‹ Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le ConquérantChapitre 46 sur 187 · CHAPITRE XII.

CHAPITRE XII.

Comment quatre traîtres, savoir, Henri, Balzon, Robert et Rioulfe, assassinèrent le duc par les ordres d’Arnoul, dans une certaine île du fleuve de la Somme. — De la clef d’argent qui fut trouvée dans sa ceinture, et avec laquelle il gardait enfermés dans un petit coffre un capuchon et une étamine de moine. — Comment son corps fut transporté à Rouen.

IL y avait, au milieu du fleuve une île, dans laquelle les deux ducs s’assirent après avoir échangé leurs embrassements, afin de discuter les choses pour lesquelles ils s’étaient réunis. Arnoul, suivant l’exemple du traître Judas, tissait longuement sa toile d’araignée en la cachant sous des balivernes et de longs discours; enfin, après qu’ils se furent prêté serment d’amitié et qu’ils eurent échangé les baisers de paix, le soleil s’étant abaissé vers l’occident, les deux ducs se séparèrent l’un de l’autre. Mais voilà, tandis que Guillaume traversait de nouveau le fleuve, Henri et Balzon, Robert et Rioulfe, tous quatre enfans du diable, rappelant Guillaume à grands cris, lui dirent que leur seigneur avait oublié de lui confier le meilleur de ses secrets. Guillaume donc ayant ramené son [p. 76] navire vers la rive de l’île, à peine eut-il mis pied à terre, ô douleur! ces hommes, tirant leurs glaives, assassinèrent l’innocent, qui ne put recevoir aucun secours à cause de la profondeur de l’eau courante; puis, tout à coup cherchant leur salut dans la fuite, ils abandonnèrent, privé de vie, le corps de cet homme très-vertueux. Alors Béranger et Alain, les Bretons, et les princes Normands aussi, voyant leur seigneur assassiné, firent retentir le rivage de leurs cris et de leurs hurlemens, mais ne purent lui porter aucune espèce de secours. Peu après son corps ayant été transporté auprès d’eux, ils lui ôtèrent ses vêtemens et trouvèrent une clef d’argent suspendue à sa ceinture, et qui enfermait son trésor chéri, savoir une ceinture et une étamine de moine. Il n’est pas douteux que, si le duc eût conservé la vie, à son retour de cette conférence il eût mis sur lui ces objets, pour aller se faire moine à Jumiège. Les Normands le déposèrent alors sur un brancard, et le transportèrent en toute hâte à Rouen au milieu des plus grands témoignages d’affliction. Le clergé et les gens du peuple des deux sexes allèrent processionnellement à sa rencontre jusqu’à la porte de la ville, et le transportèrent avec douleur et en sanglotant dans l’église de Sainte-Marie toujours vierge. Ils envoyèrent ensuite à la ville de Bayeux, et appelèrent le jeune Richard aux funérailles de son père. Là ils lui renouvelèrent d’une voix unanime leur serment de fidélité, et le placèrent sous la tutelle de Bernard le Danois, afin que par les soins de cet homme sage autant que fidèle, il fût gardé en toute sûreté dans l’enceinte des murailles de la ville. [p. 77] Le très-saint duc Guillaume accomplit ainsi sa carrière le 17 décembre, le roi Louis possédant le royaume des Francs, l’an neuf cent quarante-trois de l’Incarnation du Seigneur, sous le règne de ce même seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne aux siècles des siècles. Amen!

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