‹ Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - IIChapitre 7 sur 39 · CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

LES PONTS.

Les deux plus anciens ponts de Paris sont le _Pont-au-Change_ et le _Petit-Pont_, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie, (p.056) de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur construction. Le premier, appelé d'abord _Grand-Pont_, prit en 1140, son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent jusqu'au XVIe siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées de maisons qu'on fit disparaître en 1786[22]. Il avait, à son extrémité septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV: l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin 1848.

[Note 22: On doit le reconstruire pour le mettre dans l'alignement de la grande artère centrale, dite boulevard de Sébastopol.]

Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le pont _Saint-Michel_, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de maisons qui disparurent en 1808[23]. C'est sur ce pont que le président Brisson et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs. (p.057) En 1413, on construisit le pont _Notre-Dame_, qui, en 1449, par la négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du parachèvement de si grand et magnifique oeuvre, fut crié Noël et grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de la _pompe Notre-Dame_, qui fournit à Paris journellement deux millions de litres d'eau.

[Note 23: Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans l'alignement du boulevard de Sébastopol.]

Jusqu'au XVIe siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts[24], qui prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine, et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent (p.058) à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs (_Hist. gén. de Paris_, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle, la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi: ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau armorié qui flotte et leur sert d'enseigne[25].» Le Pont-Neuf, dans le temps où il fut construit, était une voie de communication très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus fréquenté et le plus important de Paris. Deux monuments ont (p.059) contribué à le rendre populaire, le _Roi de bronze_ et la _Samaritaine_.

[Note 24: Il y en avait un cinquième, qui n'existe plus, le _Pont-aux-Meuniers_, qui joignait le quai de la Mégisserie au quai de l'Horloge: il fut enlevé par les eaux en 1596, avec ses maisons et ses habitants, «par le mauvais gouvernement et la méchante police de Paris,» dit l'Estoile. Rétabli par un nommé _Marchand_, dont il prit le nom, il fut brûlé en 1621 et non reconstruit.]

[Note 25: _Tabl. de Paris_, t. I, p. 158.]

Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, oeuvre de Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre; c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788. Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, oeuvre de Lemot, a été rétablie en 1817.

La _Samaritaine_ était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière, qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens: les _dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze_ ont été le titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de la Fronde.

Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts _Marie_ et de la _Tournelle_ pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes; on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en 1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et (p.060) reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré.

L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre fit construire en 1642 le pont _Barbier_ ou _Sainte-Anne_, à la place du _bac_ qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on lui substitua le _Pont-Royal_ dont l'exécution est due au dominicain François Romain.

A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux _Doubles_ ou de l'_Hôtel-Dieu_, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un _double_ denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le _Pont-Rouge_, pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842 par une passerelle suspendue, dite pont de la _Cité_.

Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet, le pont Louis XVI, dit aussi de la _Révolution_ et aujourd'hui de la _Concorde_; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus d'une révolution!

Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'_Austerlitz_, commencé en 1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des _Arts_, commencé en 1802, achevé en 1804; d'_Iéna_, commencé en 1809, achevé en 1813. Le premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du Jardin-des-Plantes ou le boulevard Mazas avec le boulevard de (p.061) l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en 1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter.

Les ponts suspendus des _Invalides_ et d'_Arcole_ ont été construits en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre d'un combat en 1830. Les ponts _Louis-Philippe_, de l'_Archevêché_, du _Carrousel_ datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en 1855, le pont de l'_Alma_ qui unit le quartier de Chaillot et celui du Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres, avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en 1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.

LIVRE II. (p.062)

PARIS SEPTENTRIONAL.