‹ Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - IIChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV.

ÎLE DE LA CITÉ.

L'île de la Cité a plus de 200,000 mètres carrés de superficie. Elle est bordée par les quais Napoléon, Desaix, de l'Horloge, des Orfèvres, du Marché-Neuf et de l'Archevêché. Sa communication avec la rive droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame, au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf, Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevêché; avec l'île Saint-Louis par les ponts de la Cité et Louis-Philippe. Elle forme deux quartiers: celui _de la Cité_, qui appartient au neuvième arrondissement; celui du _Palais de Justice_, qui appartient au onzième.

L'histoire de cette île, vénérable berceau de Paris, est l'histoire de la ville elle-même jusqu'au XIIIe siècle. Le Paris des deux rives n'avait alors qu'une médiocre importance: à cause de Notre-Dame et du Palais, ces deux métropoles religieuse et politique, tous les (p.013) événements se concentraient dans la Cité, et la population, les églises, les établissements de tout genre ne cessaient de s'y entasser. A partir du XIIIe siècle et à mesure que le Paris des deux rives s'agrandit, la Cité perd de son importance, mais non de sa popularité, car elle reste le centre des affaires politiques, et même, à cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde ce caractère jusqu'à la fin du XVIIe siècle. A dater de cette époque, et surtout de 1789, la Cité cesse de jouer le premier rôle dans l'histoire de Paris; la richesse s'en est éloignée; il n'y reste qu'une population misérable et souffrante; elle devient même un repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostituées; aucun événement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la Préfecture de police, positions de premier ordre, dont les révolutions ne manquent jamais de s'emparer.

La Cité présentait encore, il y a soixante ans, l'aspect peu séduisant qu'elle avait au moyen âge: à l'extérieur, privée de quais, sauf dans sa partie occidentale, ayant ses maisons hautes, fétides, obscures, pressées sur les bords de la Seine, bordée d'eaux sales, d'herbes dégoûtantes, de blanchisseries, de guenilles suspendues de toutes parts, elle offrait à l'intérieur un amas inextricable de ruelles hideuses, de masures noires, de bouges infects, ruche abominable où nos pères se sont entassés pendant des siècles, et dans laquelle on ne comptait pas moins de cinquante-deux rues, six impasses, trois places, dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles, deux couvents, outre l'Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, le Palais avec ses dépendances, l'Archevêché, le cloître Notre-Dame et la cathédrale. Aujourd'hui, on a fait pénétrer du jour et de l'air dans ce triste quartier, où de tels déblaiements ont été opérés, qu'il n'y restera bientôt plus que dix à douze rues, avec Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu et le Palais de Justice.

Mais, quelque embellie ou défigurée que soit la Cité, il y reste (p.014) assez de débris du passé pour qu'on se sente pris d'un trouble indéfinissable à l'aspect de ce sol exhaussé à force de poussière humaine et de ruines de tout genre, de ces rues sales, tortueuses, où jamais ne pénètre un rayon de soleil, où quatre hommes ne sauraient passer de front, de ces maisons qui suintent le froid et l'humidité, avec leurs auvents en saillie, leurs portes basses, leurs escaliers de bois vermoulu, de ces logis noirs, fétides, misérables, qui ont pourtant hébergé des magistrats, des prélats, de grandes dames, où tant de générations se sont écoulées comme les flots de la Seine, aussi rapides, aussi fugitives, sans laisser plus de traces. Alors la pensée se plonge avec tristesse dans les ténèbres du passé; elle interroge ce pavé, ces murs, ces édifices, qui ont vu tant d'événements, où tant de passions s'agitèrent; elle ressuscite cette population si profondément ignorante et misérable, mais qui n'avait conscience ni de son ignorance ni de sa misère, qui vivait calme et résignée à l'ombre de la vieille Notre-Dame, respirant tranquillement, joyeusement même, cet air méphitique, qui semblait alors imprégné de foi et de dévotion.

Nous allons commencer la description de la Cité par celle de ses quais; nous la continuerons par ses quatre rues transversales, d'Arcole, de la Cité, de la Barillerie, de Harlay, avec les rues qui y aboutissent et les monuments qui s'y trouvent.

§ Ier.

Quais de la Cité.

_Quai Napoléon_.--Il date de 1802. Auparavant, la Seine était bordée de ce côté par les jardins du chapitre Notre-Dame, par le petit port Saint Landry, enfin par de hautes maisons appartenant à la rue Basse-des-Ursins et qui plongeaient leur pied dans la rivière. (p.015) La plus remarquable de ces maisons était l'hôtel des Ursins, qui avait été bâti par le vertueux Juvénal des Ursins; il était terminé du côté de la Seine par deux grosses tourelles surmontées chacune d'une terrasse et réunies par une arcade à balcon, d'où l'on jouissait d'une vue magnifique. Cet hôtel fut détruit en 1553, et sur son emplacement l'on ouvrit la rue Haute-des-Ursins.

On remarque aujourd'hui sur le quai Napoléon une jolie maison bâtie récemment et qui est ornée des médaillons d'Héloïse et d'Abailard; elle a été construite sur l'emplacement de la maison du chanoine Fulbert, oncle d'Héloïse, laquelle était située rue du Chantre, nº1 [4]. On montrait dans celle-ci un petit escalier et un cabinet tombant en ruines et qu'on croyait dater du temps des amants du XIIe siècle, dont l'histoire est encore aujourd'hui si fraîche dans les souvenirs populaires. Paris n'a pourtant pas rendu à la mémoire d'Héloïse, de cette femme si complète par le coeur et par l'esprit, qui ouvre la série des illustres Parisiennes, de cette ancêtre, de cette parente de madame de Sévigné et de madame Roland, tous les honneurs qu'elle méritait; et l'on s'étonne que, dans la foule des statues élevées aux célébrités de la capitale, l'on ait oublié celle de cette glorieuse fille, de cette autre patronne de Paris, la première de son temps par son intelligence et son savoir, par son éloquence et ses malheurs.

[Note 4: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 11.]

_Quai Desaix_.--Il date de 1800. Auparavant, c'était le derrière des maisons de la rue de la Pelleterie qui bordait la rivière. Ce quai étant très-large, la partie méridionale est occupée par un marché aux fleurs, planté d'arbres, orné de fontaines, qui a été ouvert en 1808.

_Quai de l'Horloge_.--Il a été commencé en 1560 et achevé en 1611. Il doit son nom à une tour construite en 1370 et où fut placée, par les ordres de Charles V, une horloge publique, qui avait été faite (p.016) par un Allemand, Henri de Vic. La lanterne contenait une cloche qui ne sonnait que pour les cérémonies royales et qui donna le signal de la Saint-Barthélémy. Elle fut restaurée sous Henri III et ornée de sculptures de Jean Goujon. On vient de la reconstruire à grands frais, d'y placer une horloge imitée de celle de Henri de Vic et l'on en a fait une sorte de donjon fortifié, d'où l'on explore les deux rives de la Seine. Le quai de l'Horloge est principalement habité par des opticiens.

_Quai des Orfèvres_.--Il a été construit de 1580 à 1643 et a pris son nom des nombreux orfèvres qui l'habitaient et dont quelques-uns l'habitent encore. Il n'allait d'abord que jusqu'à la rue de Jérusalem: là commençait la rue Saint-Louis, dont les maisons bordaient la rivière et qui se prolongeait jusqu'au pont Saint-Michel; c'était par cette rue, qui communiquait par la petite rue Sainte-Anne avec la cour de la Sainte-Chapelle, que les rois se rendaient au Palais. Elle a été détruite en 1808 et le quai prolongé jusqu'au pont Saint-Michel.

_Quais du Marché-Neuf_ et _de l'Archevêché_.--Le milieu de ce quai a été ouvert en 1568 pour y établir un marché; ses deux extrémités étaient garnies de maisons bordant la Seine et dont la dernière, voisine du petit pont, a été récemment détruite. On trouve sur ce quai le plus affligeant édifice public qui soit dans Paris: c'est _la Morgue_, où l'on expose, jusqu'à ce qu'ils soient reconnus, les individus trouvés morts hors de leur domicile. La Morgue reçoit annuellement 360 à 480 cadavres.

A partir du Petit-Pont, la ligne des quais de la Cité est interrompue par les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, qui bordent la Seine jusqu'au Pont-aux-Doubles. Au delà de ce pont commence le _quai de l'Archevêché_, qui date de 1800 et s'est d'abord appelé _quai Catinat_; avant cette époque, c'étaient les jardins de l'archevêque et du chapitre qui bordaient la Seine.

§ II. (p.017)

Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.

La rue d'_Arcole_ commence au quai Napoléon, en face le pont d'Arcole, et finit au Parvis Notre-Dame: c'est une grande et large voie qui a été formée récemment des anciennes rues du _Chevet Saint-Landry_ et de _Saint-Pierre-aux-Boeufs_.

La première tirait son nom d'une église dont la fondation se perd dans la nuit des temps et où les reliques de saint Landry, évêque de Paris, furent transportées, lorsque la ville fut assiégée par les Normands. L'entrée de cette église, qui fut reconstruite en 1477, était dans la rue Saint-Landry, et son chevet dans la rue qui en prenait le nom. On y remarquait le beau monument sculpté par Girardon pour la sépulture de sa femme, le tombeau de la famille Boucherat et celui de Pierre Broussel, ce _père du peuple_ au temps de la Fronde. Broussel demeurait rue Saint-Landry, nº 7, et sa maison existe encore; c'est là qu'il fut arrêté le 26 août 1648; c'est là que commença l'émeute qui ébranla le trône du jeune Louis XIV. L'église Saint-Landry a été démolie en 1790; on a trouvé dans ses fondations un amas d'ossements humains, qui semble le reste d'une bataille livrée en cet endroit, ainsi que les ruines du monument triomphal élevé en 383 par le tyran Maxime pour sa victoire sur Gratien[5]: ces ruines ont été retrouvées dans une grande muraille qui enveloppait toute la Cité et qui datait probablement de la domination franque.

[Note 5: _Hist. gén. de Paris_, p. 5.]

Dans la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs était une église aussi ancienne que Saint-Landry, et dont le surnom venait d'un marché de boucherie établi, dès les premiers siècles de notre histoire, dans son (p.018) voisinage, marché qui fut transféré au XIIe siècle près du Châtelet. Cette église, qui occupait l'emplacement de la maison nº 15, a été démolie; mais son élégant portail a été transporté à l'église Saint-Séverin, dont il forme la porte latérale.

Le _Parvis Notre-Dame_ est une grande place sur laquelle se trouvent, outre la cathédrale, l'Hôtel-Dieu et l'administration des hospices de Paris. Elle date de la fondation même de Notre-Dame, et, bien qu'elle fût jadis beaucoup moins grande qu'aujourd'hui, elle renfermait des écoles publiques, le bureau des pauvres, les églises Saint-Christophe et Sainte-Geneviève-des-Ardents, enfin l'échelle patibulaire et la prison de l'évêque de Paris. C'est là qu'on amenait les condamnés pour faire amende honorable, une torche à la main, et entendre lire leur arrêt de mort. Ce lugubre spectacle fut donné une dernière fois, le 19 février 1790, pour le supplice du marquis de Favras. On y faisait aussi des exécutions criminelles. Enfin, près de l'église Saint-Christophe et sous la protection de Notre-Dame, se tenait le marché au pain pour les pauvres, où venaient vendre en franchise les boulangers des environs de la ville. Le Parvis commença à être déblayé en 1748 par la destruction des églises Saint-Christophe et Sainte-Geneviève, sur l'emplacement desquelles on élargit les rues Saint-Christophe et Neuve-Notre-Dame, et l'on bâtit l'hospice pour les enfants trouvés, remplacé aujourd'hui par l'administration générale des hôpitaux; les autres agrandissements de la place ont été faits depuis la révolution, et principalement aux dépens de l'Hôtel-Dieu et du cloître Notre-Dame.

§ III.

L'église Notre-Dame.

Du temps de Tibère, les _nautes_ ou bateliers parisiens élevèrent, (p.019) à la pointe occidentale de la Cité, un monument à Jupiter. Des fouilles faites en 1711 sous le choeur de Notre-Dame amenèrent la découverte d'une partie des pierres qui avaient formé ce monument; l'une d'elles avait pour inscription:

«Sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les nautes parisiens élevèrent publiquement cet autel[6].»

[Note 6: TIB. CÆSARE. AUG. JOVI. OPTUMO. MAXUMO... M. NAUTÆ. PARISIAC. PUBLICE. POSUERUNT.]

Ce monument se composait de pierres cubiques ornées de bas-reliefs représentant des divinités romaines et gauloises, des soldats romains, des animaux; sa hauteur devait être de six à huit pieds; il était probablement surmonté d'une statue de Jupiter et avait autour de lui deux autels et d'autres ornements accessoires. On ne sait à quelle époque fut détruit ce monument; mais, dès le VIe siècle, sur son emplacement, existait une chapelle dédiée à saint Étienne, à laquelle on adjoignit, dans le siècle suivant, une autre chapelle dédiée à Notre-Dame. Ces deux petits édifices composaient l'_église sacro-sainte des Parisiens_ ou la cathédrale. Des fouilles faites en 1847 dans le parvis ont mis à découvert les substructions de cette église qui étaient superposées à des constructions romaines. On croit que c'est dans cette cathédrale que Frédégonde se réfugia après le meurtre de son époux, comme dans un asile inviolable, et que Gontran sollicita le peuple «de ne pas le tuer comme il avait déjà tué ses frères[7].» Un concile y fut tenu en 829.

[Note 7: Grég. de Tours, liv. VII, ch. VIII.]

L'église Notre-Dame, telle qu'elle existe aujourd'hui, date de 1161. Sa construction est due à l'évêque de Paris, Maurice de Sully, et le pape Alexandre III en posa la première pierre. On put y célébrer l'office divin dès 1185, et la masse de l'édifice fut achevée (p.020) en 1223; mais il fallut encore plus d'un siècle pour achever les innombrables détails de sculpture que nos pères y ont prodigués, le triple portail et la triple galerie de sa façade, ses portails latéraux, ses trois grandes fenêtres à vitraux, toutes ces arabesques, ces dentelles, ces colonnettes, ces statues, ces pierres travaillées à jour, qui font de Notre-Dame l'un des plus précieux monuments du moyen âge.

Cet édifice a 130 mètres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les deux tours ont 68 mètres d'élévation. On a cru longtemps qu'il était bâti sur pilotis et qu'un perron de onze marches y conduisait: l'inexactitude de ces deux assertions vulgaires a été démontrée par les travaux de 1711 et les fouilles de 1847.

L'histoire de cet édifice populaire et vénéré est liée à l'histoire de Paris et même à l'histoire de France. Que de fêtes y ont été célébrées! que de baptêmes et de mariages royaux, de _Te Deum_ et de _De profundis!_ que de générations ont passé sous ces sombres portails! que de drapeaux conquis par nos armes ont été suspendus sous ces antiques voûtes! Tous nos rois y sont venus remercier Dieu de leurs victoires, tous se sont empressés d'ajouter quelque chose à sa splendeur. Philippe-le-Bel, en mémoire de sa bataille de Mons-en-Puelle, avait fait placer à l'entrée du choeur sa statue équestre élevée sur deux colonnes. Louis XIV fit reconstruire tout le sanctuaire avec une grande magnificence: alors fut placée la belle descente de croix, oeuvre de Coustou aîné, qui orne encore le maître-autel, et aux deux côtés de laquelle se trouvaient les figures agenouillées de Louis XIII et de Louis XIV offrant leur couronne à la Vierge.

Dans l'église Notre-Dame se trouvaient les sépultures de la plupart des évêques de Paris, du maréchal de Guébriant, de Gilles Ménage, etc.

Quand la révolution arriva, les Parisiens associèrent la vieille (p.021) cathédrale à leur enthousiasme pour la liberté: on y chanta des _Te Deum_ pour la prise de la Bastille, pour la nuit du 4 août, pour la séance du 4 février, pour l'acceptation de la Constitution; Bailly et La Fayette y firent le serment «de consacrer leur vie à la défense de la liberté conquise;» la garde nationale y vint faire bénir ses drapeaux. Mais, en 1793, quand la Commune de Paris tomba sous la stupide domination des hébertistes, Notre-Dame fut dépouillée de ses objets d'art, mutilée dans toutes ses parties, principalement dans sa façade, enfin transformée en un théâtre impie pour le culte de la Raison[8]. Après la cessation de ces saturnales, l'église fut fermée et servit quelquefois aux rassemblements de la section de la Cité, section très-révolutionnaire; c'est là que se réfugièrent les meneurs de la journée du 12 germinal. Nous avons vu qu'elle fut rendue au clergé constitutionnel sous le Directoire, mais que les théophilanthropes en firent un temple à l'Être suprême; qu'il s'y tint en 1801 un concile où assistèrent cent vingt prêtres ou évoques constitutionnels; que, le 18 avril 1802, une messe et un _Te Deum_ y furent célébrés pour le rétablissement officiel du culte catholique; enfin que, le 2 décembre 1804, dans cette basilique de saint Louis et de Louis XIV, où semblait empreinte toute la monarchie ancienne, Napoléon fut sacré, comme Pépin-le-Bref, de la main du successeur des apôtres.

[Note 8: _Hist. gén. de Paris_, p. 172.]

Notre-Dame a eu la meilleure part des déblaiements modernes de la Cité. Autrefois elle avait sur sa gauche l'Archevêché, sur sa droite le Cloître, et nous avons dit que son parvis était encombré par l'Hôtel-Dieu, deux églises et plusieurs maisons. L'_Archevêché_ était le vieux palais construit en 1161 par Maurice de Sully, siége de l'officialité, devant lequel avaient lieu les duels judiciaires; il servit de citadelle au cardinal de Retz pendant les troubles de la Fronde, fut reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles et embelli en 1750 par l'archevêque de Beaumont[9]. L'Assemblée constituante (p.022) y siégea du 19 octobre au 9 novembre 1789; la Convention nationale en fit un annexe de l'Hôtel-Dieu. Ses bâtiments et ses jardins bordaient la Seine et se prolongeaient jusqu'à la pointe orientale de l'île par une promenade réservée dite le Terrain.

[Note 9: Les archevêques de Paris étaient seigneurs temporels d'une partie de la Cité, du bourg Saint-Marcel, de la _Ville-l'Évêque_ et de neuf autres fiefs dans Paris: la Trémoille ou les _Bourdonnais_, le _Roule_, la _Grange-Batélière_, les _Rosiers_, _Tirechappe_, _Thibault-aux-Dés_, les Tombes, près l'Estrapade, et Poissy, près des Chartreux. Leur revenu s'élevait à 200,000 livres. Ils avaient, dans leur dépendance directe, ou, pour mieux dire, dans leur propriété, les trois églises collégiales de Saint-Marcel, de Sainte-Opportune et de Saint-Honoré, lesquelles étaient appelées les filles de l'archevêque. Leur diocèse comprenait 22 chapitres, 31 abbayes, 66 prieurés, 184 couvents, 472 cures, 256 chapelles, 34 maladreries.]

Le _Cloître_ était compris entre l'église, la rivière et une ligne tirée de la rue de la Colombe au Parvis; il renfermait dix rues, les deux églises Saint-Jean-le-Rond et Saint-Denis-du-Pas, l'une appuyée au chevet, l'autre au côté droit de Notre-Dame, et qui lui servirent successivement de baptistère, la chapelle Saint-Aignan, les écoles épiscopales, des maisons, des jardins, etc. C'était le domaine du chapitre de Notre-Dame, qui, sous Charlemagne, était déjà célèbre par ses écoles, et qui a donné à l'église six papes, vingt-neuf cardinaux et une multitude d'évêques[10]. Avec le Cloître et l'Archevêché, la cathédrale ressemblait à une forteresse occupant toute la partie orientale de la Cité, ceinte de grosses murailles et ouverte seulement par trois portes fortifiées. Aujourd'hui, l'Archevêché a disparu; il a été démoli le 14 février 1831 dans un jour de fureur populaire; (p.023) à sa place est une vaste promenade plantée d'arbres, ornée d'une jolie fontaine, et qui se confond avec le quai. Le Cloître a été ouvert par des quais et des rues; l'église Saint-Jean-le-Rond, sur les marches de laquelle d'Alembert enfant fut exposé, a été détruite en 1748; l'église Saint-Denis-du-Pas, en 1813.

[Note 10: Le chapitre de Notre-Dame était presque aussi riche et puissant que l'archevêque: son revenu s'élevait à 180,000 livres, et il avait, dans sa dépendance, les quatre églises collégiales de Saint-Merry, du Saint-Sépulcre, de Saint-Benoît, de Saint-Étienne-des-Grés, lesquelles étaient appelées les _filles de Notre-Dame_.]

Grâce à ces travaux, la vieille cathédrale, débarrassée de tous ses entours, s'élève aujourd'hui tout isolée à la pointe de la Cité, comme autrefois l'autel de Jupiter, qu'elle a remplacé. Cependant, on ne saurait affirmer que ces changements n'ont pas ôté au monument quelque chose de son caractère imposant et sévère: les vieilles églises gothiques s'accommodent mal de nos grandes rues, de nos grandes places, de notre grand jour; et elles ne sont jamais plus majestueuses que lorsqu'on les voit pressées, serrées avec amour par un troupeau d'humbles maisons qui semblent se fourrer sous leurs ailes.

Depuis quelques années, une restauration presque complète de Notre-Dame a été entreprise; elle tend principalement à rendre à sa façade, à ses tours, à ses portails, les riches ornements de sculpture dont les mutilations révolutionnaires l'avaient dépouillée. De plus, un monument doit être élevé, dans l'intérieur, à la mémoire du saint archevêque tombé en 1848 sous les balles de la guerre civile en disant: Puisse mon sang être le dernier versé! Enfin, sur son flanc méridional, on vient de construire un édifice plein d'élégance et de goût destiné à servir de sacristie et qui est un abrégé de la cathédrale elle-même.

§ IV.

L'Hôtel-Dieu.

L'Hôtel-Dieu, d'après une tradition qui n'est rien moins que (p.024) certaine, a été fondé vers le milieu du VIIIe siècle par saint Landry, huitième évêque de Paris. Il prit de l'accroissement sous Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les malades n'y étaient pas traités avec luxe: «Pour le salut de notre âme, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant à la Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller coucher ailleurs.» Saint Louis fut plus généreux, et ses libéralités permirent de donner des secours annuellement à plus de six mille malades et de faire desservir la maison par trente frères, vingt-cinq soeurs et quatre prêtres: aussi est-il regardé comme le véritable fondateur de l'Hôtel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple de saint Louis en dotant cet hôpital, qui fut successivement agrandi et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a été administré avec intelligence et humanité. Trois ans avant la révolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de 2,500 à 6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu'à six dans un même lit; la mortalité y était de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades reçus en cinquante ans, plus de 240,000 étaient morts; enfin, la négligence des administrateurs fut la cause de deux incendies effroyables qui firent périr des centaines de victimes. La situation de cet établissement, tombeau de la plus grande partie de la population parisienne, fut révélée en 1785 par Bailly à l'Académie des sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour réparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent souscrits à cet effet en moins d'un an. Comme on désespérait d'assainir ce cloaque, on résolut de le transporter hors de la Cité et de le remplacer par quatre hôpitaux placés aux quatre extrémités de la ville; mais, au moment où l'on allait se mettre à l'oeuvre, le ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les (p.025) employa pour les dépenses ordinaires de l'État. Enfin la révolution arriva, et la suppression des couvents permit de désencombrer l'Hôtel-Dieu en distribuant ses hôtes dans de nouveaux hôpitaux. On dégagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux bâtiments sur la rive gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur. Enfin, les améliorations furent telles, que cet hôpital, aujourd'hui plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la mortalité n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dépense annuelle s'élève à environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impôt prélevé sur les spectacles, impôt qui date de 1716 et contre lequel les acteurs et les gens de plaisir n'ont cessé de réclamer.

Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le poète Gilbert sont morts à l'Hôtel-Dieu! Combien d'autres existences, usées par le malheur et pleines d'avenir, s'y sont éteintes, ignorées, abandonnées, en maudissant la société et la vie! Que de drames inconnus se sont passés dans ces tristes salles!

L'entrée de cet hôpital est aujourd'hui décorée d'un portique d'une belle simplicité et d'un péristyle où l'on trouve les statues de saint Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres, à qui Paris doit tant de beaux établissements de charité, et de Monthyon[11], ce magnifique bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu dont le tombeau a été dignement placé dans cet hospice.

[Note 11: Auguet de Monthyon, conseiller d'état, mort en 1819, a laissé aux hôpitaux une somme de 5,312,000 francs.]

La chapelle de l'Hôtel-Dieu avait été bâtie en 1380 par les soins d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a été démolie en 1802 et remplacée par l'ancienne église de Saint-Julien-le-Pauvre, dont nous parlerons plus tard.

Près de l'Hôtel-Dieu et dans les bâtiments élevés en 1748 pour (p.026) servir d'hospice aux enfants trouvés se trouve le siége de l'administration générale des hôpitaux, dite aujourd'hui de l'_assistance publique_.

D'après la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le service des secours et celui des hôpitaux et hospices; elle est conférée, sous l'autorité du préfet de la Seine, à un directeur assisté d'un conseil de surveillance composé de vingt membres; elle réunit sous sa direction seize hôpitaux, onze hospices, sept autres établissements charitables.

Les _hôpitaux_ sont des établissements consacrés au traitement des malades indigents curables; ils se divisent en hôpitaux généraux et hôpitaux spéciaux: les hôpitaux généraux sont au nombre de neuf et contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: _l'Hôtel-Dieu_, _Sainte-Marguerite_, _La Riboissière_, la _Pitié_, la _Charité_, _Saint-Antoine_, _Necker_, _Cochin_, _Beaujon_. Ces neuf hôpitaux sont indistinctement affectés au traitement des blessures et des maladies aiguës. Il faut leur ajouter la Maison de Santé, rue du Faubourg-Saint-Denis, où l'on est admis en payant par journée. Les hôpitaux spéciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce sont: _Saint-Louis_, du _Midi_, de _Lourcine_, des _Enfants malades_, d'_accouchement_, des _cliniques_. Ils sont exclusivement réservés au traitement d'affections particulières.

Les _hospices_ sont des asiles ouverts à ceux que l'indigence et la vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'aliénation ou des infirmités incurables mettent hors d'état de pourvoir eux-mêmes aux besoins de leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, où l'admission est gratuite, et maisons de retraite, où l'on paye une petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la _Vieillesse-Hommes_ ou _Bicêtre_, la _Vieillesse-Femmes_ ou la _Salpêtrière_, les _Incurables-Hommes_, les _Incurables-Femmes_, les _Enfants-Trouvés_, les _Orphelins_, _Saint-Michel_ ou _Boulard_, à Saint-Mandé, de la _Reconnaissance_ ou _Brézin_, à Garches, (p.027) _Devillas_, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus à des dotations particulières. Les maisons de retraite sont; les _Ménages_, _La Rochefoucauld_, _Sainte-Perrine_.

On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de soeurs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.

§ V.

Rue de la Cité.

Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au Petit-Pont; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des anciennes rues de la _Lanterne_, de la _Juiverie_ et du _Marché-Palu_.

A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin, était l'église _Saint-Denis-de-la-Chartre_, ainsi appelée d'une chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition, saint Denis avait été enfermé; elle datait du XIe siècle et fut démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la rivière formaient le _Bas de Saint-Denis_ et étaient un lieu d'asile pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle _Saint-Symphorien-de-la-Chartre_, qui fut cédée en 1702 à la communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite _Académie de Saint-Luc_. Cette académie datait de 1391; elle fut réunie à l'académie royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle (p.028) continua de subsister comme _maîtrise_ des peintres, sculpteurs, graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les meilleurs artistes du XVIIIe siècle.

La rue de la _Juiverie_ tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués au XIIe siècle: ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut remplacée en 1183 par l'église de la _Madeleine_. Cette église, située au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris, laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé[12].» Tous les rois et reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en 1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs[13].

[Note 12: Piganiol de la Force, t. I, p. 436.]

[Note 13: _Hist. gén. de Paris_, p. 43 et 82.]

La rue du _Marché-Palu_ devait son nom à un marché qui y existait depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain marécageux (_palus_). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont la mort amena la proclamation de la loi martiale.

Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cité sont:

1º Rue de _Constantine_, qui est aujourd'hui la grande artère longitudinale de la Cité. C'est une voie nouvelle et qui a été formée principalement avec l'ancienne rue de la _Vieille-Draperie_. Celle-ci tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste concéda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume et qui étaient auparavant établis dans cette rue; aussi l'appelait-on la _Juiverie des drapiers_. La draperie était alors une des (p.029) principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus ancienne des confréries et le premier des six corps marchands.

La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux églises, aujourd'hui démolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix.

2º Rue de la _Calandre_, l'une des plus anciennes voies de la ville. D'après une tradition très-accréditée, saint Marcel, _évêque de Paris et bourgeois du Paradis_, était né au IVe siècle dans la maison qui a aujourd'hui le nº 10; aussi, dans les processions où l'on portait la châsse du saint, une station solennelle était faite devant cette maison. C'était une rue très-fréquentée et qui a vu, tout étroite, sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entrées royales et cérémonies publiques: ainsi, en 1420, à l'entrée de Henri V, roi d'Angleterre, «fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux mystère de la Passion au vif.»

Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la Barillerie et aux Fèves, était autrefois un îlot de maisons qu'on appelait la _ceinture de saint Éloi_: cet évêque y avait demeuré dans une maison qui existait encore au XIIIe siècle sous le nom de _maison au Fèvre_[14], et il y fonda un monastère de femmes sous la direction de sainte Aure. Ce monastère devint un couvent d'hommes en 1107, et il passa en 1639 aux Barnabites. L'église qui fut reconstruite à cette époque et qui est cachée dans une cour de la place du Palais, renferme aujourd'hui les archives de la comptabilité générale de l'État.

[Note 14: _Fèvre, faber_, ouvrier. Cette maison a donné son nom dénaturé à la rue aux _Fèves_.]

En face de l'église des Barnabites était jadis une petite place, qui a été absorbée par la place du Palais et qui fut formée par la démolition de la maison de Jean Châtel, assassin de Henri IV. Cette maison fut brûlée par sentence du Parlement et l'on a retrouvé (p.030) récemment ses fondations encore calcinées et ensoufrées. A sa place avait été élevée en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part qu'y avaient prise les Jésuites et le bannissement de ces religieux «comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique, ennemis du roy et de l'Estat.» Cette pyramide, qui était un objet d'art remarquable, ne subsista que dix ans.

3º Rue _Neuve-Notre-Dame_.--Cette rue neuve est bien ancienne, car elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accès vers la cathédrale. On y trouvait jadis l'église _Sainte-Geneviève-des-Ardents_, dont l'origine est inconnue, mais qui avait été bâtie, disait-on, sur l'emplacement de la maison habitée par la vierge de Nanterre. Elle fut détruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvés. Nous avons dit que les bâtiments de cet hospice étaient aujourd'hui occupés par l'administration de l'assistance publique.

4º Rue du _Marché-Neuf_.--On y trouvait l'église de _Saint Germain-le-Vieux_, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui démolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le maréchal de Biron furent enveloppés par les bourgeois, «qui les auroient taillés en pièces s'ils ne s'étoient mis à genoux, rendant leurs armes et criant: Bons chrétiens!»

§ VI.

Rue de la Barillerie.

La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait dans le temps où Paris était environné de vignobles renommés. Nous avons dit ailleurs[15] que c'est, avec les rues de la Calandre et du Marché-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement elle a été traversée par César et ses légions. Jusqu'à la fin du (p.031) dernier siècle, c'était une rue étroite, sombre, tortueuse, quoique très-fréquentée, comme ayant les principales entrées du Palais. En 1787, elle fut élargie, alignée, reconstruite avec la régularité qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la place demi-circulaire où se dresse l'échafaud pour les expositions judiciaires.

[Note 15: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 4.]

La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue _Saint-Barthélémy_, à cause d'une grande église qui y était située, au coin de la rue de la Pelleterie. Cette église était l'un des monuments les plus respectables de Paris par son antiquité. Elle datait du Ve siècle et servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit «qu'elle avait été bâtie très-anciennement par la munificence des rois.» Hugues Capet l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. En 1138, elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIVe siècle, réparée et décorée au commencement du XVIIe, elle tombait de nouveau en ruines en 1770, et on la rebâtissait sur un nouveau plan quand la révolution arriva; alors elle fut vendue, et cet édifice vénéré de nos pères subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et matériaux on construisit le _théâtre de la Cité_ ou _des Variétés_, ainsi que deux passages obscurs. Ce théâtre eut un grand succès jusqu'en 1799, principalement à cause de ses pièces révolutionnaires. Il fut fermé en 1807, et l'on établit à sa place le _Spectacle des Veillées_, où l'on trouvait réunis un théâtre, un bal, des cafés, des promenades champêtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite du _Prado_.

Dans la rue de la Barillerie est l'entrée principale du Palais de Justice.

§ VII. (p.032)

Le Palais de Justice et la Préfecture de police.

Le _Palais_ est probablement d'origine romaine. Il fut habité par les rois francs, et quelques historiens ont pensé que c'est là que les enfants de Clodomir furent massacrés par leurs oncles. Le roi Eudes le fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir; tous ses successeurs jusqu'à Charles V l'habitèrent, et presque tous y moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y bâtissant:

1º Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale était, dit-on, sa chambre à coucher: elle a servi jusqu'à Louis XII de salle de cérémonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est là que se tenaient les lits de justice; c'est là que furent cassés les testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est là que se firent en 1648 les fameuses assemblées du Parlement, des Cours des comptes et des aides, où l'on voulait changer la constitution de l'État et qui amenèrent les troubles de la Fronde. C'est là que Louis XIV entra un jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement par les fameux mots: L'État, c'est moi! Dans cette même salle, le 10 mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire, qui jusqu'au 27 juillet 1794, envoya à l'échafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est là que siége la Cour de cassation. Que de douleurs, de désespoirs, de malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées de ses prières, de son calme sommeil, de ses pieuses méditations!

2º La _grand'salle_, qui, pendant plusieurs siècles, excita l'admiration des Parisiens par sa vaste étendue, ses statues de tous les rois, sa magnifique charpente dorée, son pavé de marbre, ses (p.033) «hauts et plantureux lambris tout rehaussés d'or et d'azur.» C'est dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes les grandes réunions politiques, les fêtes, les réceptions; c'est là que dix générations se sont entassées pour assister à ces spectacles; c'est là que s'est passée pour ainsi dire toute l'histoire de France. Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins, de documents, qui encombrent les greniers situés au-dessus de la grand'salle et qui ne seront jamais complétement dépouillés: là sont les archives du Parlement.

3º La _Sainte-Chapelle_, qui fut bâtie en 1245 pour y déposer la sainte couronne d'épines et autres reliques données ou vendues à Saint-Louis, pour une somme équivalant à 3 ou 4 millions, par Baudouin II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'oeuvre de Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les détails si élégants, l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne coûta qu'une somme équivalant à 1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de deux églises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux également légères, gracieuses, et ornées des plus riches vitraux. Une flèche élevée de 75 pieds complétait ce bel édifice, l'un des modèles les plus précieux de l'architecture du moyen âge: brûlée en 1630, reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brûlée en 1787, et vient d'être rétablie avec la plus riche élégance. A l'époque de la révolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle fut alors dépouillée de son trésor si riche en antiquités, en bijoux religieux, en manuscrits d'église couverts de pierreries, de ses châsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent transportées au musée des Augustins; puis elle fut transformée, sous le Consulat, en dépôt d'archives judiciaires, et elle subit alors les mutilations les plus barbares: vitraux, décorations murales, colonnettes, détails de sculpture, tout fut détruit. Depuis quelques années, une restauration complète de ce monument, honneur du (p.034) vieux Paris, a été entreprise avec une grande fidélité historique[16] et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chanté la Sainte-Chapelle, était né près de cet édifice; il y a été enterré en 1711, «sous la place même du fameux lutrin.»

[Note 16: Cette restauration, ainsi que celle de Notre-Dame, est l'oeuvre de M. Lassus.]

Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en reste que les tours de la Conciergerie, qui, à cette époque, baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain où sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les environnent; à l'endroit où est à présent la rue de Harlay, il était séparé par un bras de la rivière des îles aux Juifs et à la Gourdaine.

Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et alors fut placée dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui servait tour à tour de tribunal, de réfectoire pour les banquets royaux, de théâtre pour «les esbattements de la bazoche.» Charles V et ses deux successeurs cessèrent d'habiter le Palais; mais le Parlement, qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y séjourner. Alors la Conciergerie, qui avait été jusqu'alors la demeure des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientôt ensanglantée par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les temps modernes, elle a renfermé tantôt les plus grands criminels, tantôt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel, Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris, et selon l'expression du temps, «l'antichambre de la guillotine.»

Louis XI prit séjour au Palais: on y fit alors quelques embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des Pas-Perdus à la Cour de cassation et qui a été splendidement (p.035) restaurée en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa définitivement d'être la demeure royale et ne fut plus que le séjour de la justice, c'est-à-dire du Parlement[17], de la Cour des comptes, dont l'hôtel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui siégeait dans le local de la Cour d'appel, de la connétablie et d'une foule d'autres juridictions particulières. En même temps, des marchands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et ses escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cité en lui ajoutant les îles aux Juifs et à la Gourdaine, lorsqu'on eut construit les quais de l'Horloge et des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue de Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris le plus considérable et le plus important. «En 1618, le feu, dit Félibien, prit à la charpente de la grand'salle, et tout le lambris, qui étoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les solives et les poutres qui soutenoient le comble tombèrent par grosses pièces sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands, accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs marchandises. L'embrasement augmenta par un vent du midi fort (p.036) violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel, le greffe du trésor, la première chambre des enquestes et le parquet des huissiers, etc.» La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les dessins de Jacques Debrosses; elle est divisée en deux nefs par deux rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart des tribunaux, salle régulière, mais profondément triste, dont l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratiquée par les agents et les victimes de la chicane.

[Note 17: Le Parlement de Paris avait dans son ressort 172 tribunaux inférieurs dits présidiaux, bailliages, sénéchaussées, châtellenies, et distribués dans l'Île-de-France, la Champagne, la Picardie, l'Orléanais, le Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry et le Nivernais, ce qui mettait dans la juridiction du Parlement de Paris une population de dix millions d'âmes. Il se subdivisait en grand'chambre, trois chambres des enquêtes et requêtes, et chambre criminelle; et il était composé: 1º des princes du sang et des pairs de France; 2º d'un premier président, de 9 présidents à mortier, de 130 conseillers; 3º d'un procureur général, de 3 avocats généraux et de 18 substituts; 4º de 22 greffiers, de 27 huissiers, de 330 procureurs, et de 500 avocats.]

On sait quel rôle politique le Parlement joua pendant la minorité de Louis XIV. Le Palais devint alors un théâtre perpétuel d'assemblées, d'émeutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de Condé et du cardinal de Retz firent plusieurs fois «un camp de ce temple de la justice,» et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut terminé par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le Palais perdit son importance politique. En 1671, on bâtit les cours de Harlay et de Lamoignon, «pour dégager, dit l'ordonnance royale, les avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le lieu du plus grand concours de ses habitants.» Les galeries étaient devenues en effet un lieu de promenade très-fréquenté, même par la noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques. Les plus renommées de ces boutiques étaient celles des libraires: on sait que l'échoppe de Barbin a été illustrée par Boileau.

En 1776, un nouvel incendie débarrassa l'entrée du Palais de ses deux petites portes sombres et hideuses, de la rue étroite et tortueuse par laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il était obstrué. Alors fut construite, en même temps que les maisons actuelles de la rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse façade que nous voyons aujourd'hui, avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour. (p.037) Alors la _cour du Mai_, célèbre par les fêtes de la bazoche, par tant d'entrées royales et d'émeutes populaires, par tant de livres illustres et condamnés qui furent brûlés de la main du bourreau, fut régularisée et agrandie. Dans cette cour est la principale entrée de la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son préau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernières, qui sont enfoncées à cinq mètres au-dessous du sol, sont devenues le dépôt où l'on entasse les prévenus. C'est dans cette cour que, dans les journées de septembre, furent amenés les prisonniers de la Conciergerie, dont 288 furent massacrés. «Le peuple, dit Prudhomme, avait placé l'un de ses tribunaux au pied même du grand escalier du Palais; le pavé de la cour était baigné de sang; les cadavres amoncelés présentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes. Pendant un jour entier, on y jugea à mort.»

De grands travaux ont été récemment entrepris pour ajouter au Palais de nouveaux bâtiments et donner à cette assemblage informe, mais respectable de constructions de tous les âges, cette froide et insignifiante unité qui semble le caractère dominant de notre époque. Avec cette unité, il ne sera plus possible de reconnaître le vieux monument tant chéri de nos pères, témoin de tant d'événements, de tant de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des Mérovingiens, le siége de Paris par les Normands, le massacre des maréchaux sous Étienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally, les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette magistrature qui a donné à la France la liberté civile, qui a été le frein unique de tous les despotismes, qui a cassé les testaments de trois rois, abaissé la noblesse, contenu le clergé, et dont les traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues.

Dans la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la _Préfecture (p.038) de police_ qui occupe aujourd'hui l'hôtel de la Cour des comptes et l'hôtel des premiers présidents du Parlement, mais qui doit être installée dans des bâtiments nouveaux.

L'hôtel de la Cour des comptes avait été bâti en 1504 par Joconde et était un des monuments les plus précieux de la renaissance. Il fut détruit entièrement par un incendie en 1737 et rebâti en 1740, tel que nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques années de demeure au préfet de police et doit être démoli.

L'hôtel des premiers présidents du Parlement, dont l'entrée principale se trouve rue de Jérusalem, a été bâti en 1607. Pendant la révolution, il fut habité par les quatre maires de Paris, Pétion, Chambon, Pache et Fleuriot. C'est là que siégeait en 1792 l'infâme comité municipal de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y établit la Préfecture de police. Que de misères, d'intrigues, de crimes, de malheurs ont passé le seuil de cet enfer de la capitale! Ah! si ses murs pouvaient parler! On le démolit aujourd'hui pour le reconstruire sur un plan tout nouveau.

Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de 1667 à 1789, quinze successeurs. Dubois, le premier préfet, a eu, de 1800 jusqu'à ce jour, vingt-sept successeurs.

Le préfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses ordres, outre une armée de garde municipale et de sergents de ville, trois cents employés dans ses bureaux, six cents commissaires, inspecteurs, contrôleurs de tout genre, six cents agents de police, etc.

§ VIII. (p.039)

Rue de Harlay et place Dauphine.

Nous venons de voir à quelle époque a été construite la rue de _Harlay_. Tous les bâtiments qui sont compris entre cette rue, les quais des Orfèvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la même origine. Ils entourent une petite place, dite _Dauphine_, qui fait communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est ornée d'une fontaine surmontée d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine fut, en 1788, le théâtre du premier attroupement précurseur de la révolution, à l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple.