‹ Histoire du moyen âge 395-1270Chapitre 49 sur 54 · CHAPITRE XIV

CHAPITRE XIV

CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE

(Suite.)

PROGRAMME.--La littérature: trouvères, troubadours. Villehardouin, Joinville.

Les arts. Un château, une église romane, une église gothique. [Mœurs. Civilisation.]

BIBLIOGRAPHIE.

L'Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident, par A. Ebert (trad. de l'all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8º), s'arrête au commencement du XIe siècle. Il faut recourir, pour la suite, à des ouvrages spéciaux.--Pour l'=histoire de la littérature en latin=, voir un bref inventaire, le seul qui existe, par A. Gröber, dans le t. II du Grundriss der romanischen Philologie, Strassburg, 1893-1894, in-8º. Cf. ci-dessus, p. 155, l. 23.--Le Grundriss der germanischen Philologie, publ. sous la direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8º) contient un bref exposé de l'=histoire des littératures germaniques= (gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.).--Le Grundriss der romanischen Philologie, publ. sous la direction de A. Gröber, en cours de publication, contiendra un exposé analogue de l'=histoire des littératures romanes= (française, provençale, catalane, espagnole, portugaise, etc.).--La meilleure =histoire de la littérature française= au moyen âge est présentement[85] celle de M. G. Paris: La littérature française au moyen âge, Paris, 1890, in-16, 2e éd., qui donne une bibliographie complète[86].--Pour l'histoire de la littérature =anglaise=: J.-J. Jusserand, Histoire littéraire du peuple anglais, des origines à la Renaissance, Paris, 1895, in-8º.--Pour l'histoire de la littérature =allemande=: W. Scherer, Geschichte der deutschen Litteratur, Berlin, 1891, in-8º, 6e éd.; A. Bossert, La littérature allemande au moyen âge, Paris, 1894, in-16, 3e éd.--Pour l'histoire de la littérature =italienne=: A. Gaspary, Geschichte der italianischen Litteratur, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8º; A. d'Ancona et O. Bacci, Manuale della letteratura Italiana, I, 1, Firenze, 1892, in-12.--Pour l'histoire de la littérature =en grec=, voir plus haut, ch. III[87].

L'=histoire de l'écriture= se rattache, si l'on veut, à celle de la littérature. Voir: M. Prou, Manuel élémentaire de paléographie latine et française, Paris, 1892, 2e éd.;--W. Wattenbach, Das Schriftwesen im Mittelalter, Leipzig, 1875, in-8º;--C. Paoli, Programma scolastico di paleografia latina, Firenze, 1888-1894, 2 vol. in-8º.

· · ·

Dans les Grundriss de A. Gröber et de H. Paul, il est traité sommairement de l'=histoire de l'art= au moyen âge. Mais on lira volontiers des livres plus développés.

Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrés, sur l'histoire de l'art au moyen âge, dont on ne saurait recommander la lecture aux commençants, mais qu'il faut connaître, pour les consulter au besoin. Citons, entre autres: E. Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8º;--le même, Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8º (meubles, ustensiles, orfèvrerie, instruments de musique, jeux, outils, vêtements, armes de guerre, etc.):--J. Labarte, Histoire des arts industriels au moyen âge, Paris, 1881, 3 vol. in-4º 2e éd.;--E. Gélis-Didot et H. Laffillée, La peinture décorative en France du XIe au XIVe siècle, Paris, s. d., in-fol.;--F. de Lasteyrie, Histoire de la peinture sur verre d'après les monuments en France, Paris, 1860, 2 vol. in-fol.;--H. Révoil, L'architecture romane dans le midi de la France, Paris, 1873, 3 vol. in-fol.;--V. Ruprich-Robert, L'architecture normande aux XIe et XIIe siècles, en Normandie et en Angleterre, Paris, s. d., 2 vol. in-fol.;--A. de Baudot, La sculpture française au moyen âge..., Paris, 1878-1884, in-fol.;--G. Dehio et G. v. Bezold, Die kirchliche Baukunst des Abendlandes, Stuttgart, I, 1889-1892, in-8º;--Catalogue de la collection Spitzer, Paris, 1890-1894, 6 vol. in-fol.--De moindre dimension, mais encore très importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (Some account of domestic architecture in England from the Conquest to the end of the XIIth century, London, 1877, in-8º);--de R. Cattanec (L'architettura in Italia dal secolo vi al mille circa, Venezia, 1888, in-8º; tr. fr., Venise, 1890, in-8º);--de C. Enlart (Origines françaises de l'architecture gothique en Italie, Paris, 1894, in-8º);--de W. Vöge, Die Anfänge des monumentalen Stiles im Mittelalter, Strassburg, 1894, in-8º;--etc.--Principales monographies sur l'=architecture militaire=: P. Salvisberg, Die deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die Renaissance, Stuttgart, 1887, in-8º;--G. T. Clark, Mediæval military architecture in England, London, 1884, 2 vol. in-8º. Cf. ci-dessus, p. 276.

Sur la survivance des traditions de l'art antique pendant le moyen âge: E. Müntz, La tradition antique au moyen âge (d'après le livre de A. Springer), dans le Journal des Savants, 1887 et 1888.

Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute vulgarisation, qui n'offrent pas, en général, comme quelques-uns des ouvrages originaux qui précèdent, le danger d'être systématiques. Il y en a d'excellents. Sans parler des Manuels généraux d'histoire de l'art (Ch. Bayet, Manuel d'histoire de l'art, Paris, 1886, in-8º;--W. Lübke, Grundriss der Kunstgeschichte, Stuttgart, 1892, in-8º, 11e éd.; tr. fr. d'après la 9e éd., Paris, 1886-1887, in-8º;--R. Rosières, L'évolution de l'architecture en France, Paris, 1894, in-12), où l'histoire de l'art du moyen âge a sa place, consulter: H. Otto, Handbuch der kirchlichen Kunst-Archæologie des deutschen Mittelalters, Leipzig, 1883-1884, 5e éd.;--Ch. H. Moore, Development and character of gothic architecture, London, 1890, in-8º;--L. Gonse, L'art gothique, Paris, 1891, in-4º;--J. Quicherat, Histoire du costume en France, Paris, 1876, in-4º;--E. Molinier, L'émaillerie (Bibliothèque des Merveilles).--Dans la «Collection pour l'enseignement des Beaux-Arts» figurent deux volumes de M. Corroyer (L'architecture romane, L'architecture gothique), dont les conclusions sont très contestables.--Le livre de A. Lecoy de la Marche, Le treizième siècle artistique (Lille, 1891, in-8º), est superficiel.--L'Abécédaire d'archéologie de M. de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8º) a été longtemps classique, et, comme Manuel élémentaire d'archéologie médiévale, il n'a pas encore été remplacé.--Il existe un grand nombre de bons traités généraux d'=iconographie=. Le plus récent est celui de H. Detzel, Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss der christlichen Kunst, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8º.--Un recueil de reproductions de monuments figurés, commode pour l'enseignement élémentaire, peu coûteux, est celui de Seeman, Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters, Leipzig, 1886.

· · ·

Les Grundriss de A. Gröber et de H. Paul contiennent des chapitres consacrés à l'=histoire des mœurs et de la «civilisation»= (Kulturgeschichte) chez les peuples romans et germaniques au moyen âge.--Les études relatives à l'histoire de la «civilisation» se sont notablement développées depuis quelques années, surtout en Allemagne et en Italie.

Il existe des histoires générales de la civilisation (la meilleure est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires générales de la civilisation en France (A. Rambaud, Histoire de la civilisation française, Paris, 1893, 5e éd.), en Allemagne (O. Benne am Rhyn, Kulturgeschichte des deutschen Volkes, Berlin, 1895, in-8º, 2e éd.), en Angleterre (H. D. Traill, Social England, précité), où le moyen âge a une place. Mais il existe aussi des =histoires générales de la civilisation au moyen âge=. Prématurées, elles sont provisoires; il faut s'en servir avec précaution: G. B. Adams, Civilisation during the middle ages, New-York, 1894, in-8º;--G. Grupp, Kulturgeschichte des Mittelalters, Stuttgart, 1894-1895, 2 vol. in-8º.--Pour l'histoire de la civilisation =en France= au moyen âge, sans parler de la célèbre Histoire de la civilisation en France de Guizot, écrite à un autre point de vue: P. Lacroix, Les arts, les mœurs, les usages, la vie militaire et religieuse, les sciences et les lettres au moyen âge, Paris, 1868-1876, 4 vol. in-4º; ce médiocre ouvrage a eu beaucoup de succès; il a été récemment adapté en allemand par R. Kleinpaul, sous ce titre: Das Mittelalter;--R. Rosières, Histoire de la société française au moyen âge, Paris, 1884, 2 vol. in-8º, 3e éd. (Original, peu sûr);--=en Allemagne=: Fr. v. Löher, Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter; München, 1891-1892, 2 vol. in-8º;--=en Suède=: H. Hildebrand, Sveriges Medeltid. Kulturhistorisk Skildring, Stockholm, 1894, in-8º.--L'ouvrage de M. A. Dredsner sur l'=Italie= est plus spécial: Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10 u. 11 Jahrhundert, Breslau, 1890, in-8º.

C'est aux =monographies= qu'il faut recourir. Nous n'en citerons qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.--Lire, =en allemand=: K. Weinhold, Die deutschen Frauen in dem Mittelalter, Wien, 1882, 2 vol. in-8º, 2e éd.;--L. Kotelmann, Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien, nach Predigten, Hamburg, 1890, in-8º;--A. Schultz, Das höfische Leben, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8º, 2e éd.--=En italien=: A. Graf, Miti, leggende e superstizioni del medio evo, Torino, 1892-1895, 2 vol. in-8º;--D. Merlini, Saggio di ricerche sulla satira contra il villano, Torino, 1894, in-16.--=En anglais=: H. C. Lea, Superstition and force, Philadelphia, 1892, in-8º, 4e éd. (Excellent.).--=En français=: Ch.-V. Langlois, La société du moyen âge d'après les fableaux, dans la Revue politique et littéraire, août-sept. 1891;--A. Lecoy de la Marche, La chaire française au moyen âge, spécialement au XIIIe siècle, Paris, 1886, in-8º 2e éd.;--le même, La société au XIIIe siècle, Paris, 1880, in-12;--E. Sayous, La France de saint Louis d'après la poésie nationale, Paris, 1866, in-8º;--E. Berger, Thomæ Cantipratensis (Thomas de Cantimpré) «Bonum universale de apibus» quid illustrandis sæc. XIII moribus conferat, Paris, 1895, in-8º;--G. Paris, Les cours d'amour du moyen âge (d'après le livre, en danois, de E. Trojel) dans le Journal des Savants, 1888;--U. Robert, Les signes d'infamie au moyen âge, Paris, 1891, in-12.

L'=histoire de l'art militaire et de la tactique= a été fort étudiée. Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (Institutions militaires de la France, Paris, 1863, in-8º), de H. Delpech (La tactique militaire au XIIIe siècle, Paris, 1885, 2 vol. in-8º) et de M. le général Koehler, Geschichte des Kriegswesens in der Ritterzeit, I, Leipzig, 1886, in-8º.--Consulter au surplus la Bibliographie spéciale de J. Pohler, Bibliotheca historico-militaris, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8º.

L'=histoire du droit privé= est une province particulière de l'histoire de la civilisation où la science est aujourd'hui fort avancée. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, pour l'=histoire du droit ecclésiastique= (R. Sohm. Kirchenrecht, I, Leipzig, 1892, in-8º;--Ph. Zorn, Lehrbuch des Kirchenrechts, Stuttgart, 1888, in-8º;--E. Löning, Geschichte des deutschen Kirchenrechts, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8º;--etc.);--pour l'histoire du droit =allemand= (A. Brunner, Deutsche Rechtsgeschichte, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--R. Schröder, Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte, Leipzig. 1893, in-8º, 2e éd.);--pour l'histoire du droit =anglais= (Fr. Pollock et F. W. Maitland, The history of English law before the time of Edward I, Cambridge, 1895, 2 vol. in-8º);--pour l'histoire du droit =français= (A. Esmein, Cours élémentaire d'histoire du droit français, Paris, 1895, in-8º, 2e éd.;--P. Viollet, Précis de l'histoire du droit français, Paris, 1893, 2e éd.).

I.--LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN EUROPE AU XIIe SIÈCLE.

Le domaine littéraire de la France s'étendait, au XIIe siècle, bien au delà des limites du royaume, et, sans parler des provinces limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement à la nôtre, notre langue et notre poésie, à la suite de nos armes, avaient conquis en Europe et même au delà de vastes possessions.

[Illustration: Un jongleur, d'après une miniature.]

La plus belle et la plus importante pour l'histoire littéraire, c'est l'Angleterre. Pendant tout le XIIe siècle, la littérature de l'Angleterre a été la littérature française. Non seulement nos anciens poèmes furent aussi répandus que chez nous dans le pays que les Normands avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littérature sérieuse et la poésie courtoise y déployèrent une floraison brillante. J'ai déjà parlé de l'influence considérable exercée par les rois anglais sur les écrivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou; ils en appelèrent plus d'un auprès d'eux, et bientôt sous leur protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre même des romanceurs habiles et nombreux. C'est même en Angleterre que nous trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littérature qui s'efforça de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine Aélis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant à la cour du roi Henri Ier le goût des lettres françaises: dès son couronnement, nous voyons le clerc Benoît mettre pour elle en vers français la vie de saint Brandan, curieuse légende sortie de l'imagination celtique et qu'elle voulut connaître comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est en son honneur que Philippe de Thaon, déjà auteur d'un Comput rimé, a composé son Bestiaire. Devenue veuve, elle fit écrire par un poète appelé David, dont l'œuvre est malheureusement perdue, une longue histoire du mari qu'elle pleurait, en forme de chanson de geste. Sous le règne court et agité d'Étienne, nous devons surtout mentionner la grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les poèmes historiques de Wace devaient faire oublier le succès. Mais c'est le règne de Henri II qui fût l'âge d'or des lettres françaises en Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et d'un grand roi les qualités les plus brillantes de l'esprit, donna à sa cour un éclat inouï, où la splendeur matérielle était rehaussée par la recherche des plaisirs plus délicats de l'esprit. Il joignait à l'amour de la poésie de pure imagination la curiosité de l'esprit et le goût de l'étude; seulement il était lettré et n'avait pas besoin de se faire lire les livres français et traduire les livres des clercs. Aussi son influence s'exerça-t-elle surtout sur la poésie, dans laquelle il appréciait avant tout les qualités de correction et d'élégance. «J'ai l'avantage, disait Benoît de Sainte-More, de travailler pour un roi qui sait mieux que personne distinguer et apprécier un ouvrage bien fait, bien composé et bien écrit.» Les poètes français les plus distingués, Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-être Chrétien, venaient en Angleterre écrire ou publier leurs ouvrages; à côté d'eux, des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan Fantôme, d'autres encore, commençaient cette littérature anglo-normande qui devait durer au siècle suivant et ne mourir qu'après avoir suscité et fécondé la véritable littérature anglaise. A côté des romans de la Table Ronde, où les traditions celtiques, plus ou moins altérées, reçurent la forme romane, une mention spéciale est due aux poèmes intéressants composés en Angleterre, dans lesquels la poésie et l'histoire des Anglo-Saxons ont passé en vers français et ont ainsi été arrachées à l'oubli. J'ai parlé déjà de Geoffroi Gaimar, qui travaillait sur des sources en partie saxonnes; la poésie est représentée par les beaux romans de Horn, d'Aerolf, de Havelok, de Waldef. Les Normands d'Angleterre jouèrent entre les Bretons et Saxons insulaires et le reste de l'Europe, par l'intermédiaire de la langue française, un rôle d'interprètes qui, dans l'histoire comparée des littératures, a une importance capitale.

Ce n'était pas seulement en Angleterre que les Français avaient porté leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient aussi pour rois des Normands, et là aussi la littérature française retrouva une patrie. Les descendants de Tancré de Hauteville aimèrent les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Bâtard; l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, était lettré comme lui et réunissait également une cour brillante. Le sort qui nous a conservé l'ensemble de la littérature anglo-normande nous a ravi en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur attribuer avec certitude une grande part dans le cycle épique de Guillaume «au court nez», et nous avons gardé quelques traductions de livres historiques faites chez eux, un peu après notre période, dans un dialecte fortement italianisé. La poésie lyrique, qui brilla peu en Angleterre, paraît au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y détermina peut-être, au XIIIe siècle, autant que la poésie provençale, l'éclosion de la poésie italienne.

Plus à l'Orient, en Grèce, c'est le siècle suivant qui devait fonder une France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le XIIe siècle en s'ouvrant trouvait déjà en Palestine le royaume français de Jérusalem. Là aussi notre littérature fut non seulement goûtée, mais cultivée; sans parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une admirable langue, le code de la féodalité, c'est là qu'ont été sans doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient été écrits en latin; c'est là enfin que la chute du royaume de Jérusalem en 1189 donna lieu aux plus anciens récits d'événements contemporains qui aient été écrits en prose française.

Un autre établissement français hors de nos limites, le royaume de Portugal, fondé en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a été trop promptement et trop complètement séparé de la France pour qu'au XIIe siècle notre littérature put y prendre pied; d'ailleurs les Français étaient là en petit nombre, et ils adoptèrent rapidement la langue du peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que cette origine française des rois et grands seigneurs ne fut pas sans influence sur les commencements de la poésie lyrique portugaise, évidemment imitée de celle des trouveurs et des troubadours.

C'est, en effet, au delà du pays de sa naissance, au delà des contrées où les Français s'étaient établis, un troisième domaine de la littérature française au XIIe siècle que lui forment les pays où elle a été goûtée, admirée et imitée. Il faudrait écrire plus d'un volume si on voulait énumérer en détail les preuves du succès inouï de notre poésie en Europe à cette époque; je m'y astreindrai d'autant moins que beaucoup des imitations étrangères sont sensiblement postérieures à leurs originaux; je ne veux que vous donner une idée générale de cette vaste littérature, dont le fond est français, dont la forme est provençale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise, anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de vous décrire un rayonnement incomparable.

Nous avons vu plus haut que, tandis que la littérature française dépassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France, elle ne les remplissait pas dans le royaume même. Les provinces du Midi avaient une langue et une littérature à elles, qui s'étaient développées dans des conditions et avec des caractères assez différents. C'est donc, à vrai dire, la première action de notre littérature sur une littérature étrangère que celle qu'elle exerça sur la poésie des troubadours. Elle lui emprunta, vers le milieu du XIIe siècle, les formes et l'esprit de sa poésie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche littérature épique. Les Provençaux avaient eu sans doute, eux aussi, une épopée nationale, mais elle était tombée, chez eux, sauf de rares exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos poèmes dont les troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de fréquentes allusions. Ils en vinrent à les traduire, comme dans Ferabras, ou à les imiter, comme dans Jaufre. Au commencement du XIIIe siècle, un habile troubadour, qui donnait à ses compatriotes une sorte de grammaire poétique, revendiquait pour la langue d'oc la suprématie dans les chansons proprement dites, mais reconnaissait en même temps que la parlure de France valait mieux et était plus avenante pour composer des romans, c'est-à-dire des poèmes narratifs.

Aussi les autres nations romanes ont-elles en général subi l'influence des troubadours pour la poésie lyrique, des trouveurs pour la poésie épique. Les cancioneros composés aux XIIIe et XIVe siècles dans les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations des cansons provençales; mais nos chansons de geste ont suscité les cantares de gesta espagnols et, entre autres, le poème du Cid, de même que nos romans d'aventure ont été traduits ou imités dans les divers idiomes de la péninsule ibérique et ont fini par aboutir aux deux grands romans qui terminent le moyen âge, le Tiran le Blanc catalan et l'Amadis portugais, puis castillan. Il en fut de même en Italie. Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnaît que la langue d'oc a fourni le modèle de la poésie lyrique, tandis qu'à la langue d'oïl appartient toute la poésie narrative. Et ce qu'il dit est confirmé chaque jour d'une manière plus éclatante par les recherches modernes. Si les prédécesseurs de Pétrarque et de Dante, si ces poètes eux-mêmes sont des disciples des troubadours, toute l'épopée italienne descend de la nôtre, par voie de traduction ou d'imitation, et le Roland amoureux du Bojardo, père du Roland furieux, n'est autre chose que la fusion des deux grands courants de notre poésie épique, du cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matière de Bretagne et de la matière de France. Par un phénomène plus étrange encore, le français faillit, au XIIIe siècle, devenir la langue littéraire de l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vénitiens Marc Pol et Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de préférence à leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes lombardes, vénitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires en la langue de France, comme dit l'un d'eux. Grâce au génie de Dante, l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de se créer une langue littéraire admirable; mais ce curieux phénomène atteste d'une manière éclatante la puissance de notre vieille littérature.

Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi dire des succursales de la grande école française. Je ne mentionne que pour mémoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde; mais la magnifique littérature poétique de l'Allemagne, à la fin du XIIe et au commencement du XIIIe siècle, n'est que le reflet de la nôtre. Les Minnesinger ont transporté dans leur langue les formes et l'esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la provençale; il faut se hâter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand poète de l'Allemagne ancienne, cette poésie s'est développée avec une originalité, une grâce et une profondeur sans égales chez nous. Nos chansons de geste ont été traduites ou imitées sans relâche en Allemagne et dans les Pays-Bas, ainsi que nos poèmes du cycle breton, pendant toute cette période que les historiens de la littérature allemande qualifient de classique: Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric, des Turold, des Chrétien de Troies, des Benoît de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume, des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors, à côté de la littérature française en français, une littérature française en allemand et une autre en néerlandais.

Il y en avait bien une en norvégien. Oui, cette terre lointaine d'où étaient parties, aux temps carolingiens, les désolantes incursions normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrétienne maintenant et civilisée, accueillait avec transport et traduisait avec zèle nos chansons de geste, nos romans, nos lais. Nous retrouvons avec surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antérieures au milieu du XIIIe siècle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et Tristan, et Érec, et Ivain, et les charmants récits de Marie de France. J'ai parlé plus haut de la littérature anglaise; la langue celtique elle-même reproduisit, dans des traductions qu'on commence à peine à connaître, nos poèmes carolingiens et plusieurs autres des productions de notre XIIe siècle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Hollande, du Danemark, de l'Islande même, vous trouverez partout, imprimés en gros caractères sur papier gris, les livres qui composent notre bibliothèque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la littérature du XIIe siècle. Quelle sève extraordinaire y avait-il donc dans cette végétation littéraire de la vieille France pour que sa vitalité ne soit pas encore éteinte dans les nombreux rejetons qu'elle a lancés de toutes parts!

Partout d'ailleurs où la littérature française a été implantée, elle a suscité ou fécondé la littérature nationale. On peut comparer notre ancienne poésie à ces arbres étonnants qui croissent dans l'Inde, et dont les rameaux, recourbés au loin, atteignent la terre, s'y enracinent et deviennent des arbres à leur tour. Comme un figuier des Banyans produit une forêt, ainsi la poésie française a vu peu à peu l'Europe chrétienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la souche première était cette grande littérature du XIIe siècle dont nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu....

G. PARIS, La poésie du moyen âge, 2e série, Paris, Hachette, 1895, in-16.

Page 1