‹ Histoire de SibylleChapitre 9 sur 23 · I

I

CLOTILDE

Nous ne nous étendrons pas sur les trois ou quatre années qui suivirent la première communion de Sibylle. Pour elle et pour ceux qui l'entouraient, ce fut une ère de parfaite félicité. Ses vives aptitudes, en musique et en peinture surtout, prirent sous la direction de miss O'Neil des développements qui touchaient au talent, et dont elle se charmait elle-même en charmant les autres. En même temps son intelligence, plus largement éclairée et s'assouplissant d'ailleurs aux premiers contacts de l'expérience, perdit peu à peu cette rigidité de l'enfance qui avait été l'excès et le défaut de ce caractère. Puis le coeur de la femme s'éveillait en elle, et tempérait d'une teinte plus douce la sévérité de ses grâces.

Cette phase nouvelle de sa vie morale se traduisit dans l'ordre religieux par un trait digne d'intérêt. Peut-être a-t-on remarqué chez Sibylle, dans la première partie de ce récit, une disposition d'esprit dont son aïeul n'avait pas laissé de se préoccuper, une étrange tendance à s'élancer pour ainsi dire d'un seul bond jusqu'à Dieu en négligeant les intermédiaires. Ce penchant était particulier sans doute dans une certaine mesure aux instincts de Sibylle; mais il était aussi de son âge. L'âme des enfants, volontiers passionnée et enthousiaste, n'est point tendre. Aussi l'Ancien Testament est-il leur livre plutôt que le Nouveau. L'idée simple de Dieu saisit immédiatement leur intelligence et la domine; mais le drame évangélique, quoiqu'il intéresse leur curiosité par des représentations figurées qui sont pour eux des jouets, ne parle véritablement ni à leur pensée ni à leur coeur. Le sens divin de ce grand mystère leur échappe absolument, et ses parties humaines ne les touchent pas. C'est seulement quand, au premier souffle des passions, le coeur s'attendrit, que le Christ y entre -- comme un Dieu, mais aussi comme un ami.

Cette modification du sentiment religieux, que nous croyons généralement vraie, le fut du moins pour mademoiselle de Férias. Ce qui n'avait été pour elle durant tout le cours de son enfance qu'un article de foi un peu effacé sembla prendre vie dans sa pensée: la poésie incomparable de l'Evangile la captiva profondément, et elle eut à un haut degré la seule idolâtrie permise à une chrétienne, l'idolâtrie du Christ. Elle aimait, dans ses entretiens avec miss O'Neil et avec le curé, à s'exalter sur ce texte, à rappeler les épisodes les plus touchants de cette pure existence, à admirer le mélange d'impassibilité divine et de faiblesse humaine qui en est le saisissant caractère: elle passait de douces heures dans ces enthousiasmes partagés, tantôt prolongeant avec l'Irlandaise ses promenades du soir à travers les bois, pendant que l'or des étoiles étincelait sur le dais sombre du feuillage, tantôt assise près du vieux prêtre sur le gazon de la falaise, regardant vaguement l'horizon en feu, ou égrenant d'une main distraite les grappes bleues des bruyères.

L'empire que Sibylle avait pris sur l'esprit du curé ne s'était pas affaibli; mais avec les années la forme s'en était adoucie et comme détendue. Mademoiselle de Férias commençait à sourire de quelques excès de son propre zèle. Son intervention dans les choses religieuses ne se faisait plus sentir qu'à de rares intervalles, et chaque jour avec une nuance de tolérance plus marquée, surtout vis-à-vis de la personne du vieillard. Loin de le pousser désormais dans la voie de l'ascétisme, elle employait d'innocentes ruses pour l'arracher de temps à autre aux rigueurs de sa solitude et de son régime. Toutefois sur les points qui lui paraissaient essentiels à la dignité de la religion, elle demeurait inflexible et n'hésitait pas à suggérer à l'abbé Renaud des conseils qui étaient aussitôt appliqués avec une docilité dont M. de Férias se divertissait avec la marquise.

-- Ma chère, disait-il en riant, c'est une spiritualiste, et elle voudrait spiritualiser la paroisse!

Cette plaisanterie du marquis était la formule assez exacte des constantes aspirations de Sibylle et des tentatives méritoires de l'abbé Renaud. Nous n'entrerons à cet égard dans aucun détail nouveau sur des matières délicates que nous n'avons déjà sans doute que trop agitées, quoique nous ayons tâché d'y apporter la réserve respectueuse qu'elles commandent: il nous suffira de dire que, sous le régime pastoral de l'abbé Renaud, le culte fut pratiqué dans la paroisse de Férias avec une rare pureté, sans que le dogme parût en souffrir.

Ce fut vers cette époque que Sibylle eut l'avantage de faire connaissance avec la comtesse de Vergnes, son aïeule du côté maternel. Le comte de Vergnes avait eu à deux reprises, depuis la naissance de sa petite-fille, le courage de s'arracher à ses habitudes parisiennes pour venir passer trois ou quatre jours à Férias. Sibylle le connaissait donc depuis longtemps, et elle l'aimait, parce qu'il était aimable d'abord, et ensuite parce que son image lui apparaissait toujours dans un cadre magnifique où les bonbons, les poupées à ressort et les colliers de perles fines se mêlaient agréablement; mais elle avait eu le regret de ne jamais voir sa grand'mère de Vergnes, laquelle, pour ménager l'exquise sensibilité qui était une de ses prétentions, avait ajourné d'année en année des émotions dont elle s'était probablement exagéré la violence, car, en apercevant pour la première fois sa petite-fille dans le salon de la gare, elle l'envisagea avec beaucoup de calme, se retourna vers une vieille femme de chambre qui la suivait de près pour la soutenir au besoin, et lui dit tranquillement:

-- Voyez donc, Julie! exactement, mais exactement moi à quinze ans! Cela me fait mal!... Pauvre petite!... Mon Dieu! ajouta-t-elle alors en embrassant Sibylle et en essuyant une larme dont la source restait assez mystérieuse.

On put croire pendant vingt-quatre heures que madame de Vergnes allait fixer sa résidence à Férias, tant elle se montrait sensible à la poésie de la campagne: les bois, la mer, les prairies, le chant des oiseaux, tout la ravissait; elle ne sortait point des transports.

-- Mon Dieu! disait-elle à ses hôtes, que vous êtes donc heureux de vivre ici! Mais sentez-vous bien votre bonheur? N'y êtes-vous point trop habitués pour en bien savourer toutes les douceurs?... Ce calme, ce silence,... et puis ces bruits, ce vent dans le feuillage, ces bestiaux qui mugissent dans le lointain,... ces petits faisans, -- ce sont des faisans, n'est-ce pas, ces petites bêtes jaunes?... Non? Ce sont des poulets,... simplement? Tiens! -- Eh bien, ces petits poulets qui trottent derrière leur mère en faisant piau, piau,... comme c'est délicieux, mon Dieu! comme c'est intéressant! On passerait l'éternité à sa fenêtre... à voir et à entendre tout cela! Ah! voilà la vie,... la voilà!... La nature, la campagne! Mon Dieu! que vous êtes donc heureux de vivre ici!

Cependant le troisième jour au matin madame de Vergnes confia à la discrète Julie qu'elle n'avait point fermé l'oeil de la nuit.

-- Vraiment, dit-elle, j'ignore, je ne conçois pas comment ils font pour dormir dan ce pays-ci. Moi qui suis habituée à la plus grande tranquillité (elle demeurait rue de la Chaussée-d'Antin), je ne me ferai jamais à ce tapage-là!... Il y a un tas d'oiseaux qui jacassent dès le point du jour... Mon Dieu! j'aime beaucoup à entendre chanter les oiseaux, certainement, mais il y a temps pour tout!... Et puis les vaches, les moutons qui hurlent dès l'aurore!... On se croirait dans l'arche, ma parole!... Et puis toujours ce vert épinard sous les yeux!... C'est à dégoûter du vert!... Ca devient un cauchemar, ce vert!... Je vois tout vert, moi, maintenant!... Donnez-moi donc ma petite glace carrée, ma bonne Julie! Eh bien, tenez, je me vois verte! Au surplus, ce n'est pas étonnant,... je dois l'être après une nuit pareille!

Le quatrième jour enfin, madame de Vergnes reçut une lettre qui fut censée la rappeler en toute hâte à Paris. Elle exprima d'amers regrets, se plaignit de sa destinée, et monta en wagon à midi.

-- Allons, ma pauvre enfant, dit-elle en embrassant sa petite-fille au départ, tenons-nous, tenons-nous, point d'émotion! A bientôt, car, vous aussi, vous quitterez avant peu ce paradis pour notre enfer... Ah! voilà la vie, ma pauvre enfant! Adieu! adieu! Tenons-nous, ma chère petite!

Les déchirements de cette séparation n'étaient pas au-dessus de la force d'âme de Sibylle; mais elle eût trouvé en tout cas un appui et des consolations dans la cordiale intimité qui l'unissait alors à son amie Clotilde Desrozais. Clotilde était sortie du couvent depuis deux ans, et à son retour madame de Beaumesnil, sa tante, s'était empressée de la présenter à tout le voisinage. Mademoiselle Desrozais était d'ailleurs fort bonne à montrer: elle avait tenu amplement toutes les promesses de son enfance. Elle était grande, souple, ondoyante; elle avait une masse épaisse de cheveux noirs dont elle ne savait que faire; elle les tordait, elle les nattait, elle les repoussait en boucles sur la nuque, elle les retroussait en diadème sur son front. Ses bras, ses mains, ses épaules, modelés en plein marbre, faisaient songer aux déesses. Quand elle soulevait sa paupière un peu lourde, sa prunelle lançait un jet de flamme qui se noyait aussitôt dans un fluide velouté. -- Sous le rapport moral, on se plut à reconnaître que Clotilde avait beaucoup gagné. Effectivement, comme pour donner raison aux principes de madame de Beaumesnil en matière d'éducation, l'enfant terrible, turbulente, opiniâtre, maussade, était devenue une jeune personne timide, modeste, parlant peu et à demi-voix, obligeante, prête à tout, même à faire un quatrième au whist, bref une demoiselle exemplaire.

Personne ne constata avec plus de plaisir que Sibylle ces heureuses modifications. Ne trouvant plus dans le caractère de Clotilde aucune des aspérités qui avaient autrefois inquiété son affection, elle se livra sans réserve au penchant de son coeur, et un commerce de relations presque quotidiennes s'établit entre elles. La beauté de son amie inspirait à Sibylle une admiration mêlée de fierté: elle aimait à la citer comme une espèce de type au-dessus duquel son imagination ne concevait rien. Clotilde se prêtait en souriant à cet enthousiasme: elle se laissait habiller, coiffer, draper en Romaine, en druidesse, en Juive, en Turque; puis Sibylle la dessinait ou la peignait sous ces divers aspects, en lui disant de temps à autre, dans ses impatiences d'artiste:

-- Non! tu es trop belle, vois-tu! tu es affreusement belle! tu es ridiculement belle! Dieu! que c'est bête d'être beau comme ça!

Invectives dont mademoiselle Clotilde voulait bien ne pas se formaliser.

Elle entrait avec la même complaisance dans tous les goûts favoris de mademoiselle de Férias, et se faisait l'écho de ses sentiments, de ses rêves, de ses exaltations avec une facile ardeur, une sorte d'éloquence naturelle et une parfaite sincérité, car elle avait dans l'âme un océan de passion toujours prêt à se répandre, même sur le bien. Si quelque chose lui manquait, ce n'était pas le fonds, mais le discernement, la règle, la prédilection morale. Quoi qu'il en soit, les imaginations élevées, poétiques, généreuses, la passionnaient de très-bonne foi à ses heures, et elle paraissait même souvent, dans la chaleur de son langage, dépasser les aspirations les plus idéales de Sibylle.

Au milieu de leurs entretiens, Sibylle n'avait pas tardé à remarquer qu'on ne pouvait toucher certains sujets familiers entre jeunes filles sans que mademoiselle Desrozais ne prît aussitôt un air de mystère, de profonde mélancolie et d'incurable désespoir. Elle se décida donc à l'interroger sur le sens de ces attitudes.

-- Tu es trop jeune, ma chère! dit mademoiselle Desrozais en secouant la tête et en soupirant douloureusement.

Cette réponse dilatoire ne fit, comme on pense, qu'enflammer la curiosité de Sibylle, qui flairant un roman dans l'existence de son amie, la supplia instamment de l'honorer de sa confiance. Clotilde résista quelque temps; puis enfin, après avoir fait jurer à Sibylle un éternel secret:

-- Ma chère, lui dit-elle, telle que tu me vois, je ne me marierai jamais!

-- Est-il possible? dit Sibylle en se rapprochant avec un redoublement d'intérêt.

-- Cela est certain, reprit mademoiselle Desrozais, car j'aime quelqu'un, et celui que j'aime et dont je suis aimée ne peut m'épouser: les circonstances nous séparent à jamais.

-- Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Sibylle; mais comment cela est-il arrivé? Où l'as-tu rencontré? Comment s'appelle-t-il?

-- Je ne puis te dire que son nom de baptême: il s'appelle Raoul... Pourquoi rougis-tu?

A ce nom de Raoul, Sibylle en effet avait rougi soudain jusqu'au front.

-- Pourquoi rougis-tu? répéta Clotilde, dont le ton s'anima brusquement; est-ce que tu connais un Raoul? Réponds donc!

-- Je rougis parce que tu me dis des choses qui me bouleversent... Où veux-tu que j'aie connu ton Raoul?

-- Au fait, c'est impossible... Eh bien, ma chère, il avait une cousine qui était en même temps que moi au couvent, et qu'il venait voir assez souvent avec sa mère. Son air, sa figure m'intéressèrent tout de suite. Il faut te dire que ce n'est pas un très-jeune homme, de sorte que je m'imaginais que j'étais une originale, et qu'aucune de ces demoiselles ne pensait à le remarquer. Voici comment je fus détrompée: un jour, nous cherchions un jeu; une de ces demoiselles proposa que chacune de nous se mît à réfléchir aux jeunes gens qui venaient le plus souvent au parloir, et écrivît ensuite sur un petit papier le nom de celui qu'elle aimerait le mieux épouser, après quoi une de nous lirait à haute voix tous les petits papiers.

-- C'est un drôle de jeu, dit Sibylle.

-- Mon Dieu! c'était un jeu comme un autre... Enfin il fut accepté. Chacune écrivit en secret sur un carré de papier qu'elle mit ensuite dans une corbeille... Eh bien! quand on vint à faire la lecture des bulletins, ils portaient tous le même nom: Raoul!

-- C'est très-bizarre, dit froidement Sibylle.

-- Je vis par là que je n'étais pas aussi originale que j'avais pu le croire. Quelques jours après, ma chère, je me trouvais au parloir en même temps que lui, et, comme toujours, je m'apercevais qu'il me regardait beaucoup. Sa cousine, qui était mon amie, -- quoique je ne l'aimasse guère au fond, -- se leva tout à coup, fit un tour dans le parloir, et en passant auprès de moi elle me dit rapidement: "Ne bouge pas pendant cinq minutes!" -- Je vis alors qu'il avait un album sur les genoux et qu'il dessinait... Il paraît, par parenthèse, qu'il peint divinement... Quand il eut fini, il m'adressa de la tête et des yeux un salut et un remercîment dont il m'est impossible de te rendre la grâce. J'avais été si troublée de tout cela qu'au moment de sortir, quand je me trouvai près de lui dans la foule, je laissai tomber mes gants que je chiffonnais dans ma main. Il les ramassa vivement, parut hésiter à me les rendre, puis définitivement il les garda en fixant ses yeux sur les miens avec une expression si profonde, si tendre, que mon coeur cessa de battre, et que je sentis dès ce moment que nous étions liés pour la vie.

Mademoiselle Clotilde, en achevant cette période, leva ses grands yeux vers le ciel, comme pour lui renouveler ses serments d'inviolable fidélité.

-- Est-ce que c'est tout? demanda Sibylle.

-- Sans doute. Que veux-tu de plus? Ne t'ai-je pas dit que nous étions liés pour la vie?

-- Mais il me semble que non, dit Sibylle.

-- Enfant! reprit mademoiselle Desrozais en haussant doucement les épaules. Sache donc que, huit jours après, mon amie m'informa d'un ton de mystère que son cousin, pressé par sa famille d'épouser une jeune fille très-noble, très-belle et très-riche, était parti brusquement pour la Perse. On lui supposait, ajouta mon amie avec un méchant regard, -- car elle ne m'aimait pas au fond plus que je ne l'aimais, -- quelque inclination qu'il n'osait avouer pour une personne sans fortune et sans naissance... Est-ce assez clair?... Pauvre Raoul! c'est pour moi qu'il a affronté l'exil et peut-être la mort,... car souvent on ne revient pas de ces pays lointains. Eh bien, tu vas rire, Sibylle, mais je me considère comme sa veuve,... et il m'arrive la nuit de pleurer sur lui et sur moi, comme si nous étions morts tous deux.

Quelques larmes charmantes tombèrent avec ces derniers mots de Clotilde, et Sibylle, entièrement persuadée, les recueillit une à une de ses lèvres émues.

C'était dans une des allées les plus solitaires du parc que les deux jeunes filles se livraient à ces affectueux épanchements. Elles furent troublées soudain par un bruit de voix qui se faisait entendre à peu de distance; en même temps un chien de chasse accourut d'un air affairé près du banc sur lequel elles étaient assises, et se mit à quêter leurs caresses.

-- Mon Dieu! mon Dieu! dit Clotilde en se levant à la hâte, qui vient donc là? à qui ce beau chien?

On vit alors apparaître au détour de l'allée le marquis et la marquise de Férias, accompagnés d'une dame étrangère qui avait passé le bel âge de la vie et d'un jeune homme mince, blond, élégamment vêtu, qui tordait une cravache dans ses gants lilas. A cet aspect, la veuve inconsolable du pauvre Raoul porta rapidement la main à ses yeux humides, à ses bandeaux en désordre, à ses boucles, à ses nattes, à ses jupes, et en deux secondes elle était parée pour le combat.

-- Ah! dit tranquillement Sibylle, ce sont probablement les Val-Chesnay. Ma grand'mère les attend depuis huit jours.

Sibylle accomplissait alors sa quinzième année, et l'intérêt de son avenir paraissait exiger qu'on ne retardât pas beaucoup plus longtemps le moment de son entrée dans le monde et de sa présentation sur la grand théâtre parisien. M. et madame de Férias, sans reculer devant le sacrifice que leur conscience leur imposait, en sentaient profondément la rigueur. Ils avaient eu la pensée de prévenir une séparation, qui pour eux menaçait d'être sans retour, en assurant à leur petite-fille, dans le pays même, un établissement digne d'elle; mais après s'être livrés à quelques vaines recherches dans le cadre étroit où leur vie retirée les renfermait, ils avaient bientôt renoncé à ce vague dessein, qui leur semblait d'ailleurs entaché d'égoïsme.

Cependant un ami, confident de leurs angoisses, avait poursuivi de son côté la même entreprise: cet ami était l'évêque de ***, avec lequel les Férias n'avaient pas cessé d'entretenir, depuis la conversion de miss O'Neil, un commerce de relations plus que courtoises. Ce prélat, esprit bienveillant et un peu ardent auquel les grâces et les bizarreries même de Sibylle avaient inspiré un vif intérêt, crut pouvoir annoncer un jour au vieux marquis qu'il avait découvert pour cette petite-fille, qui mettait le trouble dans l'église, un mari qui avait fort la mine d'être un phénix. "J'ai cherché cet oiseau rare, dit-il, dans tout mon diocèse, pendant ma tournée pastorale, et, suivant l'usage, je l'ai trouvé à ma porte, en rentrant. C'est le jeune baron de Val-Chesnay, dernier représentant des Val-Chesnay Mérinville, un nom qui ne vaut pas le vôtre, monsieur le marquis, mais qui est bon. La fortune est immense, égale pour le moins à celle que peut espérer votre petite iconoclaste... Tenez! vous pouvez voir par cette fenêtre l'hôtel de Val-Chesnay, en face du mien... Et précisément voici le jeune Roland qui monte à cheval dans la cour: un joli garçon comme vous voyez,... un peu jeune, vingt-quatre ans à peine, mais c'est un beau défaut; d'ailleurs mademoiselle de Férias elle-même peut attendre... Cette vieille dame qui caresse le cheval, en lui recommandant d'être sage, est la mère naturellement,... une sainte, -- pas un aigle, mais une sainte. Elle a fait élever son fils sous son aile dans les meilleurs principes; elle ne l'a jamais quitté. Elle se trouve précisément à l'heure qu'il est dans une situation d'esprit analogue à la vôtre, appréhendant de ne pouvoir marier cet enfant en province et frémissant à la pensée de le plonger dans le tourbillon parisien... Quant au jeune homme, vous le verrez de plus près: il est bien,... il est bien! -- Mon Dieu! il n'y a rien à dire,... mais il est bien! Enfin, vraiment, je crois que c'est une trouvaille... Tenez! voyez la mère! elle le suit jusque dans la rue;... elle monterait en croupe, si elle osait... Pauvre femme!"

M. et madame de Férias accueillirent cette ouverture avec transport. Peu de jours après, ils se rencontraient avec madame de Val-Chesnay et son fils dans les salons du palais épiscopal. Les deux mères, dévorées des mêmes anxiétés, se trouvèrent dès le premier moment sur le pied d'une expansive cordialité, et, après quelques politesses renouvelées à des intervalles convenables, les Val-Chesnay acceptaient l'invitation de venir passer une semaine ou deux au château de Férias, où les deux principaux intéressés seraient mis en présence, et appelés, si le coeur leur en disait, à ratifier les voeux de leurs familles.

Pendant toute la durée de ces préliminaires, M. et madame de Férias s'étaient fait un devoir scrupuleux de maintenir Sibylle à l'écart des délicates négociations dont elle était l'objet: ils avaient couvert d'un prétexte plausible leur liaison soudaine avec les Val-Chesnay, dont Sibylle entendait souvent parler depuis quelque temps, mais qu'elle n'avait jamais vus. Se défiant de l'intérêt particulier qui les animait en cette affaire, ils s'étaient promis de dissimuler à leur petite-fille leurs dispositions personnelles, afin de lui laisser l'entière liberté de son choix. Ils avaient eu d'autant moins de peine à éloigner de l'esprit de Sibylle tout soupçon de la vérité, qu'initiée depuis son enfance aux projets d'avenir concertés pour elle, l'idée de son mariage ne se présentait jamais à son imagination qu'à la suite d'un séjour plus ou moins prolongé dans l'hôtel de Vergnes. -- Ce fut donc avec une certaine curiosité, mais d'ailleurs avec une parfaite sérénité d'âme, que mademoiselle de Férias vit paraître sous ses ombrages héréditaires ce jeune homme qui s'avançait à sa conquête la cravache à la main. Le jeune baron, mieux instruit qu'elle apparemment, rougit d'une manière sensible en la saluant, et madame de Val-Chesnay, après lui avoir pris les mains et l'avoir un instant couvée d'un regard de convoitise maternelle, la serra sur son cachemire avec une émotion dont Sibylle ne comprit pas l'opportunité.

A la suite d'une promenade que mademoiselle de Férias prit plaisir à diriger à travers les sites les plus intéressants du parc, on visita les serres et la féerique basse-cour. Pendant ces explorations, la gaieté tranquille, le langage animé de Sibylle, le goût et la simplicité avec lesquels elle démontrait les merveilles de son domaine, achevèrent de lui gagner le coeur de la vieille dame, qui ne tarissait point en exclamations enthousiastes, et qui par intervalles lançait à son fils des regards d'allégresse et de triomphe. M. et madame de Férias, ravis du succès évident de leur petite-fille, s'associaient aux douces émotions de la baronne, et, comme elle, nageaient dans les cieux. Le jeune baron lui-même, figure distingués, froide et flegmatique, donnait tous les signes de satisfaction qui pouvaient se concilier avec son genre de beauté, dont il était fier et auquel il aurait cru déroger cruellement en s'abandonnant aux inconvenances de l'enthousiasme. Une ombre de sourire se jouait dans ses favoris à l'américaine, et de temps à autre ses lèvres daignaient s'entr'ouvrir pour laisser tomber, comme des morceaux de glace, les mots: "charmant! délicieux! idéal!"

Clotilde seule faisait tache dans cet heureux tableau: elle suivait à quelques pas en arrière, tantôt caressant le chien du baron, tantôt paraissant plongée dans un abîme de mélancolie, quoiqu'elle ne perdît aucun des regards furtifs que sa beauté naissante arrachait à l'impassible jeune homme.

Mademoiselle Desrozais dîna au château avec sa tante. Quand on quitta la table, les deux jeunes amies, impatientes de se trouver seules après une longue contrainte, se dérobèrent pour un moment, et allèrent s'enfermer dans la bibliothèque, transformée depuis quelque temps en atelier. Sibylle se mit presque aussitôt à crayonner sur un bout de papier gris, répondant par de vagues paroles d'assentiment à l'éloge sans réserve que Clotilde crut devoir faire des nouveaux hôtes de Férias.

-- Mais voyons, sérieusement, ma chère, dit Clotilde après une pause silencieuse, comment le trouves-tu?

-- M. de Val-Chesnay? Oh! charmant! délicieux! idéal! dit Sibylle en imitant plaisamment le ton empesé du baron.

-- Ne t'y trompe pas, ma chère, reprit Clotilde, c'est un mari.

Sibylle ouvrit ses plus grands yeux, puis elle éclata de rire:

-- Bah! dit-elle, quelle sottise!... Ah! cela vient bien!

Et présentant à Clotilde le dessin aux trois crayons qu'elle avait vivement esquissé:

-- Tiens! le voilà, mon mari!

C'était, en effet, à ne pouvoir s'y méprendre, M. de Val-Chesnay lui-même avec ses favoris blonds poussées au roux et inondant ses épaules, une raie qui traversait le centre de sa tête comme un coup de hache, un col d'une roideur métallique, et une cravate bleue semée de pois blancs dont Sibylle avait fait des lunes. Cette tête absurde reposait sur un buste imperceptible, d'où sortait une énorme paire de gants du plus beau lilas, et que soutenaient les jambes grêles et arquées d'un cavalier consommé.

Clotilde ne put voir cette image grotesque sans tomber aussitôt dans une véritable convulsion de gaieté.

-- Oh! dit-elle dès qu'elle put parler, je t'en prie, donne-moi cela!

-- Mon Dieu! prends, dit Sibylle.

Clotilde lui sauta au cou:

-- Tu es bonne, ma petite Sibylle.

Et, en effet, Sibylle était bien bonne.

Pendant ce temps, miss O'Neil communiquait discrètement à madame de Val-Chesnay quelques études peintes par son élève, devant lesquelles la digne baronne se pâma de confiance, tandis que le jeune Roland proférait du haut de son col l'épithète de "magistral!" Dès que Sibylle rentra dans le salon, elle fut sollicitée de mettre le comble à l'ivresse publique en exécutant un morceau, un rien, sur la harpe, -- instrument que M. Roland de Val-Chesnay, rendu prolixe par les fumées des caves de Férias, qualifia d'idéal, -- non-seulement, ajouta-t-il, à cause de sa forme délicieuse, mais encore parce que c'était vraiment un instrument charmant, surtout quand on en jouait bien. -- Il n'y avait pas moyen de résister à ces éloquentes instances, et mademoiselle de Férias n'y résista pas.

Sibylle jouant de la harpe était généralement adorable; mais ce soir-là en particulier, vêtue d'une légère toilette blanche, avec de grandes manches tombantes comme des ailes déployées, sa gracieuse personne, sa jolie tête, ses yeux profonds et pleins de feu, son front couronné de nattes dorées, avaient une expression, une élévation, un rayonnement séraphiques. Le mot ange venait aux lèvres en la regardant et cessait d'être banal, tant il semblait fait pour elle. Toutefois le caractère de sa beauté, qui, surtout à ce moment de sa vie, était plutôt intellectuel que physique, devait médiocrement frapper un esprit aussi complétement dénué d'esthétique que l'était celui du dernier des Val-Chesnay. Aussi se contenta-t-il, lorsque Sibylle eut terminé, de frapper doucement l'un contre l'autre ses gants lilas (il les avait remis), en faisant à part lui l'observation pénible que sa fiancée était un peu maigre.

L'instant d'après, Sibylle, qui souffrait du rôle secondaire dans lequel son amie Clotilde avait langui tout le jour, la pria de se mettre au piano. Clotilde, après quelques cérémonies, s'y laissa traîner. Elle ôta ses gants d'un air rêveur, agita un instant ses magnifiques bras nus sous les favoris transatlantiques du jeune baron, qui était assis vis-à-vis d'elle à l'un des angles du piano, et après avoir quelque temps tourmenté le clavier, elle commença à chanter d'une belle voix de contralto un air célèbre de Donizetti: -- O mon Fernand, -- qui était son triomphe. Elle le chantait, en effet, et elle le chanta ce soir-là surtout avec un accent de mélancolie passionnée, auquel sa pâleur ardente, son oeil sombre et noyé, sa narine mobile, son corsage palpitant ajoutaient une couleur presque excessive. Il est vrai que toute cette magie pittoresque et sculpturale était perdue pour le plus grand nombre des assistants, groupés derrière la chaise de la chanteuse; mais elle ne l'était pas, Dieu merci, pour M. de Val-Chesnay, qui, occupant une position plus avantageuse, recevait en pleine poitrine une bonne partie des traits adressés fictivement au capitaine espagnol. Ce jeune homme ne s'était jamais sans doute trouvé à pareille fête. Clotilde avait cessé de chanter qu'il attachait encore sur elle son oeil gris et morne, tandis que sa bouche entr'ouverte et son attitude affaissée témoignaient que pour le moment le code du parfait gentleman était la dernière de ses préoccupations. Il n'eut pas une parole pour féliciter mademoiselle Desrozais, -- malgré le plaisir réel qu'elle lui avait procuré; mais, sur la demande que lui en fit la jeune fille, il s'empressa d'ôter ses gants, afin de l'aider à chercher un cahier de musique au fond d'un casier. S'il se flattait du vague espoir que sa main pourrait, dans le cours de ces perquisitions, rencontrer, froisser par hasard une des mains éblouissantes de mademoiselle Clotilde, il faut avouer que le jeune baron était fort présomptueux. Cependant il ne l'était pas trop, car le fait est qu'il eut cette bonne fortune.

On aurait tort d'imaginer que mademoiselle Desrozais, lorsqu'elle déployait en l'honneur de M. de Val-Chesnay tout cet appareil de fascination, eût conçu la pensée réfléchie d'usurper le coeur et la main destinés à Sibylle. Même dans une âme aussi fortement trempée que la sienne, un dessein si audacieux ne pouvait se formuler si soudainement; mais il y a des femmes, charmantes d'ailleurs, qui ne peuvent voir dans un salon l'homme qui leur est le plus indifférent s'occuper d'une autre femme sans avoir aussitôt des idées de meurtre. Cet instinct jaloux et impérieux, qui est particulier au sexe, prend dans les coeurs passionnés et sans frein des proportions sataniques. Clotilde n'avait fait que suivre cette inspiration naturelle, ne se proposant rien de plus pour l'instant que d'écraser son amie de coeur en pétrifiant d'admiration celui qu'elle pouvait croire son fiancé. Mais déjà le plein succès de ses manoeuvres, les extases, les gaucheries du jeune Roland, suggéraient à cet esprit entreprenant des rêveries d'un ordre plus sérieux et plus formel.

Une demi-heure plus tard, comme madame de Beaumesnil et sa nièce regagnaient silencieusement le manoir à travers les sentiers ombragés et odorants du pays:

-- Ma tante, dit Clotilde tout à coup, quelle est donc la fortune des Val-Chesnay?

-- Oh! est-ce qu'on sait? dit la tante. Le Pérou!

Clotilde fit entendre un profond soupir.

-- Mon Dieu! ma chère petite, reprit madame de Beaumesnil après une pause, on a vu des choses plus extraordinaires!... Il suffit que le bon Dieu le veuille!

-- Oh! ma tante! dit la jeune fille en riant.

Puis, apercevant un ver luisant qui illuminait solitairement son nid de mousse sur le revers du fossé, elle saisit l'insecte, le déposa sur le bord de son chapeau, et reprit ensuite sa marche en fredonnant avec une sorte d'allégresse, comme si elle eût conquis son étoile.

Dès le lendemain, mademoiselle Desrozais entreprenait, sous la sanction tacite de sa tante, une campagne régulière contre le petit cerveau et le gros héritage du jeune baron. Le récit détaillé de cette campagne, dans laquelle Clotilde déploya la force du lion unie à la prudence de madame de Beaumesnil, nous entraînerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira, pour en faire comprendre le succès et pour tirer quelque moralité de cet épisode, de définir brièvement la nature chétive du personnage que Clotilde avait choisi pour sa proie. Victime d'une de ces éducations de serre chaude qu'une tendresse malavisée inflige trop souvent aux objets de sa sollicitude, Roland de Val-Chesnay tombait en pleine bataille de la vie sans transition, sans armes, sans défense. Les excellents principes qu'on lui avait prodigués étaient demeurés flottants à la surface de cette âme molle et inerte, sans y prendre racine. N'ayant point traversé l'initiative graduée et salutaire de l'éducation publique, il arrivait brusquement aux passions d'un homme avec les vices d'un enfant, et, suivant l'usage, c'était au coeur coupable envers lui de cette aveugle idolâtrie, c'était au coeur même de sa mère que cet ingrat jeune homme devait faire sentir les premiers coups de sa main à la fois faible et violente.

Deux mois plus tard, en effet, la vieille baronne, après bien des combats et des larmes, se croyait heureuse de racheter les bonnes grâces de son fils et de s'épargner l'affront des injonctions légales en autorisant un mariage qui restait étrangement disproportionné, malgré les avantages testamentaires que madame de Beaumesnil avait arrachés à son mari en faveur de sa nièce, Clotilde et Roland reçurent la bénédiction nuptiale dans l'église de Férias, au milieu d'une vive allégresse publique, entretenue par de copieuses libations, des jeux forains et même des pièces d'artifice tirées sur les falaises. Ce fut le cas de dire avec Sganarelle: "Ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde."

Il est presque superflu d'ajouter que quelques semaines après, à la suite de petits démêlés avec sa belle-fille, la baronne douairière demeurait préposée à la garde de la demeure patrimoniale des Val-Chesnay et à l'entretien du mobilier, tandis que le jeune couple s'installait gaiement à Paris, dans un joli hôtel des Champs-Elysées.

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