CHAPITRE II.
Comment Rollon s’étant révolté contre le roi pendant cinq ans, le roi lui demande et obtient la paix frauduleusement.
A peine les murmures de ce peuple en tumulte sont-ils apaisés, Rollon s’élevant au dessus de tous et se plaçant sur un siége convenable, commence à parler d’une bouche qui distille le miel: « Vous en qui bouillonne l’ardeur de la jeunesse, qui brillez par tout l’éclat de la plus haute valeur, c’est à vous que je m’adresse. Imitez par votre activité vos vénérables pères, vos aïeux et ancêtres. Rassemblez toutes vos forces, déployez toute votre vigueur, et ne craignez point de ne pouvoir attaquer ces hommes avec des forces égales aux leurs. Voici, le roi de ce royaume a le projet de triompher de nous, d’envahir la monarchie soumise à notre domination, de nous perdre et de vous perdre tous. Avant donc qu’il s’empare de la terre que nous possédons par droit d’héritage, devançons-le en allant occuper nous-mêmes la terre qu’il gouverne, et opposons-nous à sa marche en ennemis déclarés. » Tous aussitôt, réjouis de ces paroles, se réunissent en plusieurs armées, vont envahir les terres du roi et les dévastent entièrement, portant de tous côtés les feux de Vulcain. Le roi ayant appris ces nouvelles, marche au combat contre Rollon et son frère Gurim, et après avoir combattu long-temps, il tourne le dos et court se réfugier dans ses villes. Alors Rollon ensevelit les [p. 25] morts de son armée et laisse sans sépulture ceux de l’armée du roi. Durant tout le cours d’un lustre, la guerre ayant continué entre le roi et Rollon, enfin le roi adressa à Rollon des paroles de paix, mais qui cachaient une fraude: « II n’y a rien entre toi et moi, si ce n’est à raison du voisinage. Permets, je te prie, que la chose publique demeure en repos, en sorte qu’il me soit donné de posséder tranquillement ce qui m’appartient de droit, ce qui a appartenu à mon père, et à toi aussi ce qui t’appartient de droit, ce qui a appartenu à ton père. Que la paix et la concorde soient donc établies entre moi et toi par un traité inviolable. » Alors Rollon et Gurim, leurs chevaliers et ceux qui avaient été désignés pour être expulsés, approuvèrent fort cette paix. On détermina le moment où la paix serait jurée des deux parts: chacun des deux contractans se rendit à l’assemblée, et ayant échangé mutuellement de riches présens, ils conclurent un traité d’amitié.