CHAPITRE XXXIII.
De la mort de Conan, comte des Bretons.
AU temps où le duc Guillaume se disposait à passer en Angleterre et à la conquérir par la force des armes, l’audacieux Conan, comte de Bretagne, lui envoya [p. 223] une députation pour chercher à l’effrayer: « J’apprends, lui fit-il dire, que tu veux maintenant aller au delà de la mer et conquérir pour toi le royaume d’Angleterre. Or Robert, duc des Normands, que tu feins de regarder comme ton père, au moment de partir pour Jérusalem, remit tout son héritage à Alain, mon père et son cousin; mais toi et tes complices vous avez tué mon père par le poison à Vimeux en Normandie; puis tu as envahi son territoire parce que j’étais encore trop jeune pour pouvoir le défendre; et contre toute justice, attendu que tu es bâtard, tu l’as retenu jusqu’à ce jour. Maintenant donc, ou rends-moi cette Normandie que tu me dois, ou je te ferai la guerre avec toutes mes forces. »
Ayant entendu ce message, Guillaume en fut d’abord quelque peu effrayé. Mais Dieu daigna bientôt le sauver en rendant vaines les menaces de son ennemi. L’un des grands seigneurs bretons, qui avait juré fidélité aux deux comtes et portait les messages l’un à l’autre, frotta intérieurement de poison le cor de Conan, les rênes de son cheval et ses gants, car il était valet de chambre de Conan. A ce moment ce même comte avait mis le siége devant Château-Gonthier, dans le comté d’Anjou, et les chevaliers qui défendaient le fort s’étant rendus à lui, Conan y faisait entrer les siens. Cependant, ayant mis imprudemment ses gants et touché aux rênes de son cheval, il porta la main à son visage, et cet attouchement l’ayant infecté de poison, il mourut peu après, au grand regret de tous les siens, car c’était un homme habile, brave et partisan de la justice. On assure que [p. 224] s’il eût vécu plus long-temps, il eût fait beaucoup de bien, et se fût rendu fort utile dans l’administration de son pays. Celui qui l’avait trahi, apprenant le succès de son crime, quitta bientôt l’armée de Conan, et informa le duc Guillaume de sa mort.