III.--LES VILAINS, D'APRÈS LES FABLEAUX.
Voici maintenant les misérables huttes des vilains, agglomérées en hameaux ou plantées au milieu d'un clos, comme «ces maisons du Gastinois», dont chacune est «en un espinois». L'établissement de chacun se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis destiné à l'habitation, d'un bordel (grange), d'un buiron ou cabane à mettre le foin, d'un four et d'un bûcher pour le bois, avec des rangées de bacons (quartiers de lard) pendus aux poutres faîtières. Comme mobilier, un lit sommaire:
..... En .I. angle .I. lit de fuerre(a) et de pesas(b) Et de linceus(c) de chanevas(d)...
(a: Grosse paille;) (b: paille;) (c: draps;) (d: grosse toile de chanvre.)
une «table à mengier», des bancs autour du foyer, une ou plusieurs huches; au mur sont accrochés un crible, un sas et d'autres instruments aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, épées rouillées, maçuele (houlette), gibet (gourdin), van, râteau, picois (pioche), cognées, pelles, serpes, faucilles, bêche, hache d'acier. Ajoutez, dans les dépendances, une «cuve à baignier», une charrette, une selle charretière--avec le forrel (étui de cuir), la dossière, les traits, l'avaloire, les penels ou coussins de selle, et la meneoire ou limon--la charrue, l'aiguillon, la herse, la civière avec ses fesches ou bretelles. Derrière le foyer, la toraille où sèchent les graines; au manteau de la cheminée, la boîte à sel, le craisset ou grassot (lampe à graisse) «pour l'hiver», les landiers, la louche, le gril, le «croc à traire du pot la chair quand elle est cuite», les tenailles, le soufflet, le mortier, le molinel (petit moulin), le pestel (pilon), le trépied, le chaudron «à brasser le bouillon». Çà et là, d'autres outils encore: le sarcloir «pour ôter les chardons», la faucille, l'alesne, l'étrille, le couteau «à pain taillier», la queue à aiguiser, les «forces tranchantes», les sacs et la boissellerie, la doloire, la bisaiguë d'acier, la tarière, les fers à mortaises, le canivet, la foisne (fourche), les engins à pêcher, les paniers à poisson, les cruches, les grandes et les petites jattes, les écuelles, les hanaps, les foisselles. Au plafond se balance le chasier (panier à claire-voie) où se conservent les fromages; il y a une échelle mobile pour y accéder.--Le fableau De l'oustillement au vilain, qui fournit cette curieuse énumération du mobilier idéal qu'un vilain à son aise doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le costume des rustres: souliers, chausses, estivaus (bottes), houseaux, cotele (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et coutelière, aumônière, bourse, moufles ou gants de cuir solide pour travailler aux haies d'épine[92].--La nourriture des vilains se compose de pain, de fèves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons; peu de viande[93]. Les charbonées, ou tranches de lard grésillées à grand feu, étaient le plat de résistance des jours de fête, avec le flan et le mortreuil (soupe au pain et au lait très épaisse).
Les vilains, ainsi logés, équipés et nourris, n'ont pas eu le bénéfice de la bienveillance des jongleurs, pauvres hères sortis de leurs rangs, il est vrai, mais qui avaient à gagner le pain quotidien en amusant la classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans, laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de railleries méchantes, quelquefois d'invectives féroces. Quelques-unes de ces grossières flatteries à l'adresse des gens bien nés, auxquels les rimeurs se plaisent à attribuer une origine totalement différente de celle des misérables, poussent l'exagération jusqu'au délire:
Plaust a Deu, le roi puissant, Que je fusse roi des vilains! A mal port fussent arivé! Ja vilains ne fust tant osé Que il un mot osast parler, Ne mais por del pain demander O por sa patenostre dire. Moult eussent en moi mal sire.
Les vilains, au gré des bouffons de leurs maîtres, ne sont pas assez rudement traités. Le «vilain puant» est né d'une incongruité lâchée par un âne. Dieu, qui déteste sa race, l'a donné aux seigneurs pour qu'il les serve silencieusement, taillable et corvéable sans merci. S'il se plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque économie, qu'on la lui prenne. A-t-il la prétention de manger de temps en temps de bonnes choses? qu'on l'en empêche:
Il deussent mangier chardons Roinsces, espines et estrain[94], Au diemenche por du fain Et du pesaz en leur semaine... Il deussent parmi les landes Pestre avoec les bues cornus, A .IIII. piez aler toz nus.
Il faut renoncer à énumérer les vices attribués aux vilains. Ils ressemblent fort, du reste, à ceux dont quelques économistes accusent les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu:
Tout li desplet, tout li anuie, Vilains het bel, vilains het pluie, Vilains het Dieu quand il ne fait Quanqu'il[95] commande par souhait.
Ils sont horriblement sales; l'enfer même, dit Rutebeuf, n'en veut pas, tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, égaré dans la rue des Épiciers, à Montpellier, est tombé à terre, pâmé, avant d'avoir fait deux pas; c'est le parfum inaccoutumé des épices qui le suffoque; un «prud'homme» qui passe par là, suggère, pour le ressusciter, de lui placer sous le nez une pelletée de fumier:
Quand cil sent du fiens[96] la flairor Les elz oevre, s'est sus sailliz Et dist que il est toz gariz.
D'où la conclusion que Ne se doit nul desnaturer: la saleté est l'élément du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complaît, et son imprévoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme? Il serait plus à son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais ces gens-là ne calculent pas. Il n'a pas épargné dix sous qu'il songe au mariage et qu'il a déjà dit à une fille du pays:
«Ma douce seur, Je vous ainme de tout mon cuer.»
Les voisins commencent à bavarder. Le garçon, disent-ils, gagne sa vie; il n'est pas débauché; avec de l'économie ils noueront bien les deux bouts. Cependant le père de la promise, homme sage, hésite à consentir; il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais la mère «mangerait plutôt du fer et du bois» que de renoncer à l'établissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut à la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et très touchante loquacité:
Nous li donrons une vakielle Et .I. petitet de no terre; J'ai de mes coses entor mi De mes napes et de men lin... Si vous taisiés d'ore en avant! Laissiés m'ent convenir atant.
Le garçon, à qui un sien parent a promis de le loger gratuitement, contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux gélines, peu d'argent; les commères du voisinage n'évaluent pas la première mise de fonds du jeune ménage à plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font leurs ordures dans la pièce qu'ils occupent; le propriétaire s'en plaint rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le linge du trousseau pour acheter une cabane où ils seront chez eux:
Une maison et .I. pourciel U il pueent leur huche assir Et leur lit faire a lor plaisir.
Pendant ce temps-là, l'argent emprunté aux usuriers porte intérêt. L'homme travaille toute la journée sans rattraper l'arriéré. Alors les récriminations vont leur train:
Que dites-vous, puans pendus? C'à male hart soiiés pendus! Quand j'issi de l'ostel mon pere Je en issi bien endrapée, Je aportai mout boin plice. Vous me les avés tous vendus... Qu'a male hart soiiés pendus.
C'est la misère; et le jongleur n'a point de pitié pour cette misère, qu'il se plaît à dire méritée. D'ailleurs, comment plaindre un vilain? Ses souffrances n'atténuent point l'énormité de ses ridicules. Qu'il s'égaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est
..... Grand et merveilleux Et maufez et de laide hure
comme le Villain de Bailleul. On lui attribue d'incroyables naïvetés. Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au marché d'Abbeville pour vendre la toile filée par sa ménagère, se la laisse escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des excuses à son voleur. Le Vilain de Farbu crache sur sa soupe pour voir si elle est chaude, et se brûle en l'avalant. Le vilain résume en lui Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de bœuf de labour est impropre à la pensée; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pança. La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils de locutions populaires sous le titre de Proverbes au vilain[97].
Sans doute le paysan français du XIIIe siècle était, comme le paysan de tous les temps et de tous les pays, dur, fermé, malpropre, dépourvu de qualités chevaleresques. Les jongleurs nous le représentent (mais, cette fois, sans y trouver à redire) battant sa femme s'il la soupçonne d'inconduite, ou si le souper n'est pas prêt, ou si seulement elle le contredit:
Sa fame prist par les cheveus Si la rue a terre et traïne. Le pié li met sur la poitrine: «Ha! fame! ja Dieus ne t'aïst!»
Cette brutalité de mœurs s'explique par l'âpreté de la vie rustique. A la campagne, l'homme est plus près qu'ailleurs de l'humanité primitive à laquelle toute hygiène matérielle et toute délicatesse psychologique étaient inconnues. On n'a pas le temps d'être plus soigné ni plus aimable qu'une bête de somme quand on travaille sans relâche comme une bête de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue accablante qu'on éprouve à gagner ce pain rétrécissent l'horizon et racornissent, la générosité native, s'ils ne la détruisent pas. Philippe de Beaumanoir, que ses fameuses Coutumes du Beauvoisis et ses romans mettent au premier rang des écrivains du moyen âge, n'a pas dédaigné de rimer à ce sujet un charmant apologue, bien différent des plates productions des jongleurs de cour. Il montre, dans Fole Larguece, les instincts altruistes d'une jeune paysanne sagement réfrénés par l'expérience de son mari:
Pour cou c'on dist en un reclaim: Tant as, tant vaus, et je tant t'aim.
Quant à la bêtise des vilains, elle n'était sûrement pas si profonde que la majorité des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence raisonneuse dont on les accuse parfois est même en contradiction avec l'ineptie dont on les déclare atteints[98]. Deux pièces au moins mettent en scène, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et hardie jovialité, comme la France en a toujours produit.--Un bon seigneur avait annoncé qu'il voulait tenir cour plénière, et régaler tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais sénéchal, avare, félon, qui était désolé de cette générosité. Ledit sénéchal, cherchant à passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus pour profiter de la table ouverte, un
..... vilain Qui moult estoit de lait pelain(a); Deslavez(b) ert, s'ot chief locu(c). Il ot bien .L. ans vescu Qu'il n'avoit eü coiffe en teste.
(a: Apparence physique;) (b: sale;) (c: frisé;)
Le sénéchal, «courrouciez, souflez et plein d'ire», apostrophe le malencontreux convive:
«Veez quel louceor(d) de pois, Vez comme il fet la paelete(e)! Il covient mainte escuelette De porée a farsir son ventre... Noiez soit en une longaingne(f) Qui la voie vous enseigna.»
(d: avaleur;) (e: faire la paelete, se montrer joyeux;) (f: fosse d'aisances.)
Le vilain se signe de la main droite: «Je suis venu manger, dit-il bonnement, mais je ne sais pas où m'assoir.»--«Tiens, répond le sénéchal, en lui allongeant une buffe (soufflet; cf. rebuffade) et en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-là.» La fête commence, et le seigneur propose une robe d'écarlate comme récompense à celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les ménestrels s'épuisent aussitôt en grimaces et en chansons. Mais le vilain s'approche, sa serviette à la main, et assène une formidable gifle sur la joue du sénéchal. Grand émoi. Le seigneur interroge le coupable:
Sire, fet cil, or m'entendez: Orainz(a) quand je ceenz entrai Vostre senechal encontrai Qui est fel(b) et glous(c) et eschars(d). Une grant buffe me dona Et puis si me dist par abet(e) Que seisse sor cel buffet Et si dist qu'il me le prestoit... Et quant j'ai beü et mangié, Sire quens(f), qu'en feïsse gié Se son buffet ne li rendisse? Et vez me ci tot apresté D'un autre buffet rendre encore Se cil ne li siet qu'il ot ore.
(a: Tout à l'heure;) (b: méchant;) (c: gourmand;) (d: mauvais plaisant;) (e: malice;) (f: comte.)
On rit, et le gaillard emporta la robe d'écarlate.--Un vilain de même tempérament fit mieux encore: il gagna le paradis à la pointe d'une langue bien affilée. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le céleste séjour, «car vilain ne vient en cest estre»:
--Plus vilains de vos n'i puet estre Ça, dist l'ame, beau sire Pierre. Toz jors fustes plus durs que pieres. Fous fu, par sainte Paternostre, Dieus quant de vos fist son apostre...
Saint Pierre, suffoqué de ce franc parler, s'en va chercher du renfort; il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reçoivent aussi leur paquet:
Dist li vilains: «Danz Pols li chaus(a), Estes vos or si acoranz(b), Qui fustes orribles tiranz. Seinz Etienes le compara Que vos feïstes lapider... Haï, quel seint et quel devin! Cuidiez que je ne vous connoisse?»
(a: Le chauve;) (b: sensible;)
Enfin, Dieu le Père arrive en personne; mais le redoutable disputeur n'est nullement interloqué, il plaide en ces termes:
«Tant com mes cors vesqui el monde Neste vie mena et monde(c). As povres donai de mon pain... Les ai a mon feu eschaufez... Ne de braie ne de chemise Ne leur laissai soffrete avoir; Et si fui comfes vraiement Et reçui ton cors dignement. Qui ainsi muert l'en nos sermone Que Dieus ses pechiez li pardone... Vos ne mentirez pas por moi.» --«Vilains, dist Dieu, or ge l'otroi. Paradis as si desresnié(d) Que par plaidier l'as gaaingnié. Tu as esté a bone escole, Tu sez bien conter ta parole.
(c: propre;) (d: plaidé.)
L'honnête et simple vilain, bafoué par la société du moyen âge, a gagné sa cause devant Dieu.
CH.-V. LANGLOIS, dans la Revue politique et littéraire, 22 août 1891.