CHAPITRE XXXVI.
Relation du mariage de la comtesse Gunnor avec Richard Ier, duc de Normandie.
ET puisque je viens de faire mention de la comtesse Gunnor, à l’occasion de la mère de Roger de Mont-Gomeri, l’une des descendantes de cette comtesse, j’ai envie de consigner dans cet écrit, pour en perpétuer le souvenir, ce que j’ai appris d’hommes âgés sur la manière dont se fit le mariage de cette comtesse Gunnor avec le comte Richard.
Celui-ci, informé par la renommée de la beauté de la femme d’un sien forestier qui demeurait non loin du bourg d’Arques, dans un domaine appelé Secheville, alla à dessein chasser de ce côté, voulant s’assurer par lui-même de l’exactitude des rapports qu’on lui avait faits. S’étant donc logé dans la maison du forestier, et s’étant épris de la beauté de sa femme, qui se nommait Sainfrie, il commanda à son hôte de la lui amener dans sa chambre, pendant la nuit. Celui-ci, fort triste, rapporta ces paroles à sa femme; mais elle, en femme honnête, consola son mari, et lui dit qu’elle mettrait en sa place sa sœur Gunnor, jeune fille beaucoup plus belle qu’elle-même. Il fut fait ainsi; et le duc ayant été instruit de cette fraude se réjouit infiniment de n’avoir pas péché avec la femme d’un autre. Robert eut donc de Gunnor trois fils et trois filles, comme je l’ai déjà dit dans le livre de cette histoire qui traite de la vie de ce duc. Mais [p. 301] lorsque celui-ci voulut faire nommer l’un de ses fils, Robert, à l’archevêché de Rouen, quelques personnes lui répondirent que les lois canoniques s’y opposaient, attendu que sa mère n’avait pas été mariée. Pour ce motif le comte Richard épousa la comtesse Gunnor selon le rite chrétien, et ses fils déjà nés furent couverts du poêle, ainsi que leurs père et mère, lors de la cérémonie des fiançailles. Dans la suite, Robert devint archevêque de Rouen.