CHAPITRE XXIV.
Comment Mauger l’archevêque remit son archevêché au duc, lequel mit en sa place le moine Maurile.
EN ce temps Mauger, archevêque de Rouen, commença à devenir insensé, et dans l’excès de sa folie remit au duc son archevêché. Or le duc bannit Mauger dans l’île que l’on appelle Guernesey, et, à la suite d’un décret du synode, donna le siége métropolitain à Maurile, moine de Fécamp, distingué par de grandes vertus. A cette même époque les Normands furent encore troublés par des discordes, et poussés à répandre le sang de leurs voisins, qui préféraient la guerre à la paix. Depuis que les Normands avaient commencé à habiter les champs de la Neustrie, ç’avait été toujours l’usage des Francs de les jalouser. C’est pourquoi ils excitaient leurs rois à se lever contre les Normands, disant que les terres que ceux-ci possèdent, ils les ont enlevées de vive force à leurs ancêtres. Ainsi le roi Henri, vivement irrité par les artifices, ou plutôt par les perfides suggestions de ses amis, contre la puissance du duc, vint attaquer la Normandie avec deux armées. Il envoya l’une, composée d’hommes [p. 208] vaillans d’une noblesse d’élite, pour ravager le territoire de Caux, et la mit sous les ordres de son frère nommé Eudes; l’autre qui marchait avec Geoffroi Martel, et que le roi commandait lui-même, s’avança pour dévaster le comté d’Evreux. Le duc, dès qu’il se vit, ainsi que tous les siens, menacé d’une telle attaque, pénétré d’une grande et noble douleur, rassembla aussitôt des chevaliers d’élite, et les fit marcher en toute hâte pour réprimer ceux qui venaient attaquer le pays de Caux. Lui-même, suivi de quelques-uns des siens, se dirigea du côté du roi pour lui faire porter la peine de son entreprise, s’il pouvait réussir de quelque manière à détourner d’auprès du roi quelqu’un de ses satellites. Les Normands s’étant rapprochés des Français, les rencontrèrent à Mortemer, occupés à incendier le pays, et à insulter les femmes. Ils les attaquèrent aussitôt, et le combat se prolongea de part et d’autre jusqu’à la neuvième heure; et durant tout ce temps ce fut un massacre continuel. Enfin les Francs furent vaincus et prirent la fuite, et les Normands envoyèrent aussitôt des exprès au duc pour lui annoncer ces nouvelles. Alors le duc rempli de joie, et voulant faire fuir le roi Henri, l’effraya par un message. Un messager envoyé par lui s’approcha du camp du roi, et étant monté sur une montagne voisine, au milieu de la nuit, il se mit à crier d’une voix très-forte. Les sentinelles du roi lui ayant alors demandé qui il était, et pourquoi il criait ainsi à pareille heure, le messager répondit, à ce qu’on rapporte: « Je me nomme Raoul du Ternois, et je vous porte de mauvaises nouvelles. Conduisez vos chars et vos chariots à Mortemer, pour [p. 209] emporter les cadavres de vos amis; car les Français sont venus vers nous afin d’éprouver la chevalerie des Normands, et ils l’ont trouvée beaucoup plus forte qu’ils ne l’eussent voulu. Eudes, leur porte-bannière, a été mis en fuite honteusement, et Gui, comte de Ponthieu, a été pris. Tous les autres ont été faits prisonniers ou sont morts, ou fuyant rapidement ont eu grand’peine à se sauver. Annoncez au plus tôt ces nouvelles au roi des Français de la part du duc de Normandie. »
Le roi ayant appris la défaite des siens, renonça le plus promptement qu’il lui fut possible à dévaster le territoire de Normandie, et, triste de la mort de ses Gaulois, se retira en toute hâte. Cette bataille fut livrée l’an 1054 de l’Incarnation du Seigneur.