CHAPITRE VI.
Comment ils arrivèrent dans le royaume des Francs, et dévastèrent d’abord le pays du Vermandois.
TOUT couverts du sang de ces libations et poussés par un vent favorable, ces hommes donc abordent à un port du Vermandois, l’an 851 de l’Incarnation du Seigneur. S’élançant alors hors de leurs navires, ils livrent aussitôt tout le comté aux feux de Vulcain. Dans leur fureur brutale ils incendient en outre le monastère de Saint-Quentin et commettent sur le peuple chrétien d’horribles cruautés. L’évêque de Noyon, Emmon, et ses diacres périssent sous leur glaive, et le petit peuple, privé de son pasteur, est massacré. De là allant attaquer les rives de.la Seine, les Danois s’arrêtent avec leur flotte devant Jumiège, et commencent à l’assiéger. Ce lieu est à bon droit appelé Gemmeticus; car ils y gémissent sur leurs péchés, ceux qui n’auront point à gémir dans les flammes vengeresses. Quelques-uns pensent qu’il a été appelé ainsi Gemmeticus à raison du mot gemma, pierre précieuse, et parce que la beauté de son site et l’abondance de ses productions le font resplendir comme resplendit une pierre précieuse sur un anneau. Au temps de Clovis, roi des Francs, ce lieu fut bâti par le bienheureux Philibert, avec l’assistance de la reine Bathilde, et il prit un tel développement qu’il en vint jusqu’à contenir neuf cents moines. Un très-grand nombre d’évêques, de clercs ou de nobles laïques, [p. 14] s’y retirèrent, dédaignant les pompes du siècle, afin de combattre pour le roi Christ, et inclinèrent leur tête sous le joug le plus salutaire. Les moines et autres habitans de ce lieu, ayant appris l’arrivée des Païens, prirent la fuite, cachant sous terre quelques-uns de leurs effets, en emportant quelques autres avec eux, et ils se sauvèrent par le secours de Dieu. Les Païens trouvant le pays abandonné, mirent le feu au monastère de Sainte-Marie et de Saint-Pierre et à tous les édifices, et réduisirent tous les environs en un désert. Cet acte d’extermination ainsi consommé, et toutes les maisons se trouvant renversées et détruites, ce lieu si long-temps comblé d’honneur et qui avait brillé de tant d’éclat, devint le repaire des bêtes féroces et des oiseaux de proie, et durant près de trente années on n’y vit plus que des murailles que leur solidité avait garanties et qui s’élevaient encore dans les airs, des arbustes extrêmement serrés et des rejetons d’arbres, qui, de tous côtés, sortaient du sein de la terre.