VII
ENSEIGNES DES CORPORATIONS, DES CONFRÉRIES ET DES MÉTIERS
Les corporations de métier remontaient à la plus haute antiquité, puisque les artisans et les marchands de l’ancienne France étaient groupés par associations distinctes, ayant leurs statuts et leur organisation spéciale, avec des insignes et des costumes particuliers. Le même état de choses a dû exister, dès les premiers temps de l’ancien Paris, lorsque Lutèce, après la conquête des Gaules par Jules César, devint une ville gallo-romaine; mais les renseignements historiques font défaut à ce sujet, jusqu’au XIIᵉ ou XIIIᵉ siècle, là où apparaissent de rares et incertains documents sur l’histoire des enseignes. Si, comme nous le supposons, les enseignes, au XIIᵉ siècle, n’étaient que les insignes des métiers, ces insignes ou enseignes devaient être distribués, comme des armes parlantes ou des indications figurées, entre les différentes rues consacrées aux métiers et qui en portaient les noms. Mais déjà, à cette époque reculée, telle rue, qui conservait un nom de métier et, par conséquent, de corporation, avait laissé s’échapper et se transporter ailleurs la plupart des artisans ou des marchands, qui, ne pouvant plus trouver assez de place pour leur commerce ou leur industrie dans la rue où avait été originairement concentré ce commerce ou cette industrie, s’étaient répandus, de proche en proche, dans les rues voisines et dans tous les quartiers de la ville. Ainsi, nous ne doutons pas que primitivement la rue affectée à un métier et qui lui devait une dénomination usuelle n’ait eu, à chacune de ses extrémités, une enseigne unique caractérisant le métier, lequel y avait pris naissance, et qui l’avait, pour ainsi dire, baptisée.
Mais ces rues, dans lesquelles chaque métier avait été centralisé dès l’origine[82], n’étaient déjà plus, à la fin du XIIIᵉ siècle, réservées exclusivement aux métiers dont elles gardaient le nom. Nous en trouvons la preuve incontestable dans la Taille de 1292: la rue de la Saunerie n’avait plus qu’un saunier, sur onze sauniers qui demeuraient alors à Paris; la rue de la Charronnerie, trois charrons sur dix-huit; la rue de la Ferronnerie, deux ferrons sur onze; la rue de la Savonnerie, trois savonniers sur huit; la rue des Plâtriers, un plâtrier sur trente-six; la rue de la Poulaillerie, onze poulaillers sur trente-six; la rue de la Pelleterie, quatre pelletiers sur deux cent quatorze; la rue de la Sellerie, vingt-cinq selliers sur cinquante et un; la rue de la Petite-Bouclerie, quinze boucliers, ou fabricants de boucles, sur cinquante et un; la rue de la Barillerie, un barillier sur soixante et dix; la rue de la Buffeterie, pas un seul buffetier ou marchand de vin sur cinquante-six; la rue des Écrivains, un écrivain sur vingt-quatre, etc. Ce tableau comparatif prouve d’une manière incontestable que les métiers avaient abandonné leur centre natif et s’étaient dispersés dans Paris, ce qui semblerait indiquer la nécessité des enseignes individuelles pour les gens de métier qui s’éloignaient du quartier général de leur commerce. Cependant, à cette époque, les enseignes des maisons et des boutiques étaient à peine employées. Le savant M. Franklin n’en parle même pas, en décrivant les rues de Paris au XIIIᵉ siècle: «Les marchands, dit-il, se retrouvaient, au seuil de leurs sombres boutiques, guettant les passants et s’efforçant, par mille moyens, d’attirer leur attention; aussi les règlements de police leur interdisaient-ils d’appeler l’acheteur avant qu’il eût quitté la boutique voisine. Les marchandises étaient étalées devant la fenêtre, sur une tablette faisant saillie au dehors; un auvent de bois, accroché en l’air, protégeait les chalands contre la pluie.» Guillot de Paris, en effet, ne fait aucune allusion aux enseignes, dans son Dit des Rues de Paris, composé et rimé en 1300[83].
Il est bien certain, toutefois, que les corporations, les communautés et les confréries de métier existaient alors, avec leurs bannières, qui n’étaient, à vrai dire, que des enseignes portatives, puisque chacune représentait les armoiries ou le patron, le saint protecteur de la corporation, de la communauté ou de la confrérie. La corporation comprenait l’ensemble de tous les artisans d’un même métier, maîtres, compagnons et apprentis; la communauté n’était qu’un groupement charitable et religieux d’une partie de ces artisans, en vue d’un travail localisé ou d’une œuvre collective; la confrérie était l’association fraternelle de tous les membres de la corporation, vis-à-vis de l’Église et de la société civile. L’enseigne, qui n’était encore que l’insigne public des trois fractions d’un même corps de marchands, avait passé, de la bannière que l’on portait, dans toutes les cérémonies publiques, en tête de la corporation ou de la confrérie, aux écussons des flambeaux, qui ne servaient que pour les enterrements des associés; le même insigne reparaissait sur les médailles à l’effigie du saint patron, sur les jetons de présence aux assemblées de la confrérie et sur les enseignes de pèlerinage, qui s’attachaient au chapeau ou à la coiffure de chaque confrère. Ce fut là l’enseigne patronale, que les maîtres de la corporation faisaient placer en sculpture ou accrocher en peinture à la porte de leurs maisons. Ce furent là, en dehors des nombreux insignes de saints indiquant l’invocation d’un patronage particulier, les maisons qu’on distinguait sous le nom de maisons de l’enseigne de tel saint ou de telle sainte. On ne les trouve ainsi indiquées qu’à partir du XIVᵉ siècle, où elles ne cessèrent plus de se multiplier jusqu’en 1600.
Voici maintenant quelles étaient les principales corporations et confréries qui avaient des maisons à enseigne[84]: Saint Yves: les avocats et les procureurs.--Saint Antoine: les vanniers, les bouchers, les charcutiers et les faïenciers.--Saint Michel: les boulangers et les pâtissiers.--Saint Éloi: les orfèvres, les bourreliers, les carrossiers, les ferblantiers, les forgerons et les maréchaux ferrants.--Saint Laurent: les cabaretiers et les cuisiniers.--Sainte Barbe: les artilleurs et les salpêtriers.--Saint Simon et Saint Jude: les corroyeurs et les tanneurs.--Saint Joseph: les charpentiers.--Sainte Catherine: les charrons.--Saint Cosme et Saint Damien: les chirurgiens.--Saint Crépin et Saint Crépinien: les cordonniers et les bottiers.--Saint Jacques: les chapeliers.--Saint Blaise: les drapiers.--Saint Gilles: les éperonniers.--Saint Maurice: les fripiers et les teinturiers.--Saint Clair: les lanterniers et les verriers.--Saint Louis: les maquignons et les barbiers.--Saint Nicolas: les mariniers, les épiciers.--Sainte Anne: les menuisiers, les tourneurs et les peigniers.--Saint Martin: les meuniers.--Sainte Cécile: les musiciens.--Saint Roch: les paveurs.--Saint Pierre: les serruriers.--Sainte Marie-Madeleine: les tonneliers.--Saint Vincent: les vinaigriers.
Quelques métiers avaient mis leurs confréries sous les auspices de certaines grandes fêtes de l’Église. Par exemple: les tailleurs célébraient leur fête patronale à la Trinité et à la Nativité de la Vierge; les chandeliers et les épiciers, à la Purification; les couvreurs, à l’Ascension; les rôtisseurs, à l’Assomption, etc.
On s’explique ainsi combien il y avait de maisons à l’image de Notre-Dame. Nous n’en ferons pas le relevé, dans la Topographie générale du vieux Paris, par Adolphe Berty, mais nous croyons intéressant de rechercher, dans les trois premiers volumes de ce grand ouvrage, la plupart des maisons qui eurent des images de saint et de sainte pour enseignes, avec les dates que l’auteur avait soigneusement recueillies dans les Archives de la ville de Paris[85]. On remarquera que, sauf quelques exceptions, ces maisons à image sont du XVᵉ et du XVIᵉ siècle. Nous commençons par dépouiller les deux articles de Berty sur Trois Ilots de la Cité[86].
CITÉ. RUE DE LA JUIVERIE. Saint Pierre, 1455.--Saint Michel, 1600.--Sainte Catherine, 1503.--Saint Julien, 1575.--Saint Nicolas, 1519.--Saint Jacques, 1415.--Saint Pierre, 1430.--Saint Christophe, 1528.--Sainte Marguerite, 1502.
RUE AUX FÈVES. Saint Antoine, 1574.--Saint Jean-Baptiste, XVᵉ siècle.
RUE DE LA CALANDRE. Images Saint Marcel et Sainte Geneviève, 1507.--Saint Christophe, 1385.--Saint Nicolas, 1450.
RUE DE LA LICORNE. Image Notre-Dame, 1525.
RUE DE LA LANTERNE. Image Sainte Barbe, 1534.--Saint Yves, 1513.
QUARTIER DU LOUVRE. RUE CHAMPFLORY. Image du Saint-Esprit, 1489.--Saint Nicolas, 1489.--Notre-Dame, 1575.--Saint Eustache, 1530.--Saint Julien, 1624.
RUE DU CHANTRE. Image Sainte Anne, 1687.--Saint Claude, 1687.--Sainte Barbe, 1515.--Sainte Geneviève, 1603.
RUE DU COQ. Image Saint Martin, 1440.--Saint François, 1687.--Notre-Dame, 1687.--Saint Jacques, 1687.
RUE FROMENTEAU. Image Saint Hugues, 1582.--Notre-Dame, 1427.--Saint-Béal, 1550.--Notre-Dame, 1567.--Saint Louis, 1491.--Saint Simon et Saint Jude, 1550.--Saint Jacques, 1700.--Saint Nicolas, 1477.--Saint Jacques, 1406.
RUE SAINT-HONORÉ. Image Saint Jean-Baptiste, 1489.--Saint Claude, 1637.--Saint Martin, 1378.--Saint Jacques, 1508.--Saint Jean, 1408.--Notre-Dame, 1489.--Sainte Barbe, 1530.--Saint Michel, 1439.
RUE SAINT-JEAN-SAINT-DENIS. Image Saint Jean, 1700.--Sainte Geneviève, 1623.--Saint Louis, 1603.--Saint Claude, 1603.--Saint François, 1700.
RUE SAINT-THOMAS-DU-LOUVRE. Image Saint Jacques, 1450.--Sainte Anne, 1575.
QUARTIER DU BOURG SAINT-GERMAIN. RUE DES BOUCHERIES. Image Saint Jacques, 1467.--Saint Michel, 1420.--Sainte Catherine, 1429.--Saint Jacques, 1319.--Saint Jean, 1509.--Saint Pierre, 1411.--Sainte Marguerite, 1595.--Saint François, 1522.--Saint Martin, 1523.--Saint Antoine, 1523.--Sainte Geneviève, 1435.--Saint Nicolas, 1475.
RUE DE BUSSY. Image Saint Claude, 1535.
RUE DES CANETTES. Image Notre-Dame, 1446.
Ces images de Notre-Dame, de saints et de saintes étaient, pour la plupart, les enseignes des maisons appartenant à des membres de corporation et de confrérie, ou louées et habitées par eux. Les confréries furent supprimées et abolies, à plusieurs reprises, pendant le XVIᵉ siècle, mais on les rétablit sur de nouvelles bases, et elles continuèrent à subsister en conservant toujours les mêmes patrons, qui n’avaient pas quitté leurs enseignes. Les corporations furent changées en jurandes, sous le règne de Louis XVI, pour donner satisfaction aux économistes du XVIIIᵉ siècle; mais ces réformateurs impitoyables dédaignèrent de faire la guerre aux saints et aux saintes, qui avaient été, durant plus de quatre siècles, les gardiens respectés des métiers et de la marchandise. Les enseignes qui rappelaient ces saints patrons ne disparurent que pendant la Révolution, ce qui ne les empêcha pas de reparaître plus tard dans toute leur gloire sur les enseignes. Mais c’en était fait des corporations, des communautés et des confréries, qui n’avaient pas laissé d’autres traces que ces enseignes commémoratives, que les artisans et les marchands eux-mêmes ne comprenaient plus.
Les confréries marchandes, dont l’histoire est encore à faire, car le rarissime Calendrier des Confréries de Paris, par J.-B. Le Masson, ne nous en offre qu’une nomenclature très abondante, ces confréries avaient chacune des administrateurs, des officiers, des revenus, des rentes et des propriétés. Elles avaient aussi, outre leurs bannières à l’image du saint patron ou portant leurs armoiries, des enseignes grotesques ou plaisantes, pour les maisons où elles tenaient leur siège et leur bureau. La fameuse Truie qui file était une de ces enseignes de confréries. «Celle de la Truie qui file, qu’on voit à une maison du marché aux Poirées, rebâtie depuis peu, dit Sauval[87], est plus remarquable et plus fameuse par les folies que les garçons de boutique des environs y font à la mi-carême, comme étant sans doute un reste du paganisme.»
Mais Sauval ne nous dit pas quelles étaient ces folies[88]. L’enseigne des Sonneurs des Trépassés était aussi une enseigne de confrérie, enseigne peu décente à une époque où l’on sonnait dans les rues la mort des bourgeois de Paris. Cette enseigne en rébus représentait une pluie de sous neufs et brillants, tombant sur des poulets tués[89]. La maison où pendait cette enseigne (Sauval ne nous dit pas où elle était placée) servait sans doute aux joyeux repas de la confrérie. C’est aussi dans les Comptes de la Prévôté de Paris, publiés à la suite de l’ouvrage de Sauval, que nous trouvons quelques indications sur les confréries et sur leurs maisons. La confrérie de la Madeleine, fondée en l’église Saint-Eustache, touchait, en 1421, dix sols parisis de rente sur une maison de la rue Montorgueil, qui avait appartenu à maître Jean de la Croix.
La confrérie aux Bourgeois, qu’on appelait la Grande Confrérie, était la plus riche des confréries de Paris. Voici la mention de deux maisons qui lui appartenaient en 1448 et en 1450: «Maison scise rue de la Cossonnerie, à l’enseigne Saint Michel, qui fut à la grande Confrairie aux Bourgeois de la ville de Paris, donnée à rente par Mᵉ Girard Gehe, curé de Saint-Cosme, abbé de ladite grande Confrairie; Mᵉ Pierre de Breban, conseiller du roi en sa Chambre des Généraux, doyen de ladite confrairie; sire Michel Culdoë, bourgeois de Paris, prévost d’icelle grande Confrairie, pour quatre livres parisis de rente.» Cette note nous apprend que la confrérie avait à sa tête un abbé, un doyen et un prévôt. Ce furent ces officiers qui vendirent, en 1450, une des maisons de leur confrérie: «Maison scise rue Saint-Denys, à l’enseigne du Cocq blanc, scise entre les rues Perrin-Gasselin et de la Tabletterie, vendue par les abbé, doyen et prévost de la confrairie aux Bourgeois de la ville de Paris, pour quatre livres parisis de rente.» Citons encore une autre confrérie qui avait une maison à enseigne antérieurement à l’année 1463: «Maison scise en la Vieille-Tixeranderie, faisant le coin d’une petite ruelle par laquelle on va de ladite rue de la Vieille-Tixeranderie au Martroy Saint-Jean, tenant d’une part à un Hostel, où jadis souloit pendre l’enseigne de la Heuse (la botte), qui appartient à la confrairie de la Conception Nostre-Dame aux marchands et vendeurs de vin à Paris, fondée en l’église Saint-Gervais, et qui à présent appartient à Jean Raguier[90].» Un dernier souvenir peu édifiant des anciennes confréries parisiennes; c’est encore Sauval qui nous le fournira: «Croiroit-on bien qu’au Saint-Esprit (à l’hôpital du Saint-Esprit, qui attenait alors à l’Hôtel de ville), il y a une confrérie de Notre-Dame de Liesse, fort riche et composée de gens à leur aise, mais de condition médiocre, qui n’y admettent personne qu’à condition de leur faire un grand festin et qui dissipent en banquets fort fréquens les richesses que leurs devanciers n’avoient amassées que pour mieux honorer Dieu et faire des aumônes? Aussi y a-t-il presse à être leur traiteur, et n’en prennent-ils point qui n’ait le goût friand, et à cause de cela est perpétuel et bien payé. Les compagnons d’entre eux n’appellent point autrement leur confrérie, que la Confrérie des Goulus[91].»
Les enseignes professionnelles des métiers devaient être fort nombreuses dès le XIVᵉ siècle; mais, comme elles dépendaient presque exclusivement des boutiques, elles n’ont pas été indiquées dans les documents relatifs aux immeubles; car ces sortes d’enseignes suivaient toutes les vicissitudes d’un commerce qui les amenait et les emportait avec lui. Ainsi, nous ne trouvons qu’un petit nombre d’enseignes de métier, dans les curieuses recherches de Berty sur les quartiers de la Cité, du Louvre et du bourg Saint-Germain. Par exemple, rue de la Juiverie, la Heuse, ou la Botte, XVᵉ siècle, et la Chausse de Flandre, 1450; rue du Four-Basset, le Gland d’or, 1600, et le Heaume, 1429; devant Saint-Nicolas-des-Champs, le Pesteil ou le Pilon, 1395; rue Saint-Honoré, l’Éperon d’or, 1603; rue Champfleuri, les Deux Coignées, 1451; le Heaume, 1378; le Rabot, 1572; la Pelle, 1410, etc.
Les marchands, ou vendeurs proprement dits, qui ne fabriquaient pas leur marchandise, tels que les drapiers, les épiciers, les pelletiers, les lingers, etc., préféraient des enseignes de fantaisie, qui convenaient également à toute espèce de commerce et qui ne caractérisaient pas spécialement leur profession. De là les Bras d’or, les Barbes d’or, les Soleils d’or, les Étoiles d’or, les Escharpes d’or, etc., qui prouvaient surtout que l’or sous toutes ses formes avait les préférences du commerce.
Les enseignes de boutique et d’ouvroir étaient de dimension généralement modeste, avant le XVIIᵉ siècle, quand elles devaient prendre place au-dessus de la porte d’entrée de la boutique et, par conséquent, sous l’auvent. Le système des armes parlantes convenait le mieux à la plupart des métiers et des industries, car c’était là l’indication la plus naturelle et la plus simple de chaque genre de fabrique et de vente: il suffisait de la représentation figurée d’un pot ou d’un plat d’étain pour annoncer l’ouvroir d’un ferblantier; rien n’indiquait mieux la boutique d’un chapelier qu’un chapeau; la boutique d’un bonnetier, qu’un bonnet; la boutique d’un serrurier, qu’une clé. Mais, au XVIIᵉ siècle, tous ces attributs de métier prirent des proportions exagérées et bientôt monstrueuses: «Ces enseignes, dit Mercier[92], avoient pour la plupart un volume colossal et en relief; elles donnoient l’image d’un peuple gigantesque, aux yeux du peuple le plus rabougri de l’Europe. On voyoit une garde d’épée de six pieds de haut, une botte grosse comme un muids, un éperon large comme une roue de carrosse, un gant qui auroit logé un enfant de trois ans dans chaque doigt; des têtes monstrueuses; des bras armés d’un fleuret, qui occupoient toute la longueur de la rue[93].» La plupart de ces objets, que l’orgueil du marchand grossissait à l’envi, pendaient à de longues potences en fer et oscillaient dans l’air, au gré du vent, en jetant, la nuit, de larges ombres qui rendaient nulle la faible clarté des lanternes. Ce fut l’ordonnance de police du mois de novembre 1669 qui obligea tous les gens de boutique à réduire leurs enseignes à la même dimension, «13 pieds et demi, depuis le pavé de la rue jusqu’à la partie inférieure du tableau, qui n’auroit que 18 pieds de largeur sur 2 pieds de haut.» Les potences, auxquelles les tableaux d’enseigne devaient être accrochés, furent aussi réduites à des dimensions uniformes. Le modèle de ces potences nous a même été conservé, dans le Traité de la Police de Delamarre (liv. XI, tit. IX), avec l’adresse du fabricant privilégié, qui fournissait les ferrements, moyennant le prix de 17 livres; c’était le sieur Nicolas de Lobel, serrurier du roi, rue Coquillière, proche Saint-Eustache, vis-à-vis la rue des Vieux-Augustins.
Tant que La Reynie fut lieutenant général de police, on respecta ses ordonnances, et les enseignes restèrent soumises au règlement qui avait diminué considérablement leurs dimensions: «Les enseignes n’obstruent plus les rues, écrivait le docteur anglais Lister dans son Voyage à Paris en 1698, et font, grâce à leur petitesse ou à leur élévation, aussi peu de figure que s’il n’y en avait point.» Mais un siècle après l’ordonnance de 1669, il n’était plus question de la police des enseignes, qui avaient repris des proportions énormes, aussi gênantes que dangereuses pour le public, eu égard au peu de largeur des rues et à la hauteur excessive des maisons. Il fallut l’ordonnance de police de M. de Sartine, du 27 décembre 1761, pour forcer les marchands à supprimer les potences «et tous les massifs et reliefs servant d’enseignes, pour les convertir en tableaux appliqués sur les murs, en suivant les dimensions obligées.» Cette ordonnance, mise à exécution dans le plus court délai et maintenue avec rigueur, eut pour objet de faire rentrer dans le néant la ridicule et hideuse fantasmagorie des enseignes de métier[94].