CHAPITRE XIV.
De Sibylle, épouse du duc Robert, et de Guillaume son fils; et comment celui-ci devint comte de Flandre.
EN revenant de son voyage à Jérusalem, le duc Robert épousa Sibylle, sœur de Guillaume, comte de Conversano. Il en eut un fils nommé Guillaume. La comtesse Sibylle était belle de figure, honorable par sa conduite, douée de sagesse; et quelquefois, en l’absence du duc, elle dirigea elle-même les affaires tant publiques que particulières de la province, mieux que n’eût fait le duc, s’il eût été présent. Mais elle ne vécut que peu de temps en Normandie, et fut poursuivie par la haine et l’esprit de faction de quelques dames nobles. Or son fils Guillaume, fils du duc Robert devint, dans la suite des temps, comte de Flandre, et nous allons dire en peu de mots comment cela arriva.
Comme donc Guillaume, déjà jeune homme de beaucoup de valeur, était exilé en France, tandis que son père était, comme nous l’avons dit, retenu dans les fers par le roi Henri, il arriva que quelques traîtres assassinèrent Charles, comte de Flandre, au moment où il était à l’église, assistant à la célébration des saints mystères. Ayant appris cette nouvelle, la [p. 263] reine des Français, épouse du roi Louis, donna au susdit Guillaume sa sœur en mariage, et obtint de son mari de faire reconnaître Guillaume comte de Flandre; car Charles était mort sans laisser de fils, et de plus Guillaume était assez proche parent des comtes de Flandre, puisque Mathilde, reine des Anglais et son aïeule, était elle-même fille de Baudouin-le-Barbu, comte de Flandre 27. Or ce Baudouin avait eu deux fils, Baudouin et Robert, qui tous deux se marièrent du vivant de leur père. Baudouin, le fils aîné, prit pour femme la comtesse du Hainaut, dont il eut deux fils, Arnoul et Baudouin. Robert son frère se maria avec la veuve de Florent, comte de Frise, lequel n’avait eu de celle-ci qu’une seule fille. Robert, voulant l’éloigner de l’héritage de son père, la donna en mariage à Philippe, roi des Français, et demeura ainsi en possession du comté de Frise et de la mère de la jeune fille: c’est ce qui le fit surnommer le Frison.
Baudouin, comte du Hainaut, mourut avant la mort de Baudouin son père, et eut pour successeur Arnoul son fils aîné. Enfin, Baudouin, comte de Flandre, étant mort, Arnoul, comte de Hainaut, eût dû lui succéder, comme étant son petit-fils et fils de son fils aîné, et il tenta en effet de se mettre en possession de son héritage. Philippe, roi des Français, vint à son secours; Mathilde, reine des Anglais, sa tante paternelle, lui envoya Guillaume fils d’Osbern, avec un corps de chevaliers bien armés; mais Robert le Frison, aussi oncle d’Arnoul, ayant réuni à ses forces une armée de Henri, empereur des Romains et des [p. 264] Allemands, attaqua à l’improviste les alliés, le jour du dimanche de la Septuagésime, mit en fuite Philippe, roi des Français, tua dans le combat Arnoul son neveu et Guillaume fils d’Osbern, comte de Hertford, et par suite de cette victoire Robert demeura jusqu’à sa mort en possession du comté de Flandre.