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CHAPITRE VI

GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.

Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands changements étaient survenus en France. Louis XIV avait ramené à la paix toute l'Europe coalisée contre lui. Délivré de graves difficultés, il était déterminé à s'occuper exclusivement du bien-être de ses sujets, du développement du commerce et de l'industrie, et enfin des établissements.

Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur les événements précédents.

De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande, l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient réunies contre la France, et, malgré ces coalitions et les efforts réunis depuis dix ans, le roi, à force de ménagements et aussi de succès victorieux, était parvenu à se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité encore prépondérante en Europe.

Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse qu'il ne pouvait prolonger indéfiniment une lutte, qui était un si rude fardeau pour ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha à se faire accorder des conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain, par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre.

Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de demander à la victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il y réussit d'une manière inespérée, grâce à cette force et à cette intrépidité qui se révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple qu'il gouvernait.

Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et habituées à vaincre. Il disposa ses forces et ses généraux suivant les centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira à la France un élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation militaire.

Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les coalisés, tout en espérant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient prévoir qu'ils sortiraient, d'ici là, épuisés et anéantis.

An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais réclamaient la paix. Dans ce laps de temps, les Français avaient remporté plusieurs victoires et enlevé aux ennemis pour près d'un milliard de marchandises.

Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient été chassés de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les villes principales: Gironne et Barcelone.

Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées, et il avait vu succomber dix villes principales.

L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine, de la Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la confédération, l'on ne savait que prévoir.

La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées de terre et de mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amérique eurent leur part, avait calmé les esprits, et conservait à la France un prestige incomparable.

Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne et avec l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgré les efforts de l'Autriche, la succession au trône d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants.

Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait rien à craindre de ce côté.

Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu'à rétablir les finances, à procurer le bien-être à ses sujets et à assurer la prospérité des établissements extérieurs.

Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts, suivant les sages traditions laissées par Colbert, et commença à donner le plus grand essor aux Indes Orientales. La France y possédait un territoire immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels Chandernagor et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient compter 50,000 âmes.

Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait très bien l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que l'on pouvait y établir l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles françaises, dont Saint-Domingue formait la partie principale.

Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du Pérou, du Quito, en fournissant l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à la Vera Cruz.

Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'accès aux richesses de la Louisiane, que Sa Majesté avait fait découvrir depuis plusieurs années, et qui révélaient «dans le nouveau monde un monde nouveau.»

Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient bien aux desseins des autorités souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de juillet 1699. Il commença par licencier son monde et décharger ses bâtiments, et en même temps il envoyait une copie de son journal à M. de Pontchartrain, ministre de la marine.

Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda de plus amples détails pour la satisfaction du roi, et en même temps il lui fit pressentir la nécessité d'un second voyage.

On destina aussitôt deux bâtiments, la Renommée, de 45 canons, et la Gironde, pour la nouvelle entreprise.

M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte.

Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les plus proches parents de M. d'Iberville, avaient écrit que l'occupation, du sud de l'Amérique pouvait nuire gravement aux établissements de la Nouvelle-France.

Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait avec ombrage cette nouvelle expédition; il pensait que ce serait une disgrâce pour les possessions françaises aux Antilles.

Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied et soulever les sauvages, qui étaient au nombre de plusieurs millions, disait-il. «Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très honnête homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son esprit d'entreprise.»

De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus contre les succès d'un officier canadien, répandaient le bruit «qu'il ne réussirait pas mieux que La Salle; que son expédition avait été mal menée parce qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80 hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort que les gens de La Salle.»

M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le roi sur ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire un mémoire sur l'importance de son établissement.

M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une dizaine de pages. Il avait déjà exposé les avantages que le Canada retirerait de cette entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute l'Amérique centrale par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des stations importantes. Il montrait ensuite la possibilité de se saisir du Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin il affirmait la nécessité d'arrêter l'extension continuelle des Anglais, «déjà trop puissants».

Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par les Espagnols sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres produits.

Il finissait en affirmant que dans ces régions presque tropicales on pouvait récolter les productions des Antilles.

M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M. Duguay, l'intendant de la marine à Rochefort, d'activer l'armement des navires destinés à l'expédition.

Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés par le roi sur la Renommée, bâtiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine. Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens réunis à Rochefort.

M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur, militaire plein d'expérience, et son frère de Châteauguay, âgé de 14 ans. C'était lui qui était destiné devenir un jour gouverneur de la Guyane.

Sur la Gironde, se trouvaient le chevalier de Surgère, commandant; M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcières, lieutenant en second, etc.

M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de leurs services, recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.

Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M. de Bienville, âgé alors de vingt ans, lieutenant.

En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville tout ce qu'il avait demandé pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pièces de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de poudre à mousquet.

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