CHAPITRE III.
De l’accord qui fut conclu entre Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc de Normandie, son frère; et comment ils assiégèrent leur frère Henri dans le mont Saint-Michel.
APRÈS cela, et peu de temps s’étant écoulé, Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc de Normandie, firent la paix entre eux, et cependant bien peu auparavant Robert eût pu très-facilement s’emparer du royaume d’Angleterre, s’il eût été moins timide. En effet Eustache, comte de Boulogne, et l’évêque de Bayeux, et le comte de Mortain, ses oncles paternels, ainsi que d’autres seigneurs de Normandie, passèrent la mer avec une nombreuse suite de chevaliers, s’emparèrent de Rochester et de quelques autres châteaux dans le comté de Kent, et les gardèrent au nom de Robert. Mais tandis qu’ils attendaient le duc Robert lui-même, qui pendant ce temps s’occupait à se divertir en Normandie, beaucoup plus qu’il ne convenait à un homme, ils furent assiégés par le roi Guillaume, sans recevoir aucun secours de celui pour les intérêts duquel ils s’étaient exposés à de si grands dangers; et forcés de sortir honteusement des forteresses qu’ils occupaient, ils retournèrent chez eux. Enfin, comme nous l’avons déjà dit, il fut conclu tant bien que mal, à Caen, un accord entre les deux frères, par l’intermédiaire de Philippe, roi des Français, qui avait marché au secours du duc contre le roi Guillaume, résidant alors dans [p. 247] le château d’Eu, et entouré d’une immense armée d’Anglais et de Normands; mais ce traité, en ce qui regardait le duc Robert, fut pour lui aussi déshonorant que préjudiciable: car le roi Guillaume retint sans dédommagement tout ce dont il s’était emparé en Normandie par l’infidélité des hommes du duc, qui lui avaient livré les forteresses que le duc avait données à garder à ses chevaliers, afin qu’ils pussent faire la guerre au roi. Les forteresses que le roi Guillaume occupa de cette manière étaient Fécamp et le château d’Eu, que, Guillaume, comte d’Eu, lui avait livré aussi bien que tous les autres châteaux. Etienne, comte d’Aumale, fils d’Eudes, comte de Champagne, et neveu de Guillaume l’Ancien, roi des Anglais, en tant que fils de sa sœur, en fit autant, de même que plusieurs autres seigneurs qui habitaient au delà de la Seine.
Cependant au lieu de protéger, comme ils l’auraient dû, leur frère Henri, au lieu de prendre soin de lui, afin qu’il pût vivre honorablement comme leur frère et comme un fils de roi, Guillaume et Robert unirent leurs efforts pour l’expulser de toutes les terres de leur père. Ce fut ainsi qu’une certaine fois ils allèrent l’assiéger sur le Mont-Saint-Michel. Mais après qu’ils y eurent travaillé long-temps et sans succès, ils en vinrent enfin à se quereller entre eux, et le comte Henri sortit et alla s’emparer d’un château très-fort, nommé Domfront, par l’adresse d’un certain habitant du pays, lequel, noble et riche, n’avait pu supporter plus long-temps les vexations que lui faisait endurer, aussi bien qu’à tous ses autres voisins, Robert de Bellême, homme orgueilleux et méchant, qui [p. 248] possédait ce château à cette époque. Dès ce moment Henri le garda avec tant de soin qu’il en demeura maître jusqu’à la fin de sa vie. Vers le même temps, Jean, archevêque de Rouen, étant mort, Guillaume, abbé de Saint-Etienne de Caen, lui succéda.