I.--LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET.
M. Paul Meyer a récemment découvert, dans la bibliothèque de sir Thomas Phillipps, à Cheltenham (Angleterre), un poème en plus de 19 000 vers dont personne n'avait parlé et que probablement personne n'avait jamais lu depuis le moyen âge, bien que la littérature française ne possède pas, jusqu'à Froissart, une seule œuvre en vers ou en prose qui combine au même degré l'intérêt historique et la valeur littéraire. Il a pour sujet l'histoire très détaillée de Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke, régent d'Angleterre pendant les premières années du règne de Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre règnes les plus hauts emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-être un héraut d'origine normande, a gardé l'anonyme, mais nous savons qu'il a composé son ouvrage d'après des sources très sûres, qu'il était contemporain des événements qu'il a racontés, et qu'il avait de la bonne foi et du bon sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'œuvre que M. P. Meyer a publié d'abord dans la Romania[73]. «C'est, dit l'éditeur, le récit des derniers moments de Henri II, de la scène du pillage qui eut lieu après sa mort, de ses funérailles, enfin des premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce récit portent le cachet de la vérité; on sent qu'on est en présence de témoignages de première main. D'ailleurs, le contrôle, là où il est possible, est constamment favorable au poème.
La mort de Henri II a été accompagnée des souffrances physiques et des douleurs morales les plus poignantes. Épuisé par une maladie cruelle, humilié dans son honneur de souverain, il lui était réservé d'apprendre dans les derniers jours de sa vie qu'il était trahi par celui qu'il aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin si triste a vivement frappé les contemporains: elle a été racontée par plusieurs historiens; elle a même donné lieu à une légende qu'on peut lire parmi les frivoles récits du Ménestrel de Reims. Le compte rendu le plus détaillé et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que Giraut de Barri a inséré dans son traité de l'instruction des princes. Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le poème, mais chacun offre certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans le poème, dont la narration est de beaucoup la plus circonstanciée que nous ayons de cet événement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'étaient ligués contre lui avec son fils Richard, fut consterné d'y voir le nom de Jean, son fils bien-aimé, mais le récit du poème est bien autrement précis et émouvant. Nous y voyons Henri, après avoir conclu un traité humiliant avec Philippe Auguste, faire demander à celui-ci la liste de ceux qui s'étaient engagés (empris) contre lui avec le roi de France. Le messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui fait le roi déjà gravement malade, il répond: «Sire, puisse Jésus-Christ me venir en aide! le premier qui est ici écrit, c'est le comte Jean votre fils!»
Et cil en suspirant li dist: «Sire, si m'ait Jhesu Crit, Li premiers qui est ci escriz, C'est li quens Johan vostre fiz.»
C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne littérature peu de pages aussi émouvantes que celle où est contée la douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre davantage, dont la tête se perd, qui marmotte des paroles inintelligibles (il parlait, mais nul ne savait--Prou entendre ce qu'il disait); qui meurt enfin d'une hémorragie. Il souffrait d'une maladie nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel degré d'intensité peut atteindre la souffrance morale chez les malheureux dont le système nerveux est attaqué.
Quant li reis Henris entendi Que la riens ou plus atendi A bien faire e qu'il plus amot Le traïsseit, puis ne dist mot Fors tant: «Asez en avez dit.» Lors s'entorna devers son lit: Li cors li frit, li sans li trouble Si k'il out la color si troble Qu'el fu neire e persie e pale, Por sa dolor qui si fut male Perdi sa memorie trestote, Si qu'il n'oï ne re vit gote. En tel peine et en tel dolor Fu travalliez tresque al terz jor. Il parlout, mais nuls ne saveit Prou entendre k[e] il diseit. Li sanz li figa sur le cuer, Si l'estut venir a tel fuer Que la mort, sans plus e sanz mains, Li creva le cuer a ses mains. Molt le tient a cruel escole, E uns brandons de sanc li vole Fegié de[l] nés e de la boche. Morir estuet kui mort atoche Si cruelment com el fist lui. A grant perte e a grant annui Torna o toz [cels] qui l'amerent E a toz cels qui o lui erent. Si vos direi a poi de some K'onques n'avint a si halt home Ce qui avint a son morir, Kar l'om ne l'out de quei couvrir, Ainz remest si povre e estrange K'il n'out sor lui linge ne lange.
La mort du roi fut le signal d'une scène de pillage repoussante. C'était presque l'usage, lorsque le défunt avait une valetaille considérable. Le Maréchal intervient, sans succès, auprès du sénéchal Étienne de Marzai, afin d'obtenir que quelque aumône soit faite aux pauvres accourus dans l'espoir de participer aux distributions qu'il était de coutume de faire à la mort d'un grand personnage. Il y a là tout un ensemble de menus faits très caractéristiques, que nous ne connaissions pas par le détail, mais qu'on pouvait cependant soupçonner en gros. Ces deux lignes de Gervais de Cantorbéry donnaient à penser: «Rex Henricus... male interiit .ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi miserabiliter sepultus est, ut præ pudore regis cetera taceam.»
[Illustration: Sceau de Henri Plantagenet.]
La scène qui vient ensuite, et où le poète nous fait assister à l'avènement de Richard Ier, est plus riche encore en faits nouveaux. C'est en outre un tableau achevé. Il faut, pour se rendre compte de la scène, savoir qu'à la retraite du Mans Guillaume le Maréchal, placé à l'arrière-garde de l'armée du roi Henri, s'était trouvé face à face avec Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'était écrié: «Par les jambes Dieu! Maréchal, ne me tuez pas! je n'ai pas mon haubert[74]!» et le Maréchal avait répondu: «Non! je ne vous tuerai pas, que le diable vous tue!» et il s'était contenté de le mettre à pied en lui tuant son cheval. Or, présentement c'était Richard qui était roi. Il arrivait à Fontevrault, ayant appris la mort de son père. «Mais,» dit le poète, toujours habile à insinuer ce qu'il ne veut pas dire, «je n'ai pas enquis ni su s'il en fut affligé ou content.» Cependant les barons qui avaient été fidèles à Henri, qui par conséquent avaient combattu contre Richard, se tenaient à l'entour de la bière. «Ce comte[75]», disaient les uns, «nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus avec son père.--Qu'il fasse comme il voudra!» disaient les autres; «ce n'est pas à cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le maître du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous guidera. Mais c'est pour le Maréchal que nous sommes inquiets, car il lui a tué son cheval. Toutefois le Maréchal peut bien savoir que tout ce que nous possédons, chevaux, armes, deniers, est à son service.--Seigneurs,» répond le Maréchal, «il est vrai que je lui ai tué son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais j'aurais peine à accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accordé tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera encore, j'en ai la confiance.»
Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers, «et je vous dis--c'est le poète qui parle--qu'en sa démarche il n'y avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, déconfort, courroux ou liesse». Il s'arrêta devant le corps et demeura un temps silencieux, puis il appela le Maréchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut lieu entre Richard et le Maréchal a dû être contée plus d'une fois par ce dernier à ses amis, notamment à Jean d'Erlée, de qui le poète l'a probablement recueillie. Elle est à l'honneur de l'un et de l'autre. Guillaume s'y montre loyal et ferme: il a tué le cheval, il aurait pu tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son côté oublie le passé: fidèle à sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait à se rattacher les amis de son père, il confie au Maréchal une mission importante, et peu après lui donne en mariage la comtesse de Striguil.
[Illustration: Les tombeaux des Plantagenets, à Fontevrault.]
Dist li quens: «Mar., beal sire, L'autrier me volsistes ocire, E mort m'eüssez sans dolance Se ge n'eüsse vostre lance A mon braz ariere tornée, S'i eüst malveise jornée.» Il respondit al conte: «Sire, Einz n'oi talent de vos ocire N'onques a ceo ne mis esfors, Quer ge sui unquor assez forz A conduire une lance arme[z] Enteis que g'ere desarme[z]; E altresi, se ge volsisse, Tot dreit en vostre cors ferisse Com ge fis en cel de[l] cheval. Se ge l'ocis nel tieng a mal, N'encor ne m'en repent ge point.» Issi respondi point a point. E li quens respondi a dreit «Mar., pardoné vos seit,
Ja envers vos n'en avrai ire. --La vostre merci, beal doz sire,» Dist sei li Mar. adonkes, «Quer vostre mort ne voil ge unkes.» Si respondi li Mar., Qui unques ne volt estre fals. Li quens dist: «Ge voil de ma part Ke vos e Gilebert Pipart Augiez tantost en Engleterre. Si pernez garde de ma tere E de trestost mon autre afaire, Si comme il le convient [a] faire, K'a bien paiez nos en tenjon, Quele ore que nos i venjon. E ge m'en vois, si preing en main Que matin reve[n]drai demain; Si sera enoreement Ensepeliz e richement Li reis mis peres e a dreit Comme si halt hom estre deit.»
Pour apprécier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer à ce que les historiens nous rapportent des funérailles de Henri II et de l'avènement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard et du Maréchal; et quant à la scène des funérailles, ce qu'ils disent est purement légendaire; ils content en effet que lorsque Richard approcha du corps de son père, le sang coula avec abondance des narines du roi défunt, comme si la présence du fils coupable avait éveillé chez le père un sentiment d'indignation.
P. MEYER, L'Histoire de Guillaume le Maréchal, poème français inconnu, dans la Romania, t. XI, 1882.