CHAPITRE V.
Comment Bernard le Danois déjoua par sa sagesse les conseils que Hugues-le-Grand avait donnés au roi contre les Normands.
OR le roi Louis, se voyant frustré dans ses desirs, envoya des députés à Hugues-le-Grand pour exiger la restitution de l’enfant, conformément à la fidélité qu’il lui devait. Lorsque ces députés lui eurent rapporté que l’enfant n’était point dans les mains de celui qu’il avait cru, mais sous la garde de Bernard comte de Senlis, le roi craignant de ne plus le ravoir, manda à Arnoul de Flandre qu’il eût à venir le trouver au plus tôt pour tenir conseil avec lui sur cette affaire, dans le lieu que l’on appelle Restible 8. Là, après que tous deux eurent discuté et proposé divers avis à ce sujet, Arnoul dit enfin au roi: « Nous savons que Hugues-le-Grand a été long-temps d’intelligence avec les Normands, et c’est pourquoi il convient que tu cherches à le séduire par tes présens. Concède-lui donc le duché de Normandie, depuis la Seine jusqu’à la mer, en te réservant la ville de Rouen, afin que, privée de son assistance, cette race perfide soit enfin forcée à sortir du pays. » Le roi cédant à cette proposition envoya aussitôt un député à Hugues-le-Grand pour l’inviter à une conférence dans le lieu que l’on appelle la Croix, situé auprès de Compiègne. Hugues s’y étant rendu, et ayant entendu le roi raisonner sur une nouvelle [p. 85] répartition des villes et des comtés, aima mieux, aveuglé par la cupidité, se faire parjure et acquérir de plus grands honneurs, que garder une fidélité inaltérable à son ami Richard. Ils se retirèrent donc de ce lieu, après s’être juré d’entreprendre une expédition contre les Normands; et les deux parties contractantes ayant rassemblé leurs armées, le roi commença à ravager et incendier le pays de Caux, et Hugues en fit autant dans le pays de Bayeux. Informé de ces événemens, et ayant pris conseil de Bernard de Senlis, Bernard le Danois envoya en toute hâte au roi Louis des députés chargés de lui parler en ces termes: « Pourquoi, ô roi très-puissant, pourquoi dévastes-tu ainsi ton pays, alors surtout que nul ne t’oppose de résistance, et que tous vivent parfaitement en paix avec toi? Renonce au pillage que font tes hommes, et emploie à ton profit les services des chevaliers normands. Pourquoi les affliges-tu par le feu, lorsque la ville de Rouen est ouverte devant toi? Accepte donc leurs services avec bienveillance, afin que par leur secours tu puisses déjouer les entreprises de tes ennemis. »