Quatrième partie · Articles · LE COMTE EUGÈNE DE RASTIGNAC
— M. de Rastignac ? répétai-je d’une voix incrédule.
— En personne.
— Celui qui est né à Ruffec ?
— Précisément.
— Le cousin de madame de Bauséant ?
— Lui-même.
— C’est vous qui avez vécu dans la pension bourgeoise de madame Vauquer, née de Conflans ?
— Juste.
— Qui avez connu le père Goriot et Vautrin ?
— Sans doute.
— Ainsi vous existez ? lui demandai-je assez bêtement.
M. de Rastignac se prit à sourire.
— Trouvez-vous donc que j’aie l’apparence d’un fantôme ? dit-il en frisant sa moustache.
— Monsieur, hasardai-je, que M. de Balzac vous ait emprunté votre personnalité, qu’il en ait tiré parti dans l’édification de son œuvre immense, je le comprends à merveille ; mais qu’il vous ait pris votre nom ! voilà ce que je ne saurais croire.
— Je l’avais autorisé, reprit M. de Rastignac.
— Vous ?
— Non-seulement moi, mais aussi mes amis. Nous l’avions tous autorisé.
— Tous, dites-vous ?
— Certes.
— De qui parlez-vous ?
— De ceux qui sont dans cette salle et que je viens de saluer.
— Où donc sont-ils ?
— C’est juste ; vous ne pouvez les voir.
M. de Rastignac toucha légèrement mon front avec l’index de sa main droite. Si légère qu’eût été l’imposition de son doigt sur mon épiderme, je ressentis une secousse électrique des plus vives ; et il me sembla que je venais de subir une opération comparable à celle de la cataracte.
— Regardez à présent, me dit M. de Rastignac.
D’un geste il m’indiqua les loges et les stalles que j’avais crues vides. Elles étaient occupées par des messieurs et par des dames causant et riant ensemble, comme des ombres, assurément, eussent été incapables de le faire.
— Ils y sont presque tous, me dit l’ancien pensionnaire de la maison Vauquer. Les principaux personnages de la Comédie humaine ont fait comme vous : ils sont venus saluer la centième représentation de Mercadet, et ils applaudiront si fort, si fort, que le bruit de leurs bravos réjouira Balzac dans sa tombe.
J’étais abasourdi.
— Est-ce que je rêve ? Deviens-je fou ? me demandai-je à moi-même.
— Vous êtes sceptique, mon cher compatriote, continua M. de Rastignac ; il vous faut des preuves ; en voici qui vous satisferont, j’imagine, quelque saint Thomas que vous puissiez être.
Et, se penchant un peu en arrière, il interpella un spectateur.
— Nathan ! dit-il.
— Cher comte ?
— Où et quand votre prochain drame ?
— Je finis la pièce d’ouverture pour l’Ambigu-Comique.
— M’enverrez-vous une loge ?
— Vous êtes déjà inscrit.
— Du Bruel ?
— Plaît-il ?
— Vous devenez bien paresseux depuis que vous êtes de l’Académie.
— Moi ? j’ai cinq actes en répétition au Vaudeville et deux actes aux Variétés.
— À la bonne heure ! Je n’aperçois pas votre femme ?
— Tullia ? Elle est dans la troisième baignoire.
— Seule ?
— Avec la Palférine.
— Horace, est-il vrai que ce pauvre vidame de Pamiers soit au plus bas ?
— Il est mort aujourd’hui, à cinq heures.
— Comment ! le docteur Bianchon tue ses malades, ni plus ni moins qu’un chirurgien de village ?
— Eh ! mon cher, je ne suis pour rien dans l’affaire. Il est mort de ses quatre-vingt-dix-sept ans sonnés !
— Bixiou, vos dernières caricatures ne valent pas le diable.
— Parbleu ! je voudrais bien vous y voir, vous, avec la censure !
— Bonjour, Léon de Lora ; bonjour, Stidmann, votre exposition est superbe, mes enfants ! vous êtes les princes du Musée. Dites donc Stidmann, Pradier vient de mourir… Voilà une belle place à prendre.
— Hélas ! cher comte, il y a des hommes qu’on ne remplace pas !
Toutes ces questions et toutes ces réponses bondirent comme les volants que deux joueurs habiles s’envoient et se renvoient dans une partie de raquettes bien menée.
M. de Rastignac se tourna de mon côté.
— Êtes-vous toujours aussi incrédule ? me demanda-t-il avec un fin sourire.
— Moi, monsieur ? Dieu me garde de douter de votre parole !
La vérité est que je ne savais ni que croire ni que penser.
Àmesure que mon célèbre compatriote les interpellait ainsi, d’un œil avide je contemplais tous ces hommes dont les noms sont devenus, grâce à M. de Balzac, bien plus que par leurs travaux, populaires dans toute l’Europe civilisée. À l’exception de Bixiou, maigre, assez piètrement vêtu, et point décoré, les autres m’apparurent cossus, décorés et dans l’état de santé le plus florissant. Madame Tullia du Bruel, encore fort appétissante, portait, non sans grâce, cet embonpoint aimable qui envahit les danseuses lorsqu’elles font succéder, sans transition, les douceurs du farniente aux incessantes tortures de leur rude métier. La Palférine, accoudé familièrement sur le dossier de sa chaise, étalait une chemise idéale et un gilet impossible.
— Est-ce que M. de la Palférine ne voit plus madame de Rochegude ? demandai-je à M. de Rastignac.
— Il est revenu complètement à la belle Tullia. Il assure que, tout compte fait, le cuisinier de du Bruel est un des plus grands artistes qui soient à Paris.
— Madame de Rochegude vit-elle encore ?
— Vous pouvez la voir dans la première avant-scène du rez-de-chaussée.
— Qui donc l’accompagne ?
— Conti.
— Conti, le célèbre musicien ?
— Dame ! vous savez la chanson :
Je me sentis pris d’un vif désir d’examiner de près cette artificieuse blonde qui fut tant aimée par le jeune baron Calyste du Guénic (voir Béatrix) et j’eus recours au binocle de M. de Rastignac. Madame de Rochegude, devenue osseuse et filandreuse, maigrie, flétrie, les yeux fermés, avait fleuri ses ruines prématurées par les conceptions les plus ingénieuses de l’article-Paris. Comme le soir mémorable où Calyste, marié à mademoiselle de Grandlieu, la retrouva au théâtre des Variétés, sa chevelure blonde enveloppait sa figure allongée par des flots de boucles où ruisselaient les clartés de la rampe, attirées par le luisant d’une huile parfumée. Son front pâle étincelait ; elle avait mis du rouge dont l’éclat trompait l’œil sur la blancheur fade de son teint refait à l’eau de son. Une écharpe de soie était tortillée autour de son cou, de manière à en diminuer la longueur. Sa taille était un chef-d’œuvre de composition. Ses bras maigres, durcis, paraissaient à peine sous les bouffants à effets calculés de ses larges manches. Elle offrait ce mélange de lueurs et de soieries brillantes, de gaze et de cheveux crêpés, de vivacité, de calme et de mouvement qu’on a nommé le je ne sais quoi. — Conti fut aussi de ma part l’objet d’un minutieux examen. Conti avait l’air maussade, distrait, ennuyé, il semblait méditer l’éternelle vérité de cet aphorisme profond et sombre comme un gouffre : « Il en est des femmes abandonnées comme des cigares éteints ; il ne faut ni reprendre les unes ni rallumer les autres. »
— Tenez, me dit M. de Rastignac, voici un de vos confrères qui a fait un beau rêve et une belle fin.
— Qui donc ?
— Étienne Lousteau.
Il me l’indiqua.
— Le petit La Baudraye s’est enfin laissé mourir.
— Et Lousteau a épousé sa veuve ?
— Comme vous dites : cet heureux drôle est, à cette heure, possesseur de la plus belle fortune du Sancerrois et d’une des femmes les plus charmantes que je connaisse.
— Madame Piédefer ne s’est pas opposée à ce mariage ?
— Il a fallu recourir, pour forcer sa volonté, à l’artillerie des actes respectueux.
— Et M. de Clagny n’est pas mort de chagrin ?
— Le pauvre homme ! on vient de le mettre à la retraite par application du décret du 1 mars, relatif à la magistrature.
— M. le baron de Nucingen est-il dans la salle ? demandai-je.
— Nucingen est cloué dans son lit par la goutte ; il n’a pas deux bons mois dans l’année.
— Et sa femme ?
— La baronne ne va plus au spectacle ; les offices religieux, les assemblées de charité, les quêtes et les sermons absorbent tous ses soins et tout son temps. Le père Goriot possède actuellement une tombe en marbre blanc et un terrain perpétuel au cimetière du Père-Lachaise.
— Et sa sœur, madame de Restaud ?
— Morte, il y a plusieurs années, séparée de corps et de biens avec son mari.
— Veuillez excuser mon insatiable curiosité, dis-je à mon cicérone, mais, depuis que je sais lire et penser, je n’ai pas cessé de vivre avec les personnages de la Comédie humaine.
— Allez ! allez ! me répondit-il avec politesse, vous n’éprouvez certes pas autant de plaisir à m’interroger que j’en éprouve à vous répondre. Que désirez-vous savoir encore ?
— L’ancien ministre de l’agriculture et du commerce, M. le comte Popinot, celui que nous appelions le petit Anselme Popinot, du temps de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, montrez-le-moi, je vous prie.
— Il est en Angleterre, à Claremont, où il a suivi les princes déchus.
— Et du Tillet ?
— Du Tillet n’est plus en France, il s’est expatrié.
— Pour des causes politiques ?
— Eh quoi ! vous n’avez pas ouï parler de sa faillite ? Il a disparu un beau matin, emportant la caisse. La compagnie des agents de change a désintéressé les créanciers. Jenny Cadine et Suzanne du Val-Noble ne sont point étrangères à sa ruine.
— A-t-on des nouvelles d’Eugénie Turquet, dite Malaga, cette fille dont M. de Balzac a tracé un crayon si éblouissant dans la Fausse Maîtresse ?
— Elle est en Californie, où elle croque des lingots d’or comme elle croquait des pralines à Paris. Elle a de si belles dents !
— Et madame Schontz ?
— Elle tient une table d’hôte et donne à jouer.
— Et Josépha, la célèbre chanteuse ?
— Délaissée par le duc d’Hérouville, cette Ariane de la rue Le Peletier est allée chercher fortune en Amérique.
— Que sont devenus les deux enfants de madame de Mortsauf, de cette créature céleste nommée si justement le Lys dans la Vallée ?
— Jacques est mort de la poitrine ; Madeleine, riche à millions du chef de son père et du chef de sa mère, qui était une Lenoncourt, n’a point voulu se marier. Quoi qu’en ait dit M. de Balzac, je suppose qu’elle a nourri longtemps une secrète passion pour Félix de Vandenesse. Elle occupe l’avant-scène des premières. C’est une vieille fille à présent ; mais c’est encore une femme adorable, la digne fille de sa mère.
— Connaissez-vous le nom du personnage qui vient d’entrer dans sa loge ?
— Ce personnage est Canalis.
— Canalis ! le poète illustre qui joua un si grand rôle dans la vie de Modeste Mignon ?
— Précisément.
— Je l’aurais cru plus jeune.
— Ces dernières années l’ont effectivement bien vieilli : Canalis a touché à la politique, et vous voyez comme la politique a creusé le front et blanchi les tempes de la poésie. Ce grand homme tarirait le Pactole ; aussi fait-il à mademoiselle Madeleine de Mortsauf une cour empressée et intéressée. — Regardez à gauche, dans la première loge, en partant de la porte du balcon, et reconnaissez une des physionomies les plus curieuses de la Comédie humaine.
— Cette grosse femme ?
— C’est madame Nourrisson.
— La tante de Vautrin ?
— En chair et en os, — en chair surtout. Voilà la formidable vieille qui est allée, un matin, trouver le fils du baron Hulot, et qui lui a proposé, moyennant cinquante mille francs, de le débarrasser de la petite madame Marneffe. — Vous avez dû lire cette scène terrible dans la première partie des Parents pauvres ?
— Elle n’est pas seule, je crois ?
— Elle est avec son mari.
— Comment ! il s’est rencontré quelqu’un qui a épousé madame Nourrisson ?
— Vous ignorez sans doute qu’elle est cinq ou six fois millionnaire ? Règle générale : là où il pleut des millions, il pousse des épouseurs. Elle s’appelle aujourd’hui madame Gaudissart, née Vautrin.
— Quoi ! l’illustre Gaudissart a épousé cette horrible vieille ?
— Régulièrement, je vous prie de le croire, par-devant M. le maire du deuxième arrondissement.
— À propos des Parents pauvres, Wenceslas Steinbock fait-il bon ménage avec sa jeune femme ?
— Un ménage excellent ; c’est le fils Hulot qui s’est dérangé à son tour. Madame Hulot, qui est une demoiselle Crevel, occupe cette loge de face avec le couple Steinbock. Hulot leur a dit qu’il les rejoindrait ; sans doute il a prétexté un travail urgent pour une cause importante, car il est une des lumières du Palais, ainsi qu’on est convenu d’appeler les avocats qui font payer leurs plaidoiries plus de cinq mille francs pièce. La vérité est qu’il entretient des accointances avec les coulisses de l’Opéra. Hulot n’est pas pour rien le fils de son père !
— Sa femme est-elle jalouse ?
— Comme une tigresse ! Sa belle-mère, la vertueuse Adeline, la veuve du baron, cherche à la consoler et à la calmer ; à quoi elle ne réussit guère. On cause d’une séparation prochaine. — Je voudrais vous montrer Palma, Werbrust, Gobseck et Gigonnet, ce brelan carré d’usuriers, d’égorgeurs et d’assassins ; par malheur, la chose n’est pas possible. Gobseck est seul dans la salle en ce moment, perdu dans un coin obscur du parterre.
— Et les trois autres ?
— Ces quatre gredins poussent l’avarice à ce point qu’ils se sont cotisés pour acheter un billet de quarante sous. Ils doivent se repasser leurs contremarques et jouir chacun d’un quart du spectacle. Ou je me trompe fort, ou ce vieux scélérat de Gobseck fera faillite à ses associés et ne quittera la place qu’avec le dernier spectateur.
M. de Rastignac s’interrompit et fit un petit signe affectueux à un musicien de l’orchestre, un vieillard à tête blanche, lequel accordait sa contrebasse.
— Serait-ce le cousin Pons ? demandai-je.
— Vous oubliez deux choses, à savoir : que le cousin Pons est mort, et que, de son vivant, il s’habillait avec un spencer de velours vert, deux faits essentiels relatés dans la seconde partie des Parents pauvres. Mais, si Oreste n’est plus, Pylade vit encore, Damon a survécu à Pithias. C’est le père Schmucke que vous avez devant les yeux. Le pauvre homme languit dans un état voisin de la détresse ; il n’a d’autres ressources que les cinquante francs par mois qu’il touche de son théâtre et quelques leçons de piano, à soixante-quinze centimes le cachet. On ne sait comment s’y prendre pour lui venir en aide ; et, pour ma part, je ne vis jamais de misère si orgueilleuse, ni de haillons plus fièrement portés.
— Ne pourriez-vous, dis-je à M. de Rastignac, m’exhiber M. Maxime de Trailles ?
— De Trailles n’habite plus Paris. Quand le diable prend du ventre, il se fait ermite. Ce condottiere retraité est marié, père de famille, réside en province, prononce des discours dans les comices agricoles, améliore les races ovine, bovine et chevaline, administre sa commune et représente un canton au conseil général de son département. — Feu Maxime de Trailles, comme il se plaît à signer les lettres qu’il nous écrit de loin en loin.
— Et des Lupeaulx ?
— Des Lupeaulx est préfet de première classe. En revanche, voici dans une loge le comte Félix de Vandenesse avec la comtesse Nathalie de Manerville ; un peu plus bas, les Grandville et les Grandlieu ; puis le duc de Rhétoré, Laginski, d’Esgrignon, Montriveau, Rochefide et d’Ajuda-Pinto, sans oublier les Chiffreville, de l’ancienne maison Protez et Chiffreville, qui a fait une colossale fortune dans la fabrication des produits chimiques. Hélas ! pourquoi faut-il que notre pauvre Camille Maupin n’assiste pas à cette solennité !
— Vous parlez de mademoiselle Des Touches ?
— Oui.
— Elle est toujours en religion ?
— Elle est morte il y a deux ans, en véritable odeur de sainteté, dans un couvent près de Nantes. C’est là qu’elle se retira, vous ne l’ignorez pas, après avoir marié Calyste du Guénic à Sabine de Grandlieu. Quelle femme ! Dieu n’en fait plus comme celle-là, et il a bien raison : c’est trop humiliant pour les hommes !
Les dernières paroles de M. de Rastignac furent couvertes par le bruit des trois coups traditionnels que le régisseur frappa sur la scène.
— Faisons silence, me dit-il ; on va commencer Mercadet ; je reprendrai mon bavardage après le premier acte, si je ne vous ennuie pas cependant.
— Ah ! monsieur ! m’écriai-je, ah ! mon…
Je n’eus pas le loisir de terminer ma phrase ; une main amie mais vigoureuse, pesa fortement sur mon épaule ; je me réveillai en sursaut.
— Comment ! tu viens au Gymnase lorsqu’on joue Mercadet, et c’est pour y dormir !… me dit une voix bien connue.
— Moi ? je dors ?
— Tu ne dors pas ; mais tu dormais.
Je me retournai brusquement.
Mon voisin était un monsieur à la figure béate, en lunettes bleues, qui dépeçait une orange avec la plus ridicule solennité.
Aux avant-scènes, aux loges, aux stalles d’orchestre, partout où j’avais cru voir les personnages de la Comédie humaine, je n’aperçus que des têtes insignifiantes, des galbes communs, des types ingrats, — une collection de médailles effacées.
En ce moment la toile se leva, les acteurs entrèrent en scène, et la grande comédie de M. de Balzac se déroula au milieu des rires et des applaudissements de la foule.
Donc, j’avais rêvé ; et, si j’avais rêvé, c’est que je m’étais endormi. Mais pourquoi ce sommeil ? quelle cause l’avait provoqué ? L’orage qui grondait dans le ciel ? l’étouffante chaleur qui régnait dans la salle ? ou le vaudeville de M. Trois-Étoiles, qui commença le spectacle ?
Peut-être bien ces trois causes réunies.
XIII. Sur les œuvres de Balzac, par Armand Baschet. Le Mousquetaire, 17 mars 1854.
XIV. Sur les œuvres de Balzac, par Philibert Audebrand. Le Mousquetaire, 10 juillet 1854.
XV. M. de Balzac, par J. de P. La France centrale (de Blois), du 4 mars 1855. Cet article curieux, que nous allons reproduire, est de M. Jules de Pétigny, qui habitait le château de Clénor, près de Blois ; il était membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et archéologue des plus distingués.
Balzac et moi, nous détestions cordialement les cartes. Ce fut la première sympathie qui nous rapprocha. Nous sentions vivement le besoin d’échanger des idées, de verser en dehors le trop plein de nos jeunes imaginations, et chacun de nous était heureux de trouver un auditeur qui pût l’écouter et le comprendre. Aussi, que de ruses, que de stratagèmes pour conserver la liberté de nos causeries ! Tantôt nous nous cachions dans une embrasure de fenêtre sous une double enceinte de rideaux, tantôt nous placions devant nous comme un rempart le dos d’un énorme canapé. Mais ces précautions ne suffisaient pas toujours pour nous dérober au regard inquisiteur de la maîtresse de la maison ; si nous avions le malheur d’être aperçus, nous ne tardions pas à voir s’allonger devant nous deux mains blanches et décharnées tendant à chacun une carte, et nous étions traînés vers une table de jeu avec les mines humbles et déconfites de deux collégiens surpris en flagrant délit d’école buissonnière. Cependant il est juste de dire que ces catastrophes étaient rares ; habituellement nous réussissions à nous faire oublier, et les heures coulaient vite dans nos interminables conversations. Balzac y déployait tous les trésors de sa verve, tout cet océan d’idées qui bouillonnait déjà dans sa tête, et que sa féconde imagination a répandu depuis dans cent volumes. Plus tard, lorsque j’ai lu ses ouvrages, j’ai éprouvé un plaisir tout personnel à y reconnaître nos entretiens dramatisés, à y retrouver les sentiments et les impressions de sa jeunesse qu’il développait dans nos causeries intimes avec une chaleur et une richesse d’élocution dont ce que je lisais me semblait être l’écho lointain et affaibli. J’en citerai un exemple entre mille. Balzac alors s’était épris du magnétisme avec ce fol enthousiasme qu’il apportait à toutes choses nouvelles. Son zèle était ardent, sa foi entière, son assurance imperturbable. Il suivait les exercices des magnétiseurs, étudiait leurs poses et dévorait leurs livres. « Oui, me disait-il, j’approche du but. Encore quelques efforts et je l’atteindrai. Le magnétisme n’est que l’ascendant irrésistible de l’esprit sur la matière, d’une volonté forte et immuable sur une âme ouverte à toutes les impressions. Avant peu, je posséderai les secrets de cette puissance mystérieuse. Je contraindrai tous les hommes à m’obéir, toutes les femmes à m’aimer. Voyez, continuait-il en s’échauffant de plus en plus, cette jolie personne qui bâille près d’une table d’écarté… Eh bien, par la seule fascination de mon regard, je la forcerai de traverser ce salon et de venir se jeter dans mes bras. » Je ne pus retenir un éclat de rire ; car Balzac avait dès lors une spécialité de laideur très-remarquable, malgré ses petits yeux étincelants d’esprit. Une taille grosse et courte, d’épais cheveux noirs en désordre, une figure osseuse, une grande bouche, des dents déjà ébréchées, voilà son portrait à vingt ans, autant que ma mémoire me le rappelle, et sa mise ne s’éloignait pas moins que sa figure de l’homme à bonnes fortunes. Il s’est peint assez fidèlement lui-même dans plusieurs de ses romans. Les premiers et les meilleurs, la Peau de chagrin, le Père Goriot, le Lys dans la Vallée, font paraître au premier plan un jeune homme débutant dans la vie, plutôt gauche que timide, le cœur plein de désirs ardents qui s’attaquent à la première femme venue, et viennent se heurter contre les mille obstacles matériels que les convenances sociales opposent aux amours novices. Ce personnage si naïvement tracé, c’est Balzac tel que je l’ai connu, et je ne doute pas que la plupart des maladresses, des petites humiliations de salon qu’il attribue à ses amours ne fussent pour lui des souvenirs. Pour en revenir à ses idées sur le magnétisme, elles étaient sincères comme toutes les illusions qu’il s’était forgées à toutes les époques de sa vie ; sans doute il s’en est désabusé depuis ; mais il en a fait un roman dont j’ai oublié le titre et dont le sujet est une jeune femme dominée par l’ascendant d’un magnétiseur. Lorsqu’il avait adopté une idée, il était tellement convaincu, qu’il ne comprenait pas qu’on pût se refuser à partager sa persuasion. M. Baschet ne croit pas à l’anecdote des ananas, avec lesquels Balzac espérait devenir subitement millionnaire ; je ne sais si elle est vraie ; mais dans son caractère elle est au moins très-vraisemblable, et pas plus extraordinaire que celle des mines d’argent de la Sardaigne, qu’il voulait renouveler des Romains. Il y a beaucoup de lui dans sa dernière création, Mercadet le Faiseur. Comme Montaigne, comme Molière, comme tous les véritables révélateurs du cœur humain, Balzac a sans cesse reproduit sa personnalité dans ses œuvres. Quoi qu’il en soit, dans nos entretiens, je ne ménageais aucune de ses illusions, et il me trouvait aussi imperturbable qu’il était lui-même enthousiaste. Une de nos sympathies, la principale peut-être, c’est que nous n’étions d’accord sur rien, et que nous soutenions avec un égal entêtement des opinions diamétralement opposées. Aussi nos disputes n’avaient point de terme et la soirée finissait toujours trop tôt ; car nous nous séparions emportant de part et d’autre d’excellents arguments que nous n’avions pas eu le temps d’utiliser. Du reste, nos relations se bornaient à peu près à ces réunions hebdomadaires : hors de là, il nous arrivait rarement de nous rencontrer. Mais le jour qui ramenait nos causeries périodiques était attendu avec impatience, du moins par moi. Un dimanche Balzac ne parut point et je dus passer quatre mortelles heures à faire semblant de regarder une partie de whist. Le dimanche suivant, même désertion. Je n’y tenais plus, j’allai chez lui. On me dit qu’il était absent depuis quinze jours et que ses parents eux-mêmes ne savaient pas où il était allé. Il y avait là un mystère dont je ne possédais pas la clef. Après m’être fatigué vainement à combiner des hypothèses plus ou moins invraisemblables, je pris le parti de n’y plus penser. Six semaines après, par un beau soir d’été, je flânais sur le boulevard du Temple, lorsque je sentis une main qui se posait sur mon épaule. Je me retournai et je reconnus Balzac, ou plutôt je ne le reconnus pas d’abord, tant il était changé. Sa figure, ordinairement très-colorée, était pâle et défaite ; ses yeux creux, sa barbe longue, ses vêtements en désordre. Il avait l’air de sortir de l’hôpital ou d’un mélodrame de la Gaieté. Sans me laisser le temps de lui adresser une parole, il m’entraîna hors de la foule, puis il me dit d’un ton grave : « Mon existence actuelle est un mystère pour tout le monde, même pour ma famille. Mais pour vous je n’ai point de secrets ; vous connaîtrez le lieu de ma retraite. Venez me voir demain à midi, et tout vous sera révélé. » Là-dessus il me quitta en me laissant son adresse qui était dans une petite rue du quartier Saint-Antoine. M. Baschet m’a rappelé que c’était la rue Lesdiguières. Arrivé au numéro indiqué dans cette rue solitaire et qui n’est guère habitée que par de pauvres ouvriers, je me crus d’abord dupe d’une mystification. Cependant je me hasardai résolument dans un escalier raide et noir, et je frappai en vain à plusieurs portes ; les habitants étaient à leur travail journalier. Une bonne femme à qui je demandai M. de Balzac, crut que je me moquais d’elle ; une autre me regarda de travers et me prit pour un agent de police. Enfin je montai jusqu’au dernier étage, sous les tuiles, et là, en désespoir de cause, je poussai du pied une dernière porte fermée de quelques planches mal jointes ; une voix d’homme se fit entendre. C’était celle de M. de Balzac. J’entrai dans une étroite mansarde, meublée d’une chaise dépaillée, d’une table boiteuse et d’un mauvais grabat qu’entouraient à demi deux sales rideaux. Sur la table on voyait un encrier, un gros cahier de papier couvert de griffonnages, une cruche de limonade, un verre et un reste de pain. Il faisait dans ce bouge une chaleur étouffante, et on respirait un air méphitique à donner le choléra, si le choléra eût alors été inventé. Balzac était couché dans le lit et coiffé d’un bonnet de coton d’une couleur problématique : « Vous voyez, me dit-il, la demeure que je n’ai quittée depuis deux mois qu’une seule fois, le soir où vous m’avez rencontré. Pendant tout ce temps, je ne suis pas sorti de ce lit où je travaille nuit et jour à la grande œuvre pour laquelle je me suis condamné à cette vie de cénobite, et que je viens heureusement de terminer ; car mes forces sont à bout. Depuis longtemps je rêvais à l’entreprise que j’ai enfin exécutée, mais j’avais éprouvé qu’un travail sérieux est impossible au milieu des distractions du monde et du tracas des affaires. J’ai donc brisé tous les liens qui m’attachaient à la vie commune, j’ai fui le genre humain et je me suis enterré vivant. Maintenant que mon œuvre est accomplie, je ressuscite et je renoue mes rapports avec les hommes. Je suis bien aise de commencer par vous. » Cette œuvre si pompeusement annoncée et qui avait coûté si cher à son auteur, n’était rien de moins qu’une tragédie en cinq actes, en vers, dont il me fallut entendre la lecture d’un bout à l’autre. Le sujet était la mort de Charles I. Balzac y avait mis tous ses sentiments royalistes, car il était royaliste alors, ou à peu près, royaliste constitutionnel comme on l’était sous la Restauration. La pièce me parut irréprochable au point de vue des règles classiques. Les vers étaient corrects, les trois unités rigoureusement observées. Il y avait çà et là quelques éclairs de génie, quelques profondes intuitions du cœur humain, surtout dans Cromwell ; mais l’ensemble était froid et passablement ennuyeux. Il remarqua sans doute cette impression sur ma figure ; car il sembla peu content de l’effet produit. Cependant il m’annonça l’intention de lire sa pièce en comité du Théâtre-Français. Je ne sais s’il osa se risquer devant l’aréopage comique ; mais je n’en ai jamais entendu parler depuis, et je crains que ce premier ouvrage d’un écrivain, devenu si célèbre, ne soit entièrement perdu pour les amateurs de pièces rares et inédites. Du moins il n’en est pas question dans la liste très-complète que Balzac lui-même a donnée de ses ouvrages imprimés ou destinés à l’être. M. Baschet cite cette tragédie sous le titre d’Henriette d’Angleterre, et raconte qu’elle fut soumise au jugement de l’académicien Andrieux, qui déclara l’auteur incapable de mieux faire. Je crois qu’Andrieux avait raison, au moins en fait de tragédie. Les essais toujours malheureux que Balzac a tentés depuis, au théâtre, semblent prouver qu’il s’était trompé au premier abord sur sa vocation. Il est rare qu’il n’en soit pas ainsi, et qu’on ne fasse pas fausse route à l’entrée de la carrière. Je n’accepte pas même comme un démenti le succès de sa comédie posthume de Mercadet, qui est un excellent roman plutôt qu’une bonne pièce, et qui a réussi peut-être parce qu’elle était posthume. Peu de jours après cette singulière entrevue, je partis pour la province et je fus longtemps sans revenir à Paris. À mon retour, je m’informai de Balzac auprès de nos amis communs. On me dit que son père était mort laissant des affaires embarrassées, que sa fortune était perdue, qu’il avait changé de demeure et qu’on ne savait ce qu’il était devenu. Le fait est que Balzac, réduit à vivre de son travail, évitait avec soin, par une noble fierté, ceux qui l’avaient connu dans une position meilleure. Il rompit courageusement avec le passé, et recommença une existence nouvelle. C’est sans doute à cette époque de sa vie que se sont arrêtés les biographes qui l’ont fait sortir de si bas. Il remonta en effet tous les degrés de l’échelle sociale ; mais il avait commencé par le désordre. Au reste, c’est à ses malheurs qu’il dut probablement sa gloire. Si Balzac était resté riche, il n’aurait été qu’un homme d’esprit original et fantastique, jetant sur le papier quelques conceptions avortées dont il aurait amusé ou ennuyé ses amis. La pauvreté lui imposa l’obligation d’un travail opiniâtre sans lequel il ne pouvait rien faire de bien ; car il produisait péniblement. Son génie se forma à cette rude école et le feu créateur jaillit sous la pression de la nécessité. Retiré en province, j’avais tout à fait perdu sa trace. Ce fut seulement après plusieurs années que je retrouvai son nom sur la couverture du Dernier Chouan, le premier de ses romans qui aient commencé à le faire remarquer. Ce nom grandit rapidement ; ses ouvrages devinrent populaires ; il s’éleva à la célébrité. Mais, par cette raison même, je ne cherchai point à me rapprocher de lui. Je craignais qu’il ne me prît pour un de ces courtisans de la Renommée qui s’attachent comme des lichens parasites à tous les hommes en réputation. Je désirais pourtant qu’un hasard me le fit rencontrer ; mais le monde dans lequel il s’était lancé n’était plus le mien, et Balzac est mort sans que je l’aie revu depuis ma visite au faubourg Saint-Antoine. Cet épisode de sa vie, auquel il a fait allusion dans la première partie de la Peau de Chagrin, caractérise parfaitement la fermeté opiniâtre de ses résolutions et sa persévérance dans le labeur obstiné auquel il a dû sa gloire et ses succès, mais où il a puisé le germe de la maladie dont il est mort dans la maturité de l’âge et du talent. Cette maladie était la même que celle à laquelle a succombé l’illustre et savant Burnouf, qui, dans une carrière bien différente, fut aussi victime de ces nobles excès qu’un écrivain distingué appelle l’intempérance du travail. Confident des premières impressions de Balzac et de ses premiers essais, j’acquitte la dette d’un des souvenirs les plus attachants de ma jeunesse, en montrant par son exemple comment s’acquièrent ces grandes renommées littéraires que le monde envie, mais que bien peu d’hommes ont le courage d’acheter au prix qu’elles coûtent.
J. de P. (Jules de Pétigny.)
XVI. Étude sur Balzac, par Louis Lurine. La Semaine, 4 mai 1856.
XVII. Honoré de Balzac, par un anonyme. Revue française des 10 et 20 juin 1856.
XVIII. Honoré de Balzac, par Charles Bataille. Le Diogène, n 3, 4 août 1856.
XIX. Balzac journaliste, par Philibert Audebrand. Gazette de Paris des 8 et 15 novembre 1857.
XX. À propos d’un article inédit de M. de Balzac (le Monde comme il est, par le marquis de Custine. Voir tome XXII, page 239), par Louis Ulbach. La Réforme littéraire, n 1, 19 janvier 1862.
XXI. Balzac aux lanternes, par Eusèbe de Salles. La Presse, 4 octobre 1862.
XXII. Lettre à madame de Balzac, par Charles Monselet. Le Figaro, 6 novembre 1862.
XXIII. Détails sur Balzac, par Benjamin Gastineau. La Loire illustrée (de Tours), n 1, août 1863.
XXIV. Une Préface à la Comédie humaine de Balzac, contenant un ordre de lecture, par M. Alphonse Boulé. L’Illustration, 10 et 17 juillet 1869. Cet article, que nous allons reproduire, a été recomposé et tiré à part, très-augmenté et daté d’Arpajon, 6 octobre 1872, Hennuyer, imprimeur, 1873. C’est cette dernière version que nous recueillons ici.
Au point culminant du Père-Lachaise, à cette place où Rastignac, après son adieu suprême au père Goriot, s’était écrié, les yeux fixés sur Paris : « À nous deux maintenant ! » s’élève le monument funèbre de Balzac. Son buste, un livre avec le titre : la Comédie humaine, en sont la seule décoration. Quand, jeune et ignoré, Balzac dans ses promenades venait à cette même place contempler Paris et que, dans sa soif de gloire, il jetait le cri qu’il fit depuis celui de Rastignac, il ne se doutait pas qu’il y serait couché un jour et si vite enlevé par la mort. Né à Tours, le 10 mars 1799, Balzac était mort à Paris le 18 août 1850 : il avait vécu un demi-siècle. Les grands écrivains viennent toujours dans leur temps : Balzac était appelé à être et fut le peintre des mœurs françaises au xix siècle ; il s’était donné lui-même le titre de docteur en médecine sociale. Celui que l’on a appelé le plus fécond de nos romanciers se trouva à la fois physiologiste, — moraliste, — homme d’affaires, — publiciste, — philologue, — antiquaire, — historien — et philosophe ; il fut, à l’occasion, mystique comme Swedenborg et sut même, sans errer, aborder le dogme religieux ; — avant tout, il a été poëte dans l’acception la plus large du mot. La Monarchie, la Révolution, l’Empire, la Restauration surtout, et enfin le gouvernement de Juillet, furent l’objet constant de ses recherches et de ses études. Dans ses appréciations sur l’ancien et le nouveau régime, il resta toujours fidèle à ses croyances comme catholique et à ses principes comme monarchiste. Croire, avait-il dit, c’est vivre ! et il eut au plus haut degré la foi politique et la foi religieuse. Ses idées absolutistes en ont fait un des champions les mieux inspirés du principe d’autorité. Balzac est un des polygraphes du xix siècle, et il ne travailla qu’une vingtaine d’années ; la mort seule brisa cette plume qu’il disait lui-même être de diamant, pour ne pas s’user à ses héroïques labeurs. Le titre de la Comédie humaine, qu’il osa donner à ses œuvres, a aidé à en former comme un tout complet, divisé en :
Mais maintenant que les productions de Balzac sont toutes connues, que son œuvre est parfaite et ne peut s’augmenter, ces catégories doivent, pour le lecteur, s’effacer devant un classement plus rationnel.
Ces sous-titres de la Comédie humaine n’apparaissent en effet aujourd’hui que comme des coupures, des moyens de faciliter la publication ; par eux-mêmes ils n’ont pas de signification bien caractérisée : toutes les études de Balzac ne sont-elles pas philosophiques ? Presque toutes ne se rapportent-elles pas à la vie privée ? Aucune, directement ou indirectement, reste-t-elle étrangère à la vie politique ? La plupart d’entre elles ne procèdent-elles pas à la fois de la synthèse et de l’analyse, — à tel point qu’il est difficile de dire laquelle des deux méthodes était la plus familière à l’auteur.
Àun autre point de vue, ils ne sauraient servir de fil conducteur au milieu des deux mille personnages que Théophile Gautier compte dans la Comédie humaine : l’intérêt que Balzac leur portait, nous voulons l’éprouver à notre tour, mais, pour les connaître, il faut les voir vivre ; or, Balzac en suit certains du berceau à la tombe et beaucoup d’entre eux figurent dans divers romans ; par exemple, tels apparaissaient dans les Chouans ou dans une Ténébreuse Affaire, qui se retrouvent dans Splendeurs et Misères des courtisanes et la Dernière Incarnation de Vautrin, ou dans la Cousine Bette, ou le Député d’Arcis ; tels autres font leur entrée dans un Grand Homme de province à Paris et ont une place nouvelle soit dans la Muse du département, soit dans Modeste Mignon, soit dans les Secrets de la princesse de Cadignan, soit dans les Comédiens sans le savoir.
Un ordre de lecture s’impose donc dès le début : tous ces personnages si divers demandent à défiler devant nous sans rompre l’harmonie de l’œuvre de Balzac telle qu’il la comprenait lui-même et la sentait vivre en lui. Peintre de mœurs, il était avant tout historien ; or, l’histoire n’a qu’un ordre, — l’ordre chronologique. Les études mêmes les plus métaphysiques en apparence, se rattachant toujours par un point quelconque au temps, peuvent aussi trouver une place dans cette classification.
Cette nomenclature nouvelle de la Comédie humaine ne saurait comprendre les Contes drolatiques, ouvrage de fantaisie par excellence et que Balzac lui-même a pu regretter d’avoir livré au public. Ce livre, qui suffirait à lui seul pour la réputation d’un écrivain, ne fut que le produit des passe-temps de Balzac, lequel devait trouver ailleurs son véritable titre à la célébrité. Pour ces récits détachés, qui commencent au temps où le duc Richard gouvernait la Normandie et finissent sous Henri III, il a su, avec un rare talent, emprunter le style et le sel rabelaisiens ; certaines leçons morales s’en dégagent forcément, mais en s’y complaisant, Balzac n’a fait que payer sa dette au sensualisme, dont les intelligences les mieux douées ne sont pas toujours exemptes. La même plume, en effet, n’a-t-elle pas écrit Jésus-Christ en Flandre, cette suave légende qui sert comme de frontispice à la Comédie humaine, et encore Séraphita, espèce de vision spiritualiste, rêve de l’âme délivrée du corps, la vie entre ciel et terre ?
Voici l’ordre de lecture que nous proposerions pour les études composant à proprement parler la Comédie humaine, car beaucoup d’autres écrits de Balzac existent en dehors de son œuvre capitale ; ils sont épars et peu connus ; hâtons-nous de dire qu’un travail de comparaison, plus attentif peut-être, modifierait quelque peu ce classement, que la fécondité de l’auteur rend d’ailleurs assez difficile :
Grâce à certains personnages, quelques groupes se font d’eux-mêmes une place distincte et se mettent en relief dans la Comédie humaine ; nous citerons surtout :
1À cause de Catherine de Médicis, que Balzac a cherché à peindre sous un jour nouveau :
2À cause de la police, dont il dévoile certains mystères :
3À cause de Vautrin et de Lucien de Rubempré, dont l’idée première semble avoir été empruntée par Balzac au Gaudet et à l’Edmond de Rétif de la Bretonne dans le Paysan perverti :
Chez Balzac, la forme de la composition, son genre, l’agrément du drame sont autant de points indifférents pour qui aime à l’étudier : le plan, en effet, s’efface et s’annule devant le fond, et ce qui a toujours dominé, c’est l’idée : elle seule emplit et vivifie chacune de ses œuvres.
Des romanciers français, ses contemporains, nul ne fournirait matière à un livre tel que celui qui fut édité en 1856, sous le titre de : Les Femmes, et Maximes et Pensées de Balzac, deux volumes, dans la collection Hetzel et Lévy. Et cependant cet écrin déjà si riche, ayant pour étiquette l’Esprit de Balzac, est loin de renfermer l’extrait de tout ce que cet écrivain a su produire. Il faut le voir surtout sonder, en vue de l’avenir, notre état politique et social. Il a écrit, dans le Dictionnaire de la Conversation, six articles esquissant Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Louis XVII, Louis XVIII ; ce sont deux cent quatorze années de notre histoire (de 1610 à 1824) appréciées à son point de vue comme partisan du principe autoritaire et monarchique. Les réformés, la noblesse, les philosophes libres penseurs, le clergé et le parlement, y sont tour à tour étudiés en regard du duel imminent entre la royauté et le peuple.
Ces articles présentent un vif intérêt : médités sous l’impression des événements les plus actuels, ils ont une portée politique que leur auteur, plus publiciste qu’il ne le paraissait d’abord, a réussi à leur donner en y ouvrant des aperçus pleins d’enseignements ; les développements s’y rencontrent çà et là dans la Comédie humaine, et spécialement dans :
« Balzac prétendait que les noms inventés ne donnent pas la vie aux êtres imaginaires, tandis que ceux qui ont été réellement portés les douent en réalité. Aussi prit-il tous ceux des personnages de la Comédie humaine partout où il se promenait. »
Ce Buffon, ce Linnée du monde psychologique usait d’une méthode en rapport avec l’œuvre projetée. « Guidé par le génie de l’observation, il hantait vallées et hauteurs sociales, étudiait comme Lavater, sur tous les visages, les stigmates qu’y impriment les passions et les vices, collectionnait ses types dans le grand bazar humain, comme l’antiquaire choisit ses curiosités, les évoquait aux places où ils lui étaient utiles ; les posait au premier ou au second plan, selon leur valeur, leur distribuait la lumière et l’ombre avec la magie d’un grand artiste qui connaît la puissance des contrastes, imprimait enfin à chacune de ses créations des noms, des traits, des idées, un langage, un caractère qui leur sont propres, et qui leur donnent une telle individualité, que, dans cette foule immense, pas un ne se confond avec un autre.
Après Rabelais, Cervantès, Shakspeare, d’Urfé, Scarron, Molière, Lesage, Richardson et Beaumarchais, l’auteur de la Comédie humaine a trouvé des types nouveaux, et, parmi les êtres que son imagination sut animer, il en est auxquels, selon le mot si juste d’Amédée Achard, « la puissance de son évocation devait donner l’immortalité idéale de l’art, égale pour le moins à l’immortalité de l’histoire. »
Citons en passant, et entre beaucoup d’autres, Balthazar Claes, — le père Goriot, — Grandet, — Lousteau, — Esther et madame Marneffe, — le baron Nucingen, — Gobseck, — Gaudissart, — Pauline, — Fœdora, — Hulot, — Rastignac, — Schmucke, — et Valentin ou Raphaël, le héros de ce roman qui, sous le titre de la Peau de chagrin, devient un véritable drame et atteint, dans certains de ses épisodes, les proportions d’un poëme.
Sous ces noms maintenant célèbres se personnifient aujourd’hui le savant qui, voué à son idéal, ne saurait être ni époux ni père, et apparaît comme une série de monstres au point de vue de la famille : — l’homme déçu dans son amour paternel, — l’avare tel que l’a fait la société nouvelle, — le journaliste, — la fille et la femme entretenues, — le Turcaret d’après la Révolution, — le Shylock moderne, — le commis voyageur, — la femme suivant le cœur, — la femme sans cœur, — le libertin qui, à force de se plonger dans la fange, s’enlève toute place au foyer domestique et au sein de la cité, — l’ambitieux, — l’ami, — et enfin chacun de nous, dont les jours ici-bas sont comptés, et qui paye d’un instant plus ou moins long de son existence terrestre tout acte de volonté, suivant son degré d’énergie.
Fidèle à sa tâche d’historien d’une époque, Balzac n’a pas négligé le cadre dans lequel s’agitent ses personnages : le mobilier et le costume sont de sa part l’objet d’un inventaire minutieux et toujours savant. Chaque pays, chaque ville dont il a fait choix pour être le théâtre du drame qu’il raconte, revivent aussi sous sa plume, pittoresquement décrits. C’est ainsi, pour ne citer que quelques exemples de son exactitude à dépeindre les lieux, que le lecteur peut, du coin de son feu, voyager dans les divers quartiers de Paris avec Facino Cane, — la Femme de trente ans, — le Père Goriot, — un Grand Homme de province à Paris, — la Dernière Incarnation de Vautrin, — la Maison du chat qui pelote, — l’Envers de l’histoire contemporaine, — et les Parents pauvres ; — à Issoudun, avec un Ménage de garçon ; — à Douai, avec la Recherche de l’absolu ; — à Alençon, avec la Vieille Fille ; — à Saumur, avec Eugénie Grandet ; — à Angoulème, avec les Deux Poëtes ; — à Tours, avec le Curé de Tours ; — à Provins, avec Pierrette ; — à Presles, près Beaumont-sur-Oise, avec un Début dans la vie ; — à Limoges, avec le Curé de village ; — à Sancerre, avec la Muse du département ; — à Nemours, avec Ursule Mirouet ; — à Besançon, avec Albert Savarus, — et à Guérande, avec Béatrix.
On lui a reproché ses prétendues longueurs, on a critiqué aussi ses analyses patientes du caractère de ses personnages. Ce n’est pas en vain cependant que l’artiste copie la nature : sans les plaines souvent uniformes, il n’y aurait pas de vallées, et sans les grandes nappes d’eau, il n’y aurait pas de cascades. La mise en scène de Balzac peut parfois paraître embarrassée de détails ; mais vienne le moment où le cœur du romancier déborde, et il n’y a plus à regretter son récit si patiemment suivi. Quelles pages magistrales que les derniers instants de madame de Mortsauf ! les adieux de madame Claes ! les paroles de l’abbé Loraux à madame Bridau, qui vient de se confesser ! — les cris et les plaintes du père Goriot, se sentant mourir abandonné de ses filles, — la joie qui tue César Birotteau réhabilité et rendu à la vie commerciale, — et le tremblement nerveux dont est saisie, pour tout le temps qui lui reste à vivre, madame Hulot, frappée au cœur par les paroles séductrices de Crevel !
Balzac a eu ses détracteurs ; sans doute ses écarts d’imagination et ses débauches d’esprit feront toujours tache dans son œuvre. Il lui sera difficilement pardonné d’avoir volontiers abordé des sujets pour lesquels, en se rencontrant avec Dorat, ce maître en littérature galante, comme avec un collaborateur tout trouvé, il se rendait complice de la pire école du xviii siècle et se condamnait à tous ses raffinements de pensée. En vain dirait-on que ses défauts ne sont peut-être que la conséquence des tableaux de mœurs par lui entrepris : dans ses peintures réalistes, où il ne recule devant aucune laideur, il a évidemment trop souvent poussé au delà de la limite posée par les convenances sociales ses recherches et ses observations. Mais, chez lui, le faux et le grimaçant le cèdent au beau et au vrai ; ce sont des scories mêlées à l’or pur. L’auteur de productions telles que :
appartient aujourd’hui à l’histoire : après une vie qui n’a été qu’un combat, le mot qu’il prête à madame Claes s’est réalisé pour lui : « La gloire est le soleil des morts : »
Du monde de la Comédie humaine, sorti vivant du cerveau de Balzac, se dégage une loi éminemment morale, chrétienne, consolante. Cette loi, le génie de Balzac ne pouvait l’omettre, car elle est la pierre angulaire de son grandiose édifice comme de la société humaine qu’il reflète ; c’est celle de l’expiation et de la réhabilitation par soi-même ou par autrui. Sans cette loi, que Balzac y a inscrite en lettres de feu, la Comédie humaine ne serait le plus souvent qu’un chaos moral, un véritable pandémonium ; avec elle tout s’explique : chaque physionomie, chaque caractère a sa raison d’être, chaque douleur a sa cause et son but, chaque fait a sa moralité. En s’inspirant du dogme catholique, le grand artiste l’a comme incarné à son œuvre !
XXV. L’Argent des gens de lettres, par Philibert Audebrand. Le Charivari, 21 décembre 1871. Les détails donnés dans cet article sur un prétendu travail publié par Balzac dans l’Ariel, sont tout à fait inexacts ; la collection complète de ce journal ne contient absolument rien sur le sujet indiqué.
XXVI. Balzac ; sa méthode de travail d’après ses manuscrits (ses œuvres diverses) ; par Champfleury. Musée universel des 3 mai 1873 et 24 janvier 1874. Le fragment fac-simile du manuscrit d’un Début dans la vie, inséré par M. Champfleury dans le second de ces articles, nous paraît sujet à caution ; il semble plutôt être de la main de la sœur de Balzac, madame Surville.
XXVII Souvenirs d’un directeur de théâtre : Pierre et Catherine, drame historique projeté par M. de Balzac. Comment il a fait la Marâtre ; par H. Hostein. Figaro, 20 octobre 1876. Voici cet article, dont nous avons parlé page 224. Il a été reproduit dans le volume de M. Hostein : Historiettes et Souvenirs d’un homme de théâtre, publié en 1878.
Une après-midi de l’été de 1847, un visiteur sonnait à la porte de l’un des deux pavillons que le célèbre docteur Ségalas avait fait construire à Bougival, sur la route, au bord de la Seine. Une bonne vint ouvrir. — Le directeur du Théâtre-Historique ? demanda l’étranger. — Je vais prévenir monsieur, dit la bonne. Veuillez attendre ici, sous le bosquet. C’est ainsi que le propriétaire appelait pompeusement quelques brins de vigne vierge entrelacés auprès de la porte d’entrée. Je me trouvais sur le chemin de halage, abrité par la maison contre un soleil ardent. On m’annonça une visite. — Une visite ? Quelle idée de venir par une telle chaleur ! Ce monsieur a-t-il dit son nom ? — Je ne le lui ai pas demandé. — Comment est-il ? — Dame ! je n’ai pas bien regardé. Il a un chapeau de paille et des souliers pleins de poussière. Et puis il tient à la main une baguette avec laquelle il fait tomber les feuilles de la vigne vierge. — Elle n’en a pas déjà trop, dis-je avec la contrariété d’un homme que l’on dérange. Je quitte mon ombre et je me dirige vers le visiteur. Il regardait à travers la porte et se présentait de dos. À le juger ainsi, ce devait être quelque fournisseur de campagne. Il se retourne ; je reconnais M. de Balzac, le grand Balzac !… Je l’avais vu souvent, sans lui avoir jamais parlé. Je me confonds en excuses pour l’avoir fait attendre. Je lui offre avec mille empressements d’entrer dans le petit salon. — Nous étoufferions là-dedans, dit-il avec bonne humeur. Est-ce indiscret de vous demander si vous n’étiez pas quelque part plus au frais, lorsque j’ai sonné à votre porte ? — Ma foi, monsieur de Balzac, je vous confesserai que j’étais tout bonnement sur le chemin de halage, à l’ombre, au bord de la rivière, où il y a une belle herbe verte, qui fait paraître encore plus jaune le gazon de mon jardin. — Eh bien, dit Balzac en riant, c’est là, si vous le voulez bien, que nous allons causer. Montrez-moi le chemin. Quand il fut assis bien à son aise, il m’expliqua que depuis longtemps il projetait de composer pour notre théâtre un grand drame historique, dont il avait les éléments, ainsi que j’allais le voir, mais qu’il avait été retenu par la crainte de rencontrer une certaine opposition de la part d’Alexandre Dumas. Il avait appris, tout récemment, qu’à côté du grand écrivain se trouvait un directeur responsable ; que ce directeur, c’était moi ; or, étant mon voisin (Balzac avait alors une maison de campagne à Marly-le-Roi), il s’était décidé à s’arrêter à Bougival pour me demander franchement quelques renseignements. — N’ayez aucune appréhension, dis-je à M. de Balzac ; notre patron littéraire accueillera avec enthousiasme l’idée de voir un auteur aussi considérable que M. de Balzac s’associer à lui pour la gloire et le succès de notre théâtre. À l’appui de cette déclaration, je citai le nom d’Adolphe Dumas, que l’autre Dumas avait fraternellement accueilli avec son École des Familles ; le nom de Joseph Autran, le père de la Fille d’Eschyle ; celui de Paul Meurice, à qui nous devions un Hamlet en beaux vers, etc., etc. — À la bonne heure dit Balzac, me voilà tout à fait rassuré. Je puis donc, sans inconvénient, vous parler de mon drame historique. Il s’appellera Pierre et Catherine. Pierre I et Catherine de Russie ! c’est, je crois, un excellent sujet de pièce. — Traité par vous, monsieur de Balzac, le sujet ne peut être qu’excellent. Êtes-vous avancé ? avez-vous un plan détaillé ? — Tout est là, dit Balzac en se frappant le front. Il ne s’agit plus que d’écrire. Tenez, on pourrait répéter après-demain le premier tableau. — Je serais bien curieux de connaître ce premier tableau, dis-je de mon air le plus aimable. — C’est très-facile. Nous sommes dans une auberge russe. Vous voyez d’ici le décor ? Bon. Dans cette auberge, beaucoup de mouvement, parce qu’il y a sur la route des passages de troupes. On entre, on sort, on boit, on cause, mais tout cela très-rapidement. Parmi les gens de la maison, une servante jeune, vive, alerte. Faites attention à cette femme-là !… Elle est bien campée, pas de beauté, mais un piquant exceptionnel ! On la lutine en passant : elle sourit à tout le monde. Cependant, il ne faut pas aller trop loin, ni en paroles ni en gestes. Aux propos vifs, aux étreintes entreprenantes, elle répond par des gifles qui valent des coups de poing. Entre un soldat plus crâne que les autres, chargé d’une mission particulière et pressée ; il se donne, pour l’accomplir, le temps qu’il voudra employer. Il peut donc boire à son aise, et causer longuement avec la servante, si elle lui plaît. Et, en effet, elle lui plaît à première vue ; quant à elle, le soldat lui semble un beau soldat. — Fille, dit-il en la prenant par la taille, tu me conviens, mets-toi là, près de moi, à cette table, et buvons ensemble. Le soldat s’assied et fait asseoir la servante. S’apercevant que le vieil hôtelier n’est pas de cet avis, le soldat se lève avec fureur, et, écrasant son poing sur la grosse table de sapin : — Qu’on ne s’oppose point à ma volonté, sinon je mets le feu à la baraque ! Et il l’aurait mis, en vérité. C’était cependant un honnête militaire, mais terrible avec ses inférieurs. Le vieil hôtelier fait signe à la jeune fille d’obéir. Que voulez-vous ! lorsque les troupes sont déchaînées dans les campagnes, le pauvre paysan est bien en peine ! Le soldat s’était remis à table. Il avait le bras tendrement passé autour du cou de la servante ; il ne détachait ce bras que dans les moments où il prenait son verre, l’autre main étant occupée à tenir le tuyau de la pipe qu’il fumait. Quand il avait largement bu, il regardait avec passion la fille d’auberge, et il lui disait : — Sois tranquille, je te donnerai une bien plus belle cabane que celle-ci. Tandis qu’ils causent immobiles, sans s’occuper d’autre chose, la porte du fond s’ouvre. Un officier paraît. En le voyant, chacun se lève avec respect. Les soldats font le salut réglementaire et se tiennent immobiles. Seuls, le soldat et la servante demeurent assis. Ils n’ont ni entendu ni vu l’officier. Remarquant cela, le personnage gradé s’indigne, ses yeux s’arrêtent sur la servante ; il ne cesse point de la regarder, tandis qu’il s’avance vers la table. Arrivé près du soldat, il lève le bras et l’abaisse avec une force terrible sur l’épaule du pauvre diable qui se courbe sous le choc : — Debout, drôle ! s’écrie l’officier. Va écrire sur le comptoir ton nom, celui de ton régiment, ton numéro d’ordre et attends-toi à avoir bientôt de mes nouvelles ! Au premier moment, c’est-à-dire en recevant le coup sans savoir qui le donnait, le soldat s’était senti disposé à se venger ; mais en reconnaissant un supérieur, cet instinct naturel avait été comprimé par l’habitude de la subordination.
Il se dresse automatiquement, il fait le salut et va inscrire au comptoir ce qui lui a été demandé.
Cependant l’officier considère la servante avec un redoublement d’attention. Cet examen paraît le calmer et l’adoucir. Le soldat ayant écrit, présente humblement le papier.
— C’est bon, dit l’officier en le lui rendant, va-t’en !
Le soldat fait un nouveau salut, tourne sur ses talons selon l’ordonnance, et sort sans regarder personne, pas même la jolie fille.
Àcelle-ci l’officier fait un sourire, elle répond en souriant aussi.
— Un bel homme ! pense-t-elle.
Le bel homme s’assied à la place que le soldat occupait. Il demande qu’on lui apporte ce qu’il y a de meilleur dans l’auberge, et il invite la servante à lui tenir compagnie. Elle accepte sans hésitation.
La conversation s’engage entre eux et devient promptement très-intime.
Un étranger se montre à la porte d’entrée. Il est enveloppé dans un grand manteau.
En voyant ce personnage, hommes et femmes tombent à genoux. Quelques-uns inclinent leur front jusqu’à terre.
Pas plus que n’avait fait le soldat, l’officier ne remarque ce qui se passe derrière lui. La séduisante fille d’auberge est en train de l’ensorceler. Dans un moment d’enthousiasme, l’officier s’écrie :
— Tu es divine, je t’emmène. Tu auras un bel appartement où il fait très-chaud.
De loin, le personnage au manteau examine le groupe resté indifférent à sa venue. Comme malgré lui, la fille espiègle attire son attention et sa sympathie. Il s’approche de la table, et, rejetant son manteau en arrière, il reste les bras croisés sur sa poitrine. L’officier jette les yeux sur lui. Aussitôt l’officier se lève en pâlissant, et, s’inclinant très-bas, il balbutie ces mots :
— Ah ! pardon, sire !
— Relève-toi.
De même encore que le soldat, l’officier se relève tout d’une pièce, attendant le bon plaisir du maître. Le maître était occupé à regarder de près la servante ; de son côté, elle considérait avec admiration et sans trembler le tzar tout-puissant.
— Tu peux te retirer, dit celui-ci à l’officier. Je garde cette femme, je lui donnerai un palais !
Ainsi se rencontrèrent pour la première fois Pierre I et celle qui devint Catherine de Russie !…
— Eh bien, que dites-vous de mon prologue ? demanda Balzac.
— Très-curieux, très-original ! mais le reste ?
— Sous peu, vous l’aurez. La donnée est intéressante ; vous verrez !… Comme cadre aux événements historiques, je rêve une mise en scène toute nouvelle. La Russie est pour nos théâtres, et principalement pour le vôtre, une mine féconde à exploiter. On y viendra. Au point de vue décoratif et plastique, nous en sommes encore, quand il s’agit de ce riche et grandiose pays, aux enluminures représentant le passage de la Bérésina, et la mort de Poniatowski avec son grand diable de cheval qui a l’air de vouloir avaler des glaçons.
S’animant à mesure qu’il parlait :
— Et les habitants ? Des cœurs d’or ! bien préférables à nous. Quant à leurs paysans, il n’y a plus que parmi eux qu’il existe des ténors. Nos campagnards, à nous, ont tous des voix de Prudhommes enrhumés… Et la haute société russe ! adorable ! au surplus, c’est là que j’ai choisi et obtenu ma femme !…
Balzac me laissa enthousiasmé de lui et bâtissant des montagnes d’espérances en raison du succès inévitable de Pierre et Catherine.
Lorsque je le revis, tout était changé.
Il avait renoncé momentanément à la pièce russe. Il s’engageait à nous la donner plus tard ; mais il avait réfléchi. C’était une entreprise colossale, pour laquelle il ne fallait rien négliger. Or, il lui manquait une foule de détails indispensables sur certaines cérémonies, sur certains usages, qu’il se proposait d’étudier sur les lieux mêmes, attendu que, durant l’hiver suivant, il devait faire un voyage à Saint-Pétersbourg et à Moscou… Bref, il me priait de ne pas insister, offrant de livrer au printemps une pièce en remplacement de celle qu’il ajournait.
Malgré mon désappointement, je dus souscrire aux désirs de M. de Balzac, et, en désespoir de cause, je le priai de me dire, si cela était possible, quelques mots du sujet nouveau qu’il nous destinait.
— Ce sera une chose atroce, reprit Balzac avec le contentement d’un homme à qui on a cédé.
— Comment, atroce ?
— Entendons-nous, il ne s’agit pas d’un gros mélodrame où le traître brûle les maisons et perfore à outrance les habitants. Non ; je rêve une comédie de salon où tout est calme, tranquille, aimable. Les hommes jouent placidement au whist, à la clarté de bougies surmontées de leurs petits abat-jour verts. Les femmes causent et rient en travaillant à des ouvrages de broderie. On prend un thé patriarcal. En un mot, tout annonce la règle et l’harmonie. Eh bien, là-dessous les passions s’agitent, le drame marche et couve jusqu’à ce qu’il éclate comme la flamme d’un incendie. Voilà ce que je veux.
— Vous êtes dans votre élément, maître. Alors votre donnée est trouvée ?
— Complètement. C’est le hasard, notre collaborateur habituel, qui me l’a fournie. Je connais une famille — je ne la nommerai pas — composée d’un mari, d’une fille que le mari a eue d’une première union, et d’une belle-mère, jeune encore et sans enfant. Les deux femmes s’adorent. Les soins empressés de l’une, la tendresse mignonne et caressante de l’autre, font l’admiration de l’entourage.
Moi aussi, j’ai trouvé cela charmant… d’abord. — Ensuite, je me suis étonné, non point qu’une belle-mère et sa bru fussent bien ensemble, — cela n’est pas précisément contre nature, — mais qu’elles fussent trop bien. L’excès gâte tout.
Malgré moi, je me pris à observer ; quelques incidents futiles me maintinrent dans mon idée. Enfin, une circonstance plus grave m’a prouvé, un de ces derniers soirs, que je n’avais point porté un jugement téméraire.
Comme je me présentais dans le salon, à une heure où il ne s’y trouvait presque plus personne, je vis la bru sortir sans m’avoir remarqué. Elle regardait sa belle-mère. Quel regard ! quelque chose comme un coup de stylet. La belle-mère était occupée à éteindre les bougies de la table de whist. Elle se retourna du côté de sa belle-fille ; leurs yeux se rencontrèrent, et le plus gracieux sourire se dessina en même temps sur leurs lèvres. La porte s’étant refermée sur la bru, l’expression du visage de l’autre femme se changea subitement en une amère contraction.
Tout cela prit, vous le pensez bien, le temps d’un éclair, mais ce temps m’avait suffi. Je me dis : Voilà deux créatures qui s’exècrent ! Que venait-il de se passer ? Je n’en sais rien, jamais je ne voudrai le savoir ; mais, partant de là, un drame tout entier se déroula dans mon esprit.
— Et, pour la première représentation, vous offrirez une belle loge à ces dames, afin qu’elles profitent de la leçon que la pièce contiendra sans doute à leur intention ?
— Assurément, j’offrirai la loge dont vous parlez, et, puisque vous en faites la remarque, cela vous oblige dès à présent, à m’en réserver une de plus ; mais je ne songe nullement à donner des leçons à qui que ce soit. Bien présomptueux serait le romancier ou l’auteur dramatique qui écrirait pour donner des leçons ! Il influence ses lecteurs ou spectateurs sans but défini à l’avance ; à son tour, il subit l’action de son temps, sans se rendre compte du comment ni du pourquoi ; instinct et hasard !…
Pour en revenir à ces dames, elles jouent la comédie de la tendresse, cela est, pour moi, hors de doute ; mais les choses peuvent en rester là, entre elles sans aboutir fatalement à un drame quelque peu foncé. Elles m’ont fourni, je le répète, un simple point de départ. Mes déductions féroces sont le fruit de mon imagination, et n’auront jamais — je me plais à le croire — rien de commun avec les réalités de leur existence. Dans tous les cas, si leur désunion contenait, ce qu’à Dieu ne plaise, les germes quelconques d’un dénoûment violent, il serait très-possible, en effet, que ma pièce les arrêtât net sur cette pente.
— Faites donc, maître, et tout sera pour le mieux.
Quelques mois s’écoulèrent. Le voyage en Russie eut lieu ; puis vint l’heure du retour. J’en fus instruit des premiers, et je courus chez M. de Balzac, à son hôtel de l’avenue Fortunée.
Je frappai à la dernière porte à droite en venant des Champs-Élysées. L’entrée n’avait rien de monumental : elle était munie d’une petite fenêtre grillée qui s’ouvrit au bout d’un moment ; un domestique en veste rouge me fit décliner mes noms et qualités ; il disparut, et, bientôt après, je fus introduit dans un jardinet dont les allées étroites étaient macadamisées jusqu’à la maison. Là, j’entrai dans un salon un peu bas. Ma vue fut immédiatement attirée par un magnifique buste en marbre, dû à David d’Angers, et représentant le maître du logis.
Balzac était à l’autre extrémité du salon : il me laissa contempler son buste ; puis il me cria de loin : « Le voilà, votre manuscrit ! »
Alors, je vis mon auteur, debout contre une table de travail, vêtu de sa grande robe monacale de laine blanche, la main appuyée sur un manuscrit de papier grisâtre. Le manuscrit rayonna à mes yeux comme doit rayonner à ceux du chercheur d’or la pépite qu’il vient de découvrir.
J’accourus. Sur le premier feuillet, Balzac avait écrit de sa main, en gros caractères : « Gertrude, tragédie bourgeoise, en cinq actes, en prose. » Au verso, se trouvait la distribution projetée de la pièce. Melingue était désigné pour le rôle de Ferdinand, l’amant de la belle-mère et de la bru. Madame Dorval devait jouer Gertrude. Les noms de Mathis, Barré (aujourd’hui sociétaire de la Comédie-Française), Saint-Léon, Gaspari, etc., figurent encore pour les autres rôles.
Au-dessous, l’auteur a minutieusement indiqué tout ce qui concernait l’époque, le truc de l’action, l’ameublement et le décor. Il va jusqu’à donner la mesure du double tapis qu’il juge indispensable pour la mise en scène. Ces curieux détails ont été ramenés, dans l’œuvre imprimée, aux mentions sommaires en usage.
Quant à l’unique salon dans lequel la pièce primitive devait se jouer, il fut ensuite additionné de la chambre où Pauline se suicide.
Nous décidâmes qu’une première lecture aurait lieu le surlendemain chez M. de Balzac, et que je me chargeais d’amener madame Dorval et Mélingue. Au jour indiqué, nous étions réunis, et l’auteur commença en disant d’une voix claire : Gertrude, tragédie bourgeoise !!!
— Oh ! oh ! Gertrude ! tragédie ! fit madame Dorval à mi-voix !
— N’interrompez pas, s’écria Balzac en riant.
Il reprit son manuscrit, et un silence religieux fut observé.
On s’arrêta à la fin du second acte. Impossible d’aller plus loin, tant l’œuvre était longue et touffue. En sortant, nul d’entre nous n’avait songé à faire des compliments à l’auteur sur ce que nous venions d’entendre, nous avions positivement la cervelle troublée comme si l’on nous eût fait prendre d’un vin capiteux.
Balzac nous accompagna jusqu’au seuil de sa maison, sans paraître s’être aperçu de notre irrévérence ; il nous donna un autre rendez-vous.
Balzac nous lut ses trois derniers actes. Le suicide de Pauline était l’objet d’un récit, ce qui fit encore bondir madame Dorval. Balzac s’arrêta, la regarda un moment, puis il dit :
— J’ai compris !
Et il continua.
Parvenu à la fin du cinquième acte, et sans attendre nos réflexions :
— Des longueurs ; un quart de la pièce à couper ; un récit à mettre en action…
— Et un titre à changer, ainsi qu’un comédien, s’écria vivement madame Dorval en indiquant d’une main, sur le manuscrit, le mot Gertrude, et, de l’autre, désignant Mélingue qui baissait la tête.
Le titre ne souleva point d’objections. On le remplaça par celui de la Marâtre, qu’il a glorieusement gardé. Quant à la question Mélingue, ce fut une autre affaire. Balzac ne voulut entendre à rien. La discussion s’engagea, longue, fatigante, tout en restant des plus courtoises. Mélingue, épuisé, dit :
— Allons ! vous y tenez absolument ?
— Absolument.
— Eh bien, alors, j’obéis !
Àce mot, Balzac éprouva comme une commotion. Cessant de parler, il fit quelques tours dans le salon, et, venant à Mélingue :
— Je n’accepte pas cela, dit-il. Je vous veux convaincu ; obéissant, non. Votre concession m’a été au cœur. C’est une grande preuve de déférence et d’amitié. Laissez ce rôle et donnez-moi la main !
Mélingue était fort ému ; nous avions beaucoup d’émotion aussi.
Quelques conférences entre Balzac et madame Dorval firent subir à la pièce les plus heureuses modifications.
La vaillante comédienne était souffrante ; elle n’en commença pas moins les répétitions avec une ardeur extrême. Elle y apportait un liant, un charme dont se souviennent encore ceux qui eurent le bonheur de la seconder. Ce fut dans un de ses moments d’entrain qu’elle esquissa, à mon intention, sur la table du souffleur, un paysage à la plume dont le dessin enfantin est intéressant par son inexpérience même, et surtout par la consécration touchante que la mort donne aux moindres souvenirs laissés par ceux que l’on a aimés et admirés.
Madame Dorval était minée par le mal implacable qui devait sitôt l’emporter. Elle ne put continuer les répétitions ; on confia son rôle à madame Lacressonnière. La remplaçante obtint le succès que l’on sait ; mais, un jour qu’on la complimentait, elle répondit :
— Ah ! si elle avait joué, elle !
La Marâtre fut représentée en juin 1848, ce qui veut dire au milieu des circonstances politiques les plus désastreuses !… Les théâtres étaient forcément abandonnés… Cependant telle est la puissance du génie, que ce qui restait à Paris de vaillant en littérature, se pressa dans la salle, et fit à l’œuvre de Balzac l’accueil sympathique et chaleureux qu’elle méritait.
Le lendemain de la représentation, j’allai rendre visite à l’auteur.
— Nous avons remporté la victoire, lui dis-je d’un ton joyeux.
— Oui, me dit Balzac, une victoire à la façon de celle de Charles XII.
En le quittant, je me risquai à lui demander où il était la veille et à lui reprocher de ne pas s’être montré à nous.
— Mais, me répondit-il en souriant, j’étais caché dans la loge des dames X…
— Ah ! eh bien ? ajoutai-je avec curiosité.
— Eh bien, la pièce les a beaucoup intéressées. Au moment où Pauline s’empoisonne pour laisser croire que sa belle-mère l’a assassinée, ma jeune fille a poussé un cri d’horreur ; elle m’a lancé un regard de reproche, regard mouillé d’une larme, et, saisissant vivement la main de sa belle-mère, elle a porté cette main à ses lèvres avec un élan…
— Sincère ?…
— Oh ! oui ! j’en suis sûr.
— Vous voyez bien, maître, que votre pièce peut servir de leçon !
XXVIII. Un Duel à la plume (Balzac et Sainte-Beuve), par A.-J. Pons. Le Nain Jaune, 10 décembre 1876.
XXIX. Les Œuvres et les Hommes, par Victor Fournel. Le Correspondant, 10 décembre 1876. Nous extrayons de cet article, où il est question de la Correspondance de Balzac, le très-curieux fragment suivant :
On sait que Balzac écrivait laborieusement, et l’histoire des épreuves successives qu’il grossissait à chaque fois d’innombrables adjonctions, jusqu’à ce qu’il eût tiré un long roman d’une courte nouvelle, est devenue légendaire. Il lui fallait un effort sans cesse renouvelé pour revêtir ses conceptions d’un style adéquat, comme s’exprimeraient les Allemands. Théophile Gautier, qui le connaissait bien et l’admirait beaucoup, a dit de Balzac « qu’il ne possédait pas le don littéraire et que chez lui s’ouvrait un abîme entre la pensée et la forme ; qu’il ne trouvait pas son moyen d’expression, ou ne le trouvait qu’après des peines infinies. » Pour reprendre une métaphore de Balzac lui-même, le fondeur n’arrivait qu’après un travail pénible à débarrasser son œuvre des bavures de la coulée. Il se rendait parfaitement compte de cette grande lacune de son talent ; le style était sa préoccupation constante, et, à force de vouloir atteindre le but, il lui arrivait de le dépasser, en tombant dans les afféteries du maniérisme le plus précieux et le plus entortillé. Parmi ses amis, Gautier était précisément celui qui excitait le plus l’envie de Balzac par la tranquille supériorité de son style et à qui il demandait le plus volontiers conseil et, au besoin, secours. On savait qu’il avait souhaité sa collaboration pour Mercadet et que l’auteur d’Albertus avait rimé, pour son Grand Homme de province à Paris, le sonnet de la Tulipe, qui a été recueilli dans ses œuvres. Mais il semble que tout n’ait pas été dit sur la collaboration plus ou moins volontaire de Théophile Gautier avec Balzac. Un aimable correspondant, un esprit curieux des choses littéraires, m’écrit pour m’en donner une preuve singulière et qui n’a jamais été relevée, que je sache. En 1837, Gautier publiait dans le Figaro les Portraits de Jenny Colon, de madame Damoreau (Figaro du 13 décembre 1837) et de mademoiselle Georges, qu’on a réunis depuis en volume, avec beaucoup d’autres, dans la collection de ses œuvres. En 1839, Balzac faisait paraître Béatrix. Et, dans Béatrix, on retrouve, presque à chaque page, des expressions, des tournures, des images, même des phrases entières empruntées aux Portraits de 1837. Il suffit, pour s’en convaincre, de rapprocher les fragments ci-dessous :
Rien de plus concluant, on le voit, et il serait facile de multiplier ces exemples. Faut-il croire à une collaboration secrète de Gautier ? Il paraît beaucoup plus sûr de s’en tenir à une imitation de Balzac, qui, en s’efforçant de s’assimiler un style qu’il admirait, a poussé son imitation un peu trop loin, çà et là jusqu’à la copie. Ces rapprochements piquants nous révèlent toutes les minuties de son procédé, l’effort laborieux de son enfantement littéraire ; nous le surprenons, pour ainsi dire, peignant au pointillé, empruntant quelques touches aux portraits de Jenny Colon et de madame Damoreau pour composer la figure de Fanny O’Brien, et rehaussant, renforçant celui de Camille Maupin de traits qu’il dérobe à la puissante effigie de mademoiselle Georges. On a dit souvent que George Sand était l’original de la Camille Maupin de Balzac ; on voit que mademoiselle Georges lui a servi aussi de type, au moins physiquement. Comme l’abeille, Balzac picore partout, mais, alourdi par son butin et gêné dans son vol, il ne ressemble pas plus à son modèle que l’inventaire d’un commissaire-priseur ne ressemble au tableau d’un peintre.
XXX. Balzac à l’Académie (conversations de Victor Hugo recueillies par Richard Lesclide). La Lune Rousse, 8 mars 1877. Voici cet intéressant récit.