‹ Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe IerChapitre 3 sur 3 · TROISIÈME PARTIE.

TROISIÈME PARTIE.

SALON DE M. LE PRINCE DE TALLEYRAND.

Dès le 31 mars au soir, une députation partit de l'hôtel de M. de Morfontaine, de ce même homme qui, ayant épousé la fille de la nation et d'un régicide, aurait dû être plus silencieux dans son amour pour le retour d'une chose pour l'abolition de laquelle son beau-père avait donné sa vie. Cette députation partit donc de chez lui, et fut à l'hôtel de M. de Talleyrand trouver l'empereur Alexandre, qu'ils ne virent pas, mais bien M. de Nesselrode, qui faisait de grandes phrases à la reine Hortense d'un côté, et de grandes phrases aux royalistes de l'autre; enfin tout allait ainsi ce jour-là: ne nous plaignons pas, nous avons vu bien pis depuis!...

Lorsque l'empereur de Russie entra dans le salon de M. de Talleyrand, il y trouva l'éternel Pasquin de M. de Pradt, le général Dessoles, qui crut bien beau de venger ce qu'il appelait l'offense de Moreau en frappant sur le héros souffrant, et l'abbé de Montesquiou, le seul pur dans ce salon et le seul loyal; ils demandèrent les Bourbons, et M. de Talleyrand appuya. Il parla d'abord et fit parler l'abbé Louis et l'abbé de Pradt, ainsi que Dessoles.

--Consultez ces messieurs, sire, dit M. de Talleyrand; _c'est connaître l'opinion de la France_.

Ce mot n'a aucune portée en raison de son exagération.

Enfin, dans l'une de ces séances, M. de Talleyrand se leva et dit:

--Sire, il n'est que deux choses possibles: les Bourbons ou Bonaparte; Bonaparte, si vous pouvez, mais vous ne le pouvez plus, car vous n'êtes pas seul. Qui mettriez-vous à sa place?... un soldat? Nous n'en voulons plus. Si nous en voulions un, nous garderions celui que nous avons, car c'est le premier du monde.

--Sire, ou Bonaparte, ou Louis XVIII; hors ces deux noms, tout le reste est une intrigue.

M. de Talleyrand se conduisit avec une extrême adresse ou une grande loyauté... mais tout ce qu'il fit ensuite à Vienne a décelé la haine qu'il avait au coeur. Je voudrais reconnaître la loyauté, mais je ne le puis... Il fut pour Bonaparte et les Bourbons avec égalité, mais dans ses paroles... L'un ou l'autre! disait-il toujours... Et ses actions démentaient ce qu'il disait.

Ce fut dès le 31 mars, à une heure après midi, que l'empereur Alexandre, pressé par les uns et attiré par M. de Talleyrand, signa la déclaration par laquelle il s'engageait à ne plus traiter avec Napoléon ni aucun membre de sa famille.

Et le Roi de Rome, cet enfant innocent, que vouliez-vous donc qu'il devînt?... Et voilà ce qu'on appelle de la loyauté!...

Lorsque les maréchaux vinrent de Fontainebleau à Paris, ils virent M. de Talleyrand dans son salon avant d'entrer chez l'empereur de Russie. M. de Talleyrand leur dit:

--Messieurs, que voulez-vous faire? Si vous réussissez, vous compromettez tous ceux qui sont entrés dans cette chambre depuis le 1er avril, et le nombre en est grand. Je ne me compte pas; JE VEUX ÊTRE COMPROMIS.

Singulière parole!

--_Louis XVIII est un principe_, avait-il dit la veille à Alexandre. Qu'est-ce que ce mot?... Voilà l'abus des phrases chez nous; en voilà une qui paraît bien ronflante en 1814, et qui en 1830 n'a plus le sens commun pour le même homme, comme elle avait cessé de signifier pour lui POUVOIR ET RICHESSE; car le principe pour lui est dans ces deux choses.

Le salon de M. de Talleyrand devait être un lieu bien fait pour être le sujet d'une profonde observation, pendant cette nuit où les maréchaux Macdonald, Marmont et Ney, ainsi que le duc de Vicence, étaient dans le cabinet d'Alexandre pour lui demander la régence au nom de l'armée! Le salon de M. de Talleyrand était alors rempli de cette foule inquiète qui avait jeté le gant et ne _le pouvait_ plus ramasser; car ce n'était pas _la volonté_ qui manquait à un homme comme Bourrienne, par exemple... Qu'allait dire l'empereur de Russie? Qu'allait-il prononcer?... Il régnait un silence profond seulement interrompu par les pas plus ou moins agités de ceux qui ne pouvaient demeurer assis et commander à leur inquiétude... Tout à coup la porte du cabinet de l'empereur de Russie s'ouvrit!... Ce fut un moment dramatique dans son effet... Hélas! s'il y avait eu dans cette chambre un seul ami de Napoléon, il eût à l'instant reconnu que toute espérance était anéantie... Aussitôt tous ces fronts obscurcis reprirent de la sérénité... Macdonald[83] sortit le premier... sa tête, qu'il porte habituellement très-élevée, l'était encore plus en ce moment, et l'expression de toute sa physionomie était celle d'un noble mécontentement. En le voyant, Beurnonville, cet homme que le _Moniteur_ lui-même note comme ayant été le _révolutionnaire_ le plus déterminé (ceci est _un fait_), Beurnonville alla vers Macdonald et voulut lui prendre la main:

--Laissez-moi, monsieur, lui dit Macdonald; ne me dites rien... moi, je n'ai rien à vous dire. Vous me faites oublier une amitié de trente ans!...

[Note 83: J'ai appris depuis peu de temps des détails relatifs à cette époque, qui me font ajouter de l'amitié à l'estime que depuis longtemps j'avais vouée au maréchal Macdonald... Je regrette seulement pour lui 1815.]

Un autre homme était à côté de Beurnonville, c'était Dupont. En le voyant, la physionomie du maréchal s'anima et sa voix devint plus sévère:

--M. le général, lui dit-il, votre conduite envers l'Empereur et votre pays est aussi blâmable qu'elle peut l'être... Si Napoléon fut sévère pour vous, vengez-vous de lui... mais non aux dépens de votre patrie...

La voix du maréchal était animée, et Caulaincourt chercha à le calmer...

--Songez où vous êtes, M. le maréchal, lui dit le grand-écuyer.

En ce moment, M. de Talleyrand, qui était avec l'empereur de Russie, sortit de son cabinet, et toujours avec ce même calme qu'il apportait en apparence avec lui, et cette voix ou plutôt ce _sotto voce_ avec lequel il disait une parole légère, comme il annonçait la destruction d'un empire:

--Messieurs, dit-il aux maréchaux avec une intention méchante et comme parlant toujours à ces hommes du sabre, messieurs, si vous voulez _disputer_, descendez chez moi.

--Cela serait inutile, monsieur, répondit le maréchal Macdonald, mes camarades et moi nous ne reconnaissons pas le gouvernement provisoire.

Et aussitôt les trois maréchaux et le duc de Vicence sortirent de l'hôtel de M. de Talleyrand et se rendirent chez le maréchal Ney, pour y attendre la réponse de l'empereur de Russie, qui la leur avait promise après avoir vu le roi de Prusse.

Comme cette scène dut être profondément saisissante!... quel dramatique dans les moindres mots! car ici tout était, dans le fait lui-même, dans cette destinée à laquelle tant d'autres se rattachaient, et que tant d'autres aussi cherchaient à ébranler.--Dans ce même cabinet de l'empereur de Russie était un homme que l'empereur Napoléon avait toujours comblé de bontés et de faveurs, bien qu'il fût l'ami de Moreau et presque l'ennemi de Napoléon; c'était le général Dessoles.--Qu'avait-il fait pour être plus que des généraux de division comme lui? Et pourtant l'empereur Napoléon fut pour lui ce qu'un grand prince, comme il l'était en effet, devait être.--Il en fut l'ennemi presque le plus acharné.--Il parle bien; il a même des formes douces, agréables; il est homme du monde; mais tous ces avantages il les employa dans cette terrible nuit à faire naufrager en entier le vaisseau de l'Empire, comme si lui-même n'y était pas passager!...

--La régence, sire! s'écria-t-il en entendant Macdonald prononcer ce mot; la régence! mais c'est Bonaparte déguisé!

Macdonald fut au moment de lui répondre et de lui demander en même temps pourquoi donc il répudiait ainsi la gloire militaire de la France... Et cet homme, poursuivit Macdonald la voix tremblante d'émotion... et cet homme, qui nous a si souvent conduits à la victoire, devons-nous donc l'abandonner?...

--Sire, poursuivit le maréchal, Votre Majesté a déclaré, tant en son nom qu'en celui de ses alliés, qu'elle n'était pas venue en France pour imposer un gouvernement à la France.

--Je ne suis pas seul, répondit Alexandre, je dois consulter le roi de Prusse.--Ceci est une circonstance des plus graves; je ne puis rien sans lui.

Caulaincourt et Macdonald sortirent du cabinet de l'empereur de Russie le coeur serré!... Il n'y avait plus d'espoir à conserver... trop d'ennemis se dressaient contre cette noble tête!... Ce fut cette décision que les maréchaux furent attendre chez le maréchal Ney.

Cependant une grande inquiétude restait aux alliés et aux royalistes: c'était l'armée qui la causait.--On avait appris le mouvement _insurrectionnel_, comme on l'appelait, du corps de Marmont, et ce mouvement alarmait avec raison.--Marmont, qui était éloigné du corps d'armée lorsque le général Souham l'avait emmené, faillit être massacré par ses troupes lorsqu'il se présenta devant elles.--Les choses se calmèrent je ne sais comment, et la nouvelle vint que le corps d'armée du duc de Raguse avait quitté ses rangs.--J'écris le mot à regret, mais on n'a pas deux mots pour une même chose.--Je ne sais s'il est content de la manière dont Bourrienne lui fait sa part dans le chapitre où il parle de lui.... mais elle est singulière.

Bourrienne dit très-positivement que le corps de Marmont pouvait si facilement être imité par le reste de l'armée, que la plupart des membres du gouvernement provisoire furent dans une telle inquiétude, que _deux_ furent presque au moment de partir. On envoyait de dix minutes en dix minutes, dit-il, des exprès de Versailles pour avoir des nouvelles, et aussitôt que le maréchal parut dans le salon de M. de Talleyrand avec la nouvelle funeste et même mortelle pour l'Empire, mais heureuse pour la Restauration, de ce qu'il avait fait, tout le monde s'empressa autour de lui et l'embrassa avec une effusion de tendresse profonde.--On venait de sortir de table chez M. de Talleyrand.--Marmont arriva de Versailles, couvert de poussière, accablé de fatigue, et n'ayant pas dîné.--Il était harassé et il mourait de faim. Il était en ce moment le héros de la journée[84]. M. de Talleyrand dit avec vérité qu'il fallait le faire dîner _avant de le faire parler_.--Aussitôt on apporta une petite table dans le salon même de M. de Talleyrand, et le duc de Raguse se mit à dîner.

[Note 84: Certainement le duc de Raguse, que j'estime et que j'aime de coeur, n'est pas coupable; mais il a vu le bonheur du pays dans une chose où il n'était pas... c'est une erreur, et voilà tout. La chose est bien différente.]

Chacun de nous, dit Bourrienne, allait à lui pour _le complimenter_!...

Une justice que je dois rendre au duc de Raguse, c'est qu'en 1814 il lutta pour que l'armée n'abandonnât pas les couleurs nationales, et il désira qu'on mît un article dans le _Moniteur_ (en date, je crois, du 5 ou 6 avril) qui rassurât et fît voir qu'on garderait les trois couleurs. L'article fut rédigé par Bourrienne devant le maréchal, qui l'approuva. Le lendemain, on chercha l'article; il n'y était pas du tout, pas même _mutilé_.--Marmont se plaignit à l'empereur Alexandre, qui à son tour se plaignit à M. de Talleyrand, qui se plaignit plus haut que tout le monde. Cela devait être.

C'était une question grave que celle des couleurs... Que fit M. de Talleyrand? car c'était sur lui que tout portait dans ces journées si remplies de grands événements.--Il fit dire, à Rouen, au maréchal Jourdan, que le duc de Raguse avait pris et fait prendre la cocarde blanche à ses troupes: ce n'était pas vrai.--Le maréchal Jourdan fit un ordre du jour où il annonça que la couleur blanche était celle de l'armée, et il écrivit au gouvernement provisoire pour lui annoncer qu'il suivait _l'exemple du duc de Raguse_.

Le même jour, le duc de Raguse arriva le matin même chez M. de Talleyrand...

--Eh bien! M. le maréchal, que faites-vous pour les cocardes? Il faut arborer la blanche.--Cela m'est impossible, monseigneur.--Il le faut cependant, dit le Méphistophélès; car vous ne pouvez donner deux drapeaux à l'armée! Tenez, lisez!

Et il donna à Marmont l'ordre du jour de Jourdan.

--Mais je n'ai pas pris la cocarde blanche! s'écrie le malheureux maréchal, qui comprend toute la gravité de cette circonstance...

--C'est fâcheux, j'en conviens, répond M. de Talleyrand avec son flegme accoutumé; mais que voulez-vous y faire?... Le démentir? Ce sera cent fois plus fâcheux pour vous... Arborez le drapeau blanc, croyez-moi.

Il le fallut bien!...

Enfin l'abdication fut signée. L'Empire fut détruit par cet homme qui aurait pu le conserver, et qui, seize ans plus tard, travailla à renverser le même gouvernement qu'il avait nommé.

Le 2 mai, le _Moniteur_ contenait les nominations suivantes:

Le prince de Talleyrand, ministre des Affaires étrangères; l'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur; l'abbé Louis, aux Finances; LE GÉNÉRAL DUPONT, À LA GUERRE! Malouet, à la Marine, et M. de Vitrolles, ministre secrétaire d'État... je ne sais de quoi.

Voilà comment fut composé le ministère. Maintenant, je n'ai rien à dire qui ne soit connu sur le prince de Talleyrand au congrès de Vienne; il y montra plus de haine pour l'Empereur que d'amour pour la France, et son ambition fut trompée au moment des Cent-Jours, lorsque, conduisant l'intrigue qui ôta M. de Blacas, heureusement pour nous, à Louis XVIII, il chercha à prendre sa place. Louis XVIII, au désespoir de perdre son favori, ne voulut pas donner ses dépouilles à M. de Talleyrand: il fut aussi fin que le rusé.

M. de Talleyrand, apprenant que le Roi était seul et avait quitté Gand, se hâta, de son côté, de quitter Vienne aussitôt que le congrès fut terminé, et alla trouver Louis XVIII, qu'il joignit à une petite ville qu'on appelle, je crois, Roye. Arrivé le soir, il attendit que le Roi le fit demander... Rien!... la nuit s'écoule... toujours rien... Enfin, le matin, M. de Talleyrand apprend que le Roi va partir: il s'empresse de traverser la place qui le séparait de la maison où logeait le Roi, et, arrivé comme Louis XVIII était hissé dans sa voiture:

--Ah! M. le prince de Talleyrand, lui dit-il en l'apercevant, je veux vous dire quelques mots...

Le Roi se fait remonter, et demeure un quart d'heure avec M. de Talleyrand. Ce terme écoulé, ils redescendent tous deux: l'un, porté par ses Haiducques; l'autre, traînant sa jambe... Lorsque le Roi fut dans sa voiture, il fit de la main un signe au prince de Talleyrand, et la voiture partit... Le prince retourna chez lui; en y arrivant, il trouva un ou deux affidés.

--Eh bien! monseigneur, vous avez vu le Roi?

--Oui.

--Comment l'avez-vous trouvé? bien, j'espère?

--Oui.

--Et que vous a-t-il dit, monseigneur?

Le prince de Talleyrand regarda d'abord, avec une fixité qui tenait du somnambulisme, celui qui lui avait fait cette question; puis il lui dit lentement et très-fortement accentué:

--Il m'a dit que les rois étaient tous des ingrats...

SALON

DES PRINCESSES

DE

LA FAMILLE IMPÉRIALE.

L'Empereur ordonnait à tous ceux qui avaient une position dans l'État de beaucoup recevoir, et surtout d'inviter les étrangers de distinction. Il y avait alors à Paris deux ou trois maisons, dans ce que l'Empereur appelait _le camp ennemi_, où l'opinion contre l'Empire était prononcée avec une telle netteté que c'était avouer une bannière que d'y aller. Les étrangers n'en étaient pas là: aussi ceux qui s'ennuyaient à Paris, où leurs fonctions les retenaient, et qui en avaient fini avec les agréments de la société française lorsqu'ils avaient été aux Tuileries les jours de grands cercles ou de spectacle à la cour, ne manquaient pas d'aller finir leur soirée chez la duchesse de Luynes, chez madame de Jumilhac ou bien encore madame de La Ferté, lorsqu'ils avaient admiré le beau coup d'oeil que présentait la salle des Maréchaux, quand, éclairée par des milliers de bougies, elle était remplie de jeunes et jolies femmes, couvertes de pierreries et d'habits magnifiques, ainsi que d'une foule d'hommes dont les costumes resplendissants recevaient un nouvel éclat des plaques, des épaulettes, des ganses de chapeau, des montures d'épée, en diamants[85].

[Note 85: Aujourd'hui, le local est, dit-on, plus beau; cela doit être avec les changements qui ont été faits. Mais ce qui était et ce qui n'est plus, c'est la magnificence des costumes de cour des femmes et de celui des hommes; un coup d'oeil unique était celui qu'offrait la salle de spectacle les jours de grand cercle.]

C'était une belle chose que cette salle des Maréchaux les jours de concert et de grands cercles, lorsque l'Empereur et l'Impératrice y passaient après le jeu: l'Empereur passait le premier, l'Impératrice le suivait, et puis venaient les princes et les princesses de la famille et les deux grands dignitaires. Ils se plaçaient tous dans le fond de la salle, du côté qui regarde le jardin... l'Empereur dans un fauteuil, l'Impératrice à sa gauche, et ses frères, ou bien un des rois dont alors il ne manquait pas, à sa droite... Des deux côtés, sur des banquettes qui se prolongeaient jusqu'aux portes, étaient assises les femmes de la cour... Les hommes étaient derrière elles...

Pendant le concert, l'Impératrice _composait_ sa table de souper..., c'est-à-dire qu'elle désignait les femmes qu'elle voulait avoir à sa table, et son chambellan[86] de service auprès d'elle venait vous dire de vous rendre à la table de l'Impératrice. Les princesses faisaient de même, et les officiers de leurs maisons remplissaient le même office; en prenant l'_Almanach impérial_ de ce temps, et même des années 1805 et 1806, j'y vois des noms encore vivants aujourd'hui et qui s'acquittaient très-joyeusement de l'emploi que je viens de dire plus haut: ils doivent parfaitement se le rappeler.

[Note 86: Joséphine avait ses chambellans _à elle_. Marie-Louise les avait en commun avec l'Empereur.]

Le concert fini, on passait dans la galerie de Diane, où étaient dressées les tables pour le souper... celle de l'Impératrice, celles de la reine Hortense, de la reine d'Espagne et de la grande-duchesse de Berg, lorsqu'elle était à Paris... Quant à la princesse Pauline, sa mauvaise santé l'empêchait de venir aux Tuileries, et je ne crois pas me rappeler avoir vu sa table plus de deux ou trois fois dans tout le temps de l'Empire. Madame Mère n'allait jamais à la cour non plus; elle n'y vint qu'une fois ou deux, lors du mariage et du baptême, et, de toute manière, ce fut à son corps défendant.

Après les tables des princesses, il y avait celle de la dame d'honneur, celle de la dame d'atours, et puis douze ou quinze autres pour les dames du palais; toutes ces tables étaient entourées de femmes ayant des roses sur la tête, le sourire à là bouche, et, avec tout cela, bien souvent des larmes dans les yeux: c'est que la vanité, qui partout est souveraine, tient surtout sa cour _à la cour_... Là, tout est faveur, tout est disgrâce... Un mot, un regard distrait du souverain ou de la souveraine, c'est un malheur! un malheur grave!.. Qu'on juge de ce que produit alors une invitation omise ou accordée!... La table de l'Impératrice n'avait que dix ou douze couverts, et celles des princesses, huit ou dix. Il n'y avait donc que soixante ou quatre-vingts femmes de préférées, et ce nombre, que pouvait-il faire sur huit cents ou mille femmes qui étaient aux Tuileries les jours de grands cercles..., encore faut-il ôter du nombre des Françaises les ambassadrices, qui, _de droit_, étaient toujours invitées à la table de l'Impératrice ou des princesses. L'ambassadrice d'Autriche, même avant le mariage, était toujours à la table de l'Impératrice. On doit alors présumer combien de coups de poignard recevaient les pauvres femmes dont l'oeil quêteur suivait le chambellan chargé du message!... Comme elles le foudroyaient lorsqu'il passait devant elles pour s'en acquitter!... M. de Beaumont, que son esprit aimable et la bonté de son coeur rendaient un des hommes les plus excellents et les plus agréables à voir, était bien amusant à entendre lorsqu'il racontait comment le traitaient, dans ce cas-là, les yeux de la maréchale Lefebvre, qui, du reste, n'étaient beaux dans aucun moment... Aux ambassadrices, il faut ajouter sept à huit d'entre nous qui, par la position de nos maris, étions presque toujours à la table de l'Impératrice ou à celle des princesses. On voit alors combien les préférences étaient restreintes, et par cela même désirées! Le coup d'oeil de la galerie de Diane, lorsqu'elle était garnie dans toute sa longueur de ses tables magnifiquement servies, au milieu desquelles s'élevait celle de l'Impératrice, chargée d'un service entier en or, entremêlé des porcelaines de Sèvres les plus précieuses, et de cristaux brillants comme des diamants, était ravissant... Les hommes circulaient dans la galerie, mais lorsque l'Empereur y était resté, avec une grande circonspection, même ceux qui parlent aujourd'hui _du Corse_ avec un grand courage d'insulte; ceux-là (je les ai vus, et je n'étais pas seule), étaient les plus craintifs, devant l'ombre même de son chapeau.

Une belle chose encore à voir était la salle de spectacle des Tuileries un grand jour de représentation. Chaque corps de l'État avait sa loge dans laquelle allaient les femmes. Les maris étaient tous au parterre, quel que fût leur rang. Le corps diplomatique et les grands dignitaires demeuraient seuls dans l'étage supérieur, au même rang que nous et l'Empereur.

Mais une année (1808), quelque curieux que fût le spectacle que nous donnaient l'admirable talent de Crescentini et celui non moins adorable du jeu tragique de la Grassini dans _Roméo et Juliette_[87], celui qu'offrait l'intérieur de la salle était encore plus curieux.

[Note 87: Je n'ai jamais revu un opéra qui m'ait fait l'impression de _Roméo et Juliette_ de Zingarelli, joué et chanté par la Grassini et Crescentini!... Quelle adorable harmonie et quel jeu!... quelle beauté avec tout cela, et comme la Grassini était adorable au troisième acte, tout enveloppée de mousseline blanche diaphane et couchée dans le tombeau!... Quant à Crescentini, je n'ai entendu personne depuis lui chanter comme il le chantait: _Ombra adorata...._ et le beau duo de la fin!...]

La salle de spectacle du château des Tuileries forme une ellipse allongée; dans le bout circulaire est une sorte de salon ou de loge qui domine toute la salle, et dans laquelle l'Empereur se mit d'abord quelquefois avec l'Impératrice et la famille impériale; mais, cette année dont je parle, l'affluence des princes étrangers fut si grande à Paris, que ne pouvant leur donner de loges séparées, l'Empereur prit avec l'Impératrice les loges d'avant-scène, et abandonna la grande loge à tous les princes allemands. C'était d'abord le roi de Bavière, l'excellent prince Max, adoré de tout ce qui l'avait connu avant son élévation, à laquelle il ne pouvait s'attendre lorsqu'il vivait à Paris dans une compagnie qui certes n'était pas la première, mais qu'il aima toujours à retrouver; et sa main serra la main de Vestris[88] avec la même cordialité que s'il n'eût pas été roi. Au fait, le vieux Vestris n'avait-il pas nommé son fils _le diou de la danse_! Il n'y avait donc pas _dérogeance_; avec lui était la reine de Bavière, qui ne plaisait pas autant, il s'en fallait. C'étaient encore le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi de Westphalie, la reine, et puis une foule de princes allemands. Lorsque tout ce monde chamarré de croix et de cordons était dans cette manière d'immense loge avec les officiers de chaque souverain derrière leur maître, c'était véritablement un coup d'oeil unique dans le monde, et qui depuis ne s'est pas renouvelé, car je n'appelle pas une même chose ce qui s'est renouvelé en 1814!...

[Note 88: C'est le même dont Vestris le fils, c'est-à-dire celui qu'on appelait le Diou de la danse ou _Vestr' Alard_, parce que sa mère était mademoiselle Alard, disait, en 1805, en apprenant qu'il était roi: Ce pauvre Max (Maximilien), je suis bien aise qu'on l'ait fait roi!]

L'Empereur, si simple dans tout ce qui tenait à lui personnellement, aimait que sa cour fût brillante. Les ministres devaient recevoir selon sa volonté; mais soit qu'il y en eût dont l'humeur ne fût pas tournée à ce genre de dépense, je n'ai jamais vu une maison ministérielle, excepté celle de M. de Talleyrand et celle de M. de Bassano, qui fût ce qu'on peut appeler maison ouverte. Le duc d'Abrantès fut celui qui tint le premier un grand état sous l'Empire.

Voulant donner du mouvement à sa cour, en même temps que de la représentation, l'Empereur imagina un moyen. Il ordonna à ses soeurs, aussitôt après le mariage du roi de Westphalie, de se partager la semaine et de donner un bal un jour fixé qui reviendrait à huitaine. La princesse Caroline avait les vendredis, la reine Hortense les lundis et la princesse Pauline les mercredis.

Les bals dont je parle étaient fort restreints. La liste de la princesse Caroline n'excédait pas, j'en suis sûre, trois cents personnes, trois cent cinquante au plus; et dans la galerie de l'Élysée et ses vastes salons, ce nombre n'était pas même assez fort pour qu'il y eût _la foule_ nécessaire. Mais ce qui d'abord avait paru devoir être un défaut fut une chose dont ensuite on reconnut l'agrément. Ces bals, où presque toujours les mêmes personnes étaient invitées, furent avant la fin de l'hiver un point de réunion où chacun se trouvait avec plaisir; n'importe la femme à côté de laquelle on se trouvait, on causait avec elle, car on la connaissait et elle vous connaissait. Il en était de même des hommes; ils étaient non-seulement de la cour, mais de notre société intime, faisant tous partie des maisons des princes... L'Empereur avait vu les listes dans l'origine, et Duroc les revoyait encore de temps à autre pour y ajouter quelque nouvel élu.

Que de jalousies! que d'intrigues! que de démarches pour obtenir d'être admis _une seule fois_ dans ce que les exclus croyaient être, Dieu me le pardonne, un paradis... Les hommes étaient aussi solliciteurs que les femmes, et il existe encore aujourd'hui dans Paris un homme _qui ne peut_ l'avoir oublié et qui m'écrivit trois billets depuis onze heures du matin jusqu'à six pour savoir si j'avais pu obtenir une invitation pour lui...

Ce fut dans l'hiver de cette même année que le prince de Neuchâtel se maria avec la princesse de Bavière. Elle avait un frère, le prince Pie, qui était la personne la plus comique du monde: il était moins grand que moi, parlait je ne sais comment, portait une perruque rousse et retapée comme un vieux gazon de la fin d'août, et pourtant il n'était pas vieux. Cet homme, ainsi bâti, avait la fureur non-seulement de danser, mais de danser avec moi, surtout le _grand-père_! c'était là son triomphe. Il avait alors un sourire gracieux et un clignement d'yeux qui avaient bien leur prix, ainsi que deux petites mains gantées de _gants de gastor_, dont les bouts se tenaient raides, ce qui allongeait ses mains d'un pouce au moins; cela ne l'empêchait pas de les agiter en arrivant à vous pour le balancé en signe de réjouissance... du reste, le plus digne, le plus excellent, le plus parfait des hommes... comme aurait dit Brantôme.

Il arrivait quelquefois des histoires assez amusantes à ces bals des princesses. Un jour, la princesse Caroline, la grande-duchesse de Clèves et de Berg, certainement aussi jolie que pouvait l'avoir été son homonyme la princesse de Clèves, voulut faire un quadrille. Il y eut grand conseil à cet effet, auquel furent appelées, comme étant alors de l'intimité de la princesse, plusieurs de nous qu'elle préférait aux autres femmes de la cour: c'étaient madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, moi, madame Duchâtel, la princesse de Ponte-Corvo, dont la Suède n'avait pas encore fait une reine, mademoiselle de Lavauguyon[89], madame Gazani... et plusieurs autres, entre autres madame Alphonse de Colbert; elle était bien jolie et avait ce qu'elle a toujours, toutes les qualités qui font aimer une femme. Madame Adélaïde de Lagrange, dame pour accompagner de la princesse, remplissait l'office de greffier.

[Note 89: Depuis princesse de Carignan; une charmante personne de coeur et d'esprit. Elle est _morte brûlée_!...]

Après beaucoup de costumes présentés, adoptés, discutés, rejetés, il en parut un qui semblait réunir tous les avantages et qui fut choisi, au grand plaisir des femmes à cheveux noirs. Ce costume venait, disait-on, du Tyrol: je veux le croire; le fait est qu'il était fort joli. Un voile de mousseline de l'Inde, très-claire, tenait à un petit bonnet de même étoffe, qui cachait les cheveux; c'était la seule chose du costume que je n'aimais pas, mais le reste était charmant. Le corsage était en même mousseline claire, mais souple, point empesée et gaufrée à petits plis, ainsi que de longues manches fort larges et retenues au-dessus de la main par un petit poignet. Le corsage de dessus était formé par de larges bandes écarlates bordées en or et posées en manière de bretelles, et la jupe était en mérinos gros bleu, très-courte. Pour bordure, il y avait une large bande de laine blanche brodée de différentes sortes de fleurs bizarrement imitées dans lesquelles se trouvait de l'or en lames; les bas étaient rouges et les coins brodés en or.

Ce costume eût été ravissant avec une autre coiffure, mais elle était trop lourde. Si nous n'avions pas su que la princesse Caroline se mettait très-mal habituellement, et surtout très-mal à son avantage, nous aurions été étonnés qu'avec une tête beaucoup trop forte pour sa taille, et son corps en général, elle choisît une coiffure qui augmentait encore le volume de sa tête; mais elle ne manquait pas d'avoir toujours quelque chose qui dérangeât l'harmonie de sa toilette. Par exemple, on portait des chéruskes[90] dans les premiers temps de l'Empire; cette mode était des plus funestes aux épaules un peu hautes: qu'on juge de l'effet qu'elle devait faire sur celles qui l'étaient beaucoup. Quelle que soit la mode, lorsqu'elle va mal à une femme, elle ne la prend pas ou elle la modifie: voilà ce qui fait dire qu'une femme se met bien ou mal; et non pas d'avoir une robe élégante faite par madame Camille, ou bien une autre faite par une couturière obscure.

[Note 90: Une blonde montée en papillons sur une carcasse, et qu'on posait sur le derrière de la robe de cour, et qui, montant sur les épaules, venait en mourant jusqu'à la poitrine.]

La princesse ne voulut pas, je ne sais par quel motif, que le quadrille se rassemblât chez elle. Ces dames dûrent toutes venir chez moi, d'où je devais ensuite les conduire à l'Élysée; nous étions seize. Aux femmes que j'ai nommées il faut ajouter la princesse de Bavière, qui n'était pas encore mariée; mais elle était alors ce qu'elle a toujours été et sera toujours, une bonne et digne et excellente femme. Tout le monde l'aimait à la cour, et je ne crois pas qu'on lui ait jamais reproché une tracasserie. Elle était prévenante, polie, ce que n'était pas madame la duchesse de F*****, sans que rien pût motiver son impertinence envers les femmes qui étaient autant et même plus qu'elle. En parlant d'elle, je crois qu'elle était du quadrille, sans en être sûre cependant.

J'ai raconté, dans mes _Mémoires sur l'Empire_, comment, au moment de partir pour l'Élysée avec le quadrille, on vint m'avertir qu'une compagne portant notre _uniforme_ me demandait un moment d'_audience_. J'ai dit comment, en entrant dans un petit salon assez peu éclairé, j'avais été saisie à bras le corps par une grosse et sphérique personne mise en effet en paysanne du Tyrol, comme nous, mais avec des épaules qui pour le coup n'auraient pas supporté la chéruske. J'ai dit encore comment cette personne, qui voulait paraître femme, n'était autre chose que M. le prince Camille Borghèse, dont j'eus toutes les peines du monde à modifier la grosse gaieté et surtout la tendresse; il était tellement persuadé que le temps du carnaval est un temps où l'on peut tout faire, que je ne sais s'il n'a pas voulu s'en aller courir les carrefours vêtu comme il était...

--_È tempo di piacere_, criait-il comme un sourd, et pas du tout comme un prince, _è tempo di maschera!..._

Je n'ai jamais su pourquoi madame Adélaïde de Lagrange fit le bailli précédant toutes les jeunes Tyroliennes. Elle était, au reste, bien bonne et bien spirituelle avec sa grande robe noire, sa perruque magistrale et sa grande baguette blanche... Nous fîmes une fort belle entrée, après avoir pris dans nos rangs la grande-duchesse, que nous trouvâmes toute prête, ainsi que la princesse de Ponte-Corvo, qui, en raison de je ne sais pas quoi, se dispensait déjà de faire comme tout le monde, et n'était pas venue chez moi se joindre au quadrille; il y avait déjà un parfum de royauté qu'elle avait probablement respiré, mais qui devait être pourtant en aversion à la femme du sévère républicain Bernadotte. Il est vrai qu'il avait déjà accepté le titre de prince et d'altesse sérénissime, comme M. de Talleyrand... Oh!... la république était alors bien loin pour ces messieurs.

Après avoir dansé une ronde que Despréaux[91] nous avait apprise, et qui était fort jolie, nous allâmes quitter nos costumes afin de mettre un domino, et nous promener dans le bal, non pour nous y amuser à intriguer les gens; ce n'est pas lorsqu'il y a seulement sept ou huit cents personnes dans un appartement, et surtout lorsque beaucoup d'entre elles sont démasquées, qu'on peut intriguer et demeurer cachée. La grande-duchesse crut apparemment que c'était une prérogative _princière_ de n'être pas connue, car nous la vîmes reparaître un moment après, portant un costume, parfaitement fidèle, de facteur de la poste. Elle y avait ajouté une perruque rousse comme celle du prince Pie, et se croyait déguisée et masquée jusqu'aux dents, parce qu'elle avait barbouillé ses petites mains, qu'elle avait les plus jolies du monde, comme tous les Bonaparte, au reste, même les hommes. Aussitôt qu'elle parut, nous la reconnûmes à l'instant. Elle avait alors une démarche facile à retrouver au milieu de mille autres; dès qu'elle eut fait un pas, je la reconnus. Elle avait des lettres dans son portefeuille de facteur, et elle les distribuait à ceux dont le nom était sur sa suscription. Cette idée était jolie pour un bal masqué à la cour; mais, pour cela, il eût fallu que les lettres ne continssent que des choses qu'on pût lire et entendre lire tout haut, même des malices, pourvu qu'elles fussent de bon goût. Le comte de M*********, du corps diplomatique résidant à Paris, ambassadeur, quoique fort jeune encore pour un emploi aussi difficile à soutenir en face de la terrible puissance qui s'élevait dans Napoléon, reçut une de ces lettres qui lui était adressée et qu'il eût mieux aimé recevoir chez lui, car, au fait, ce n'était probablement rien, et cela fit beaucoup jaser.

[Note 91: Le mari de la fameuse demoiselle Guimard.]

L'Empereur s'amusait de ces bals et de ces mascarades-là, comme s'il eût été encore sous-lieutenant. Il était excessivement facile à reconnaître; sa démarche saccadée, et pourtant remarquable, parce qu'elle avait de l'expression, si je puis me servir de ce mot pour des pas comme je ferais pour des paroles, était connue, non-seulement de nous toutes, mais des personnes qui n'étaient pas de la cour des princesses, et qui ne voyaient pas comme nous l'Empereur tous les jours. Sa prononciation avait aussi un caractère d'accentuation tout particulier que je n'ai connu qu'à lui et n'ai retrouvé dans personne, même dans aucun souverain[92]; elle le décelait autant que sa démarche. Mais comme le respect empêchait de témoigner qu'il était reconnu, il se croyait bien caché, et continuait à s'amuser, comme si le plus grand incognito l'eût entouré. Ensuite il n'aimait pas qu'on le reconnût, et le témoignait en ne reparlant jamais à la personne qui l'avait nommé. À une époque plus avancée que celle dont je parle maintenant, il rencontra madame Victor, depuis duchesse de Bellune, dans un bal déguisé; il la trouva fort belle, ce qu'elle était alors en effet, lui parla et lui dit des choses assez fortes sur des aventures arrivées en Hollande... La duchesse de Bellune crut faire merveille en se mettant à rire et en disant:--Ah! je vous reconnais bien: vous êtes l'Empereur!

[Note 92: J'ai retrouvé cette même voix de manière à me faire tressaillir toutes les fois qu'elle vient à mon oreille: c'est dans le comte Valeski. Cette ressemblance d'organe est quelquefois d'une telle force qu'elle fait mal.]

--Vraiment! dit-il...

Et, se levant aussitôt, il s'éloigna d'elle; et jamais depuis il ne lui parla dans un bal masqué.

Il avait des mains, comme on le sait, vraiment charmantes, et dont une femme eût été jalouse. Ses mains devaient le faire reconnaître dans les derniers hivers; pour les mieux cacher, il mettait deux ou trois paires de gants. Ceci me rappelle un autre fait.

On sait à quel point Isabey était amusant. Son charmant talent de peinture, ce talent européen, avec lequel il donnait de la ressemblance à un portrait dont l'original n'avait quelquefois ni beauté ni même d'agrément, et qui pourtant donnait l'idée d'une jolie femme, ce talent qu'il n'a transmis à aucun de ses élèves, n'était pas le seul en lui; son esprit était charmant de finesse et de gaieté. Il avait, ce qu'il a toujours, de la malice sans méchanceté et une rapidité de conception étonnante. L'Empereur l'aimait, et lui accordait même beaucoup de confiance. En voici une preuve.

Connaissant Isabey, et sachant tout ce qu'il savait faire comme _mime_ parfait, il ne douta pas qu'Isabey ne le _fît_ lui-même comme il peignait pour les milliers de portraits qui se donnaient en Europe; en conséquence, il dit un jour à Isabey qu'il fallait qu'il se fît passer pour lui le lendemain dans un bal déguisé des princesses. Isabey demeura confondu de la mission.

--Ils ne me laissent jamais en repos, et Duroc, et Fouché, et Savary. Je ne me présente pas à un masque pour causer un moment, que je ne sois aussitôt entouré de cinquante personnes, parce qu'on a reconnu Savary et tous ceux qui font sentinelle autour de moi... Acceptez-vous?

--Si j'accepte, sire! s'écria Isabey avec joie et bonheur... Mais, reprit-il ensuite, je crains qu'il n'y ait quelque chose qui s'oppose à ce que j'aie l'honneur de représenter Votre Majesté.

--Quelle raison?...

Isabey avança ses deux mains sans parler, et semblait les montrer d'un air dolent qui fit rire Napoléon. Le fait est que les deux mains d'Isabey en auraient fait quatre comme celles de l'Empereur.

--Ah! ah! vous avez raison; en effet, dit-il, nos mains ne se ressemblent guère... mais comment faire?

--Je crois que j'ai trouvé un moyen, dit Isabey après avoir réfléchi un moment; et il rendra Votre Majesté encore plus difficile à reconnaître. Il faut que l'Empereur mette trois ou quatre paires de gros gants et même cinq si cela est nécessaire. Moi j'en mettrai également, mais seulement deux ou trois paires. Comme les deux masques _sosies_ ne seront pas près l'un de l'autre, on ne pourra comparer, et trouver celui qui est plus ou moins _ganté_.

La chose réussit tellement bien, qu'il y a des gens qui certes connaissaient bien l'Empereur, et qui ont été dupes surtout des gants. Quant à la démarche, aux gestes, à la tournure, au portement de tête, tout était si bien observé que jamais on n'aurait reconnu Isabey pour être lui-même sous ce déguisement. Ce fut Duroc qui me découvrit le secret un jour, pour me préserver de l'Empereur, qui arrivait quelquefois comme une bombe auprès de nous et faisait les plus étranges questions... mais il me fit jurer de n'en pas parler, et, en effet, je n'en prévins personne, et ne nommai pas Isabey.

Maintenant que la chose peut être connue, et qu'on peut donner à chacun ce qui lui revient, il me faut arrêter un moment l'attention sur la noble conduite de l'artiste, qui n'eut pas un SEUL moment la pensée qu'il courrait un danger de vie et de mort. Non-seulement il ne l'eut pas alors, mais aujourd'hui elle ne lui est jamais venue. C'est d'un noble caractère. Eh bien! voilà encore un homme dont le type disparaît chaque jour, et c'est fâcheux... comme il jouait la comédie!... comme il improvisait un proverbe!... comme il faisait bien toutes ces charges qui réunissaient la gaieté et l'esprit, et ne rappelaient jamais ni Tabarin ni ses pareils, mais faisaient oublier Dugazon et ses scènes les plus burlesques.

Jamais je n'oublierai Isabey lorsqu'il sautait autour d'un salon, sur les _bras des fauteuils_, imitant un singe mangeant et épluchant une noix!...

Et lorsqu'il avait le grand Lenoir pour compère! lorsque celui-là faisait le nain et l'autre le géant!... On ne savait quel était le plus comique des deux[93].

[Note 93: Il n'est pas changé d'humeur ni d'esprit; il est toujours aussi amusant, aussi gai lui-même. Il me donnait le bras l'hiver dernier dans un bal[93-A], et ses remarques sur les gens qui passaient devant nous auraient fait rire la douleur même.]

[Note 93-A: Chez M. Dupin, président de la Chambre des Députés.]

Le jour de ce bal où le quadrille des paysannes du Tyrol fut dansé, pour revenir au sujet dont je me suis écartée pour parler d'Isabey, il y avait un autre quadrille, et cette seconde mascarade faillit amener la discorde comme dans le camp des Grecs.

La reine Hortense était enceinte du prince Louis, celui qui a survécu à tous ses frères. Elle était, quoique d'une taille élégante et svelte dans son état naturel, tout à fait _tour_ dans les dernières semaines de cette grossesse; cependant, comme elle était toujours très-gaie, elle voulut aussi faire un quadrille: elle allait y renoncer, lorsqu'elle eut la pensée de se déguiser en vestale. C'était alors la plus grande vogue de l'opéra de _la Vestale_, dont le poëme est si dramatique et la musique si belle dans quelques parties. L'idée fut trouvée charmante et le quadrille eut lieu. Il était d'autant plus comique et plus _carnaval_ que la vestale était enceinte de huit mois; cela rendait le supplice où elle marchait moins injuste. Une autre idée, que suggéra, je crois, M. de Longchamps[94], secrétaire des commandements de la grande-duchesse de Berg, fut de donner pour guide et pour chef du quadrille des vestales la Folie, mais en costume exact. Ce n'était pas aussi facile qu'on pourrait le croire de trouver une _folie_ qui voulût revêtir un pantalon de tricot qui ne laissât pas deviner si une jambe était bien ou mal faite. Moi je prétendais, parce que je le croyais, que ce serait parce qu'on ne voudrait pas le laisser voir, la chose fût-elle même bien; mais je me trompais: il se trouva une charmante jeune fille, tout au plus âgée de dix-huit ans, qui revêtit les insignes de la folie sans se faire prier du tout. Elle était jolie comme un ange, et semblait bien plutôt faite pour rendre les gens fous d'amour pour elle-même que par le personnage mythologique qu'elle représentait. Cette jeune personne dansait dans une rare perfection toutes les danses de cette époque: le fandango avec ses castagnettes, les bacchanales de Steibelt avec le tambour de basque, la danse du châle avec une écharpe d'Orient, et pour en finir, le pas russe habillée en Cosaque; on voit qu'il ne manquait rien à l'éducation de mademoiselle Gui......t.

[Note 94: M. de Longchamps était un homme d'esprit et charmant de manières, et de manières sociables. Il faisait de jolis vers, et il est connu par plusieurs pièces fort jolies représentées sur le théâtre de l'Opéra-Comique. C'est lui qui a fait cette ravissante romance au moment de partir pour son exil, lorsqu'il alla en Amérique. Jamais la poésie n'a mieux rendu la pensée du coeur. Il y a tout un poëme de l'âme dans le second couplet. Boïeldieu fit la musique; elle est en rapport avec les paroles, et tout à fait dramatique. Voici ce couplet:

J'observe tout ce que je laisse Avec d'autres yeux qu'autrefois; Tout m'attache, tout m'intéresse, Je tiens à tout ce que je vois. Parents chéris, fidèle amie, Pour moi ne sont pas moins perdus Que si j'eusse quitté la vie, Et j'aurai les regrets de plus.

Les quatre derniers vers sont ravissants de vérité et de sensibilité.]

C'était le nom de la jolie Folie...

Maintenant il faut savoir, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que le grand-duc de Berg, _fort beau cavalier_, comme aurait dit M. Prudhomme, avait des yeux, non-seulement _bons_ à voir, mais aussi fort excellents pour voir autour de lui ceux qui lui paraissaient dignes de converser avec les siens. Apparemment que ceux de la jolie Folie lui avaient paru réunir toutes les qualités requises, car elle avait excité au plus haut point la jalousie de la grande-duchesse, et lorsque son nom était prononcé devant elle, elle devenait toute autre qu'elle n'était habituellement, et savait fort bien imiter alors le _Jupiter Tonnant_ de la famille.

Elle venait de faire sa distribution de lettres comme un facteur bien à son affaire... On parlait même déjà dans le bal de l'effet que produisait l'arrivée du courrier. L'archichancelier avait une lettre, ainsi que M. de Talleyrand; on en était à parler sur ce courrier, dont quelques parties étaient étranges; on se demandait si le grand-duc venait d'envoyer de Madrid quelques dépêches importantes, que madame la grande-duchesse, pour plus d'exactitude, se croyait obligée de distribuer elle-même, lorsque tout à coup on entendit un bruit inusité, et en effet fort insolite, dans un palais comme le sien... C'étaient des mots, des injures même fort grossières... Les femmes sont curieuses... Nous voulûmes toutes savoir de quoi il s'agissait, et nous apprîmes que les sanglots que nous entendions étaient ceux de la jolie Folie, parce que madame la grande-duchesse ne voulait et n'entendait pas qu'elle vînt faire _ses folies_ jusque dans son palais... La grande-prêtresse plaidait pour _sa folie_ comme une prieure ou une abbesse aurait prié pour sa nonne... Elle disait, avec assez de raison, qu'elle ne ramènerait jamais la Folie dans un lieu _si sage_, mais que puisqu'elle y était il l'y fallait laisser, ne fût-ce que pour cette nuit-là; mais la grande-duchesse n'entendait à rien: aussi donna-t-elle dans cette soirée-là une haute idée de sa sagesse et de son grand sens, par l'effroi qu'elle témoigna devant une simple marotte... On ne savait qu'imparfaitement que la jalousie en avait sa bonne part, et cette même jalousie eût-elle été entièrement connue, cette grande colère eût toujours paru très-étrange à des gens qui croyaient que depuis longtemps la grande-duchesse était plus forte et plus philosophe qu'elle ne le témoignait dans cette circonstance. Cela était-il vrai... ou voulait-elle seulement prouver qu'elle aussi était habile en diplomatie?

Quoi qu'il en soit, tout cela fit une sorte de petite scène où les deux belles-soeurs se parlèrent sur un ton un peu aigre-doux. La reine Hortense était fort irritée, et cela avec raison, qu'une personne venue avec elle fût accueillie de cette manière, quelle que fût la cause du mécontentement de la grande-duchesse. Maintenant, voulez-vous savoir le résultat de cette belle affaire? le voici.

La reine Hortense, suffoquée de ce qui s'était passé, tint conseil avec sa mère sur ce qu'on pouvait faire pour se venger de la grande-duchesse, qui avait ainsi méprisé la protection que toutes deux avaient accordée à mademoiselle Gu......t. La chose fut promptement résolue. L'Impératrice n'avait pas de lectrice; elle allait partir pour Bayonne avec l'Empereur: il fallait qu'elle obtînt de donner cette place de lectrice à mademoiselle Gu......t, ce qui fut exécuté avec la célérité de femmes qui veulent prouver à une autre femme qu'elles peuvent se venger si elles le veulent... Mais le résultat fut différent de ce qu'espéraient la mère et la fille. Mademoiselle Gu......t était charmante, comme je l'ai dit. Madame Gazani avait habitué l'Empereur aux belles lectrices; il fut donc charmé que l'Impératrice n'eût pas dérogé à l'habitude qu'elle en avait prise; mais il paraît qu'il témoigna son admiration un peu trop vivement. Je ne sais si ce fut à mademoiselle Gu......t, _à elle seule_, ou bien tout simplement à Joséphine. Ce qui est certain, c'est que la pauvre mademoiselle Gu......t pleura et sanglota de nouveau à Bayonne comme dans l'Élysée, et qu'elle repartit pour Paris avec la douleur d'être sacrifiée n'importe à quoi, n'importe à qui, mais enfin _sacrifiée_. Le fait est qu'elle était bien assez jolie pour n'être sacrifiée à personne.

Il arriva dans le même temps une aventure assez comique... Vers le milieu de l'hiver, on partait déjà pour se rendre à Bayonne et à Bordeaux. Tout l'état-major du prince de Neufchâtel, qui était composé de jeunes gens les plus agréables de la cour et de Paris, était en course pour porter des ordres: M. de Canouville (Jules), M. de Pourtalès (James), M. Lecouteulx, M. de Flahaut, et dix autres encore... M. de Girardin seul demeurait, parce qu'il était le favori de Berthier. Mais nous étions dépourvues de danseurs.--Vous voilà bien embarrassées, dit l'Empereur à la grande-duchesse; faites engager des officiers de ma garde, ils en seront honorés et moi très-content.

On dit au maréchal Bessières ce dont il s'agissait. Le maréchal, qui n'aimait pas les bals et ne s'en souciait guère, mais qui était exact au service et à l'ordre, fait venir deux ou trois colonels, et leur transmet celui de l'Empereur. Les colonels, rentrés chez eux, font absolument comme le maréchal, et comme le bal était pour le soir même, il fallait se dépêcher. On fit monter quelques ordonnances à cheval, et tout fut expédié avant midi.

Mais en se hâtant, il y a toujours quelques parties qui manquent dans un tout, quelque peu important qu'il soit. L'un des colonels, en faisant la liste des officiers qu'il jugeait les plus beaux de son corps, pour aller figurer dans un avant-deux chez la grande-duchesse le même soir, oublia complétement que l'un des capitaines désignés par lui trottait avec sa compagnie depuis deux jours sur le chemin de l'Espagne.

Mais il avait une femme, ce capitaine. Cette femme, depuis qu'il y avait des bals chez les princesses et à la cour des Tuileries, ne laissait pas écouler un jour sans pleurer de ne pouvoir y aller. Elle se figurait que l'Élysée, par exemple, méritait réellement son nom, et qu'il était un lieu de délices et d'enchantement. Son mari, qui probablement savait que sa femme ne serait pas priée, ne l'avait jamais demandé. La chose en était donc restée là, lorsque tout à coup le billet d'invitation parvint à la femme. En le voyant, elle eut d'abord le regret qu'elle avait toujours, qui était de ne pas voir de près les merveilles qu'elle avait admirées des Champs-Élysées, le jour de la fête donnée par la princesse Caroline au roi de Westphalie, lors de son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg. Sa seconde pensée fut que peut-être elle pourrait profiter de l'invitation de son mari. À la fête donnée au roi de Westphalie, il y avait quinze cents personnes. Une femme, un homme de différence, qu'est-ce que cela? c'est bien égal! il doit y avoir toujours le même nombre de personnes...--Je me mettrai n'importe où, se dit-elle, je ne manquerai pas de danseurs, puisque _le régiment_ est invité... j'irai. À peine eut-elle pris ce parti, qu'elle s'occupa de sa toilette... et Dieu sait si ce fut par là qu'elle nous amusa.

Le bal était commencé depuis une demi-heure, lorsque tout à coup nous vîmes partir, avec la rapidité du tonnerre et la lourdeur d'une pierre, un homme et une femme qui commençaient leur tour de valse dans la belle galerie de l'Élysée où nous ne valsions jamais que trois ou quatre pour avoir toute liberté sans confusion. J'ai déjà dit que nous nous connaissions _toutes_ parfaitement entre nous; les hommes des maisons des princesses et de celle de l'Empereur nous étaient également connus: qu'on juge donc de notre surprise lorsque nous vîmes une femme parfaitement inconnue, dont la tournure vraiment singulière, la mise encore plus étrange dans un lieu comme celui-là, où toutes les femmes étaient de la plus riche élégance, devaient faire nécessairement un grand contraste.

--Savez-vous qui c'est? demanda d'abord l'une de nous à l'un des hommes qui étaient derrière nos banquettes.

--Non, Dieu m'en garde!

--Et le monsieur?

--Eh! c'est un officier de la garde!

C'était vrai; mais la manière dont lui et sa compagne valsaient était bien la plus comique chose qu'on pût donner à regarder. C'étaient des pas tantôt petits, tantôt immenses, et puis des regards, des sourires, et enfin des passes!... Ce furent les malheureuses passes qui les perdirent. La princesse, qui ne valsait pas, ou qui alors était au repos, avisa ces deux personnages; elle n'en reconnut aucun. Pour l'homme, elle n'en fut pas surprise; c'était un officier invité par ordre de l'Empereur. Mais la femme, qui était-elle?

La princesse appela madame de Beauharnais[95], sa dame d'honneur, et lui demanda compte de cette femme qui tournait comme un cheval au caveçon[96]. Madame de Beauharnais n'en savait rien, et ne pouvait dire comment elle était là. Elle répondit cela avec sa douceur accoutumée.

[Note 95: Seconde femme de M. de Beauharnais le sénateur, le père de la princesse Stéphanie, grande-duchesse de Bade, et dame d'honneur de la princesse Caroline. Elle était aimée de tout le monde à cause de sa bonté et de sa politesse.]

[Note 96: C'est un petit cercle de fer qu'on met aux jeunes chevaux fougueux pour les dompter, et alors on leur fait fournir une course quelconque, mais plus particulièrement en tournant.]

--Mais, madame, lui dit la princesse, à qui donc voulez-vous que je m'adresse pour savoir ce qu'on fait chez moi, si ce n'est à vous, qui êtes chargée du soin des invitations? Allez demander à cette personne son nom et de quel droit elle est ici.

Madame de Beauharnais partit, assez mal contente de sa mission. Elle arriva auprès de la dame et de l'officier, et, profitant d'un moment de repos, elle demanda le nom de la danseuse à l'officier. Ce nom était celui d'un capitaine de la garde impériale. Aussi, la dame, qui comprenait l'appui de ce nom, se hâta-t-elle de dire elle-même:--Je suis madame ****, femme du capitaine de ce nom.

--Puis-je vous demander comment vous êtes ici?

--Par une invitation de madame de Beauharnais, dame d'honneur de la princesse.

--C'est moi, madame, qui suis madame de Beauharnais, et je n'ai pas eu l'honneur de vous envoyer d'invitation.

--Cependant mon nom est sur la liste, puisque j'ai une invitation.

--Monsieur votre mari, oui; est-il ici?

--Il est en Espagne, répondit la dame en tordant le bout d'une ceinture orange et argent entre ses doigts, et en baissant les yeux; elle m'aurait fait de la peine, si je n'étais endurcie contre ces femmes qui s'exposent à une pareille scène pour dire: J'ai été dans un bal où étaient l'Empereur et ses soeurs!

Madame de Beauharnais s'en fut rendre compte de sa mission. La princesse donna l'ordre _de faire sortir cette femme_... Ici la chose devenait toute différente, et _la capitaine_ prenait le pas sur la princesse; elle le prit en effet lorsque, recevant l'ordre de s'en aller, elle répondit qu'elle était invitée, qu'elle ignorait si c'était une erreur de la dame d'honneur ou de son secrétaire, mais qu'elle avait son billet et qu'elle devait à son mari de ne pas se laisser mettre à la porte. Enfin, si ce n'eût été la tournure vraiment hétéroclite de cette femme, ses cheveux mal peignés et en serpenteaux, sa robe de crêpe blanc, mal faite, mal portée, sa tournure entière et sa figure... si ce n'eût été tout cela, je l'aurais prise en pitié. Le fait est quelle ne sortit pas tout de suite; on n'insista pas, quoique la princesse en eût bonne envie. L'Empereur ne vint que fort tard ce jour-là. S'il eût été là, _la capitaine_ aurait valsé, dansé, et même dansé le grand-père[97], tout autant qu'elle eût voulu.

[Note 97: Le grand-père se dansait à la fin du bal, et d'un bal où on avait été ce qu'on appelle _en train_ et gai. On était, comme dans l'anglaise, deux par deux et sur une colonne. Le couple _qui menait_ le grand-père se mettait en marche sur un air fait exprès, et que Julien le nègre jouait ordinairement moitié éveillé et moitié dormant, parce que le grand-père arrivait à six heures du matin. On faisait d'abord une promenade. La promenade finie, ce qui quelquefois durait longtemps si le caprice du couple _chef_ le voulait ainsi, on se remettait sur une colonne. Alors commençait un autre air sur la mesure de l'anglaise, et on faisait toutes les figures qui passaient par la tête du couple _chef_. Quand il avait parcouru toute la colonne, un autre couple commençait et faisait la même figure. Les plus bizarres et les plus drôles étaient les meilleures. On mettait la femme dans un fauteuil, on se mettait à genoux, on faisait des berceaux avec les bras, etc... J'ai vu une fois chez la princesse Caroline, à l'Élysée, la promenade du grand-père se prolonger depuis la galerie jusqu'au premier. Tout le grand-père avait plus de quatre-vingts personnes, plus de quarante paires bien sûrement. Tout cela suivait avec les meilleurs et les plus joyeux rires.]

Nous remarquâmes que lorsque _la capitaine_ sortit, elle fut accompagnée par plus de sept à huit officiers _qui ne rentrèrent pas_. Je suppose que c'étaient des officiers du régiment de son mari...

Les autres jours de la semaine, la grande-duchesse recevait aussi, mais elle n'avait pas un salon. Elle recevait quelques personnes qui étaient spirituelles et _causaient_; car c'est une justice que je dois lui rendre, elle aimait ce passe-temps-là plus que celui des cartes. On m'a dit que depuis elle n'avait pas pu échapper à la maladie des femmes qui vieillissent et qui deviennent, dit-on, ou dévotes, ou joueuses, ou gourmandes... dévote... je ne crois pas; restent les deux autres choses...

Les habitués intimes étaient, pour presque tous les jours, M. le comte de Ségur, le grand-maître, l'archichancelier, M. de Talleyrand, M. le comte Lavalette, le duc d'Abrantès surtout, et quelques hommes de la cour, quelques étrangers de haute distinction. C'est ainsi que le grand-duc de Wurtzbourg, qui par aventure devint amoureux des beautés et perfections de la princesse, chantait dans les petites soirées intimes... J'ai eu le bonheur d'entendre un duo, c'est-à-dire un nocturne chanté par la grande-duchesse de Berg et par le grand-duc de Wurtzbourg. C'est un souvenir à ne jamais perdre et à bien conserver pour un moment de grande tristesse: car Héraclite aurait ri en les écoutant, malgré le respect et la convenance.

Ce qui n'était pas de même, c'était lorsque madame de Colbert (Mme Alphonse) chantait: une bonne méthode, une belle voix, une jolie personne bien bonne et charmante, voilà ce qui était devant le piano...

Les femmes étaient en petit nombre, quoique la grande-duchesse invitât plusieurs de nous à y aller habituellement; les invitations là n'avaient rien d'officiel et n'étaient que verbales. Madame Adélaïde de Lagrange, soeur du marquis de Lagrange, et dame de la princesse, était une femme parfaitement spirituelle. Du reste, sa maison n'avait rien alors de très-remarquable. M. d'Aligre était poli, connaissait beaucoup d'anecdotes qu'on aimait à lui entendre conter; mais M. de Cambis et tout le reste, excepté M. de Longchamps, n'étaient remarquables ni en bien, ni en mal.

Les mercredis de la princesse Pauline étaient singulièrement organisés. Sa maison était, comme formation, parfaitement agréable, et pourtant c'était la princesse qui recevait le plus mal et faisait le moins prospérer cette société renouvelée que voulait l'Empereur. La princesse était fort indolente sur tout, excepté sur sa toilette. Aussi dès le lundi elle ne s'occupait que de sa parure; le reste lui était égal. La composition de sa liste se faisait toujours avec Duroc comme celles de ses soeurs. Il fallait entendre Duroc lorsqu'il racontait toutes les gentilles mines, les câlineries qu'elle lui faisait pour faire rayer une femme plus jolie qu'elle ne la voulait. Elle était si charmante qu'il ne pouvait la refuser; cependant son équité naturelle le faisait hésiter:

--Mais pourquoi la rayer? y a-t-il jamais trop de jolies femmes? disait-il.

--Eh bien! ne serai-je pas là, moi? Ne me verrez-vous pas tout à votre aise?

Et la séduisante créature souriait en montrant ses dents perlées... et presque toujours alors la femme qui l'effrayait était rayée. Cependant elle avait auprès d'elle une bien belle personne, madame de Barral, qui était même sa favorite à cette époque. Madame de Barral était une femme aussi belle et aussi charmante qu'on puisse voir; un esprit fin, de la gaieté, de l'agrément et de la bonté. C'était une personne acquise de droit à la cour, car jamais on ne porta mieux le grand habit qu'elle ne le portait. Venait ensuite madame de Bréhan[98], femme de beaucoup d'esprit, ayant des manières excellentes et en même temps fort agréables; sa figure et sa tournure étaient celles d'une jolie femme; sa taille était parfaite et bien proportionnée, son pied ravissant. Elle a un esprit remarquable, et tout ce qu'elle dit porte un cachet d'originalité. Elle est peut-être un peu mordante, mais sûre, fidèle en amitié et bonne à aimer... et puis je trouve qu'en ce monde il faut souvent montrer qu'on a des dents pour ne pas sentir celles des autres.

[Note 98: J'ai fait une erreur dans mon _Salon de madame de Polignac_. J'ai dit que la marquise de Bréhan était dame du palais; elle ne l'était pas, mais elle était amie intime de la Reine. Je m'empresserai toujours de réparer une faute dès qu'elle me sera démontrée.]

Madame la duchesse de Cadore, dame d'honneur de la princesse, était l'exemple des femmes, l'honneur de sa maison, le bonheur de son mari; mais elle n'était pas amusante, elle était même ennuyeuse et ne savait pas faire que notre princesse sût s'amuser comme tout le monde. La pauvre princesse avait du malheur en dames d'honneur, et madame de Cavour, son autre dame d'honneur pour au delà des Alpes, était encore moins gaie que madame de Cadore.

Il y avait encore madame de Chambaudouin, favorite aussi de la princesse; je ne sais si elle était plus ennuyeuse _qu'autre chose_, ou _plus autre chose_ qu'ennuyeuse. Venait ensuite madame de la Turbie, qui, depuis, épousa M. le duc de Clermont-Tonnerre. J'ai déjà dit dans mes _Mémoires sur l'Empire_ tout le bien que j'en pensais.

Une dame du palais de la princesse Pauline, qui était aussi bien belle, c'était madame de Mattis, mais seulement jusqu'à la ceinture. Elle avait le buste d'une femme de cinq pieds deux pouces, surtout la tête, qui était très-forte, et puis le reste était de la hauteur d'un enfant. Le visage de madame de Mattis était lui-même d'un genre de beauté sévère; malgré cette admirable chevelure blonde qui semblait appartenir à la tête d'une Galatée. Rien ne donnera l'idée de ces magnifiques cheveux, pas même ceux de la duchesse de Guiche, qui, certes, étaient et sont encore bien beaux. Madame de Mattis fut très-aimée de l'Empereur et résista longtemps, ce que la princesse trouvait fort étrange.

--Savez-vous bien, madame, que l'on ne doit jamais dire _non_ à une volonté exprimée par l'Empereur? et que MOI, qui suis sa soeur, s'il me disait: JE VEUX, je lui répondrais: Sire, je suis aux ordres de Votre Majesté.

Elle lui dit cela avec le ton solennel d'une aïeule qui prêcherait la morale à sa petite-fille.

M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse, et qui jadis avait été son ami _fort intime_, était toujours bon, aimable, le meilleur des hommes pour vivre habituellement avec lui, et en même temps pour le rencontrer comme homme agréable et spirituel. Je le connais depuis mon enfance, et je lui conserve une profonde amitié.

M. de Clermont-Tonnerre, également écuyer de la princesse, avait une gaieté continuelle avec laquelle on est toujours un homme bon. Son esprit n'était pas supérieur, mais on causait avec lui.

Venait ensuite l'homme par excellence de la maison, et même de la société française alors; c'était M. de Forbin!... Quel être charmant était alors M. de Forbin!... que d'esprit... de talents, d'agréments sans nombre, que les autres hommes n'ont guère que partiellement et que lui réunissait! Une figure charmante ajoutée à ces dons du Ciel... et maintenant que reste-t-il de cette oeuvre du Créateur?... Cette pensée fait bien mal!.. quel retour sur soi-même!...

Les salons des princesses avaient tous un caractère particulier. Chez la grande-duchesse on y allait avec la crainte d'être jugée de deux manières: pour son maintien et pour son langage, pour tout enfin... Chez la reine Hortense, on y allait sans crainte... on y allait avec la certitude de s'y amuser... Mais chez la princesse Pauline, on s'y prenait huit jours d'avance pour savoir quelle toilette on aurait: la princesse ne portait son attention que là-dessus. Une fois je vois arriver à moi M. de Forbin, qui me dit avec une expression inimitable:

--La princesse veut vous parler _immédiatement_.

--Mon Dieu! qu'est-ce donc? Vous êtes bien sérieux!

--Aussi la chose est-elle fort grave. Venez donc vite.

Comme la princesse ne me faisait jamais grand'-peur, je me remis bientôt, et en arrivant près d'elle j'étais toute prête à recevoir ce qu'elle allait _me communiquer_, comme disait M. de Forbin, et je me penchai vers son fauteuil.

--Ma chère Laurette[99], me dit-elle, comment avez-vous pu choisir aussi mal que vous l'avez fait les fleurs de votre coiffure?

[Note 99: Elle continuait à m'appeler ainsi lorsque nous étions seules. Elle était bonne en général, et aimait ses anciens amis.]

--Mais, madame, ce sont les mêmes que celles de ma robe.

J'avais une robe de tulle jaune, doublée de satin jaune et garnie avec des touffes de violettes doubles, dans lesquelles il y avait de la poudre d'iris de Florence très-forte, ce qui donnait une vapeur embaumée à la robe lorsque je dansais...

--Je sais bien que ce sont les mêmes. Mais il ne fallait pas les prendre comme cela... il fallait garnir votre robe en scabieuses, par exemple. Vous deviez songer que des violettes artificielles dans des cheveux noirs comme les vôtres ont l'air de tripler vos boucles... Cela vous donne l'air dur... fi donc!... Promettez-moi de changer ces fleurs-là.

--Oui, madame, lui répondis-je, fort amusée de cette puérilité d'enfant qui lui faisait prendre attention à des choses de cette nature.

Ce qu'elle me reprochait, au reste, était vrai: rien ne sied plus mal que des violettes dans des cheveux noirs.

Ce même jour, la princesse fit un effet vraiment étonnant au moment de son entrée dans le salon, tant elle était belle! Ce fut un murmure d'admiration... Elle portait une robe de tulle rose, doublée de satin rose et garnie avec des touffes de marabouts, retenues par des agrafes de diamants d'une admirable beauté... Les touffes de plumes étaient retenues par des rubans de satin rose qui partaient de la taille et flottaient sur la robe; le corsage était en satin avec de petites pattes tombant sur la jupe. Ce corsage était garni ou plutôt cousu de diamants; à chaque patte tombait une poire en diamants d'une eau et d'une taille admirables; les manches étaient en tulle bouillonné, et chaque bouillon formé par des rangs de diamants[100] qui le serraient. Sur sa tête, il y avait deux ou trois des mêmes marabouts rattachés avec des diamants, et, pour contenir le paquet de plumes, était un bouquet de diamants posé sur la tige des trois marabouts.

[Note 100: C'était alors la mode de porter de ces jupes garnies avec des touffes de n'importe quoi soutenues par des rubans. La princesse Pauline en avait une garnie de branches de pin, avec un corsage de velours vert garni en émeraudes et en diamants. La reine Hortense en avait une ravissante garnie en _belles-de-jour_, et tout ce qui, à la robe de la princesse Pauline, était en émeraudes et en diamants, était ici en turquoises et en diamants.]

J'ai dit plus haut que chez la reine Hortense on n'avait aucune de ces craintes puériles, et c'est vrai. Elle était bonne, indulgente; si au contraire l'Empereur trouvait à blâmer, elle prenait la défense de l'opprimée: aussi nous y allions convenablement, mais ne craignant ni le blâme de la maîtresse du lieu, ni sa raillerie.

Ses bals étaient charmants. Sa maison me semblait faite pour recevoir; on y trouvait tout ce qui amuse. Si par hasard on n'avait pas voulu danser, ou qu'on fût malade, on se mettait devant une table ronde dressée dans l'un des salons de la princesse, on y trouvait toujours des livres, des dessins, des couleurs, des gouaches, tout ce qui peut divertir des amis des arts. Pendant ce temps, la princesse dansait, à moins qu'elle ne fût dans l'état où elle était le jour de _la Vestale_. Alors, elle venait dans le salon où étaient la table et les aquarelles, elle s'asseyait à cette table et causait; et on ne s'en trouvait que mieux chez elle.

--Voyons, tournez-vous un peu, que je fasse votre portrait, disait-elle à une jeune femme nouvellement mariée et dont la timidité était si grande qu'elle devenait pâle au lieu de rougir quand on lui parlait. À la proposition de la Reine, elle devint pâle d'abord, et puis rouge, et enfin toute tremblante. Mais la Reine lui parla avec une telle bonté, un accent si doux, qu'avant un quart d'heure cette jeune femme causait et riait avec son peintre, qui ne pouvait plus, nous disait-elle ensuite en riant, la faire tenir tranquille.

La maison de la reine Hortense était mélangée comme agréments. Plusieurs personnes étaient bien, quelques autres beaucoup moins, et d'autres pas du tout. Madame de Viry, la mère, était aussi ennuyeuse qu'on peut l'être; quelques autres aussi dans les dames pour accompagner: je n'en excepte que madame de Broc, madame de Lery, madame d'Arjuzon, et mademoiselle Cochelet, dont l'amère laideur ne l'empêchait pas de se coiffer en bacchante et à la Camille des _Horaces_; mais elle avait beaucoup d'esprit; elle était lectrice.

Mais les bals du lundi, chez la reine Hortense, dépendaient peu, pour leur agrément, des personnes de sa maison. Elle était elle-même la plus charmante maîtresse de maison, faisant attention aux femmes qui étaient mal placées pour qu'elles fussent mieux, veillant à ce que les hommes fissent danser les jeunes filles, qui souvent dansaient moins que nous, qui étions jeunes d'abord et puis ayant une maison et recevant, ce qui, au bal, nous le savons toutes, nous faisait inviter de préférence à des femmes beaucoup plus jolies que nous.

Il y avait aussi dans l'hiver des bals d'enfants dont les jeunes princes faisaient les honneurs. Nos enfants y allaient déguisés, ils étaient charmants... Mes filles y furent un jour; l'aînée, qui alors était déjà une ravissante créature, était habillée comme mademoiselle Mars dans _la Jeunesse de Henri V_, et sa soeur en petit page. Ces deux costumes eurent un grand succès.

C'était ces jours là que la Reine était bonne et faite pour être aimée! Elle était là comme la mère de toute cette jeunesse qui tourbillonnait autour d'elle! On tirait une loterie pour les enfants où tous les numéros gagnaient; elle y présidait, dirigeait les lots, changeait ce qui ne plaisait pas, et devenait mère de chaque enfant pour lui donner une joie. Combien mon coeur se serre en pensant à l'exil[101] d'une personne qui ne fit jamais que du bien, qui ne provoqua jamais un sentiment, je ne dis pas de haine, mais seulement répulsif!... Toujours de l'amour et du respect!... et pourtant elle est bannie de sa patrie! et dans quel moment...? lorsque sa santé détruite réclame l'air de la patrie, le seul où l'on respire la vie!

[Note 101: Et depuis que ceci est écrit, quel malheur nous a frappés!... La chaîne de l'exil a été rompue, mais par la mort!...]

Dans l'année 1814, dans ce même moment où elle sut prouver qu'elle pouvait être à la fois aussi bonne qu'aimable, et courageuse, et grande, la reine Hortense, sachant que l'empereur de Russie était venu chez moi, me demandait assez souvent d'aller chez elle, ne voulant pas lui donner des figures nouvelles. Un soir, nous étions fort peu de monde, la conversation tomba sur le talent de conter; la Reine contait à ravir, et, sans lui faire un compliment qui pouvait être plat en le lui adressant à elle-même, nous lui dîmes qu'elle serait bien aimable de nous raconter quelque chose.

--Non, non, dit-elle, je ne suis pas assez pénétrée d'un sujet, quel qu'il soit, pour entreprendre de raconter ce soir; il n'est pas toujours temps pour l'esprit de conter. Mais ce qui aurait surpris Votre Majesté, ajouta-t-elle en s'adressant à l'empereur de Russie, c'est d'entendre raconter une chose intéressante à l'Empereur, ou bien de lui entendre improviser une histoire.

L'empereur de Russie sourit.

--Croyez-vous que je ne connaisse pas cette charmante variété de son esprit? croyez-vous donc qu'il ne m'a pas charmé autant qu'il le pouvait?... Je l'ai entendu un jour à Tilsitt raconter à la reine de Prusse un fait arrivé, disait-il, dans les montagnes de la Corse. C'était un homme qui se vengeait à la fois d'une maîtresse infidèle et d'un ami perfide. En vérité, je vous jure qu'il fut terrible au moment de la catastrophe... Plus tard, à Erfurth, étant seulement avec le malheureux Duroc, Talma et moi, Napoléon improvisa une histoire dont le sujet était pris dans l'histoire d'Orient, et où il fut admirable. Ce fut ce jour-là que Talma s'écria: Mon Dieu, où sont donc les imbéciles qui disent que je vous donne des leçons de pose et de diction? j'en recevrais plutôt de vous, sire!

--Il ne vous a jamais raconté une histoire italienne? demanda la Reine.

--Non, répondit l'empereur Alexandre, voilà tout ce que je connais de lui.

--Eh bien, sire, je veux que vous entendiez le conte de Giulio, dit la Reine; il fut improvisé à la Malmaison, comme la duchesse d'Abrantès peut vous le certifier; elle était avec moi ce même jour où l'Empereur raconta cette histoire, qui, du reste, est vraie pour le fond, et le fait principal du meurtre et de sa cause s'est passé dans un couvent[102] de Lyon. La galerie venait d'être terminée, et on s'y tenait presque tous les soirs; l'Empereur, lorsqu'il était de bonne humeur, aimait beaucoup ce qui était extraordinaire; il aimait à faire impression, et c'était presque toujours sur nous, pauvres femmes, qu'il aimait à exercer son pouvoir.--Il y a aussi l'histoire d'un élève de Brienne; elle est aussi tragique que celle de Giulio, et comme elle est vraie, elle nous cause toujours une grande émotion... Mais celle de Giulio était terrible!.. Je l'ai assez présente, et, si vous me soutenez, mesdames, Sa Majesté aura l'histoire entière...

[Note 102: C'est vrai.]

Nous nous rapprochâmes de la table ronde autour de laquelle nous étions déjà tous; on enleva deux lampes et on n'en laissa qu'une, sur laquelle encore était un abat-jour. Il est vrai de dire que l'Empereur prenait ainsi toutes ses mesures probablement pour obtenir plus d'effet.

La Reine commença:

C'était pendant une soirée d'automne; nous étions rassemblés à la Malmaison dans la grande galerie, et assez tristes du mauvais temps. L'Empereur, qu'un ciel gris et orageux impressionnait aussi, sentit le besoin de rompre le charme qui agissait sur nous; il dirigea la conversation, et bientôt elle tomba sur l'amour et ses effets. Ma mère parla de l'amour des créoles; madame la duchesse d'Abrantès, de celui de l'Espagne, d'où elle revenait pour la première fois[103], et moi de l'amour dans notre belle France. Mais l'Empereur nous imposa silence à toutes, et nous dit d'écouter l'histoire qu'il avait à nous raconter; ensuite nous verrons, dit-il, quel est le pays qui produit les passions les plus violentes... Écoutez.

[Note 103: En 1806, au commencement.]

Et se plaçant au milieu de la galerie, il commença son récit:

Un jour, il parut à Rome un être mystérieux dont l'âge, le nom, et le sexe même, furent d'abord inconnus; les bruits les plus étranges circulèrent bientôt dans la ville sainte. Les Romains aiment le merveilleux; ils voulurent voir dans cet être bizarre de forme, et dans ses moeurs habituelles, un objet sur lequel l'inquisition devait avoir les yeux. Bientôt la curiosité redoubla; la foule visita le quartier désert où cet individu s'était retiré, dans le palais Gandolfo, demeure solitaire et ruinée où jamais un être vivant n'avait choisi sa demeure.

Un seul serviteur, silencieux comme son maître ou sa maîtresse, était le compagnon de l'habitant du palais Gandolfo; il sortait seulement pour aller aux provisions, puis il rentrait, et de huit jours l'herbe qui croissait entre les pierres des galeries abandonnées n'était foulée par un pied humain.

Un jour, le bruit se répandit que le mystérieux inconnu dévoilait l'avenir, qu'il prédisait, enfin, et que ses prédictions étaient effrayantes presque toujours pour ceux qui allaient les chercher.

Quelque voilée que fût la personne de la sibylle, cependant on finit par trouver qu'elle était femme, ou du moins que les indices qui révélaient qu'elle était femme étaient suffisants.--Bientôt sa renommée fut grande: on ne parlait plus que de la _sibylle_. Ce nom lui resta.

Deux jeunes Romains vivaient alors à Rome dans toute la douceur d'une sainte amitié: l'un se nommait Camille, l'autre Giulio; tous deux jeunes, tous deux beaux, tous deux riches de cette espérance qui rend l'âme si radieuse à vingt ans. Camille, brave et déterminé, voulut aller aussitôt chez la sibylle; Giulio, plus timide ou plutôt plus craintif, redoutait l'avenir et ne voulait pas avancer le moment où cet avenir se dévoilerait à lui. Il refusa longtemps. Enfin Camille l'entraîna, et un soir, au moment où le soleil se couchait sur le mont Quirinal, les deux amis franchissaient la porte redoutée du palais de la sibylle.

En entrant dans les vastes cours dont les dalles de marbre résonnaient sous leurs pas, ils ne virent pas un être humain venir à leur rencontre. Giulio sentait ses jambes fléchir sous lui... son front était humide et brûlant... il souffrait... mais attiré par un charme qu'il ne pouvait vaincre, il suivait Camille au travers des vieilles chambres, des salles désertes et des décombres du palais maudit.

Tout à coup, en traversant une galerie, les deux amis furent arrêtés à la vue d'un immense rideau noir qui la partageait; au moment où ils entrèrent dans cette pièce, une voix d'une douceur infinie prononça ces mots:

--Si vous voulez connaître votre sort, jeunes gens, passez derrière ce rideau... mais auparavant, préparez-vous par la prière à cet acte solennel.

Involontairement Giulio tombe à genoux et prie. Camille s'incline légèrement; puis il se relève, et mettant la main sur son poignard, il écarte le rideau qui s'ébranle sous sa main et, se séparant tout à coup, leur laisse voir le sanctuaire qu'ils étaient venus chercher.

Au mouvement de son ami, Giulio s'était relevé et se disposait à le suivre, en mettant comme lui la main sur son poignard; mais la surprise qu'ils éprouvèrent tous deux fit retomber leur main à leur côté.

Ils ont enfin devant les yeux l'être mystérieux qui défie toutes les recherches depuis bien des mois dans la ville de Rome... C'est une femme!... elle est jeune... belle même... ou du moins elle le serait, sans une pâleur de la tombe, une fixité dans la prunelle de ses yeux qu'elle tient ouverts et attachés sur les deux amis. Ses traits sont beaux; mais cette pâleur cadavéreuse glace la pensée qui est à côté du mot de beauté, et l'effroi est le seul sentiment que les deux jeunes gens éprouvent en la voyant.

--Que voulez-vous de moi? leur demande-t-elle avec cette même voix harmonieuse qu'ils avaient entendue.

--Connaître notre sort, répond Camille, plus hardi que son ami.... Giulio baisse les yeux sans répondre.

--Et vous? dit la sibylle...

Giulio veut parler, sa langue glacée ne peut articuler un mot; enfin il prononce à voix basse:

--Je ne veux rien savoir.

--Téméraire! dit la pâle et belle créature... ne sais-tu pas que tout mortel qui franchit ce noir rideau doit venir à ma science et partager la punition que Dieu m'infligera pour avoir osé pénétrer dans ses décrets?...

--Je vais, si vous le permettez, dit Camille, passer le premier devant votre intelligence. Giulio sera plus assuré à mon retour.

La sibylle fronça son noir sourcil sur son front d'ivoire et parut hésiter un moment; mais en remarquant la terreur visible de Giulio, elle parut le prendre en pitié, et, faisant un geste de la main à Camille, elle disparut avec lui derrière une vaste draperie noire qui masquait une autre partie de la galerie. Quelques instants suffirent pour la conférence de Camille et de la sibylle; il revint auprès de son ami le sourire sur les lèvres.

Mon horoscope est des plus heureux; mais elle n'a pas fait un grand effort de science pour me le révéler. Elle m'a _prédit_ que j'épouserais ta soeur Giuliana, et que notre mariage serait seulement retardé par une cause légère... Comme notre contrat est déjà signé et que la ville entière le sait, la sibylle travaillait à l'aise!... N'importe, va, mon Giulio, je t'attends; bonne chance!

Giulio gagne en chancelant le lieu où l'attend cette femme étrange, dont le rapport d'elle à lui est si terrible et si influent... Cette draperie légère que sa main soulève lui semble être de plomb!... Enfin il disparaît, et les longs plis de la noire et lugubre draperie retombent et l'enveloppent comme un linceul.

Pendant plusieurs minutes le plus profond silence régna dans la partie séparée de la galerie où la sibylle était avec Giulio... Tout à coup un cri perçant vient frapper l'oreille de Camille. Il s'élance, son poignard au poing, et trouve Giulio à genoux, les cheveux hérissés, les yeux hagards et attachés sur la sibylle, qui, debout devant lui, une baguette de saule à la main, ornée de bandelettes noires, et toujours avec le même calme et le même regard atone, prononçait des mots incohérents dont Camille ne put saisir le sens; le seul qu'il entendit fut MEURTRE et SACRILÉGE, amour sans bornes!...

À la vue de Camille, la sibylle parut courroucée:--Qui vous a demandé? lui dit-elle avec hauteur; éloignez-vous! Mais il ne l'écouta pas. Giulio était vraiment mal; il ne savait comment l'emmener; sa raison était presque égarée, et rien ne le rappelait à lui. Enfin il se laissa entraîner, et une fois hors de cet antre, de cet _autre Averne_, l'air frais et balsamique de la nuit rafraîchit le front brûlant du jeune homme. Mais il parle à peine et d'une manière incohérente... il prononce des mots séparés, parmi lesquels on entend surtout ceux de MEURTRE et de SACRILÉGE[104].

[Note 104: L'Empereur prononçait les deux mots avec un accent effrayant et prolongé.]

Camille le remit chez lui, et à peine le vit-il plus calme qu'il courut, avec plusieurs de ses domestiques et quelques-uns de ces _bravi_ qu'on trouve à volonté à Rome, au palais Gandolfo; il voulait contraindre la magicienne à confesser ce qu'elle avait dit à son malheureux ami. Mais le palais était encore plus désert que dans la soirée qui venait de s'écouler; personne dans aucune de ses vastes galeries, personne dans aucun des plus obscurs réduits. Partout la solitude, partout le silence, et pas une trace du séjour même momentané de cette femme... Tout a disparu...

Camille revint consterné. Il commence à croire qu'il y a un mystère qu'il ignore dans l'âme de Giulio... Il retourne près de lui et le trouve accablé. Le lendemain, il paraît mieux; mais il ne parle pas de son aventure, et Camille lui-même ne chercha pas à la lui rappeler.

Quelques semaines s'écoulèrent. Les préparatifs du mariage de Camille et de Giuliana se faisaient avec toute la pompe que de nobles familles mettent toujours dans une occasion aussi solennelle. Le bonheur était sur le front de la jeune fiancée; Camille aussi était heureux; mais il l'eût été davantage sans la connaissance qu'il avait du fatal secret de son malheureux ami, ce secret qu'il ne savait qu'imparfaitement encore!... et ne connaissait que par la douleur qui frappait chaque jour la jeune tête de Giulio d'un nouveau coup...--Si je pouvais te consoler, au moins! disait Camille à son ami!

Giulio secouait lentement sa tête pâle, et répondait:--Tu n'y peux rien, ni moi non plus, c'est ma destinée!...

Enfin le jour du mariage arriva. Dès le matin, tous les serviteurs de la maison de la mère de Camille mettaient en ordre le palais héréditaire pour recevoir leur jeune maîtresse. Camille était tout à fait joyeux. Depuis l'avant-veille, Giulio était enfin plus calme et semblait avoir repris toute sa tranquillité. Le marquis de Cosmo, son père, heureux également de le voir sourire, lui dit de se préparer pour le départ. Le vieux marquis descendit en même temps et monta à cheval pour aller jusqu'à Sainte-Marie-Majeure voir si tout était prêt. Mais au moment de monter à cheval, le cheval se cabra, et le marquis fit une chute qui, sans être nullement dangereuse, fit remettre le mariage à la semaine suivante.

Comme la famille du marquis entourait son lit, Camille dit étourdiment:--Ah! mon Dieu! mon Dieu! voilà la prédiction de cette maudite sibylle accomplie, et mon mariage retardé!

Giulio pâlit en entendant ces paroles; un souvenir terrible le saisit aussitôt... Il se retira dans son appartement, et ne voulut voir personne qu'un vieux moine qui l'avait élevé et dont il était tendrement aimé.

Le marquis de Cosmo fut promptement rétabli, le jour du mariage fixé, et, de ce moment, la joie revint dans les deux familles.

Le matin du mariage, Camille vint de bonne heure au palais de sa fiancée; Giulio était sorti, mais il avait fait dire qu'il se rendrait à l'église. On partit, et le mariage fut célébré avec toute la pompe que demandait cette solennité, à laquelle étaient intéressées les premières familles de Rome. Mais, lorsqu'on revint au palais de Cosmo, Giulio se trouva encore absent. L'inquiétude s'empara alors vivement de son père et de sa soeur, ainsi que de Camille. On envoya chez tous ses amis... Vers le soir, au moment où le vieux marquis était pensif, occupé à écouter la relation que lui faisait Camille de la soirée passée au palais Gandolfo, un inconnu laissa une lettre pour lui et s'éloigna aussitôt.

Cette lettre était de Giulio:

«Mon père, disait-il, disposez de vos richesses en faveur de ma soeur. Je suis mort pour le monde. JE DOIS FUIR UNE DESTINÉE FUNESTE, et vous devez préférer ne plus voir votre fils à le voir indigne de vous.

«Épargnez-vous d'inutiles recherches, ma résolution est inébranlable.

«Adieu, mon père, bénissez votre enfant, car il est et sera toujours digne de vous.»

Cet incident frappa d'une teinte lugubre les noces de Giuliana. Camille épousait en elle la plus riche héritière de l'Italie depuis la retraite de son frère; mais il aimait Giulio, et son souvenir empoisonna longtemps le bonheur dont il jouissait.

Le marquis de Cosmo découvrit enfin que le moine qui avait été précepteur de Giulio connaissait la retraite de son fils. Il le manda devant lui.

--Mon père, lui dit-il, vous savez où est Giulio.

LE MOINE.

Oui, monseigneur.

LE MARQUIS.

Est-il à Rome?

LE MOINE.

Je ne puis le dire.

LE MARQUIS.

La puissance paternelle est la première de toutes, et c'est un père qui vous commande de lui dire où est son fils.

LE MOINE.

La puissance paternelle elle-même n'est rien devant celle de Dieu, monseigneur... et celle-là m'ordonne le silence.

LE MARQUIS.

Quelle est votre excuse?

LE MOINE.

Je me suis opposé longtemps aux projets de Giulio, mais je l'ai vu si déterminé que je n'ai plus eu de force que pour le guider dans leur exécution.

LE MARQUIS.

Et quelle est-elle?

LE MOINE.

Il est entré dans un couvent pour y prononcer ses voeux.

LE MARQUIS.

Il n'a pas l'âge nécessaire pour disposer de lui, et je m'oppose à cette résolution. Je vous ordonne de me dire le nom du monastère où cet insensé s'est retiré.

LE MOINE.

Je vous répète que je ne le puis, monseigneur.

LE MARQUIS.

Vous ne le pouvez!

LE MOINE.

Non, monseigneur, j'ai reçu cette confidence sous le sceau de la confession, je ne puis parler.

LE MARQUIS, après avoir réfléchi.

Le grand-pénitencier peut-il vous relever de votre silence?

LE MOINE.

Oui, monseigneur.

LE MARQUIS.

Eh bien! il vous fera parler.

Mais le lendemain même de cette conversation le moine disparut, et on ne le revit jamais.

Où était Giulio, cependant?... il était parti pour la Sicile; là il avait vu le père Ambroise, prieur du couvent des dominicains de Messine, à qui il était recommandé par le moine de Rome. Le père Ambroise était un homme selon Dieu, un véritable apôtre. En voyant Giulio, il comprit l'âme troublée de ce jeune insensé et lui refusa positivement l'habit de frère qu'il lui demandait, et le contraignit à faire son noviciat.

Giulio était né avec une imagination ardente et vagabonde; l'éducation singulière qu'il avait reçue n'avait pas modifié cette nature indomptée qui ne savait quelle route elle devait choisir pour arriver au bonheur. La mère de Giulio, d'une santé faible, était idolâtre de cet enfant, et il fut constamment à ses côtés. Il ne la quittait que pour aller prier à l'église ou dans la chapelle du château lorsque la famille était à Torre di Monte, habitation antique et féodale des marquis de Cosmo, dans les Abruzzes. Lorsque la mère de Giulio le voyait abattu et pâle, elle passait sa main dans les longs cheveux du jeune homme, et lui souriant doucement, elle l'envoyait respirer un air plus pur dans la haute montagne. Alors Giulio prenait un fusil et s'enfonçait dans les sauvages solitudes des Abruzzes. Il aimait à découvrir des sites inconnus, des retraites inaccessibles, des grottes creusées dans le granit par les eaux d'un torrent; alors il souriait à la vue de sa conquête, il regardait autour de lui comme s'il eût été le roi de la montagne; puis il rêvait longtemps, il pensait combien il serait heureux dans ces déserts avec une jeune fille qui prierait le Seigneur avec lui au milieu de cette nature si grande et si belle... Cette jeune fille serait le bonheur de Giulio; après son amour pour Dieu, elle serait tout pour lui... Souvent il rêvait ainsi d'amour, de retraite et de bonheur, et puis tout à coup il se réveillait au son lointain de la cloche d'un ermitage, ou bien au bruit d'un coup de fusil tiré par un chasseur d'aigle dans ces hautes régions; alors le jeune homme, rappelé à la vie matérielle, reprenait en soupirant le chemin du château dont un jour il devait être seigneur, et ne jetait sur ses hautes tours, ses vastes remparts, qu'un coup d'oeil de mépris... Ses domaines à lui étaient dans un autre monde.

Depuis l'enfance, Giulio avait été lié avec Camille; celui-ci, franc et jovial, riait et chantait tout le jour; il n'avait que deux affections, son amitié pour Giulio, son amour pour Giuliana. N'ayant ni père ni mère, il avait été élevé par le marquis de Cosmo, qui avait géré son immense fortune comme si déjà il eût été son fils. La connaissance de cette affection arrêtait le remords dans l'âme de Giulio.--Je laisse un fils à mon père, se disait-il.

Quelque temps avant l'aventure de la sibylle, Giulio perdit sa mère; cette perte fut affreuse pour lui plus que pour un autre fils. Sa mère avait toute sa tendresse. Elle l'aimait tant!...

--Pauvre Giulio, lui disait-elle, que deviendras-tu, si un jour tu aimes d'amour, mon fils?... Jamais ton coeur n'aura la tendresse qu'il donnera... Tu seras malheureux... N'aime jamais, mon enfant bien-aimé, ou bien... n'aime que Dieu!...

Mais ce n'était pas à une âme de feu, à un coeur tout amour, qu'il fallait demander de ne pas battre et de ne pas désirer. Giulio avait vingt ans: il sentait souvent courir son sang en ruisseaux de feu dans ses veines; alors il s'élançait dans la campagne, il partait pour une longue chasse avec son fusil, son rosaire et son poignard; il parcourait le pays ainsi, seul, sans même emmener Camille avec lui. Il marchait pendant des heures entières; puis, quand il se reposait, il priait Dieu et songeait.

Alors ses rêves descendaient et l'entouraient comme un nuage d'or. Il n'était plus sur la terre, et rêvait des félicités inconnues avec un être que Dieu lui envoyait; mais au réveil son oeil devenait sombre, et il répétait la parole de sa mère:

--Pauvre Giulio, tu ne seras jamais aimé comme tu aimeras.

Ce fut en ce temps que cet être mystérieux vint à Rome pour avoir cette funeste influence sur la vie de Giulio; tourmenté par cette crainte d'aimer un jour sans être aimé, l'esprit déjà fatigué par cette tension vers un même objet, affaibli intellectuellement par la prière et de longs jeûnes prescrits par le moine, son précepteur, qui, ayant reçu ses confidences, lui conseillait la prière comme son unique refuge, Giulio fut accablé en écoutant l'oracle de la sibylle.

Amour! passion! sacrilége! meurtre! voilà les mots que trois fois le malheureux prédestiné avait entendu tonner à ses oreilles. En arrivant au palais de son père, il avait appelé le moine.

--Que dois-je faire? lui demanda-t-il.

Le moine l'aimait, mais il avait cette religion ignorante et superstitieuse qui est loin de celle de saint Pierre, et plus encore de celle de Jésus-Christ.

Giulio combattit, mais les liens qui le retenaient étaient faibles, tandis qu'une main puissante l'attirait à elle. Cependant, il résistait encore, lorsque cette première partie de la prédiction de la sibylle, le retard du mariage de sa soeur, le frappa d'épouvante!... et il partit déterminé à fuir dans le cloître les passions, le sacrilége et le meurtre. Sa raison n'était pas saine, et son sang, agité par une année presque entière d'épreuves et de tourments imaginaires, était tout prêt à recevoir les plus vives impressions. Dominé par cette étrange superstition qui ne lui laissait de salut que dans la vie monastique, Giulio tressaillait encore sous les arcades froides et sombres du cloître, en se rappelant les paroles terribles de la femme du palais Gandolfo: Amour! passion sans bornes! sacrilége! meurtre! Le malheureux croyait railler le sort derrière les grilles massives du couvent, comme si les murs d'un monastère arrêtaient la destinée!

L'année du noviciat s'écoula; le père Ambroise, considérant la jeunesse de Giulio, qui n'avait que vingt-deux ans, sollicita de l'archevêque de Messine de prolonger d'une autre année le noviciat du jeune homme. L'archevêque y consentit; mais Giulio reçut cette nouvelle comme une douleur qu'on lui imposait. Toutefois, il ne murmura pas, et remplit ses devoirs avec une si scrupuleuse exactitude, qu'enfin le père Ambroise lui donna l'habit, au grand contentement de tout le couvent, dont il était l'édification.

Giulio était beau, et d'une beauté qui devait frapper d'abord; aussi, lorsqu'il y avait une cérémonie dans l'église des dominicains de Messine, on admirait la taille élégante du jeune frère et l'expression céleste de ses beaux traits, qui, du moment où il avait reçu l'habit, avaient repris leur calme accoutumé, et frappaient par leur expression profondément sentie. Mais Giulio était comme ignorant de tels avantages, et jamais son oeil ne s'était levé sur lui, lorsqu'avant de quitter le monde, il avait pu contempler son image.

Plusieurs années s'écoulèrent; Giulio était toujours l'exemple du couvent, mais quelquefois il se demandait s'il était heureux! Son coeur battait avec violence, sa tête brûlait d'un feu qu'il ne pouvait calmer. Il souffrait d'un mal qu'il ne pouvait expliquer... Il n'était soulagé que lorsqu'à la récréation du soir il respirait l'air frais et embaumé du jardin; mais alors, si ses yeux s'élevaient au-dessus des murs, il disait:--Que ces murs sont élevés!

L'extrême régularité de Giulio, l'éducation soignée qu'il avait reçue, lui avaient fait confier deux missions importantes, la prédication et la confession; mais pour cette dernière fonction, il était lui quatrième avec le père prieur. On aimait à l'entendre; il était doux et onctueux dans la parole, et les Messinois, accoutumés à des moines plus intolérants, l'aimaient et le vénéraient en même temps. Il prêchait aussi fort souvent, et, préférant cette mission à l'autre, il confessait peu.

Un jour, il était dans sa cellule occupé à corriger un sermon pour la fête de sainte Rosalie, lorsque le père Ambroise le pria de le suppléer au confessionnal auprès d'une personne qui attendait, les occupations du prieur ne lui permettant pas de descendre à l'église.

Giulio avança son capuchon sur ses yeux, rabattit ses manches sur ses mains, d'une remarquable beauté, et, après avoir fait sa prière devant le maître-autel, il entra dans le confessionnal, où le pénitent l'attendait déjà. C'était une femme.

Giulio tira le petit volet de la grille, et dit à cette femme qu'il était prêt à l'entendre... Mais il ne reçut pour réponse que des soupirs et des larmes... Un secret terrible semblait peser à l'âme de la pécheresse.

Enfin elle parla, mais d'une voix brisée par les sanglots.

--Mon père, dit-elle... puis-je espérer la miséricorde divine? J'ai offensé Dieu!... Croyez-vous qu'il me pardonnera?

--Sa bonté est infinie, ma fille; elle surpasse nos fautes.

--Mon père, j'aime... j'aime avec passion, avec un amour qui me brûle, me dévore... J'aime... Oh! jamais je ne pourrai dire une telle horreur!...

--Ma fille, lui dit Giulio d'une voix sévère, douter de Dieu c'est la plus grande de toutes vos fautes...

--Eh bien! mon père, vous saurez tout. J'aime un homme que je ne dois pas aimer... car je suis mariée, et cet homme n'est pas mon mari!...

Un silence suivit cette dernière parole. Il semblait que la malheureuse femme qui s'accusait ne pouvait articuler. Giulio était ému... il souffrait... Enfin la pénitente reprit d'une voix plus basse:

--Mon père, non-seulement cet homme n'est pas mon mari... mais il n'est pas libre... il est lié aussi; mais il chérit ses liens... et moi, je déteste les miens.

Elle pleura amèrement.

--Et cet homme est-il jeune? demanda Giulio.

--Jeune! oh oui! et si beau! Mais ce n'est pas cette beauté qui m'a séduite... c'est ma destinée qui m'a jetée à cet amour comme une proie à dévorer.

À ce mot de _destinée_, Giulio frémit.

--Oui, dit la femme avec égarement, il fallait une destinée influencée par Satan pour que j'aimasse ainsi un homme séparé de moi par des barrières d'airain.

--Quel est donc cet homme? demanda Giulio.

--Cet homme, mon père!... Eh bien! maudissez-moi au nom de Dieu... dites qu'il n'y a pas de pardon pour mon crime. Celui que j'aime est un religieux.

--Malheureuse!...

Mais la femme ne l'entendait plus; accablée sous le poids de sa faute et de la honte de la révélation, elle se laissa tomber presque sans connaissance sur les marches du confessionnal... Frappé d'horreur et de crainte, Giulio jette les yeux sur la grille, et voit une créature d'une céleste beauté, pâle et mourante, les yeux fermés, et paraissant près d'expirer.

--Ma fille, prononça-t-il doucement, ma fille, dites-vous, je le répète, que la miséricorde de Dieu est infinie; revenez à vous...

Sa voix s'étant élevée à ces derniers mots, la jeune femme tressaillit...

--Quelle est cette voix! s'écria-t-elle... Puis, comme si elle eût eu honte d'elle-même, elle ramena son voile sur son visage baigné de larmes, et se remit à genoux pour continuer sa confession.

--Mon père, dit-elle avec un accent déchirant, cet amour est ma vie, et il causera ma mort. Je sais que je suis coupable, et jamais celui qui est la cause de cette ruine de moi-même ne le saura de moi. Je mourrai donc, car je ne puis vivre sans lui; mais dites-moi que Dieu me pardonnera. Oh! si je pouvais l'entendre lui-même m'annoncer la divine parole!... s'il m'était permis de revenir l'entendre lorsqu'il parle comme un messager du Ciel, dans cette chaire de vérité où je le vis pour la première fois!--Dites, mon père... le croyez-vous possible?

Giulio ne répond pas... il pleure lui-même et prie avec ferveur. Il vient d'entrevoir une horrible lumière; il craint qu'elle ne le guide à un affreux mystère... il ne peut, il ne veut pas parler.

--Priez et repentez-vous, malheureuse femme, dit-il enfin, et redoutez le SACRILÉGE.

--Mon Dieu, dit la pécheresse d'une voix étouffée... mon Dieu, quelle est cette voix!... c'est celle qui m'a perdue!... Mon Dieu! mon Sauveur! ayez pitié de moi!

Giulio se recueille; il reçoit encore quelques aveux, et prononce d'une voix entrecoupée l'absolution conditionnelle sur la tête de celle qui pleure avec tant d'amertume... Pour lui, il ne peut faire un mouvement, toute son âme est dans ses yeux... ils suivent cette femme lorsqu'elle sort du confessionnal pour aller se mettre à genoux sur un carreau de velours qu'un valet de chambre vêtu de noir a placé pour elle à quelque distance du confessionnal. Cette femme est belle, d'une exquise beauté; en s'inclinant, son voile tombe, soit par le mouvement, soit par une cause moins naturelle, et laisse voir une profusion de cheveux dorés entourant un visage aux traits doux et purs d'une madone. Ses mains, encore dégantées, sont d'une beauté égale à toute la personne de cette femme, dont les vêtements et l'entourage annoncent une noble et puissante dame de Messine.

Giulio, les yeux attachés sur cette vision évoquée pour lui par l'enfer, n'en peut détourner sa vue. Le souvenir de la sibylle pâlit devant ce visage d'ange, cette taille de vierge, si pure dans tous ses contours; Giulio, jusqu'à cette heure, a vu bien des femmes jeunes et belles, aucune n'a touché une des cordes de son coeur... Le regard de celle-ci ne s'est pas levé sur le sien, et son coeur bat en pensant à ce qui vient de se passer. Ah! c'est que la magie de l'amour vrai a une puissance inconnue à tout ce qui touche vulgairement le coeur. Celui de Giulio a sommeillé jusqu'à présent; c'est en voyant Thérésa qu'il vient de s'éveiller.

Cette femme passionnée, qui aime un religieux, cette femme, belle comme la plus belle des vierges du ciel, cette femme est donc l'ange de perdition qui doit accomplir l'oeuvre de la destinée. Déjà Giulio voit la première partie de la prédiction de la sibylle: AMOUR SANS BORNES!... et le sacrilége!... Oui, le sacrilége est accompli, le religieux est aussi coupable que cette femme!.. car lui aussi l'aime de toutes les forces de son âme...

C'est en proie à des combats, des tourments, des souffrances amères, premiers fruits de l'abandon de la vertu, que Giulio voit s'écouler et les jours et les mois; il fuit l'église, il fuit cette chaire de vérité où le religieux, dans toute la dignité de la mission apostolique, enseignait aux hommes la divine loi des chrétiens. Il lutte avec lui-même; il fuit aussi cette femme qu'il a revue d'abord, et qui l'a enivré du poison de son regard d'amour... Maintenant, elle aussi le cherche et ne le trouve plus... emportée par sa passion, elle sent quelle ne peut vivre sans celui à qui sa vie appartient...

--Giulio! dit l'infortunée lorsque, prosternée devant l'autel de sainte Rosalie, elle paraît prier, et ne pense qu'à celui qu'elle aime, ne voit que lui, n'implore que lui... Mais Giulio est retiré dans le lieu le plus solitaire du monastère; couvert d'un cilice, offrant à Dieu cet amour qui le brûle et le dévore, il pleure et prie. Ignorant le sujet de cette austère pénitence, les moines admirent sa ferveur; le père prieur le donne pour exemple à ses frères.

--Mon fils, lui dit-il un soir, où, prosterné sur les marches de pierre du maître-autel, Giulio paraissait transporté dans un autre monde dans l'extase de la prière, mon fils, levez-vous et écoutez-moi.

Giulio finit sa prière, et, se relevant de la pierre où depuis plusieurs heures il priait, il attend les ordres de son supérieur.

--Le marquis de Campo-Santo vous requiert pour une oeuvre sainte, mon fils. Madame la marquise est à l'agonie; il veut qu'elle soit exhortée par le frère le plus pieux de notre communauté... N'ayez pas d'orgueil de ce que je vais vous dire, mon fils... mais je vous ai choisi... Allez... allez porter à madame la marquise des paroles de paix et de consolation comme vous savez les dire.. Le marquis de Campo-Santo est un vieillard estimable et vénéré dans Messine... Allez, mon frère, et que la bénédiction de saint Dominique soit avec vous!...

Giulio s'agenouille pour recevoir la bénédiction du prieur... En se relevant, il voit près de lui un vieillard dont la haute taille voûtée, les cheveux blancs, accusent le grand âge. Sur sa pâle et noble figure était l'expression d'une peine profonde, mais que la résignation à la volonté de Dieu tempérait...

--Le frère Giacomo[105] est prêt à suivre Votre Excellence, dit le père prieur.

[Note 105: C'était le nom de religion que Giulio avait pris en entrant au couvent, où il ne pouvait garder son nom habituel.]

--Mon carrosse est à la porte du monastère, répond le marquis.

Et tous deux sont bientôt loin du couvent.--La route fut silencieuse: le marquis, oppressé par une violente douleur, demeurait avec ses pensées; Giulio, préoccupé de la scène de mort qu'il allait avoir sous les yeux, priait à l'avance pour la compagne de ce vieillard, qui laissait seul dans la vie celui avec qui elle l'avait parcourue... et c'était le vieillard qu'il plaignait.

La marquise avait été transportée dans une villa près de Messine pour que la pureté de l'air fût encore plus parfaite... Cette villa était sur le bord de la mer dans une ravissante position, qui recevait un charme de plus de cette nature magique dont la Sicile est dotée... En approchant de l'élégante habitation dont les colonnes de marbre blanc se voyaient au travers des orangers et des arbres fleuris, qui, par leurs émanations, embaumaient l'air à cette heure de la journée, le moine sentit au coeur une douleur vive et profonde; il lui parut que la nature insultait sans pitié à la mort de cette femme, qui expirait peut-être en ce même moment au milieu des joies de la création et de toutes ses pompes... Le soleil se couchait en cet instant, et la bande de feu dont il bordait l'horizon entourait cette mer de Sicile d'un cercle d'or étincelant de rubis... Le ciel était pur, l'air était doux et tranquille; la mer, unie comme un miroir, servait de champ aux courses nocturnes de tous les jeunes garçons et les jeunes filles des hameaux de la côte; des barques remplies de jeunes gens s'éloignaient du rivage aux dernières lueurs du crépuscule: on entendait leurs chansons, leurs joyeux éclats de rire... On était alors au moment de la vendange, et la joie des bacchanales étouffait la voix mourante de la femme qui avait été une mère pour toute cette foule qui n'écoute même pas le son de la cloche qui appelle les serviteurs du château aux prières des agonisants!... La route avait été silencieuse... En arrivant devant la porte de la maison, le marquis retrouva sa jeunesse pour s'élancer au-devant d'un jeune homme pâle et défait qui vint au-devant de lui.

--Ah! s'écria le marquis en voyant la physionomie du jeune homme, est-il donc trop tard? votre mère!...

--Calmez-vous, mon père! ma mère vit encore. Hélas! elle semble attendre votre retour pour rendre à Dieu sa belle âme!... Elle demande constamment si vous avez ramené avec vous le révérend père Ambroise.

--Le père prieur n'a pas pu venir, mon ami, répondit le marquis tout en allant vers l'appartement de la malade; mais il m'a donné le religieux le plus renommé de son couvent pour le suppléer...

Le jeune homme gémit profondément et pleura, et les précéda pour les annoncer. Le marquis fut contraint de s'arrêter.

--Ah, mon révérend père! voilà comme elle est aimée!... Ce jeune homme n'est pas son fils!.... il serait son frère, car elle est jeune et belle...; et c'est une tête de vingt ans que la mort va frapper!...

Giulio s'approcha de lui pour lui donner un peu de force et de résignation, mais il ne trouva rien à lui dire: lui-même était frappé par une puissance inconnue.

--Laissez-moi seule avec le révérend père, dit la marquise lorsqu'elle sut qu'il était arrivé.

La voix de cette femme fit tressaillir Giulio. Tout le monde se retira.

--Mon père, dit la mourante, d'une voix que la faiblesse et l'émotion rendaient à peine distincte, je vous ai fait appeler pour vous demander votre pardon et vous supplier de me le faire accorder par un homme que j'ai peut-être bien offensé... en attaquant sa vertu!... Mais je vais mourir, et ma mort m'acquittera envers lui, n'est-ce pas, mon père?...

Giulio tombe à genoux devant ce lit qui contient sa seule affection maintenant sur la terre... Sa seule religion, son seul Dieu, son seul avenir..., cette femme qui vient de parler..., c'est Thérésa... C'est la femme du confessionnal..., c'est la femme qui aime le religieux d'une passion insensée..., c'est celle que lui aussi adore D'UN AMOUR SANS BORNES!... Il a déjà accompli les deux premiers arrêts de la destinée prononcés par la sibylle...; il ne lui reste plus qu'à être meurtrier!...

Après la soirée où se fit cette confession terrible dans l'église du monastère de Messine, Giulio avait revu Thérésa plusieurs fois. Fidèle à sa religion, il avait repoussé l'enchanteresse; mais il avait bu le philtre entier par les regards, par les paroles, par tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait exprimer par cette créature toute de flamme et d'amour, qui adorait et ne voulait qu'être aimée...

Enfin, le moine trembla pour elle et pour lui à la voix de Dieu qui, un jour, parla plus haut que celle de la passion effrénée. Il s'éloigna; Thérésa ne le revit plus. Elle retourna vainement à l'église; la chaire n'était plus occupée, le confessionnal était vide..., car, pour ELLE, c'était Giulio qui était un être humain, le reste était _néant_. Elle pleura...; elle souffrit, car elle aimait, l'infortunée! de cet amour qui donne le ciel lorsqu'il est heureux, mais qui tue lorsqu'il est méconnu!... Sa santé s'altéra, et bientôt sa jeune vie fut atteinte et marquée. Alors elle voulut que son dernier adieu parvînt à Giulio par une bouche sévère, peut-être, mais sûre, et elle fit demander le père Ambroise... Sa destinée, toujours inflexible, lui envoya Giulio.

En entendant, en reconnaissant cette voix aimée dont le pouvoir sur lui est bien autrement puissant que celui de Dieu, le moine s'écrie et ne peut plus longtemps se cacher à Thérésa.

--C'est moi, lui dit-il, moi qui veux mourir avec toi... moi qui t'aime plus que tu ne m'aimes peut-être!... moi qui me perds!... moi que tu rends sacrilége... Vis, Thérésa!... car, je te le répète... je t'aime.

Et ses larmes tombent sur le front de la mourante, sur son sein, sur ses mains déjà froides... elles lui redonnent la vie... elles lui montrent l'amour de Giulio.--Elle ne mourait que de sa douleur... maintenant elle vivra... elle vivra pour l'amour, puisqu'elle est aimée.

Giulio et Thérésa échangent à peine quelques mots... ils étaient inutiles dans leur situation... La jeune femme ne pouvait parler, mais elle voyait Giulio, elle pressait sa main, interrogeait son oeil; et lui, la serrant dans ses bras, il rappelait au foyer de la vie tout ce qui la fait doublement sentir quand on aime comme il était aimé.

Cependant il fallait feindre... toute une famille attentive était là pour observer et peut-être punir si la moindre lumière frappait des yeux trop confiants... mais rien ne parut faire impression sur le vieillard trompé... La guérison presque miraculeuse de la marquise fut attribuée à la vertu des prières du frère Giacomo, et sa renommée grandit encore.

Thérésa fut bientôt en entière convalescence, et quelques semaines s'étaient à peine écoulées que l'église des Dominicains la revoyait encore devant son autel, priant un Dieu qu'elle offensait et qui ne devait pas lui pardonner.

Giulio l'aimait avec une égale passion; cependant il éprouvait des remords et Thérésa n'en avait pas. Bientôt la vie du religieux devint malheureuse. Il aimait toujours; mais l'excès même de cet amour lui causait une terreur qui le rendait insensé... Il passait souvent des nuits entières en prières, il s'infligeait les plus dures pénitences, et toujours les mêmes terreurs venaient l'assaillir et troublaient son âme jusque dans les moments où le charme de l'amour de Thérésa lui faisait d'abord tout oublier.

Elle s'aperçut enfin qu'un secret, un grand mystère était dans l'âme de celui qu'elle aimait. Elle résolut de tout connaître, de partager son sort, quel qu'il fût, et de lui faire voir qu'une femme, dans son amour, n'est jamais dévouée à moitié.

Elle lui demanda de lui confier la cause de ses souffrances, de ses inquiétudes... Giulio résista d'abord... puis il lui avoua ce qui s'était passé dans la terrible soirée du palais Gandolfo, et la prédiction de la sibylle.

Thérésa lui sourit doucement:

--Tu es insensé, mon ami, lui dit-elle... Eh quoi! c'est ce mot qui devrait effacer l'impression causée par les deux autres qui éveille ta terreur!... Eh quoi! n'y a-t-il pas dans ces paroles de quoi faire pâlir tout danger... toute inquiétude: _Amour sans bornes!_ Oh! Giulio, si tu m'aimais comme je t'aime!... nous serions heureux!

Et pourtant il l'aimait ardemment!... Quelquefois, entraîné par sa passion, Giulio fixait sur Thérésa un regard qu'il n'osait pas rencontrer... Elle frémissait, son coeur battait, et le tumulte de la passion était longtemps à s'apaiser dans cette âme ardente, qui ne vivait que pour l'amour et par l'amour. Et pourtant cet amour était pur comme celui de deux anges!

Un jour, le prieur envoya Giulio à Naples dans une maison de leur ordre pour une mission très-grave. Giulio partit sans avoir pu voir Thérésa, et lui écrivit seulement en promettant son retour pour la semaine suivante; mais un mois s'écoula dans cette absence... En arrivant à Messine, le premier soin de Giulio fut de courir au palais de la marquise... Il la trouva seule, sur une terrasse, au bord de la mer... regardant les flots... pensant à lui... et pleurant... En le voyant, elle oublie la retenue d'une femme, les voeux de celui qu'elle aimait; elle se jette dans ses bras, le serre sur ce coeur dont il était la vie, et pour la première fois comprend que son bonheur, jusque-là si parfait en voyant chaque jour son ami, pouvait encore être doublé par lui.

Giulio partage et devine son émotion... Bientôt la sienne est trop vive. Il serre Thérésa avec violence contre sa poitrine; puis, la repoussant avec une égale rudesse, il s'éloigne du palais de Campo-Santo, la raison égarée et murmurant avec terreur le mot: SACRILÉGE!

Il passa la nuit en prières... Le matin le trouva priant encore... Il écrivit alors à Thérésa:

«Séparons-nous, Thérésa... je ne puis supporter, et pour toi, et pour moi, cette odieuse pensée d'une éternelle perdition!... Éternité!... sais-tu ce que c'est que ce mot? Éternité!... et quand la colère de Dieu l'a prononcée comme anathème, cette parole terrible, comment avoir son pardon?... Et c'est à de telles peines que je te condamnerais, Thérésa!... Jamais!... Je saurai souffrir!... Séparons-nous!...»

Thérésa était passionnée comme une Italienne, mais en même temps elle était femme... Elle adorait Giulio... mais le sombre mystère de la vie de cet homme l'effrayait en même temps qu'elle l'adorait. Cette prédiction était pour elle comme une énigme; ce qu'elle y voyait, c'est que cette prédiction attaquait la vie du malheureux par la puissance de la terreur... Alors encore une fois elle se sacrifia; elle insista pour revoir Giulio!... Hélas! il avait raison! elle crut le consoler en lui disant de douces paroles... et tous deux se perdirent!...

À dater de ce moment, l'existence de Giulio devint si malheureuse que Thérésa dut pleurer en larmes amères la funeste pensée d'avoir voulu le revoir!... Avant ce moment, Giulio n'avait pas de remords... Maintenant il n'osait plus prier... Où donc était son refuge? Enfin il ne put supporter un tel état... Il cessa de voir Thérésa, et bientôt ne lui écrivit plus.

Ce fut encore une nouvelle douleur pour la malheureuse femme!... Mais lorsqu'elle avait souffert jadis, elle était innocente... C'était un ange de pureté, une sainte colombe immolée sur l'autel du devoir!... Et maintenant, qu'était-elle devenue?... Cette pensée la rendait insensée; alors elle songeait à la mort... Hélas! la mort aussi était un crime.

Mais bientôt un devoir lui fut imposé. Ce devoir, elle le comprit... il lui redonna de l'espérance... Il existait d'ailleurs maintenant un motif pour qu'elle aimât la vie... Elle devait seulement quitter l'Italie... aller en Espagne; en Amérique... Elle voulait revoir Giulio une fois pour lui communiquer son plan... Il fallait qu'il l'accompagnât... puis, s'il en avait la force, il la quitterait... Mais Giulio se refusait à toutes les tentatives faites pour le voir... Enfin Thérésa n'hésite plus, elle a organisé leur fuite à elle seule... Et quand tout est prêt, elle se rend un soir, au moment de la bénédiction, à l'église du monastère de Giulio... Enveloppée dans un long voile noir, Thérésa, cachée derrière un des piliers massifs de la nef, attend, dans une angoisse inexprimable, le moment où Giulio restera seul pour sa méditation... Il passait devant Thérésa, enfoncé dans sa rêverie, les bras croisés sur sa poitrine, et ne voyant aucun des objets qui l'entouraient: tout à coup Thérésa s'offre à lui... elle l'arrête et lui parle avec cette énergie que prêtera toujours le coeur lorsqu'il est profondément ému... Elle lui révèle un secret aussi, elle... car elle en a un comme lui, la malheureuse!... Giulio recule devant le précipice ouvert devant lui... Tout est prêt, lui dit-elle.--Jamais!--Eh bien! alors, un dernier adieu, ce soir, à minuit... Tu as une clef du jardin du couvent qui ouvre une porte du côté de la mer... donne-la moi, et ce soir je viendrai te dire adieu pour toujours.

Giulio égaré, interdit, entend marcher; il laisse tomber la clef dans la main de Thérésa et s'enfuit rapidement. Thérésa, sûre de le revoir, s'éloigne avec joie.

À minuit, malgré la terreur qui la domine, Thérésa se rend au couvent; elle traverse une grève solitaire, ouvre la porte et se trouve dans le jardin du monastère... L'insensée! sa vie, celle de son amant, tout est joué sur un coup du hasard!...

Thérésa ne voit rien; la nuit est sombre; pas de lune, pas une étoile ne luit au ciel; elle entend marcher enfin... c'est Giulio! Mais il n'est plus incertain, il a pris des forces, il les a prises dans une pensée infernale.

--Que me veux-tu? demande-t-il à Thérésa, d'un ton brusque et sévère. Je _ne puis_, je _ne veux_ pas partir; laisse-moi, et retire-toi en paix; prie pour toi et pour moi... je prierai aussi pour tous deux... pour nous faire pardonner par Dieu notre faute. Adieu, Thérésa, adieu pour la dernière fois.

Mais Thérésa est bien forte... elle prie au nom d'un autre! Elle se jette à genoux; elle supplie, pleure, baigne de larmes brûlantes les mains de Giulio... Il se laisse attendrir; lui aussi pleure sur le front de Thérésa... Elle l'entraîne vers la porte du jardin; la barque est prête... Un moment, et Thérésa triomphe!...

--Non! dit Giulio hors de lui, je ne puis!... pitié!..... Mais Thérésa insiste avec plus d'ardeur; la porte est ouverte... déjà ils en ont presque franchi le seuil, lorsque la cloche de la chapelle sonne les premières matines; Giulio l'arrête et frémit. Thérésa l'enlace de ses bras.--Laisse-moi, s'écrie le moine tout à fait égaré... Et saisissant un poignard qu'il portait toujours, il le plonge dans son sein...

Elle tomba sous ce seul coup... Giulio ne fit pas un mouvement... Le jour commençait à poindre; le moine regarda longtemps le corps sanglant de la malheureuse femme; puis, tout à coup, il souleva le cadavre, et, courant vers le rivage, il le jeta à la mer; retournant ensuite avec la même rapidité vers l'église où déjà il y avait du monde, il y entra avec sa robe teinte de sang et son poignard passé dans la ceinture de sa robe. On le saisit, on le questionna; il répondit avec vérité, quoiqu'il fût positivement fou en ce moment... Les moines l'entraînèrent dans l'intérieur du monastère... On ne le revit jamais.

--Eh bien! sire, dit la reine Hortense à l'empereur de Russie, comment trouvez-vous que Napoléon conduisait un drame?

L'empereur Alexandre avait été profondément intéressé, ainsi que chacune de nous, quoique nous connussions déjà le conte. L'empereur en demanda une copie qu'il emporta à Pétersbourg. Il n'avait pas de titre, et nous fûmes toutes d'accord de le nommer «LA DESTINÉE.»

SALON

DE

MADAME RÉCAMIER,

À CLICHY.

À l'époque où je parle de madame Récamier, il est impossible, à moins de l'avoir vue et d'en avoir conservé le souvenir dans un coeur dévoué à elle, de se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé et de la grâce de son sourire. Il y avait dans l'accord de ce sourire et de son regard plus de charmes qu'il n'en faudrait pour captiver le coeur le plus sévère. C'était une création à part que madame Récamier à cet âge de dix-huit ans; et jamais je n'ai retrouvé ni en Italie, ni en Espagne, ce pays si riche en beauté, ni en Allemagne, ni en Suisse, la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai retrouvé ce que m'offrait alors madame Récamier.

Madame Récamier, dans les premières années de son mariage, vivait non pas retirée, mais dans un monde tout intérieur; elle vivait dans une famille nombreuse formée de la sienne et de celle de son mari, et lorsqu'elle allait dans le monde, c'était pour y produire un effet qu'elle ne renouvelait que rarement. Elle était simple et bonne comme elle l'est encore aujourd'hui, et la plus jolie femme de France et peut-être de l'Europe.

M. Récamier n'avait pas encore été atteint par le despotisme impérial à cette époque; M. Barbé-Marbois n'avait pas posé sa main de fer sur sa destinée; il était riche enfin. Cependant il habitait, rue du Mail, nº 3, une maison assez ordinaire, et madame Récamier, toujours simple et ne voulant que ce que son mari voulait, ne souhaitait rien au delà.

Cependant elle eut le désir d'avoir une campagne, et M. Récamier lui fit arranger le grand château de Clichy-la-Garenne[106], qui appartenait à madame de Lévy. Là elle pouvait venir à Paris facilement, et lui-même pouvait, après la bourse, y aller dîner et revenir le soir.

[Note 106: Ce château fut habité, en 1815, par madame de Staël, où elle reçut toute l'Europe couronnée; il fut détruit par la bande noire l'année suivante.]

L'intérieur de madame Récamier était surtout composé d'amis et de personnes supérieures; ce fut toujours un bonheur pour elle que d'aimer un être ou une chose au-dessus d'une ligne ordinaire; et depuis que je la connais, j'ai su l'apprécier encore pour cette volonté d'aimer surtout ce qui est beau et bon, même avec des défauts. C'est la supériorité de sa haute nature qui produit cette volonté; c'est une qualité de plus en elle.

Cette maison de Clichy était jolie, sans être très-recherchée; c'était dans ce lieu que madame Récamier, âgée de dix-huit ans, était recherchée par tout ce qui avait alors un nom.

Un jour, elle était dans un salon qui donnait sur le jardin, occupée à mettre des fleurs dans une grande corbeille où elle les arrangeait selon leurs couleurs. Dans cette occupation elle était ravissante; elle avait une robe de mousseline blanche faite à la _prêtresse_, comme on le disait alors; ses beaux cheveux n'étaient retenus par aucune autre chose qu'un peigne d'écaille... Fort occupée de ses fleurs, elle n'entendit pas la porte qui s'ouvrit et un nom qui fut annoncé. La personne qui entra demeura quelque temps sans faire un pas. C'était Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intérieur.

--Mon Dieu! que vous êtes charmante ainsi! Elle se retourna vivement, mais sans témoigner de peur; elle n'en avait pas eu, et ne marquait jamais que ce qu'elle éprouvait. Elle salua le jeune ministre d'un de ses gracieux sourires.

--On devrait vous peindre ainsi, lui dit-il.

Elle sourit.--Ce serait une prétention, dit-elle.

Dans ce moment, on entendit rouler une voiture, et le valet de chambre annonça M. Fox et lord et lady Holland.

--Nous sommes venus vous surprendre, dit M. Fox, et je crois que vous aurez encore quelques visites ce matin.

LADY HOLLAND.

Oui, le général Moreau, la duchesse de Gordon, et, je crois, madame Divoff et son mari.

LORD HOLLAND.

N'est-ce pas ce M. Divoff qui a conservé une immense coiffure frisée et poudrée, parce qu'il ressemble, lui a-t-on dit, à Potemkin?... C'est une drôle de manie.

LADY HOLLAND.

Sa femme est excellente et sa maison fort agréable.

LUCIEN BONAPARTE.

Monsieur Fox a-t-il déjà parcouru Paris?

M. FOX.

Mais pas autant que je l'aurais voulu. J'ai des affaires, j'ai des amis; le temps court si vite, et puis il y a tant de choses curieuses, qu'en vérité, dans la crainte de ne pouvoir tout voir, je me surprends quelquefois à dire que je ne verrai rien... et puis je dois bientôt quitter ce que j'admirerai. Pourquoi le voir?

Madame Récamier sourit et regarda M. Fox avec une finesse si charmante, que ce sourire traduisait toute une pensée.

M. FOX.

Vous me trouvez absurde, n'est-il pas vrai, en parlant ainsi? mais il y a une apparence de vérité. Nous avons en anglais un adage qui signifie: «Il vaut mieux ne jamais se rencontrer que de se rencontrer pour se quitter[107].»

[Note 107: _For ever or never._]

LUCIEN, avec feu.

Je ne pense pas ainsi...; et quand je ne devrais voir la femme que j'aime qu'une minute dans un jour et même dans un mois, dans une année, je préfère cette minute fugitive à ne la pas voir du tout. C'est l'oubli, c'est le néant, l'absence totale!... Voir même pour un moment un objet aimé, une grande et belle chose, cela suffit à l'âme.

Fox regardait Lucien, qui parlait avec feu et qui s'animait avec passion. Fox alla à lui et lui dit avec intérêt:

--Parlerez-vous bientôt à la Chambre?.. Je voudrais vous entendre sur un sujet intéressant.

Lucien fut touché de cette marque d'intérêt, et dit à M. Fox qu'il parlerait le quintidi prochain des manufactures, sur leur accroissement et l'encouragement à donner au commerce.

Fox sourit en entendant le mot _quintidi_, et dit à Lucien qu'il ignorait quel jour ce serait.

LUCIEN.

Pardon! j'ai tort; mais l'habitude, vous le savez, est une autre nature!... quintidi répond à jeudi prochain. Si vous voulez me faire l'honneur de venir déjeuner avec moi, nous partirons après pour le Corps-Législatif. Je vous présenterai ma petite famille.

On annonça le général Moreau; après lui vinrent M. de Lalande, M. de Chazet, M. Vigée, tous hommes d'esprit, si ce n'est le général, qui n'était pas le contraire, mais qui méritait plutôt le nom d'homme de talent; puis ensuite la duchesse de Gordon et lady Georgina. Lady Georgina était en deuil parce qu'elle avait été fiancée au duc de Bedford, l'aîné de cette maison; il était mort quelques semaines avant, et lady Georgina avait pris le deuil, selon la coutume tolérée en Angleterre. Elle était jolie; mais à côté de madame Récamier c'était cette différence d'une femme _qui veut_ être jolie et d'une femme qui l'est tout naturellement. Lady Georgina apprenait à danser de Gardel, et dansait déjà fort bien le menuet de la cour et la gavotte.--Je ne sais si elle l'a essayé après son retour en Angleterre, lorsqu'elle y retourna avec le duc de Bedford, le frère du fiancé mort, devenu son mari... et pourtant il n'y avait pas plus de deux mois que l'aîné était allé rejoindre ses pères, lorsque la fiancée donna sa main à l'héritier de ses armes et titres, et de sa fortune surtout: il n'y a que les Anglais pour faire des choses comme cela.

La duchesse de Gordon passait pour folle, mais certes elle ne l'était guère. N'étant pas riche, ayant quatre filles, elle déclara que ses quatre filles seraient toutes quatre duchesses,--et elles le furent, moins une: la première fut duchesse de Leinster; la deuxième, duchesse de Richmond; la troisième, duchesse de Bedford, et la quatrième, mariée à lord Blum, fils aîné du lord Cornwallis, eût été infailliblement duchesse si le roi n'eût pas été fou, parce qu'il eût fait lord Cornwallis duc[108].--Cette preuve de l'industrie maternelle est assez comique à observer.

[Note 108: Le régent ne peut faire un duc, il n'en a pas le droit.]

Cette vieille duchesse de Gordon fut belle dans son temps, disaient de vieux Anglais.--Nulle trace ne se voyait de cette beauté passée; elle était ridicule, et voilà tout; du reste fort peu riche, et n'ayant de l'argent du duc de Gordon qu'en le menaçant d'aller le trouver en Écosse, où il habitait pour fuir sa femme.

Les visites se succédèrent chez madame Récamier; lady Georgina et sa mère devant rester à dîner laissèrent partir une portion des visites du matin. La jolie mademoiselle Bernard (mademoiselle de Sivrieux), depuis madame Michel, demeura aussi pour le soir, ainsi que lord et lady Holland et M. Fox.--Le général Moreau et Lucien Bonaparte ne purent rester et repartirent pour Paris, mais point ensemble, car ils ne s'aimaient pas; Lucien aimait son frère et ne pouvait estimer celui qui était envieux de sa gloire.

Lorsque le salon fut moins nombreux, M. de Chazet demanda à madame Récamier si elle avait vu la pièce nouvelle.

--Laquelle? demanda madame Récamier.

M. DE CHAZET.

_Les Aveux difficiles._

MADAME RÉCAMIER.

Non. De qui est-elle?

M. DE CHAZET.

Vigée, salue donc.

M. VIGÉE.

Il faudrait, pour saluer, que Madame eût vu la pièce, et qu'elle en fût contente: ce qui est douteux.

M. DE CHAZET.

Sois modeste tant que tu voudras; moi, je dirai que la pièce est jolie, et très-jolie.

LADY HOLLAND.

Je l'ai vue et l'ai trouvée charmante. J'ignorais qu'elle fût de Monsieur; je lui en fais mon compliment.

M. DE CHAZET.

Il est fâcheux qu'elle n'ait qu'un acte: pourquoi ne pas avoir fait de cette pièce[109] une oeuvre capitale en trois ou cinq actes? Il y a de la délicatesse, de l'esprit, et tout ce qui plaît dans le dialogue.

[Note 109: Madame de Genlis fît paraître en 1802, dans la _Bibliothèque des Romans_, une petite nouvelle intitulée: _Lindane et Valmire_, qui n'est pas autre chose que l'intrigue de cette pièce.]

MADAME RÉCAMIER.

M. Vigée, je crains d'être indiscrète, mais si vous vouliez nous dire quelques vers de votre pièce;... certainement vous vous les rappelez.

M. VIGÉE.

Ah! madame, ce serait un tour de force que de me rappeler de mauvais vers...

Toutes les femmes l'entourent et le prient.

M. DE CHAZET.

Allons! Vigée. Je vais te mettre en train....

En parlant de Cléante, on me parla de soi, Puis insensiblement, et contre mon attente, On oublia bientôt jusqu'au nom de Cléante. Cléante m'écrivait souvent: soins superflus! J'en parlais bien encor, mais je n'y pensais plus.

LADY HOLLAND.

Oh! que ces vers sont jolis, fins et délicats de pensée!

MADAME RÉCAMIER à Vigée.

Eh bien! M. Vigée?

M. VIGÉE.

Madame, pardonnez-moi; je ne puis me rappeler deux vers de suite; mais si la pièce est assez heureuse pour vous plaire par l'échantillon que vous en a dit Chazet, j'aurai l'honneur de vous envoyer une loge pour la troisième représentation, qui est après-demain.

Clichy était un lieu non-seulement habité par une femme qui le rendait agréable, mais sa proximité de Paris le rendait une campagne à part parmi les autres. Après le dîner, ce même jour, il vint le général Junot, sa femme, Eugène Beauharnais, M. Ouvrard, M. Collot, et une femme dont le nom, déjà fameux, devait grandir encore et devenir célèbre et glorieux pour notre France: cette femme était madame de Staël...

Madame de Staël avait apprécié madame Récamier ce qu'elle valait; son esprit supérieur avait jugé cette fleur, cette violette embaumée qui pouvait bien vouloir se cacher, mais jamais être inaperçue, et dont le parfum de beauté, de vertus et de tout ce qui la fait aimer, la fera toujours découvrir par celui qui passera près d'elle.

Madame de Staël allait publier _Delphine_: le roman n'était pas encore terminé; mais l'auteur en lisait quelquefois des lettres détachées; et, ce même jour, elle en apportait une ou deux pour les lire à madame Récamier. Mais aussitôt qu'elle vit autant de monde, elle cacha son manuscrit.

--Pour vous, à la bonne heure, dit-elle en pressant la main de madame Récamier; pour vous seule.

Lafon, qui venait aussi souvent chez madame Récamier, vint ce même soir; lui et mon mari récitèrent des vers de Ducis et de _Tancrède_. Madame de Staël, en voyant Junot et Lafon, se sentit excitée à suivre leur exemple, et proposa à madame Récamier de jouer avec elle une scène qu'elle a faite sur le sujet si pathétique d'Agar dans le désert... Madame de Staël fut sublime dans le rôle d'Agar, et madame Récamier vraiment _angélique_ dans le rôle de l'ange... Sa ravissante figure avait une expression radieuse qui frappa tout ce qui était autour d'elle. Fox était dans l'enchantement.

--Quelle charmante créature! disait-il; c'est vraiment l'oeuvre de la Divinité dans un jour de fête! Voyez comme elle est douce! ce sourire! ce regard! ce son de voix! cette chevelure soyeuse! et cette expression gaie, calme et pure que reflète son regard, et qui annonce le contentement d'une belle âme!...

En entendant M. Fox, on était non-seulement de son avis, mais heureux de penser comme lui; il semblait qu'on voyait dans l'avenir, que d'aimer un jour cette même personne avec toute la tendresse du coeur suffirait seul pour faire oublier ses peines, quelque vives qu'elles fussent.

M. Ouvrard, qui était aussi un des habitués du salon de Clichy, ce même soir, demanda à madame Récamier de venir voir le Raincy, qu'il venait d'acquérir avec M. Destillères.

--Vous seriez bien aimable de venir voir nos lilas et nos arbres de Judée, dit-il avec cette courtoisie qu'il avait vraiment devinée.

--Je ne connais pas le Raincy, dit lady Holland.

--Voilà, milady, une belle occasion de le connaître; et, se tournant vers madame Récamier, il la pria de venir au Raincy avec toute la société de Clichy, et d'engager qui lui conviendrait.

L'offre fut acceptée, et le jour fixé au mardi suivant.

La journée de Clichy se termina comme habituellement. On fit de la musique; madame Récamier joua admirablement du piano; une de ses cousines, jolie personne de seize ans, qui l'accompagnait avec un tambour de basque, en jouait avec une grâce charmante (car on en joue). Steiblt venait de publier ses _Bacchanales_, qui étaient de jolis airs de sa composition avec accompagnement de tambour de basque. Madame Récamier dansait aussi un pas avec le tambour de basque dans lequel elle était semblable aux Heures d'Herculanum.

La journée passée au Raincy fut charmante.

M. Ouvrard fit servir le déjeuner dans l'orangerie. Le temps était superbe, et ce beau parc éclairé par un soleil de juin bien pur et bien doux encore, quand il n'est pas encore brûlant, et que ses rayons d'or éclairent cette belle futaie qui est à côté du château, et vient ensuite glisser sur les belles pelouses qui sont enserrées, comme par une ceinture de fleurs, par l'allée de lilas et celle d'arbres de Judée en fleurs.

Madame Récamier et madame de Staël vinrent ensemble; les autres se suivirent: mon mari et moi, avec Lucien et M. Fox, madame Visconti et Berthier; lady Georgina et sa mère; lord et lady Yarmouth; M. de Montrond; M. et madame Divoff; la belle duchesse de Courlande, et le prince Trobetzkoï, qu'elle repoussait alors et qu'un an après elle avait pour mari; le prince Grégoire Gagarin, le comte Armand de Fuentès, Don Alphonse Pignatelli, son frère... Eugène Beauharnais et une foule d'autres personnes dont les noms me sont échappés.

C'était une ravissante habitation que le Raincy. On admirait surtout cette salle de bain offrant le luxe le plus beau, celui qui est caché. En effet, en entrant dans cette salle de bain, vous ne voyez pas d'abord ce qui en fait le grand prix. Les cuves ont été creusées dans les Vosges et sont faites d'un seul morceau de granit; elles ont été creusées dans un seul bloc chacune, et ensuite amenées à Paris. La cheminée est en vert antique; le carreau est en larges dalles de marbre jaune antique et fort estimé. La salle est en demi-lune; dans la partie circulaire, est un sopha en velours vert. Au-dessus et tout autour de cette demi-rotonde est représenté le bain de Diane avec ses nymphes et Actéon. Les cuves sont enfermées entre quatre piliers de granit aussi des Vosges. À ces pilastres sont attachés des stores en satin blanc. C'est une délicieuse retraite que cette salle de bain. À côté est une charmante chambre à coucher[110]. Lorsque trois ans plus tard je fus maîtresse du Raincy, j'y logeais de préférence à mon appartement du premier.

[Note 110: Lorsqu'en 1816, j'eus l'honneur d'être présentée au duc d'Orléans, il me demanda si pendant que j'avais été maîtresse du Raincy, avant de le céder à Napoléon, j'avais fait faire cette salle de bain.--Non, monseigneur, répondis-je.--Je crois bien, dit le prince en souriant, ni moi non plus. _Je ne suis pas assez grand seigneur pour cela._]

Au moment où l'on allait commencer une promenade avant le déjeuner, promenade qu'on devait faire dans des chars-à-bancs et des calèches préparés par M. Ouvrard pour les amis de madame Récamier, on vit arriver une calèche par la grande avenue de peupliers.

--C'est madame Krudner, dit madame Récamier.

--Ah! dit madame de Staël, madame de Krudner qui vient de publier un roman?

--Oui, _Valérie_.

--Il est bien, ce roman. Il y a de l'âme, il y a du coeur et du style; elle fera bien de continuer, car je lui soupçonne un vrai talent.

Ce roman de Valérie est, en effet, charmant; _Valérie_ fut lu par moi avec grand intérêt, et le cas que l'on fait aujourd'hui de ce même livre me montre que son mérite est réel, pour avoir survécu à trente années de sommeil et même à trente-quatre.

Je ne connaissais pas madame de Krudner; je voulus lui être présentée, et je la vis de près avec beaucoup d'intérêt. Sans doute elle ne frappait pas comme madame de Staël, parce qu'elle n'avait que du talent et que madame de Staël avait du génie. Cette différence doit être admise par qui n'a connu ni l'une ni l'autre.

Madame de Krudner était une femme de très-grande taille, paraissant en avoir une plus grande encore en raison de sa maigreur. Elle était d'une extrême pâleur et très-blonde; elle avait été elle-même l'original de Valérie. On me dit qu'elle ne le niait pas lorsqu'on le lui demandait; j'avoue qu'étant jeune, cela me parut étrange. Toutefois, je la trouvai ce qu'elle était, parfaitement aimable; elle avait déjà le goût des idées mystiques et novatrices, et ne pouvait parler pendant une heure sur un sujet sans y mêler aussitôt quelques mots de religion.

La journée fut charmante; Ouvrard s'entend comme personne à monter une partie, à la diriger et à la maintenir toute une journée. Je l'ai vu ainsi au Raincy, et lorsqu'il recevait à la pompe à feu. Garat avait été invité; il chanta, et la journée fut complète.

J'ai parlé tout à l'heure de la simplicité de la campagne de Clichy; il n'en fut pas toujours ainsi autour de madame Récamier. M. Récamier, voulant que sa jeune femme trouvât chez elle les jouissances de son âge, acheta, même sans l'en prévenir, le superbe hôtel de la rue du Mont-Blanc dans lequel loge aujourd'hui madame Lehon. Bertaut, l'architecte, fut requis pour meubler cet hôtel et en faire un palais enchanté; Bertaut avait du goût, et un goût exquis; je n'ai jamais vu un appartement arrangé par lui autrement que très-bien. Celui de madame Récamier fut un des mieux parmi les plus soignés; la salle à manger, la chambre à coucher, le premier salon, le grand salon, tout était magnifiquement et élégamment meublé. La chambre à coucher, surtout, a du reste servi de modèle à tout ce qu'on a fait en ce genre; je ne crois pas que depuis on ait fait mieux. Je ne le pense pas comme les gens qui croient que rien n'est beau que ce qu'a produit leur temps; je le dis parce que l'évidence est là.

Ce fut dans cette maison que se donna le premier bal en règle qui se soit donné dans une maison particulière, parce que les bals de ministres sortent de la ligne, ainsi que les bals étrangers. Je dis donc que les bals de madame Récamier furent les plus beaux qu'on eût vus jusque-là dans Paris; elle en faisait les honneurs avec une grâce parfaite et cette bonté si gracieuse qui lui gagne les coeurs. Quand je parle d'elle, il me faut être en garde contre moi-même, car je répèterais toujours ce que je dis d'elle; il me semble que je ne l'ai pas encore assez dit.

Madame Récamier est la première personne de Paris (car il faut que justice soit rendue à qui il appartient) qui ait eu une maison ouverte où l'on reçût: elle voyait d'abord beaucoup de monde pour l'état de son mari; ensuite, pour elle, il y avait une autre manière de vivre, une autre société que celle que nécessairement son goût exquis ne pouvait confondre avec ces hommes qui savent et connaissent la vie;... portée à la bonne compagnie par sa nature, aimant ce qui est distingué, le cherchant et voulant avoir un bonheur intérieur dans cette maison où le luxe n'était pas tout pour elle, et où son coeur cherchait des amis... Elle se forma une société, et malgré sa jeunesse elle eut la gloire dès ce moment de servir de règle et de modèle aux autres femmes.

On y rencontrait, outre madame de Staël, Adrien de Montmorency, Benjamin Constant, Mathieu de Montmorency, ces hommes qui connaissent le monde et l'embellissent avec leurs coutumes courtoises et l'extrême quintessence du savoir-vivre comme avec leur esprit; M. de Bouillé, et d'autres hommes encore qui pouvaient être avec ceux que je viens de nommer, comme M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Valence, M. Ouvrard; ce dernier avait la connaissance du monde et pouvait être à la fois l'homme du jour et l'homme d'autrefois.

Après Clichy, madame Récamier eut une autre campagne, Saint-Brice; c'était un plus beau lieu que Clichy: les ombrages étaient plus épais, les eaux plus belles. Madame Récamier aimait Saint-Brice... mais bientôt il lui devint plus cher par l'hospitalité qu'elle y donna à une amie malheureuse. Madame de Staël, poursuivie par Napoléon, trouva sous le toit de madame Récamier ce que toujours on aura près d'elle: du repos et de l'espoir.

Junot était à Saint-Brice lorsque madame de Staël y arriva; son désespoir lui fit mal.

--Sauvez-la, dit madame Récamier à Junot.

--Je le voudrais pour vous, puisque vous le souhaitez, et pour elle aussi, car elle me fait mal; mais elle a bien irrité l'Empereur.

--Faites tous vos efforts, répéta l'ange.

--Je ferai si bien que je me brouillerai plutôt avec lui s'il ne me l'accorde pas.

--N'allez pas faire de coup de tête, lui dit madame Récamier de sa douce voix... et à cette voix toute tempête se calmait.

Mais tout fut inutile. Comme on l'a vu dans le volume précédent, Napoléon fut inflexible, et dans sa colère il laissa échapper une parole haineuse contre madame Récamier; aussi, lorsque quelques mois plus tard, étant demandée par cette même amie qui voulait lui dire un dernier adieu, madame Récamier voulut tout quitter pour aller rejoindre madame de Staël, Junot la supplia de rester.

--Vous ne reviendrez plus, lui disait-il, le coeur brisé... Vous ne reviendrez plus ici...

--C'est impossible, on ne peut me punir de remplir un devoir sacré, disait la douce et angélique créature, elle qui n'avait jamais éprouvé un sentiment haineux... et dont l'âme, quoique passionnée, est remplie de cette mansuétude qui fait aimer plutôt que haïr.

Hélas! la prédiction de l'amitié ne fut que trop vraie! Madame Récamier ne revint plus à Paris... et ne revit plus cet ami qui lui était si dévoué que dans l'exil, et lorsque lui-même marchait à la mort[111]!...

[Note 111: Je parlerai de cet exil dans mes _Salons de la Restauration_.]

SALON

DE MADAME REGNAULT

DE SAINT-JEAN-D'ANGÉLY,

À PARIS ET AU VAL.

Parmi les femmes qui, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, marquèrent par leur beauté, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély tient une des premières places. Elle était parfaitement belle, surtout en 1795 et 1796, au moment où l'armée d'Italie avait ses quartiers à Milan. Son portrait, par Gérard, est à peu près de cette époque; elle y est représentée comme une femme de vingt ans à peu près[112].

[Note 112: Ce portrait est gravé et se vend comme une gravure représentant Sapho: c'est du moins le nom qui est au bas. Pourquoi n'avoir pas laissé la marge en blanc?]

Madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély est une personne que je connais depuis longtemps et que j'ai toujours aimée; elle a de l'esprit, de l'instruction, des talents, et tout ce qu'il faut au coeur pour de solides amitiés; c'est une femme qu'on recherche, qui plaît et qu'on aime quand on la connaît...

Regnault de Saint-Jean-d'Angély n'était pas tout à fait aussi aimable que sa femme; sans doute il avait du talent comme orateur, mais il était un peu brutal, et souvent plus cynique qu'il n'aurait fallu qu'il le fût avec les femmes qui étaient chez lui; mais après tout il avait de la bonté, et puis, pour ceux qui aiment l'Empereur, Regnault de Saint-Jean-d'Angély était un homme vraiment digne d'être apprécié comme un des plus fidèles serviteurs de Napoléon. Cette différence d'amabilité entre le mari et la femme formait une disparate qui quelquefois causait de la rumeur dans le salon de la jolie maison de la rue du Mont-Blanc où nous nous réunissions bien souvent alors.

J'étais fort liée avec madame Regnault dès les premiers temps de mon mariage. Junot était ami de Regnault, et comme sa femme me plaisait, nous nous liâmes, et la chose fut d'autant plus facile que les mêmes liens de société nous furent communs, et lorsque madame Marmont revint d'Italie avec son mari, après la campagne de Marengo, ces relations furent encore plus étendues. Madame Regnault voyait comme moi M. et madame Marmont, M. et madame Maret, M. et madame Duroc, Savary et sa femme, Eugène Beauharnais, et... Que dirai-je? presque toutes les femmes et les maris, dans les premières années du Consulat, étaient plus réunis que par la suite, et faisaient moins maison à part, et nous nous connaissions mutuellement beaucoup.

Regnault de Saint-Jean-d'Angély était un homme d'un grand savoir, dont Napoléon faisait grand cas. Y avait-il un cas difficile à résoudre, c'était toujours Regnault qui en était chargé. Son affection pour l'Empereur, après cela, entrait pour quelque peu dans la réputation qu'on lui accordait; mais il en avait une grande et méritée par lui-même.

Il lui arriva une singulière histoire, la première année où il fut propriétaire de son petit hôtel, rue du Mont-Blanc.

Il était un matin à s'habiller, lorsqu'on lui dit qu'un monsieur fort bien mis demandait à lui parler seul. Regnault achève de s'habiller et fait entrer le monsieur. Sa femme était dans la pièce voisine.

Le monsieur était un homme de cinquante ans environ; ses manières étaient distinguées, et tout en lui annonçait un homme comme il faut. Regnault avait le tact prompt, et lorsqu'il faisait mal, c'était sa faute. Il s'avança vers le monsieur et lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.

M. DE ***.

Monsieur, ma demande et ma présence sont toutes deux étranges chez vous, mais non dans cette maison... car... elle fut jadis à moi.

REGNAULT.

Monsieur, j'ai acheté cette maison il y a un an, je l'ai payée comptant à mon notaire, et, certes, ce qu'elle vaut, si ce n'est plus; alors je...

M. DE ***.

Oh! monsieur, je ne viens pas pour réclamer une somme qui ne m'est pas due par vous, je ne le sais que trop... j'ai une autre requête à vous présenter.

REGNAULT.

Monsieur, s'il dépend de moi de vous être utile, comptez sur mon appui, et sur tout ce que je pourrai faire.

M. DE ***, regardant autour de lui.

Monsieur, je dois vous annoncer que j'ai émigré; peut-être cet aveu...

REGNAULT.

Monsieur, personne plus que moi ne respecte les opinions. Je suis indulgent pour les autres et demande même tolérance pour moi.

M. DE ***.

J'ai donc émigré, monsieur; mais ma femme avait une enfant trop jeune pour l'emmener avec moi... Elle resta! elle resta, monsieur!... et elle périt sur cet échafaud que j'avais fui!... Un vieux domestique demeura alors chargé du soin de ma pauvre petite fille... Ce vieux serviteur, demeuré seul avec l'enfant pendant la captivité de la mère, songea à mettre à l'abri ce qui restait de la fortune de ses parents, et, dans cette maison même, il enterra mon argenterie, les diamants de ma femme et une somme de trente mille francs en écus de six francs... Maintenant, monsieur, je me mets à votre disposition. Je sais que la maison est à vous, que tout ce qu'elle contient est à vous... et que...

MADAME REGNAULT, qui est survenue.

Monsieur, depuis que votre domestique a enfoui cet argent, la maison a appartenu à une foule de gens dont nous ne pouvons répondre. Si par malheur le trésor que vous venez réclamer est enlevé, nous en serions bien malheureux, je vous le jure; mais s'il est encore ici, je suis caution pour mon mari qu'il vous le rendra à l'instant; n'est-ce pas, mon ami?

REGNAULT, embrassant sa femme.

Bonne Laure! est-ce que cela se demande?

M. DE ***.

Je puis donc espérer...

REGNAULT.

Nous allons descendre dans le jardin pour voir...

M. DE ***.

C'est dans la cave, et non pas dans le jardin, monsieur.

REGNAULT.

Eh bien! dans la cave soit. Avez-vous un plan de la maison? car les caves sont vastes.

M. DE ***.

Oui, monsieur. Et il tira en effet de sa poche une grande feuille de papier sur laquelle une sorte de plan grossier était tracé: tout y était indiqué avec le plus grand soin, mais mal fait.

REGNAULT.

Monsieur, descendons; je fais des voeux pour que nous trouvions ce que vous cherchez.

M. DE ***, avec émotion.

Vous êtes un noble et digne homme, monsieur!

REGNAULT.

Bath! je ne suis pas meilleur qu'un autre... Tenez, demandez à ma femme, elle vous dira que j'ai de mauvais moments.

MADAME REGNAULT.

Je ne me souviens que des bons moments: allons à la cave!

On chercha longtemps. M. de *** avait déjà fait au moins cinq ou six fois le tour des caves, et on n'avait rien trouvé. Regnault lui-même avait pris une petite bûche et cognait sur tous les murs. Partout des murs de communication, partout des murs pleins, et le monsieur, désespéré, était au moment d'abandonner sa recherche pour laisser en repos le nouveau maître de cette maison, dont la patience peut s'épuiser, et qui enfin peut le chasser. Mais il connaît mal Regnault. Regnault demeurera là jusqu'au soir; la seule contrariété qu'il éprouve, c'est de craindre qu'on ne trouve pas ce qu'on cherche. Enfin Regnault s'avise de cogner au bas du mur avec un bâton:

--Ah! s'écrie-t-il, il y a quelque chose là!

Tout le monde regarde, c'est évident; il y a un mouvement visible dans le mur... En effet, rien n'avait été sondé à cette hauteur; c'était à hauteur d'appui. On y met le marteau avec l'ordre de Regnault... M. de *** était là avec une impatience qui seule parlait pour l'avertir. Mais ce pouvait être un avertissement trompeur. Enfin, après la chute de quelques briques, lorsque la poussière fut éclaircie, on aperçut une grande caisse, avec tous les renseignements en double sur cette caisse, dans une feuille de plomb roulée.

Le monsieur fit son inventaire à mesure que les objets venaient les uns après les autres. Le pauvre émigré rayonna de joie en voyant cette richesse qui lui assurait une noble indépendance. Regnault jouissait de le voir toucher ces mêmes bijoux antiques, cette argenterie qu'avait possédée son père, et enfin tout ce qui lui était souvenir... Ce M. de ***, après avoir comparé avec la note, fit encore ses remerciements à Regnault et à sa femme, en leur demandant de croire à une éternelle reconnaissance. J'ignore ce qu'est devenu cet homme.

Cette aventure, par le soin extrême qu'on apportait à ce qu'on disait dans le monde sur les affaires intérieures, bonnes ou mauvaises, passa presqu'inaperçue, et les choses demeurèrent douteuses pour les curieux.

Regnault racontait cette histoire avec beaucoup d'esprit. Il disait comment l'émigré, M. de ***, avait retourné une grande soupière d'argent, en le regardant en dessous, comme pour le payer de ce qu'il était descendu à la cave, et la noble attitude de madame Regnault et son touchant intérêt l'empêchèrent probablement d'exécuter son projet.

Le fond de la société de Regnault était en grande partie sa famille et celle de sa femme, et puis des artistes très-distingués et hors de ligne. On sait que Garat y passait sa vie, Gérard également; Millin était aussi un habitué, comme Arnault, beau-frère de madame Regnault; Fourcroy, Chaptal, le duc de Bassano, et une foule de personnes qui sont connues, non-seulement par leur nom marquant dans l'Empire, mais par leur talent, leur savoir et leur esprit.

--Madame Regnault avait le goût de sa maison; elle avait aussi une jolie habitation, bien meublée, gaie et convenable pour l'époque. Il n'y avait qu'un salon, une salle à manger, une chambre à coucher et un boudoir, le tout avec les dépendances: voilà quel était l'appartement de madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély jusqu'en 1808 ou 1809; son mari occupait le premier de la maison en 1808. Regnault acheta l'hôtel dans lequel il logeait, rue de Provence, nº 56, et le fit magnifiquement meubler. Mais je crois que les bons rires que nous avons faits rue du Mont-Blanc ne se sont pas renouvelés rue de Provence.

Madame Regnault, qui entendait la vie du monde, et dont la mère, madame de Bonneuil, avait connu cette vie d'autrefois, madame Regnault me proposa un jour _de souper_: c'était une innovation, car on ne parlait plus de souper depuis la Révolution; mais madame Regnault voulut amener ce projet à sa fin. Un jour, donc, elle en parla à Regnault; il avait de l'humeur et l'envoya promener. Sa femme se tut et ne dit plus un mot du souper. Le soir venu, M. Regnault rentre de je ne sais quel spectacle, bâille au milieu de nous, étend les bras et s'en va dormir.

Junot était de notre souper; il n'arriva qu'à onze heures et demie, parce qu'il venait des Tuileries. Nous nous mîmes à rire, car nous étions en belle humeur; Junot racontait, et Arnault ne le laissait pas en chemin; cependant depuis plus d'une heure j'entendais une sorte de grondement que je ne pouvais définir: c'était au-dessus de ma tête. Enfin il devint si fort, que c'était comme un coup de vent dans une galerie. Madame Regnault nous dit alors:

--C'est mon mari qui est endormi et qui RONFLE.

Nous nous mîmes à rire.... Mais le _somnambule_ ne me fit pas rire, moi; je craignis qu'on ne l'éveillât, et il ne me paraissait pas gai à supporter en pareils moments. Je le dis tout bas à Junot, mais il n'en fit que rire. Madame Hamelin, madame Regnault, moi, mon mari, Auguste de Colbert, le comte de Fuentès, Alphonse Pignatelli, Millin, et puis madame Arnault, qu'alors on appelait _Sophie_, voilà quelles étaient les personnes qui soupaient chez madame Regnault. Nous avions beaucoup ri, et nous nous disposions à rire encore, lorsque j'entendis contre mon oreille un bruit étrange, comme le bruit du grondement; mais cette fois le grondement descendait l'escalier. Je fis signe, et à l'instant tout le monde, excepté moi, remplit son verre de vin de Champagne, et on demeura en panne jusqu'au moment où le voyageur entrerait. Comme il n'entendait plus rien, il ne savait plus que penser. Tout à coup le comique de cette position nous parut si bouffon, qu'un éclat de rire partit immédiatement comme un coup de tonnerre. À l'instant même la porte s'ouvrit, et je vis près de moi une sorte de spectre aux cheveux hérissés, la poitrine velue, et une tournure vraiment drôle en chemise, en pantalon et sans chapeau, comme on le pense bien. Mais aussi, au même instant que cette figure venait à nous, nous la saluâmes par des acclamations et par des _vivat_ sans fin. Ce spectre, c'était Regnault, qui se plaignait que nous l'empêchions de dormir.--C'est bien plutôt toi, dit Junot, qui nous obsèdes avec tes vieilles histoires de ronflements auxquelles personne ne songe aujourd'hui. Allons, Regnault, sois raisonnable, et va te coucher. À ta santé, avec ton vin de Champagne; il est bon au reste:... où le prends-tu?

--Chez Ruinart.

--C'est bien ça, et moi aussi.

--Ah! tu le trouves bon! dit Regnault en se radoucissant; donne-m'en donc un verre.

--À condition, dit Junot, que tu diras: Vive l'Empereur!

--Quelle condition! s'écria Regnault, oui sans doute; et levant son verre, il cria de sa voix de tempête: À la santé de l'Empereur!...

Et prenant goût à la chose:

--Écoutez-moi comme si vous vouliez faire, dit-il... Et buvant un second verre de vin de Champagne, il n'eut bientôt plus de raison pour gronder les autres.

--Conviens que c'est amusant, un souper, Regnault?

--Oui, dit Regnault... Vive l'Empereur!

Regnault nous regarda avec des yeux qui nous firent rire de nouveau; il but encore trois ou quatre verres de vin de Champagne, mangea du pâté de foies gras, et bientôt il fut tout à fait en gaîté, mais sans être gris ni même attaqué.

--Vive l'Empereur! s'écriait-il... Allons, qu'on me fasse raison.

Pendant près d'une demi-heure la main de Regnault ne fut occupée qu'à se servir du brochet et à se verser du vin de Champagne; il laissait causer les autres.--Allons, lui dit Junot, va te recoucher, Regnault, et laisse-nous rire.

--Mais si tu faisais du tapage, on pourrait te faire un mauvais parti; va te coucher, et vive l'Empereur!

Il se leva, et s'en alla comme un bon garçon qu'il était alors. Nous rîmes joyeusement tout en causant, et le souper se prolongea jusqu'à trois heures du matin; et nous avions bien ri...

Ces soupers se renouvelèrent chez madame Regnault et chez moi. Madame Regnault avait quelquefois des ennuis à supporter avec Regnault, quoiqu'il l'aimât beaucoup; mais il avait des coups de boutoir terribles, et il faut bien des mots du coeur pour effacer le souvenir d'une brusquerie...

Au Val, charmante habitation que M. Regnault a parfaitement arrangée, il y avait une façon de vivre toute joyeuse; le bâtiment est gothique et l'intérieur est gothique, même pour l'habitation. Madame Regnault fit meubler ce château, ou plutôt cette abbaye, comme une habitation religieuse gothique, mais non pas comme un couvent... Chaque chambre avait son ameublement bien conforme à la position de la chambre, soit sur le parc, soit les cours. L'appartement de madame Regnault était comme un appartement de châtelaine: tous les meubles étaient gothiques; la plupart sont du temps de Louis XIV et du siècle antérieur... Tout y est bien et tout y est confortable.

La vie du Val était à peu près comme la vie de château dans tous les châteaux de France. Madame Regnault, après que son mari fut parti, demeura au Val... Elle y resta fort tranquille pendant quelques mois; mais Fouché, flairant du mal à faire partout où l'on pouvait porter une douleur, la fit surveiller et même tomber dans un piége par une infâme manoeuvre. Un homme vint prendre ses lettres, et cet homme n'était qu'un agent surveillé par un autre homme, qui surprit les lettres de madame Regnault à son mari alors en Amérique, et elle fut arrêtée au Val, où elle demeurait alors... Les gendarmes y arrivèrent au moment où le berger faisait sortir le troupeau du château; et comme le porche était embarrassé, un homme de chez le concierge eut le temps de courir avertir M. Regnault, le fils de Regnault de Saint-Jean-d'Angély; car cet homme ne pouvait croire qu'on voulût arrêter une femme: c'était elle cependant. Le jeune homme se sauva, et elle fut prise au moment où elle passait un peignoir pour aller au secours de son beau-fils... En recevant l'ordre qui l'arrêtait, madame Regnault fut stupéfaite. Était-ce bien en France, dans le dix-neuvième siècle, qu'une femme était arrêtée dans sa campagne au milieu de ses fleurs, de ses oiseaux, de tout ce qui rappelle enfin la vie d'une femme!... Madame Regnault ne dit pas une parole qui pût faire présumer même son indignation; elle aurait craint de s'abaisser...

Un moment elle eut la pensée de demander un jour pour mettre de l'ordre dans ses affaires; puis elle changea de volonté; elle se contenta d'écrire ce qu'il y avait à faire chez elle, et puis elle partit dans une voiture à elle, escortée par des gendarmes comme une criminelle, tandis qu'elle n'était qu'une noble femme à l'âme vraiment élevée et patriotique. Elle quitta la France pour aller chercher d'autres douleurs, et pendant bien des mois elle ne sut et ne connut de la vie que les larmes et les souffrances... Puis vint le jour de la rentrée dans la patrie, et ce jour fut encore pour elle pénible à supporter, car il fut un jour de deuil[113].

[Note 113: Regnault de Saint-Jean-d'Angély mourut le jour ou le lendemain de son retour dans Paris.]

SALON

DE

Mme LA DUCHESSE DE LUYNES.

Le salon de madame la duchesse de Luynes ne mérita ce nom que vers l'époque où M. de Luynes fut nommé sénateur, qui est la même (1806) que celle où sa belle-fille fut nommée dame du palais de l'Impératrice. Jamais la nouvelle d'une faveur ne produisit d'effet plus différent dans une famille. M. de Luynes, fort peu joyeux de sa nature, témoigna un tel contentement que cela en vint au point de faire faire à ce propos de bruyantes exclamations à son beau-frère[114], qui ne s'étonnait de rien de ce qui arrivait en dehors de ses habitudes de jeu. Il en fut de même de tous les habitués de l'hôtel de Luynes. Quant à la duchesse de Luynes, elle se contenta de lever les épaules et continua de s'informer si celui pour qui elle avait parié à une partie de whist qui se jouait dans une autre pièce avait gagné ou perdu.

[Note 114: M. le duc de Laval, frère de la duchesse de Luynes, était père d'Adrien de Montmorency.]

Le même jour avait vu apporter un autre paquet dans cette maison; mais bien différente du vieux duc, celle à qui il était adressé ne l'avait pas reçu avec la même joie. Elle avait au contraire témoigné un grand mépris pour cette nomination de dame du palais, et son premier mot fut un refus positif.

Mais M. de Luynes, qui presque toujours laissait aller les affaires de sa famille à la grâce de Dieu, parut cette fois se prononcer. Il avait eu peur; on lui avait parlé de je ne sais quelle révision du procès du maréchal d'Ancre, et puis des donations faites à la maison de Luynes; enfin on l'avait mystifié en lui parlant de choses impossibles, et il avait non-seulement accepté, mais fait accepter sa belle-fille.

--J'irai donc, répondit-elle, mais on s'en repentira plus qu'on ne s'en louera.

L'hôtel de Luynes était une maison comme il n'y en avait aucune dans Paris, non pas à cause du mélange des partis; il y avait unité complète dans ce qui composait la société de la belle-mère et de la belle-fille. C'étaient toutes les personnes d'une opinion _pure_, et les étrangers de marque qui à cette époque arrivaient en foule à Paris.

M. de Luynes avait conservé sa fortune, et même l'avait augmentée dans la Révolution en acquittant des remboursements en assignats, et rachetant des droits de cette même manière. Il eut le même bonheur en tout, traversa la Révolution en ne faisant pas parler de lui, et arriva enfin à cette époque où il fut nommé sénateur, et sa belle-fille dame du palais. La fortune de M. de Luynes était immense; l'intérieur de sa maison, soit à Paris, soit à Dampierre, avait quelque chose de prince souverain, surtout dans un temps où toute la grandeur de l'Empire, grandeur de gloire, vraie et positive, mais encore toute neuve et à faire, n'avait pas autour d'elle cet appui du vieux temps, ces preuves matérielles, d'anciens serviteurs, de meubles antiques, de demeures féodales qui, pour être dépouillées de leurs droits, n'en étaient pas moins des témoins vivants et parlants de la noblesse de leurs maîtres...

La fortune du duc de Luynes avait toujours été immense, même au milieu de ceux qui étaient ses pairs et quelques-uns ses supérieurs. Il était bon homme, grand dormeur, passant à l'occupation du sommeil les trois quarts de sa vie, si bien, qu'à table, il vous offrait d'un plat, portait la main à la cuiller et dormait avant de l'avoir soulevée. Dans un pareil cas son valet de chambre le poussait légèrement; alors il s'éveillait, achevait sa politesse, et retombait dans son sommeil ou plutôt dans sa léthargie.

On doit penser d'après cela que ce n'est pas le duc de Luynes qui tenait la maison éveillée jusqu'à cinq heures du matin; et telle était la rage de veiller dans cette maison, que j'ai vu souvent partir M. de Lavaupalière de chez moi à trois heures du matin pour aller à _l'hôtel de Luynes_; car c'était ainsi qu'on parlait; on ne disait pas: _Je vais chez madame de Luynes ou madame de Chevreuse_; on disait: Je vais à l'hôtel de Luynes.

Cet hôtel de Luynes contenait, dans le fait, presque toute la famille de madame de Luynes: son fils et sa belle-fille, son gendre et sa fille, son neveu Adrien de Montmorency et son frère le duc de Laval. Elle était bonne, madame de Luynes, et je n'en veux pour preuve ajoutée à tout ce qu'en pense ce qui reste de ses amis, que la conduite qu'elle a tenue avec sa belle-fille, lors de la persécution de la malheureuse madame de Chevreuse.

L'hôtel de Luynes était une maison joyeuse s'il en fut jamais. Le jeu, la danse, la chasse, la causerie, tout s'y trouvait, même les grands et bons dîners, ce qui, pour les habitués comme M. de Lavaupalière, était un point presque aussi important que le creps. Jamais les immenses salles de cette maison n'étaient sombres; ou les bougies, ou le soleil les éclairaient. Les domestiques veillaient par quartier, car ils n'auraient pas tenu longtemps contre une telle fatigue.

Les personnes qui allaient habituellement chez madame de Luynes étaient: M. de Talleyrand, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de Sainte-Foix, M. de Lavaupalière, Adrien de Montmorency son neveu, le duc de Laval son frère, M. de Choiseul-Gouffier, M. de Nassau, M. le bailly de Ferrette, madame de La Ferté, madame de Balby, madame de Vaudemont (moins que les autres), madame de Montmorency (également), et puis tout ce qu'on appelait strictement le faubourg Saint-Germain, indépendamment de la famille de madame de Chevreuse, qui était fort étendue par elle-même et par ses alliances; toute la jeunesse élégante de ce même faubourg, amie des deux frères de la duchesse.

On conçoit qu'avec de tels éléments, en y ajoutant ce qu'était naturellement madame de Luynes, une véritable grande dame, l'hôtel de Luynes pouvait facilement devenir une maison agréable.

Lorsque madame de Chevreuse se maria[115], ce qui, je crois, fut en l'an VI ou au commencement de l'an VII, la maison de madame de Luynes était une maison ouverte, mais un peu comme celle de madame de La Ferté; et véritablement, quoique le nom de La Ferté fût un beau nom autrement connu que par les Amours des Gaules, on ne convenait guère, lorsqu'on était femme, qu'on avait été chez madame de La Ferté. Madame de Luynes avait bien une autre attitude que madame de La Ferté; mais cet éternel jeu qu'on trouvait chez elle en éloignait les jeunes femmes. Lorsque madame de Chevreuse fut dans cette maison, ce fut un soleil qui se leva sur ce demi-jour et l'éclaira brillamment. Il est difficile de faire le portrait de madame de Chevreuse: elle était rousse, maigre, et ses traits n'avaient rien d'une grande régularité; mais elle était si parfaitement élégante, si distinguée; elle avait tellement de cette manière impossible à copier qui révèle la femme _comme il faut_ avec toutes ses grâces, que je n'ai jamais souhaité à une femme de ressembler à une autre qu'à madame de Chevreuse, quand elle voudrait briller avec fracas et devenir une personne à la mode. Je ne sais si madame de Chevreuse a voulu être à la mode, ou si ses manières étaient naturelles. Ce que je sais, c'est qu'elle a parfaitement réussi à marquer dans le monde, où elle n'a fait que passer, comme un brillant météore.

[Note 115: Elle était mademoiselle de Narbonne Fritzlar.]

Sa tournure surtout était fort élégante. Il y avait dans sa taille une telle souplesse, des mouvements si gracieux sans affectation, qu'on ne pouvait s'empêcher de la regarder lorsqu'elle marchait ou qu'elle dansait. Du reste, cette élégance lui était devenue particulière depuis son mariage; car avant ce moment je l'avais rencontrée bien souvent chez une de nos amies communes, mademoiselle de C......., et alors personne ne faisait attention, parmi nous autres jeunes filles, à Ermesinde de Narbonne, rousse, maigre, pâle et pas du tout agréable; ces malheureux cheveux, qu'elle avait au reste en horreur, lui donnaient de la timidité[116].

[Note 116: En se mariant, elle prit une perruque blonde que lui fit Duplan, et si artistement, qu'on n'y voyait rien.]

L'hôtel de Luynes était toujours ouvert; jamais la porte n'y était défendue; il y avait toujours quelqu'un, soit M. de Luynes, s'il ne dormait pas ou s'il n'était pas au sénat, car il y allait quelquefois, ou madame de Luynes, ou madame de Chevreuse, ou madame de Montmorency; enfin la maison était toujours habitée: cela donnait un air de gaîté à cette habitation déjà si belle par elle-même. Le jour, le soleil éclairait des fenêtres où partout on voyait des rideaux, de riches draperies; le soir, partout des lumières brillaient à ces mêmes fenêtres; que les maîtres fussent absents ou bien au logis, la maison était éclairée et chauffée, car jamais l'absence n'était ni longue ni entière.--Si madame de Luynes était chez M. de Talleyrand, ou bien au spectacle, ou chez madame de Balby, les habitués montaient et l'attendaient chez elle. À cette époque, je ne sais plus pour quel motif, madame de Chevreuse fit le voeu de ne pas aller au spectacle de trois ou quatre années; elle allait bien dans la salle de l'Opéra pour un concert, pour l'_oratorio_, mais non pas pour le spectacle. Ce voeu la rendit beaucoup plus sédentaire. Je crois que c'était pour avoir un enfant.

C'était une personne de beaucoup d'esprit, sans aucun doute, et vraiment charmante, que madame de Chevreuse; aussi, lorsque je songe à son martyre, mon coeur s'attendrit et ne trouve que des larmes pour une si jeune destinée brisée à son matin, lorsque tout lui souriait, lorsque les trois voix, si rarement d'accord entre elles, du passé, du présent et de l'avenir, ne lui répondaient que par le mot BONHEUR!... Oh! oui, c'est un grand malheur alors que la mort... l'agonie est doublée dans son horreur, et ce qu'on souffre est bien au delà des souffrances du malheureux qui ne voit dans la mort que sa délivrance.

La réputation de madame de Chevreuse fut toujours intacte, quelle que fût la mauvaise humeur des femmes qu'elle éclipsait, et celle des hommes dont elle repoussait les voeux: ce fut ainsi que la trouva son brevet de dame du palais, lorsqu'elle le reçut.

--Je refuse, dit la jeune femme en repoussant doucement le parchemin signé par l'Empereur.

--Mais, ma chère enfant, lui dit son beau-père, cela ne vous est pas possible; songez à ce qui peut en résulter. Mon fils, dites donc...

M. DE CHEVREUSE.

J'ai déjà parlé à Ermesinde; elle ne veut rien entendre.

MADAME DE CHEVREUSE.

Je crois inutile de répéter ici ce que j'ai dit mille fois; je hais cette cour impériale et je la méprise. Après cette profession de foi, voulez-vous donc me contraindre à en faire partie?

LE DUC DE LUYNES.

Mais enfin, si vous refusez, il en peut résulter les plus grands malheurs pour toute la famille.

MADAME DE CHEVREUSE.

Ces malheurs ne sont que pour moi, et je brave la tyrannie de Bonaparte. Que peut-il me faire, après tout?

LE DUC DE LUYNES.

Beaucoup de mal, ma chère enfant, beaucoup de mal... je sais ce que je dis.

MADAME DE CHEVREUSE.

Je refuse, monsieur, mon parti est pris... Ah! ma mère, s'écria-t-elle en s'élançant dans les bras de la duchesse de Luynes qui entrait... ah! ma mère, venez à mon secours! vous me comprenez, vous!

MADAME DE LUYNES.

Comme vous la faites pleurer!... et pour quel sujet encore! Ermesinde, tu feras ce que tu voudras, entends-tu?

M. DE CHEVREUSE.

Mais, ma mère, ne connaissez-vous pas la menace de l'Empereur?

MADAME DE CHEVREUSE.

Mon Dieu, mon Dieu! vous m'effrayez beaucoup.

MADAME DE LUYNES.

Calmez-vous, chère petite, et comptez toujours sur moi.

MADAME DE CHEVREUSE.

Mais, monsieur, dites-moi de quoi il est question. Que puis-je résoudre, si j'ignore de quoi il s'agit?

LE DUC DE LUYNES.

Eh bien! madame, il s'agit de voir notre fortune entièrement perdue...

MADAME DE CHEVREUSE.

Grand Dieu! comment cela se peut-il?

LE DUC DE LUYNES.

Parce que cet homme prétend qu'on peut revenir sur le procès du maréchal d'Ancre... que les valeurs qu'il avait soustraites étaient valeurs royales appartenant au trésor, et que le Roi n'avait pas le droit d'en faire un don à notre ancêtre.

MADAME DE CHEVREUSE.

Mais cette menace est absurde.

M. DE CHEVREUSE.

C'est ce que j'ai dit.

MADAME DE LUYNES.

Sans doute; mais il ne faut pas, avec un tel homme, se retrancher dans son droit. À quoi cela a-t-il servi à Moreau et à tant d'autres?

MADAME DE CHEVREUSE, réfléchissant.

Vous avez raison, ma mère!... mais cependant... Ah! c'est affreux!... (_Allant à son beau-père._) Monsieur, j'accepte; je ne veux pas être un flambeau de discorde entre cet homme et votre maison...

LE DUC DE LUYNES attendri, lui baisant la main.

Ma bru, vous êtes une digne fille des Narbonne... Je vous aimais... maintenant je vous honorerai profondément.

MADAME DE LUYNES pleurant en l'embrassant.

Ma noble, ma digne, ma bien-aimée en tout, oui, vous êtes un ange et ma joie en ce monde.

M. DE CHEVREUSE.

Et à moi ma gloire.

MADAME DE CHEVREUSE, souriant avec peine.

Eh bien! eh bien, ne m'attendrissez pas... si vous êtes tous contents, je le suis aussi. Dieu veuille que nous n'ayons pas à nous en repentir!...

Ce fut ainsi qu'elle accepta la place de dame du palais. Je l'ai vue étant de service auprès de l'Impératrice. Sans doute elle n'y était pas inconvenante; mais si j'eusse été l'Impératrice, jamais je ne me serais exposée à de pareils traits de la part de madame de Chevreuse.

L'Empereur n'eut en cette circonstance aucune dignité de lui-même. Au lieu de laisser madame de Chevreuse maîtresse de sa volonté et libre de suivre son humeur, il lui donna un rôle intéressant, celui de victime... Dès lors tout le monde la plaignit et tout le monde le blâma...

Lorsqu'il vit que la chose tournait à ce vent-là, il gouverna autrement sa barque. Madame de Chevreuse fut entourée de soins, de prévenances; elle recevait de magnifiques bouquets, des plantes rares, sans nom d'envoi, et un mystère se leva sur cette vie si pure.

Elle démêla l'odieuse iniquité; et comme l'innocence adroite, parce qu'elle est naturelle, elle eut bientôt dissipé cette trame mal ourdie.--Mais cela ne lui donna pas de goût pour celui qui pouvait agir ainsi.

Quand il vit que le mystère ne lui plaisait pas, il fit du bruit, il entoura la jeune femme d'un honteux éclat. Un jour, à la chasse, dans le bois de Boulogne, à la mare d'Auteuil, un piqueur lui porte, _à elle_, par ordre de l'Empereur, la patte du cerf.--À l'instant même elle voit le danger qu'elle court... les sourires, les coups d'oeil, tout ce langage de cour dans lequel on salue la vertu tombée.--Aussitôt elle prend son parti, traverse le cercle formé par la chasse, arrive près de l'Impératrice Joséphine, et lui remettant la patte:

«Cet homme s'est trompé, madame, il ne vous connaît sans doute pas. Je répare sa faute.»

Et, le front haut, les joues colorées d'une noble rougeur, elle retourne à sa place, sans regarder du côté de Napoléon.

L'aimait-il?--Je ne le crois pas; non qu'elle ne fût assez charmante pour l'attirer et même le captiver; mais je ne crois pas qu'il l'aimât. C'est ma pensée.

Lorsque madame de Chevreuse touchait ses appointements de dame du palais (12,000 fr.), elle les donnait aux pauvres, soit de Paris ou de Dampierre, et lorsqu'elle avait fini son service, elle retournait avec des joies d'enfant à ses habitudes chéries. Sa belle-mère l'adorait, et elle l'aimait également. Madame de Luynes avait un coeur fait pour aimer, sous une apparence rude et même sévère.

C'était un type fort original que madame de Luynes, et cela, on pouvait le dire en tous les temps et sous tous les régimes.

Elle était mademoiselle de Laval-Montmorency; elle n'avait jamais été jolie, et sa taille avait été sa seule beauté lorsqu'elle avait épousé le duc de Luynes, qui, à cette époque, était presque aussi gros que nous l'avons vu en 1806, lorsqu'ayant été nommé sénateur il fut présenté à l'Empereur; le hasard voulut que ce fût le même jour que le petit monsignor Doria apportait à l'Empereur les barrettes de deux ou trois cardinaux. Ce monsignor Doria était si petit, si exigu, qu'en vérité on avait besoin de chercher dans ses jambes pour voir s'il ne s'y perdait pas. Ce fut avec lui que M. de Luynes fut présenté. Cela fit l'effet de Galland à Douay et de son fils...

Quant à madame de Luynes, elle ne parut jamais aux Tuileries.

Elle était dame du palais de la reine Marie-Antoinette. Elle avait conservé pour la Reine un culte et un amour que les années n'avaient fait qu'augmenter. Tout ce qui avait un rapport même indirect avec la Révolution la bouleversait. La vue des appartements des Tuileries l'aurait tuée.

La duchesse de Luynes était habillée comme en 1782 ou 1783. Un petit bonnet sur le haut de sa tête avec un tour arrangé selon la mode de l'ancien _régime_; une robe faite comme par mademoiselle Bertin, mais dans son mauvais temps. Il semblait que madame de Luynes s'était endormie trente ans avant et s'était seulement éveillée la veille. Elle avait aimé et aimait encore la chasse avec passion. Étant jeune, elle s'était démis ou cassé le bras droit ou gauche, je ne sais plus lequel des deux, au service de la chasse à _courre_. On citait ce fait d'elle, qui m'a été confirmé par plusieurs personnes. Elle devait aller chasser dans un château près de Versailles, et c'était précisément un dimanche où elle se trouvait de service que cette chasse devait se faire; et c'était une Saint-Hubert!... Ne voulant pas la manquer, elle s'habilla d'abord pour la chasse; et comme elle ne montait pas à l'anglaise, ce fut donc une culotte de peau de daim qu'elle passa; ensuite elle arrangea le reste à la grâce de Dieu, mit son grand habit par-dessus tout cela, et aussitôt que la Reine fut rentrée dans ses appartements, la duchesse de Luynes ôta son grand habit, passa une jupe fendue devant et derrière, une veste verte galonnée, mit sur l'oreille un petit chapeau de castor blanc, et dans cet équipage fut déclarer la guerre aux pauvres bêtes des bois. Cette humeur _chasseuse_ l'avait quittée pour celle du jeu; c'était une passion effrénée, et seulement pour jouer. Ce n'était pas la valeur de sa mise qui l'excitait, car on l'a vue souvent jouer pour gagner ou perdre vingt francs dans la nuit. Lavaupalière, Sainte-Foix, M. de Montrond, le bailli de Ferrette, voilà, avec M. de Narbonne et madame de Balby, les personnes les plus assidues auprès de la table de jeu de l'hôtel de Luynes.

À l'époque de 1807 ou 1808, madame de Luynes s'imagina de faire venir chez elle un biribi ou une roulette, je ne sais pas lequel; je réponds seulement du fait. L'Empereur, qui cherchait alors toutes les occasions de faire une chose désagréable aux maîtres de cette maison, fit saisir le banquier et donna défense d'y aller pour tenir la banque. C'était une sorte d'affront, et madame de Luynes le sentit ainsi.

Tandis que tout cela se passait, madame de Chevreuse mystifiait le prince de Mecklembourg-Strélitz, et en même temps un vieux bourgeois retiré du commerce, frère de l'une des femmes de charge de la maison, par qui madame de Chevreuse avait appris que, dans deux jours, ce vieux bonhomme attendait de Rouen une nièce qu'il allait faire son héritière. Madame de Chevreuse quitte son élégante toilette, passe une petite robe d'indienne, met un petit bonnet, s'arrange enfin en grisette complétement, et va chez le vieil oncle, lui parle de Rouen, de la famille, l'enchante si bien, qu'avant la fin de la journée, le pauvre vieux ne savait plus oui ou non s'il avait sa tête. Et s'il avait connu l'histoire romaine, certes le règne de Claude lui aurait fourni un bel exemple pour épouser sa nièce. Quoi qu'il en fût de Claude, la petite nièce prit congé de l'oncle pour aller voir la tante de l'hôtel de Luynes, et ne revint pas. Le lendemain, lorsque la vraie nièce arriva, non pas de Rouen, mais de Falaise, avec deux bonnes grosses joues normandes du pays des filles roses et fraîches, une gaillarde enfin bien apprise et bien découplée, quoiqu'un peu bête, l'oncle n'en voulait pas; il se rappelait cette gentille figure, cette apparition fantastique qu'il ne savait pas définir, mais dont il avait senti le charme; toute cette vision lui paraissait une réalité qu'il ne voulait pas abandonner. Il fut pendant huit jours très-malheureux, et ne pouvait surtout s'habituer aux grosses mains de sa vraie nièce.

--L'autre en avait de si blanches, disait-il, une voix si douce!...

Une autre fois, madame de Chevreuse fit habiller un pauvre qui était son pensionnaire à Saint-Roch, où elle allait habituellement. Cet homme fut nettoyé, bichonné, _bouchonné_ même, et revêtu d'un habit superbe avec des plaques, des cordons jaunes, bleus, blancs, de toutes couleurs. Cet homme reçut ses instructions, et puis elle le présenta comme un savant danois qui ne savait pas parler français. Cet homme fut trouvé étonnant. Lorsque la comédie eut duré assez longtemps, alors elle dit en haussant les épaules: «Vous avez pris pour un savant étranger un homme qui ne sait pas parler, et un mendiant.»

À Dampierre, la famille tenait un état de prince plus magnifiquement ordonné et mieux entendu. Madame de Chevreuse contribuait à rendre ce séjour adorable, en faisant les honneurs du salon de sa belle-mère avec une grâce charmante. Toutes les connaissances de l'hôtel de Luynes y passaient alternativement: on y chassait à cheval, en calèche; on y jouait surtout, et on y jouait jusqu'au jour. Je voyais quelquefois M. de Lavaupalière revenant de Dampierre, en chantonnant une vieille marche du maréchal de Saxe, laquelle il chantonnait depuis cinquante ans; il en avait alors plus de soixante-quinze lui-même, et quand je lui demandais d'où il venait: _De Dampierre, où j'ai été faire ma cour à madame la duchesse de Luynes._

M. de Narbonne, qui était ami fort intime de madame de Luynes et qui m'aimait comme son enfant, voulut opérer un grand rapprochement entre moi et l'hôtel de Luynes. En apprenant surtout que madame de Chevreuse et moi nous avions des souvenirs communs de jeunesse et même d'enfance, il exigea qu'au moins je ne reculasse pas si l'on faisait un pas vers moi: je promis d'en faire autant. Le lendemain je reçus une carte de madame de Chevreuse et une carte de madame de Luynes[117]. J'en envoyai aussitôt deux à l'hôtel de Luynes, et deux jours après je reçus une invitation pour un bal qui devait se donner la semaine suivante à l'hôtel de Luynes. J'y fus avec mon mari et deux de mes amies, la baronne Lallemand et la princesse Zayonchek, qui depuis fut vice-reine de Pologne, et qui existe toujours à Varsovie.

[Note 117: Une particularité me frappa; la carte de la duchesse de Chevreuse portait ces seuls mots: _Madame de Chevreuse_, et gravés. Celle de madame de Luynes n'avait que son nom: _Madame de Luynes_, et tout simplement fort mal écrit, et sur une carte à jouer.--Ce n'est pas étonnant, me dit M. de Narbonne, elle ne fait jamais de visites.]

Ce bal était magnifiquement ordonné dans les salles immenses de ce beau local de l'hôtel de Luynes. C'est vraiment dans le faubourg Saint-Germain qu'il faut chercher les belles demeures féodales et qui ont un cachet nobiliaire que jamais on ne donnera à ces maisons bâties par l'argent à coups de billets de banque. Quelle est la maison de ce côté-ci du pont (dans les nouvelles maisons construites) qui peut rivaliser avec l'hôtel de Brienne ou celui d'Havré, ou bien encore l'hôtel de Janson ou celui encore plus magnifique de Brissac? Et de ce côté-ci de la rivière, quelles sont les maisons qui peuvent rivaliser aussi avec les hôtels du faubourg Saint-Honoré, qui sont les frères de ceux du faubourg Saint-Germain?... Voyez ensuite les grandes maisons de l'antique magistrature du Marais... D'où vient encore cette différence dans les châteaux et ces maisons d'un jour, dont les jeunes ombrages donnent à peine un abri! Comme leurs légères murailles sont à peine suffisantes pour préserver de l'intempérie des saisons? Mettez en comparaison ces antiques donjons, ces vieux manoirs qui ont vu passer des générations sans nombre, et défient encore celles à venir; dans ces demeures, il y a tout à la fois la douceur du souvenir et l'espoir d'un long avenir[118]...

[Note 118: J'ai en face de moi une maison bâtie en 1835; l'autre jour, je vois des ouvriers, des poutres, un grand appareil; c'était la maison qui tombait et qu'on était obligé d'étayer. C'est l'image de beaucoup de choses de notre temps.]

On sait ce qui arriva à madame de Chevreuse avec madame de Genlis; je ne répèterai pas ce que j'ai dit dans l'autre volume; je le rappelle seulement pour faire voir le côté extraordinaire de son caractère.

Mais ce même caractère avait quelque chose de grand et de beau, lorsque le sort l'appelait à rendre témoignage de sa noble nature: ce fut ce qui arriva en 1808 lors des affaires d'Espagne.

L'Empereur n'avait oublié ni les dédains ni les refus de madame de Chevreuse; un autre les eût tenus pour indifférents; mais il paraît que le coup avait porté et que la blessure avait été profonde. Au moment où la reine d'Espagne, femme de Charles IV, vint en France, l'Empereur nomma d'abord un service pour être auprès d'elle comme auprès de l'Impératrice. Il écrivit lui-même les noms, et celui de madame de Chevreuse était en tête. En recevant l'ordre qui lui fut transmis par le grand-chambellan et par la dame d'honneur, madame de Chevreuse frémit d'indignation, et elle répondit aussitôt:

--_J'ai pu être victime, je ne serai jamais geôlière!..._

En recevant à son tour cette réponse aussi courageuse que hautaine, l'Empereur, au lieu d'avoir la grandeur d'âme de pardonner, eut le grand tort de punir une chose qui ne devait l'être que par le silence... Et madame de Chevreuse fut exilée à cinquante lieues de Paris.

Son désespoir fut grand. C'était sa vie qu'on brisait, et non son existence: l'Empereur ne fut pas juge dans cette circonstance, il fut bourreau... Madame de Chevreuse ne vivait que dans cette maison et dans cette ville où était sa famille... dans cet hôtel de Luynes, où chaque jour elle voyait s'écouler si doucement ses heures, entourée d'amis et de parents, ayant auprès d'elle son mari, ses enfants, tout cet intérieur sacré de la famille. Et quel intérieur! un paradis!...

Oui, le désespoir de la malheureuse jeune femme fut horrible... En entendant ses sanglots, en voyant sa douleur, madame de Luynes prit une sublime détermination; elle voulut suivre sa belle-fille et se consacrer à elle.--Pour comprendre l'étendue de ce sacrifice, il faut connaître le goût profond, l'attachement prononcé de la duchesse de Luynes pour sa maison et pour sa manière de vivre. Rompre ses habitudes, c'était la mort pour elle.--Eh bien! elle eut le courage de tout rompre pour pleurer avec l'affligée et lui dire des paroles douces et bonnes qui calmaient le désespoir dans lequel elle était.

Madame de Chevreuse devint donc errante. Déjà souffrante de la poitrine, cette vie nomade lui porta un dernier coup, et bientôt elle fut très-malade. Ne voulant pas s'abaisser à la prière, car elle pensait bien ne pas être refusée, jamais elle ne voulut elle-même demander une faveur à l'Empereur. Sa belle-mère, désespérée, écrivit à Adrien de Montmorency, qui vint chez moi et me parla de sa cousine. Il n'avait pas besoin de m'en parler longtemps pour m'intéresser.--Je lui promis de faire tout ce que je pourrais, et en effet je FIS TOUT ce qui fut en mon pouvoir; mais partout je trouvai des coeurs durs[119] et des âmes sèches; partout je trouvai, même parmi ceux qui auraient dû m'entendre, une dureté révoltante. Enfin, je fis demander une audience à l'Empereur par Duroc; mais j'eus le malheur de dire la raison pour laquelle je voulais le voir, et je ne pus avoir mon audience. Pendant ce temps, la malheureuse exilée avait parcouru plusieurs résidences, celles de Rouen, de Tours, de Caen, et enfin elle vint tomber, haletante et mourante, à Lyon, où sa belle-mère, désespérée, la soigna pendant une année. Hélas! elle était là près d'une autre exilée dont la douleur plus silencieuse n'en était pas moins amère. Madame Récamier était à Lyon, succombant sous le poids d'une souffrance qui serait devenue mortelle si elle n'avait été en Italie.

[Note 119: Comment M. de Talleyrand n'a-t-il pas demandé, mais _de manière à l'obtenir_, le retour de madame de Chevreuse!... le faire demander par Marie-Louise enfin... Mais M. de Talleyrand aurait fait une démarche qui n'aurait eu de résultat que pour autrui.]

Enfin madame de Chevreuse termina sa vie et ses douleurs dans les premiers mois de 1813, après une longue agonie et des souffrances qu'on ne peut concevoir. Non, l'exil n'est pas apprécié, tout ce qu'il a d'affreux n'est pas compris par ceux qui ne l'ont pas éprouvé.

Quelques heures avant sa mort, madame de Chevreuse, dont les derniers moments furent néanmoins sublimes, eut une faiblesse singulière, pour une personne qui avait des qualités si hautes. Elle se fit entièrement raser la tête et fit BRÛLER ses cheveux devant elle!... Incroyable alliance de la légèreté du néant du monde à côté du sérieux de la tombe, qui déjà s'ouvrait pour elle!

FIN DU TOME SIXIÈME.

TABLE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE SIXIÈME VOLUME.

Pages.

Salon de M. de Talleyrand. 1

Salon des princesses de la famille impériale. 247

Salon de madame Récamier (en 1800). 333

Salon de madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély. 355

Salon de madame la duchesse de Luynes. 371

PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.