, qui occupait cinq arpents de terrain compris entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis et les rues de Chabrol et Saint-Laurent. Cette foire datait du temps de Louis VI, mais elle n'eut de célébrité qu'en 1661, époque à laquelle les prêtres de Saint-Lazare, possesseurs du champ où elle se tenait, y firent construire des rues larges, droites, ornées de marronniers, bordées de loges et boutiques uniformes. Elle se tenait du 28 juin au 30 septembre, et attirait la foule, alors si facile à amuser. On y trouvait des jeux, des saltimbanques, des cafés, des cabarets, des salles de spectacle. La plus fréquentée était le théâtre de la Foire, pour lequel travaillèrent Lesage, Piron, Sédaine, Favart. Vers 1775, la foire Saint-Laurent commença à être délaissée pour le boulevard du Temple, où se porta la vogue populaire; elle fut supprimée en 1789, et son enclos resta abandonné jusque sous la Restauration, où l'on ouvrit un marché sur une partie de son emplacement. Dans l'autre partie, on a construit l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg, l'un des plus beaux édifices de la capitale, dont la masse est aussi imposante que les dispositions de détail sont élégantes et ingénieuses.

A l'extrémité du faubourg Saint-Martin, au delà de la rue de la Butte-Chaumont, se trouvait autrefois la _butte de Montfaucon_, où était construit le plus fameux des gibets royaux. Il datait du XIe siècle. C'était une masse de pierre de cinq à six mètres de (p.145) hauteur, formant une plate-forme carrée de quatorze mètres de longueur sur dix de largeur. Sur les côtés de cette plate-forme s'élevaient seize gros piliers carrés, hauts de trente-deux pieds, unis par de fortes poutres de bois qui supportaient des chaînes de fer, auxquelles restaient suspendus les cadavres des suppliciés jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à l'état de squelettes. Alors on les jetait dans un charnier pratiqué au centre de la plate-forme. On arrivait à cette plate-forme par une longue rampe de pierre fermée d'une porte, et l'on suspendait ou détachait les cadavres au moyen de grandes échelles. Ce monument sinistre, placé sur l'une des dernières éminences de la butte Chaumont, dominait une campagne fertile, des coteaux chargés de vignobles ou de moulins, des champs de blé, mais toute habitation s'en était éloignée, et, jusqu'au milieu du dernier siècle, on n'y trouvait d'autre établissement que la voirie. On sait combien la justice du moyen âge était atroce, expéditive, et tenait peu de compte de la vie des hommes; on sait que la mort était appliquée à tous les crimes, et que les crimes étaient très-fréquents: il était donc rare que le gibet de Montfaucon ne fût pas garni de cadavres. Mais, en sa qualité de lieu privilégié de la haute justice royale, il eut l'avantage d'appendre plus de grands seigneurs que de pauvres hères, et Montfaucon sembla prédestiné aux ministres oppresseurs, aux financiers concussionnaires, aux juges prévaricateurs, etc.

Les condamnés les plus fameux qui furent pendus ou exposés après leur supplice à Montfaucon furent: Pierre de la Brosse, ministre de Philippe-le-Hardi, en 1278; Enguerrand de Marigny, surintendant des finances sous Louis X, en 1314; Tapperel, prévôt de Paris, en 1320, pour avoir fait mourir un pauvre innocent à la place d'un riche coupable; Gérard de la Guette, surintendant des finances sous Philippe-le-Long, en 1322: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, (p.146) coupable de vols et d'assassinats, en 1323; Pierre Remy, surintendant des finances, en 1328; Massé de Machy, trésorier du roi, en 1331; René de Séran, maître des monnaies, en 1332; Hugues de Cuisy, président au Parlement, pour avoir vendu la justice, en 1336; Adam de Hourdaine, conseiller au Parlement, pour avoir produit de faux témoins, en 1448; Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1209; Pierre des Essarts, prévôt de Paris, en 1413; Olivier-le-Daim, ministre de Louis XI, en 1484; Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, surintendant des finances, en 1527; Jean Poncher, trésorier du Languedoc, en 1533; Gentil, président au Parlement, en 1543, etc.

Ajoutons à cette liste funèbre de suppliciés l'amiral Coligny, Briquemaut, Cavagnes, et tant d'autres victimes de la Saint-Barthélémy, dont Charles IX, avec toute sa cour, alla contempler les cadavres.

A partir de cette époque, les expositions à Montfaucon devinrent plus rares; Sauval dit qu'à la fin du XVIIe siècle le gibet tombait en ruine, et, en 1740, Piganiol ajoute: «Présentement la cave est comblée, la porte de la rampe est rompue et les marches sont brisées; quant aux piliers, à peine en reste-t-il deux ou trois.» En 1761, quand les faubourgs Saint-Martin et du Temple commencèrent à se peupler, on détruisit cet édifice hideux, et on le transporta à l'endroit où est actuellement la voirie et qu'on appelle aussi Montfaucon; mais on n'y pendit plus, on n'y exposa plus: le gibet royal ne fut plus qu'un symbole de la haute justice du trône, et l'on se contenta d'enterrer à l'ombre de ses piliers les malheureux suppliciés à la place de Grève. La révolution fit disparaître ce dernier reste du régime féodal.

Le faubourg Saint-Martin aboutit à deux barrières aussi importantes que fréquentées: celle de Pantin, qui ouvre la grande route de Metz ou d'Allemagne; celle de la Villette, qui ouvre la grande route de Lille ou de Belgique. Entre ces deux routes est situé le bassin où (p.147) aboutit le canal de l'Ourcq, et à l'extrémité duquel se trouve, dans une magnifique position, entre les deux barrières, une vaste et belle rotonde, qui ressemble à un temple et ne renferme néanmoins que les bureaux de l'octroi.

Les communes de Pantin et de la Villette ont été l'un des principaux théâtres de la bataille de 1814. La dernière, aussi riche que populeuse et commerçante, est l'un des principaux entrepôts d'approvisionnement de Paris: elle doit sa prospérité aux canaux de l'Ourcq et Saint-Martin.

Le canal _Saint-Martin_ commence à la barrière de Pantin, se dirige au sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple, la rue de Ménilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la Seine par la gare de la Bastille; il dérive les eaux du canal de l'Ourcq dans la Seine et amène ainsi dans l'intérieur de Paris toutes les marchandises du nord de la France. Il a été entrepris en 1803 et ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mètres, sa largeur de 27, sa pente de 25, répartie entre dix écluses. Il est bordé d'un côté par le quai de _Valmy_, de l'autre par le quai de _Jemmapes_. Ces quais sont couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et l'on y remarque les vastes bâtiments de l'_Entrepôt réel des douanes_. Toute la partie de Paris traversée par ce canal était, il y a quarante ans, occupée presque entièrement par des marais et des terrains en culture; aujourd'hui, elle est sillonnée de rues, habitée, populeuse, pleine d'activité. Les bords du canal Saint-Martin et particulièrement l'Entrepôt ont été ensanglantés dans les journées de juin 1848.

Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit à Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part un aqueduc souterrain, dit de _Ceinture_, ayant deux mètres de hauteur sur deux mètres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer; il entre dans Paris près de la barrière de la Villette, suit le (p.148) mur d'enceinte et se déverse dans un vaste réservoir situé près de la barrière de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau à toute la partie septentrionale de Paris par trois principales saignées: une à l'est, qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg Saint-Martin jusqu'au Château-d'Eau, au-dessous duquel est un réservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier Saint-Denis; enfin, une à l'ouest et partant du réservoir de Monceaux, envoyant des eaux dans la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré et les Champs-Élysées.