LXXIII.]
«Puisque vous avez abandonné l'exercice du bel art dans lequel vous êtes unique, lui écrit-il dans la première, datée d'avril 1548, pour vous mettre au service des cours, où, nécessairement, vous ne jouerez qu'un fort triste rôle, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus difficilement j d'où il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis, ou se résigner à garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui leur est agréable.»
Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Arétin revient sur le même sujet et s'efforce de ramener Enea Vico à reprendre l'exercice de son art.--«De grâce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que je désire vous voir acquérir, n'abandonnez pas votre profession. Voue savez que je vous ai déjà donné ce conseil, mais jugez par vous-même s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la première place parmi ceux qui gravent les dessins que d'autres ont exécutés sur le papier, plutôt que de mourir au dernier rang de ceux qui quêtent leur pain quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai qu'on est heureux d'être libre, même lorsqu'on achète la liberté au prix de la vie, tandis que la mort elle-même est préférable au malheur de vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi que lui-même, tant qu'il se laisse dominer par ses passions, efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'expérience a démontré la vérité, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur conseiller que lui-même, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et des désirs de nouveautés usurpent l'empire de sa volonté. Décidez-vous donc à jouir des avantages, des commodités que Venise vous offre; car il vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de l'Italie.»
Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment détourné de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa vie d'artiste, et illustra sa carrière par des oeuvres qui ont assuré à son nom une immortalité qu'il n'aurait certainement pas acquise en vivant dans l'oisiveté à la cour des princes[361].
[Note 361: Ses gravures se font remarquer par la fermeté des traits, ce qui n'enlève rien à la douceur et à la _morbidesse_ du burin; elles ont été exécutées de 1541 à 1560.]
L'Arétin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les premiers artistes de son temps, il cherchait aussi à discerner le mérite naissant et à le maintenir dans la voie du travail et de l'étude, en donnant à ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi qu'il protégea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di Borgo[362].
[Note 362: Vasari, t. X, p. 187.]
En 1545, cet artiste se trouvait à Venise, et s'occupait à peindre des portraits et un tableau de Jésus-Christ devant Pilate. Une lettre que lui écrivit; l'Arétin, dans le mois de novembre de cette même année[363], l'engage à lui apporter le portrait d'une femme dont il était épris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat vénitien, et son tableau de Jésus-Christ devant le tribunal de Pilate. Il voulait montrer ces tableaux à don Diego de Mendoza, ambassadeur de Charles-Quint près de la sérénissime république, bon connaisseur en peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur éclairé des arts. Par une autre lettre du même mois[364], il fait l'éloge du portrait de Jean de Médicis que Gian Paolo avait exécuté, peut-être à sa demande, et qui était destiné au duc Cosme, son fils[365]. C'est probablement à la recommandation de l'Arétin, que Gian Paolo dut d'être employé par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de la chancellerie du palais de Saint-Georges à Rome, que Vasari exécutait pour le cardinal Farnèse[366].
[Note 363: Bottari, t. III, p. 148, nº LIV.]
[Note 364: _Id._, _ibid._, p. 151, nº LVI.]
[Note 365: _Id._, _ibid._, p. 146, _ad notam_.]
[Note 366: Vasari, t. X, p. 187.]
Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andréa Schiavoni, élève du Titien, profita également des conseils et des encouragements de l'Arétin. Il lui écrivait, en avril 1548[367], une lettre remplie d'une critique bienveillante, et qui contient une appréciation vraie des qualités et des défauts de cet artiste.--«C'est une cruauté, lui dit-il, semblable à celle qu'un fils ne craint pas de faire éprouver à son père, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois à mon égard, alors que vous n'exécutiez aucune composition profane ou sacrée, sans l'avoir fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant, l'inimitable Titien, non moins cher à Charles-Quint qu'Apelles le fut à Alexandre le Grand, sait bien de quelle manière j'ai toujours loué la justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand peintre s'est émerveillé de la pratique que vous montrez en inventant les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues: tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter plus de soins à l'exécution, vous seriez le premier à reconnaître l'utilité de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour réunir ensemble un grand nombre de personnages mérite d'être louée sans restriction; car la beauté de ces compositions frappe les hommes les moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de côté tout ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper sur l'effet du temps, dont l'office consiste à corriger les défauts des jeunes gens, lesquels, en acquérant des années, acquièrent aussi cette réserve et cette retenue qui transforment en attention les légèretés de la jeunesse. Je laisse tout cela de côté, dis-je, en vous priant de venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette grâce, je me réjouirai tout à la fois et de votre présence et de votre art.»
[Note 367: Bottari, t. III, p. 168, nº LXXI.]
Le jugement que l'Arétin porte dans cette lettre sur la manière du Schiavoni a été ratifié par la postérité: il est incontestable en effet que ce peintre, doué d'une facilité merveilleuse, aussi bien pour l'invention que pour l'exécution, aurait beaucoup gagné à modérer sa fougue et à mieux terminer ses tableaux. Il pèche surtout par le dessin, défaut commun à toute l'école vénitienne: mais, malgré tous ces reproches, il est vrai de reconnaître, avec l'abbé Lanzi, «qu'à l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est très-digne d'éloges: belles compositions, mouvements imités avec beaucoup d'art des gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavité d'Andréa del Sarto, touche de pinceau de grand maître[368].»
[Note 368: Lanzi, t. V, p. 120.--Voy. la Vie du Schiavone dans Ridolfi, Ier partie, p. 227.]
Un autre élève du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le Schiavone, le peintre Bonifazio[369], fut également lié avec l'Arétin. Nous trouvons, à la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier, qui s'excuse auprès de l'artiste d'avoir négligé de l'aller voir depuis longtemps. Cette lettre contient aussi l'éloge des tableaux que Bonifazio avait peints pour décorer l'appartement du cavalière della Legge, procurateur vénitien, ami du Sansovino[370] et l'un des amateurs les plus distingués de cette ville de Venise, alors si célèbre par son goût pour les arts et par ses grands artistes. L'Arétin, comme à l'ordinaire, cherche à se faire valoir auprès du peintre; il prétend que le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui ornent son appartement: «Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer avec ce jugement sûr que tous les professeurs de l'art s'accordent à m'attribuer, il tient la chambre où ils se trouvent pour sa perle la plus précieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous exécutez ailleurs, tantôt dans une église, tantôt dans une autre, brillent d'un tout autre mérite et resplendissent d'un tout autre éclat. C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez garder contre moi, ressentiment que j'ai mérité, et de permettre que demain, dans l'après-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai donc sans faute, et dans le cas où vous me refuseriez l'entrée, j'irai au palais (ducal) jouir de l'éclatante vue des belles choses qui attirent les regards dans vos admirables peintures[371].» Parmi ces peintures, celle qui représente les vendeurs chassés du temple, remarquable par le grand nombre de personnages, l'habileté de la composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule, suivant l'abbé Lanzi[372], pour assurer au peintre l'immortalité. L'Arétin ne pouvait donc mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes les personnes qui visitent l'ancien palais des doges [373].
[Note 369: Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, Ier partie, p. 269.]
[Note 370: Vasari, t. IX, p. 280.]
[Note 371: Bottari, t. III, p. 171, nº LXXIV.]
[Note 372: T. III, p. 118.]
[Note 373: Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus habiles coloristes.]
On voit, par la lettre adressée à Bonifazio, quels ménagements l'Arétin savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, _genus irritabile_, avec lesquels il entretenait des relations.
On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545, écrite par lui au sculpteur Danese, un des élèves de Sansovino. Cet artiste, littérateur distingué, avait composé un poëme des _Amours de Marfise_: l'Arétin élève cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage, il en exagère singulièrement le mérite[374]. Ces éloges outrés n'empêchèrent pas l'artiste de se trouver blessé de quelques critiques que l'Arétin s'était permises à l'égard d'un de ses ouvrages. L'Arétin s'en expliqué dans une lettre d'août 1545[375]:--«Par attachement pour vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit ce que la vérité m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la manière de traiter le nu adoptée par celui qui à la prétention de tenir le premier rang pour l'excellence de son jugement en matière de peinture. Mais si nous nous moquons de la nature, qui fait tout au hasard, lorsqu'elle nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les débiles appuis de jambes très-grêles, que doit-on dire de l'art, lorsque, n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commencées, il viole dans ses figures dessinées les règles de proportion que l'on doit observer? Grâces soient rendues au Titien, et béni soit le Sansovino, qui m'ont toujours su beaucoup de gré des avertissements que j'ai pu leur donner quand ils étaient à l'oeuvre; et cependant ce sont des maîtres d'un singulier génie! En somme, la présomption du savoir est le fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne à l'ami le ressentiment qu'il me témoigne à cette occasion.»
[Note 374: Bottari. t. III, p. 129, nº XLIII.--Le comte Mazzuchelli, dans sa _Vie de l'Arétin_, dit que celui-ci avait commencé un poëme sur le même sujet dont il n'a composé que deux chants.]
[Note 375: Bottari, t. III, p. 143, nº L.]
Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce dernier n'en continua pas moins à rechercher son amitié, et à rendre justice à celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'être louées. C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548[376], il lui demande la permission «de venir contempler plus de mille fois le buste de l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino étaient venus voir plus de cent fois.» Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il pourra venir, «avec cette condition qu'après l'avoir fait jouir de la vue de cette figure vénérée, il lui accordera la satisfaction de lui faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se rapproche autant de Pétrarque et de Dante, que bon nombre de maîtres en l'art de la statuaire s'éloignent de Michel-Ange et de Sansovino.» On doit croire, d'après cette lettre, que le Danese avait oublié les critique de l'Arétin, et que ce dernier prenait un véritable plaisir à connaître les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de l'artiste[377].
[Note 376: Bottari, t. III, p. 163, nº LXVII.]
[Note 377: Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.]
L'Arétin était encore lié avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque tous élèves du Sansovino. C'était d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du Titien[378], qui passa la plus grande partie de sa vie à Padoue, et y mourut à trente-cinq ans, laissant inachevés les travaux qu'il avait entrepris pour l'église de San Antonio de cette ville[379]. Il avait exécuté pour l'entrée nuptiale à Urbin de la duchesse Vittoria Farnèse, épouse du duc Guidobaldo della Rovère, des bas-reliefs sculptés pour orner des arcs de triomphe et autres décorations en usage alors dans ces cérémonies. L'Arétin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand éloge de ces ornements dont l'artiste lui avait envoyé les dessins[380].
[Note 378: Bottari, t. III, p. 150, nº LV.]
[Note 379: Vasari, t. IX, p. 283-288.]
[Note 380: Bottari, t. III, p. 174, nº LXXVI.]
Un autre élève du Sansovino, le Florentin Niccolò Tribolo, reçut également des encouragements de la part de l'Arétin. Par une lettre du 29 octobre 1537[381], ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le sculpteur avait composé à son intention, et qui représentait le Christ mort entre les bras de sa mère. Le Tribolo fut aussi employé dans les cérémonies publiques à décorer les monuments élevés en, l'honneur des grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 décembre 1537[382], qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de triomphe élevés pour l'entrée de Charles-Quint à Florence, en 1537.
[Note 381: _Id._, _ibid._, p. 90, nº XXIIII.]
[Note 382: Bottari, t. III, p. 100, nº XXVI.]
Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs Simon Bianco de Florence[383]; Meo, qui fit à Padoue le tombeau de Marco Mantova, célèbre professeur de droit à l'université de cette ville[384]; et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des adversaires les plus déclarés du Salviati[385].
[Note 383: _Id._, _ibid._, p. 173, nº LXXV.--Vasari, t. III, p. 370-378.]
[Note 384: _Id._, _ibid._, p. 134, nº XLV.--Nous ignorons si Meo était élève du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.]
[Note 385: Bottari, t. 111, p. 109, nº XXXI; et Vasari, t. IX, p. 108 et 111--Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso: Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse la lettre de l'Arétin, contenant des remercîments et des éloges pour un envoi de petites sculptures exécutées sur des noix.]
Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan[386] que l'Arétin traite de compère, et avec lequel il paraît avoir entretenu les relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne dédaignait pas les conseils[387]; Francesco Terzo, également de Bergame, qui lui avait envoyé un portrait de femme, pour s'attirer sa protection[388]. L'Arétin le remercia par une lettre d'août 1551[389] en lui donnant beaucoup d'éloges, et en l'assurant que le Titien avait extrêmement goûté cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en donner un prix égal à son mérite; «mais, dit-il, les artistes seraient plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un véritable mérite n'a vieilli dans la misère. Que celui donc qui veut arriver à la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail. Voyez Lione[390] parvenu à la fortune, après avoir traversé bien des écueils et des ennuis intolérables: il en est de même du Titien. Pour moi, néanmoins, je ne changerais pas ma position contre les écus de l'un et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux vêtus, ni mieux logés, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et l'on me fait plus d'honneur que si j'étais le personnage que peut-être je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je crois être, je n'en resterai pas moins à votre disposition pour toujours.» [Note 386: Bottari, t. 111, p. 175, nº LXXVII; et Vasari, t. VII, p. 249.]
[Note 387: _Id._, t. III, p. 183, nº XLIV; et, dans le même vol., la lettre à Ponfredi, p. 179, nº XLIII.--Voy. aussi Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.]
[Note 388: Bottari, t. Ier, p. 420, nº CLXXXV.--Sur ce peintre, voy. Ridolfi, _Vie des peintres vénitiens_, Ier partie, p. 132.--Vasari ne parle pas de cet artiste.]
[Note 389: _Id._, t. III, p. 181, nº LXXX.]
[Note 390: Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.]
L'Arétin avait connu, pendant son séjour à Rome, Sebastiano Luciano, plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque temps après le sac de Rome par les bandes du connétable de Bourbon, Sebastiano qui ne possédait pas encore l'office _du Plomb_, lui écrivit, probablement d'après les ordres du pape Clément VII, la lettre suivante:
«Compère, frère et patron, c'est une vérité qu'il était nécessaire, pour notre salut, que Pierre Arétin vînt au monde. Je vous rapporte ici ce qu'a dit dans son désespoir le pape Clément, enfermé dans le château Saint-Ange. Sa Sainteté a imposé à tous les savants qui sont à Rome l'obligation de composer une lettre à l'empereur, pour recommander à Sa Majeté la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccagée. Le Tebaldeo et tous les autres, après s'être enfermés dans leurs cabinets pour préparer cette lettre, ont fait présenter chacun leur projet à notre Seigneur: mais, après avoir lu quatre lignes de chaque, il les a jetées par terre en s'écriant: Il n'y a que l'Arétin qui soit capable de traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un jour, on verra quelque chose au grand déplaisir des envieux. Adieu, portez-vous bien[391].»
[Note 391: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVI.]
Cette lettre montre à quel degré d'abaissement était tombé le malheureux pontife, et l'influence que, dès cette époque, l'Arétin exerçait sur le tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit à intercéder auprès de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la chrétienté: mais, d'après la considération que ce souverain témoigna en toute occasion à l'Arétin, il n'est pas douteux que son intervention n'eût été plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs. La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion à la dignité de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement, avait-sans doute chargé Sebastiano, de laisser entendre à son ami que cette haute dignité serait la récompense du succès de ses démarches auprès de l'empereur.
La liaison de l'Arétin avec Sebastiano dura jusqu'à la mort de ce dernier, arrivée en 1547. Le peintre lui avait fait part, en décembre 1531, de sa nomination par le pape Clément VII à l'office _del Piombo_. Cette charge se donnait dans l'origine à un religieux de l'ordre de Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un bénéfice: néanmoins, celui qui le possédait devait revêtir l'habit monastique, lorsqu'il apposait sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela qu'on l'appelait _le frère du plomb_[392]. Cet office était d'un grand revenu: il fut donné, à titre de récompense, à plusieurs artistes célèbres. Bramante l'avait possédé avant Sebastiano, auquel succéda Guglielmo della Porta[393], par suite du refus fait par le Titien, auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer à Rome[394]
[Note 392: Bottari, t. V, p. 218; appendice, nº LXV, _ad notam_.]
[Note 393: Vasari, t. IX, p. 312.]
[Note 394: Voy. _suprà_, p. 235.]
Il n'est pas étonnant qu'en se voyant investi de ce riche bénéfice, le peintre se soit laissé aller à la joie, comme on va le voir par sa lettre à l'Arétin[395]:
[Note 395: Cette lettre est rapportée deux fois par Bottari: t. Ier, p. 521, appendice nº XIX; et t. V, p. 218, nº