CHAPITRE XXVI.
Pour quel motif deux couvens furent fondés à Caen
LE duc Guillaume se trouvant très-fréquemment accusé par certains religieux pour s’être uni en mariage avec une sienne parente, fit partir des députés pour consulter à ce sujet le pape romain. Mais celui-ci, jugeai très-sagement que, s’il ordonnait le divorce, il s’élèverait probablement une guerre sérieuse entre les gens de Flandre et ceux de Normandie, donna à l’époux et à l’épouse l’absolution de ce péché et leur imposa une pénitence. Il leur manda donc qu’ils eussent à fonder deux monastères, dans lesquels des individus des deux sexes adresseraient sans relâche leurs prières à Dieu pour leur salut. Ils accomplirent ces ordres avec empressement. Une abbaye fut construite à Caen en l’honneur de la Sainte-Trinité, une autre en l’honneur de saint Etienne, premier martyr. Dans le couvent de la Sainte-Trinité, un chœur de religieuses célèbre tous les jours les louanges de Dieu, et la servante de Dieu, Mathilde, gouverna ce couvent en qualité d’abbesse durant quarante huit années environ. En l’an 1081 de l’Incarnation du Seigneur, et le 3 du mois de novembre, la reine Mathilde y fut ensevelie. Là aussi la vierge Cécile, sa fille, se consacra à Dieu, et elle y est demeurée long-temps dans le service de Dieu. Quant au monastère de Saint-Etienne, une armée de moines y alla combattre contre les phalanges des démons, et leur premier abbé, le seigneur Lanfranc, était auparavant moine au Bec. [p. 212] Il était originaire de Lombardie, d’un caractère doux, rempli de religion et infiniment versé dans les sciences du siècle et dans la science spirituelle. Au bout de quelques années il reçut l’archevêché de Cantorbéry par les soins du pape Alexandre, et mourut longtemps après, l’an 1100 de l’Incarnation du Seigneur, et le 27 mai. Après lui Guillaume, moine et fils de Radbod, évêque de Seès, prit le gouvernement de l’église de Caen, et lui-même, après la mort de Jean le métropolitain, fut promu à l’archevêché de Rouen. Ensuite Gilbert de Coutances, homme habile, devint le recteur de Caen. De son temps Guillaume, duc des Normands et roi des Anglais, mourut à Rouen, le 9 septembre, et fut honorablement enseveli à Caen, dans l’église de Saint-Etienne. Qu’il suffise d’avoir dit ceci, en anticipant sur les temps.
Or le vénérable Thierri, après avoir gouverné pendant près de huit ans le monastère de Saint-Evroul, remit la charge d’ames à Maurile, archevêque, et à Hugues, évêque, à la suite de quelques difficultés qui lui furent suscitées par le seigneur Robert de Grandménil. Ayant reçu d’eux l’absolution, comme un enfant de la paix, il résolut d’aller à Jérusalem. Etant arrivé dans l’île de Chypre avec un vénérable évêque pélerin, et dans une certaine église de Saint-Nicolas, il se prosterna à terre devant l’autel, pria très-long-temps, et au milieu de sa prière, il rendit à Dieu son esprit bienheureux, aux calendes d’août. Les habitans de l’île, apprenant la sainteté de ce pélerin, ensevelirent son corps dans leur église, et pour l’amour de ses mérites beaucoup de malades reçurent du ciel une guérison miraculeuse.
[p. 213]