‹ Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le ConquérantChapitre 76 sur 187 · CHAPITRE X.

CHAPITRE X.

Des dissensions qui s’élevèrent entre le duc Richard et Eudes, comte de Chartres, au sujet du château de Dreux. — Comment le duc construisit le château de Tilliers sur la rivière d’Avre; et comment les Normands vainquirent Eudes, et deux comtes qui s’étaient joints à lui.

DANS le même temps Eudes, comte de Chartres, emmenant de la maison paternelle une certaine sœur du duc nommée Mathilde, et partant comblé de présens, s’unit avec elle en mariage légitime. Le duc lui donna à titre de dot la moitié du château de Dreux, et le territoire adjacent, sur les bords de la rivière d’Avre. Quelques années après, cette même Mathilde [p. 124] mourut, par la volonté de Dieu, sans laisser d’enfans. Après sa mort le duc redemanda le territoire ci-dessus désigné; mais le comte Eudes employa toutes sortes de subterfuges pour s’y refuser, ne voulant pas remettre au duc le château de Dreux. C’est pourquoi, appelant auprès de lui les légions des Bretons et des Normands, le duc se porta en ennemi sur la rivière d’Avre, et y bâtit un château, qu’il appela Tilliers. En outre ayant pris des vivres dans le comté d’Eudes, il les transporta en grande abondance dans cette forteresse, et y laissa pour la garder Nigel de Coutances, Raoul de Ternois, et Roger, fils de celui-ci, avec leurs chevaliers. Ayant heureusement terminé cette entreprise, le duc se retira, et ordonna à chacun de rentrer chez soi; mais le comte Eudes, ayant secrètement appelé à son secours deux comtes, savoir Hugues du Mans et Galeran de Meulan, avec leurs corps de chevaliers, chevaucha toute la nuit, et arriva au point du jour auprès du château de Tilliers, précédé de ses porte-bannières. Les grands ci-dessus nommés les ayant vus arriver, et laissant aussitôt dans le château quelques gardiens, s’élancèrent impétueusement hors de son enceinte avec leurs chevaliers, et leur livrèrent bataille. Aussitôt, et par l’aide de Dieu, le parti du duc remporta la victoire tellement que les autres ayant eu un grand nombre d’hommes tués et beaucoup de blessés, ceux qui survécurent prirent la fuite à travers champs, et allèrent chercher des refuges dans les profondeurs des forêts. Eudes et Galeran, s’efforçant de sauver leur vie, se cachèrent derrière les fortifications du château. Quant, à Hugues, le cheval qu’il montait ayant été tué, il se réfugia [p. 125] dans une étable de moutons, et enfouit aussitôt dans la terre la cuirasse dont il était revêtu; ensuite se couvrant de la casaque d’un berger, il allait infatigable, portant de lieu en lieu sur ses épaules les claies de la bergerie, et excitant les Normands à poursuivre sans relâche les ennemis qui naguère avaient fui honteusement devant eux. Ceux-là donc s’étant éloignés, le berger se porta en avant, et s’enfonçant dans les profondeurs des bois, après trois jours de marche, il arriva enfin au Mans, les pieds et les jambes misérablement ensanglantés par les buissons et les ronces.

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