II
DEUXIÈME AVENTURE DE PIERROT
PIERROT RESTAURE LES DYNASTIES
La fraîcheur de l'eau avait rendu à la belle Bandoline l'usage de ses sens. Pierrot en profita pour lui expliquer rapidement par quelle aventure il lui faisait traverser le fleuve Jaune à la nage d'une manière si inconvenable et si inusitée pour une grande princesse; il termina son discours par mille protestations de dévouement.
Bandoline fit attendre sa réponse. Elle ne savait si elle devait rire ou se fâcher, rire de la déconvenue du terrible Pantafilando qui avait cru l'épouser, ou se fâcher de l'audace de Pierrot qui avait osé, sans la consulter, la jeter à l'eau; qui l'en avait, il est vrai, retirée, mais qui montrait un dévouement trop ardent pour être longtemps désintéressé. Elle se tira d'embarras en disant que, quoiqu'il y eût dans les détails de l'affaire quelque chose de répréhensible, cependant, en gros, elle ne pouvait qu'être reconnaissante à Pierrot du soin qu'il avait pris d'elle; qu'elle acceptait l'offre de son dévouement, sachant d'ailleurs qu'il était offert non pas à elle seule, mais à toute l'illustre race des Vantripan; que ni son père, ni sa mère, ni son frère n'oublieraient jamais ce service, et que, suivant toute probabilité, avant peu de jours ils seraient en état de le reconnaître dignement.
Pierrot ne répliqua rien. Il vit bien que ce n'était pas le moment de s'expliquer; d'ailleurs, de la rive opposée accouraient déjà les Tartares de Pantafilando. Il baisa trois fois l'anneau magique et invoqua la fée Aurore.
Elle parut aussitôt:
--Ami Pierrot, dit-elle, tu prends l'habitude d'agir sans me consulter, et, quand tu te trouves dans l'embarras, tu m'appelles à ton secours. Cette confiance m'honore, mais elle commence à m'ennuyer.
--Hélas! bonne marraine, dit Pierrot se jetant à genoux et lui baisant la main, n'êtes-vous pas mon refuge éternel? Si vous me rebutez, à qui m'adresserai-je? N'êtes-vous pas la plus belle, la plus douce, la plus aimable des fées?
--Il me flatte, dit la fée, donc il a besoin de moi. Voyons, que te faut-il?
Ce dialogue se faisait presque à voix basse, et Bandoline, occupée près de là à faire sécher sa robe et à gonfler sa crinoline, ne vit pas la fée, qui était invisible pour tout autre que Pierrot, et n'entendit pas un mot de ce qu'elle disait.
Elle vit seulement Pierrot parler à voix basse et à genoux, et crut qu'il priait Dieu.
--Il faut d'abord, dit Pierrot, nous mettre en sûreté, la princesse et moi, car voici plus de dix mille Tartares qui passent le fleuve et me poursuivent; puis, s'il y avait un moyen de rendre un trône à cette belle princesse persécutée?
--On verra, dit la fée; mais toi, mon cher filleul, qui fais le chevalier errant, ne compte pas trop sur les bonnes grâces de ta dame; souviens-toi qu'elle sera deux fois ingrate, comme femme et comme reine, car il n'y a rien de plus oublieux et de plus ingrat que les rois et les femmes, et ne viens pas te plaindre auprès de moi de tes chagrins d'amour.
--Ne craignez rien, adorable marraine, dit Pierrot, je ne veux aucun salaire pour mes services; elle ne pourra donc pas être ingrate.
--Bien, bien, cela te regarde; mais défie-toi de cette petite personne.
A ces mots, et comme les premiers Tartares allaient aborder sur la rive, elle enleva Pierrot et Bandoline dans un nuage et les déposa à cent cinquante lieues de là, dans un petit bois près duquel campait l'armée du grand Vantripan.
Cette armée se composait de cinq cent mille Chinois qui recevaient pour solde, chaque matin, une ration de riz et la permission d'aller boire l'eau du fleuve Jaune qui coulait près de là. Chaque soldat, comme il est naturel, apportait au service de sa patrie une dose de courage et de zèle patriotique équivalente à sa ration de riz: c'est-à-dire qu'il prenait le chemin de gauche quand un Tartare prenait celui de droite. Un malheur, disait le Chinois, est si vite fait: lorsque deux hommes belliqueux ont les armes à la main, qu'ils sont ennemis, qu'il n'y a personne pour les séparer, il vaut mieux qu'ils se séparent eux-mêmes d'un commun accord que de s'exposer à couper la gorge à des gens qui sont pères de famille ou qui peuvent le devenir. C'est pour cela qu'au premier bruit de l'entrée de Pantafilando en Chine, le général en chef donnant le premier l'ordre et l'exemple de la retraite, ils avaient établi leur camp à plus de deux cents lieues de la route que devaient suivre les Tartares.
A peine Pierrot et la princesse eurent-ils mis le pied à terre qu'ils se dirigèrent vers la tente du général en chef. Cet indomptable guerrier, nommé Barakhan, était le neveu de Vantripan, et il avait plus d'une fois jeté les yeux avec envie sur sa cousine et sur la couronne que portait son oncle. Aussi Vantripan, avec son discernement ordinaire, l'avait, pour l'éloigner de la cour, mis à la tête de l'armée. A peine la princesse eut-elle fait le récit de ses malheurs et raconté les exploits de Pierrot à son cousin, que celui-ci frappa dans ses mains. Un esclave parut.
--Qu'on appelle les généraux au conseil, et que toute l'armée prenne les armes!
En même temps il se revêtit des insignes royaux, et quand tous les principaux officiers furent assemblés, il prit, au grand déplaisir de Pierrot, la main de sa cousine, et dit:
--Amis, Vantripan est détrôné; Horribilis ne vaut guère mieux. Tous deux sont prisonniers du cruel Pantafilando. Je suis donc l'héritier légitime de la couronne, et j'épouse ma cousine que voici, la princesse Bandoline, Reine de Beauté. Si quelqu'un de vous s'y oppose, je vais le faire empaler.
--Vive le roi Barakhan Ier! cria tout d'une voix l'assemblée.
La princesse Bandoline tourna sur Pierrot des yeux si languissants et si beaux qu'il ne put résister à leur prière.
--A bas Barakhan l'usurpateur! cria-t-il avec courage. Vive à jamais Vantripan, notre roi légitime!
--Qu'on saisisse cet homme et qu'on l'empale, dit Barakhan.
Pierrot tira son sabre et décrivit en l'air un cercle. Trois têtes de mandarins tombèrent comme des pommes trop mûres et roulèrent aux pieds de l'usurpateur. Tout le monde s'écarta. Barakhan lui-même sortit de la tente en courant et appelant ses gardes. En quelques minutes Pierrot se vit entouré de six mille hommes. Personne n'osait l'approcher, mais on faisait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de flèches.
--Où me suis-je fourré? pensa ce héros. Et il se précipita au plus épais de la foule; mais si prompt que fût son mouvement, celui des assaillants fut plus prompt encore à l'éviter. Il se trouva le centre d'un nouveau cercle aussi épais que le premier, aussi facile à forcer, aussi prompt à se reformer. Heureusement il lui vint une idée. Il aperçut Barakhan qui, monté à cheval et caché derrière ses gardes, les excitait à se jeter sur lui. Sur-le-champ, d'un bond, il saisit, à droite et à gauche, un homme de chaque main, et, sans faire de mal à ses deux prisonniers, il les appliqua l'un sur sa poitrine et l'autre sur son dos pour se garantir des flèches qu'on lui lançait. Aussitôt les gardes cessèrent de le harceler pour ne pas frapper leurs camarades. Pierrot profita de ce temps d'arrêt, lâcha le prisonnier qu'il tenait serré sur sa poitrine, et faisant tournoyer son sabre autour de sa tête avec la force lente, régulière et irrésistible d'un faucheur qui coupe l'herbe des prés, il abattit en une minute quinze ou vingt têtes parmi les plus voisines. On s'écarta de nouveau et si brusquement, que Pierrot se trouva en face de Barakhan. Celui-ci voulut fuir, mais la foule était trop épaisse. Il lança son cheval sur Pierrot, mais notre ami l'évita, prit d'une main la bride du cheval, et de l'autre saisissant Barakhan par la jambe, il l'enleva de la selle, le fit tourner quelque temps comme une fronde, et le lança avec une telle force que le malheureux prince s'éleva dans les airs jusque au-dessus des nuages. En retombant il aperçut, à droite, les sommets neigeux du Dawâlagiri, qui réfléchissaient les rayons du soleil, et à gauche les monts Kouen-Lun, qui dominent la Grande-Mandchourie et qu'aucun voyageur n'a encore visités; mais il n'eut pas le temps de faire part à l'Académie des sciences de ses découvertes, parce qu'au bout de quelques minutes on le trouva fracassé et brisé en mille morceaux.
A ce spectacle, un cri unanime s'éleva dans l'assemblée:
--Vive le roi Vantripan! Vive Pierrot, notre général! Vive la princesse Bandoline! etc. Et tout le monde courut baiser le pan de l'habit de Pierrot.
--Qu'est-ce? s'écria-t-il, tout à l'heure vous m'avez voulu empaler; à présent, vous m'adorez. Avez-vous menti? ou mentez-vous?
--Nous ne mentons jamais, seigneur capitaine. Nous sommes toujours les serviteurs du plus fort. Tout à l'heure nous avons cru que Barakhan était le plus fort, nous lui avons obéi. Maintenant nous voyons que vous l'êtes, et nous vous obéissons. Qu'il soit maudit, cet usurpateur, ce Barakhan qui nous a trompés!
--Si jamais je suis roi, pensa Pierrot, je me souviendrai de la leçon. Mais hâtons-nous de rassurer cette pauvre princesse; elle a dû trembler pour ma vie.
Bandoline n'avait pas tremblé pour la vie de Pierrot. Elle haïssait Barakhan; elle avait, pour s'en délivrer, demandé du secours à Pierrot; mais elle regardait la vie de Pierrot comme lui appartenant par droit divin, ainsi que toutes les autres choses de ce monde. C'est ce que le pauvre Pierrot, aveuglé par son amour et son ambition, ne comprenait pas.
Elle le reçut avec une dignité froide, lui permit à peine de s'asseoir, et lui commanda de mettre sur-le-champ l'armée en marche pour reprendre la capitale de la Chine et détrôner Pantafilando. Pierrot obéit en soupirant, mais au premier ordre qu'il donna de marcher à l'ennemi, toute l'armée lui tourna le dos.
--Lâches coquins! leur cria Pierrot; et, profitant de ce qu'un des généraux avait le dos tourné, il l'enleva d'un coup de pied dans le derrière jusqu'à la hauteur du toit du palais. Le pauvre général retomba heureusement sur ses pieds, et ôta respectueusement son bonnet orné de clochettes qui servaient à effrayer l'ennemi.
--Seigneur, dit-il à Pierrot, nous vous aimons, nous vous respectons, nous vous craignons surtout; mais, au nom du ciel! ne nous demandez pas ce que nous ne pouvons pas faire. Le bon Dieu nous a refusé le courage; voulez-vous que nous nous battions malgré nous?
--Magots chinois! dit Pierrot.
--Eh bien! oui, seigneur, nous sommes des magots; mais quoiqu'il y ait des têtes beaucoup plus belles, quoique la vôtre, en particulier, soit admirablement belle et pleine d'esprit et de courage, seigneur, j'ose le dire, je préfère encore la mienne, elle va mieux à mon cou et à mes épaules.
--Sac à papier! dit Pierrot, comment faire?
--Partons-nous? dit la belle Bandoline sortant de la tente, où elle avait passé à se parfumer, habiller, peigner et pommader tout le temps que Pierrot se battait et haranguait les Chinois.
--Par saint Jacques de Compostelle! pensa Pierrot, il faut avouer que je suis bien fou: j'ai failli déjà deux fois aujourd'hui me faire casser la tête pour cette merveilleuse princesse, sans qu'elle ait seulement daigné me remercier.
Cette réflexion, aussi triste que sensée, ne l'empêcha pas de se précipiter au-devant de la princesse et d'être prêt à lui faire le sacrifice de sa vie. C'est le propre de l'amour de se suffire à lui-même et de se dévouer sans récompense.
Il faut tout dire: au fond de l'amour de Pierrot il y avait un peu d'espoir et beaucoup de vanité. Je ferai, pensait-il, de si belles actions et j'acquerrai tant de gloire, qu'elle finira par m'aimer. A mon âge, encore inconnu, paysan il y a un mois, être aujourd'hui le seul appui d'une si grande et si belle princesse, cela n'est arrivé qu'à moi, Pierrot. La fortune me devait cette gloire.
--Princesse, dit-il à Bandoline, nous partons seuls.
L'armée a peur de Pantafilando et refuse de nous suivre.
--Et vous l'avez souffert? dit-elle.
Il y avait dans ce mot et dans le regard qu'elle lança sur Pierrot tant d'estime de son courage et tant de reproche en même temps, qu'il faillit tourner bride et massacrer les cinq cent mille Chinois pour les forcer de marcher à l'ennemi; mais la réflexion le rendit plus sage, et il se contenta de répondre:
--Princesse adorable, pleine lune des pleines lunes, pour vous je traverserais les mers à la nage, je défierais le monde; mais je ne puis faire marcher des gens qui veulent s'asseoir. Le roi Salomon dit, «qu'il est impossible de faire boire un âne qui n'a pas soif.»
--Pierrot, dit la belle Bandoline, vous m'offrez toujours ce que je ne vous demande pas. Que m'importe que vous traversiez les mers à la nage? Il n'y a pas de mer d'ici à la capitale de mon père, et s'il y en avait, je trouverais bien plus commode de m'embarquer sur un beau vaisseau monté par des matelots habiles. Ce que je veux, c'est que vous conduisiez cette armée au secours de mon père Vantripan.
--Eh bien! dit Pierrot découragé, parlez-leur vous-même.
La belle Bandoline leur fit un discours magnifique où elle rappela les exploits de leurs aïeux; elle leur parla du danger de la patrie, de leurs femmes, de leurs enfants, et leur vanta la gloire de rétablir sur son trône le monarque légitime.
Mais les Chinois firent la sourde oreille.
--Partons seuls, dit Bandoline indignée; et, grâce à des chevaux plus rapides que le vent, ils arrivèrent, elle et Pierrot, dix jours après dans la capitale de la Chine, où d'abord ils descendirent de nuit dans une hôtellerie pour prendre langue.
Pantafilando n'avait pas perdu de temps après le départ de Pierrot. Entre autres sages décrets, il avait ordonné que tous les Chinois se lèveraient à six heures du matin et se coucheraient à huit heures du soir, et qu'on raccourcirait de toute la tête tous ceux dont la taille dépassait cinq pieds cinq pouces. Tout le monde avait applaudi à ces deux décrets, excepté, bien entendu, les Chinois de cinq pieds six pouces, qui se tenaient cachés dans leurs caves de peur du bourreau.
Pierrot apprit en même temps que sa tête était mise à prix; mais cette nouvelle ne l'inquiéta pas beaucoup. Il comptait bien la défendre vigoureusement. Le soir même il alla, dans l'obscurité, placarder sur le mur du palais l'affiche suivante:
«Au nom de Sa Majesté éternelle et invincible, Vantripan IV, roi légitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés, qu'il a plu au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, général en chef de Sadite Majesté, défie, dans un combat à mort, le géant Pantafilando, empereur des îles Inconnues, soi-disant roi de la Chine.»
Une ancienne loi obligeait les prétendants au trône de la Chine de vider leur querelle en combat singulier, et d'éviter ainsi d'inutiles massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa force et de son courage, accepterait le combat.
Dès le matin, Pantafilando aperçut l'affiche, qui était imprimée en lettres gigantesques, et fit annoncer à son de trompe, dans la ville, que Pierrot pouvait se présenter sans crainte dans l'arène, et que le combat aurait lieu à trois heures de l'après-midi. Si le géant succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il était vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire.
La belle princesse trouva d'abord cette condition fort dure; mais bientôt, se rappelant le courage et l'adresse de Pierrot, et voyant bien qu'après sa mort elle serait livrée sans défense au premier venu, elle accepta et alla s'asseoir sur un fauteuil magnifique, à quelques pas duquel devait avoir lieu le combat.
Pierrot ne manqua pas, après avoir fait ses prières à Dieu, d'invoquer la fée Aurore. Elle secoua la tête d'un air de mauvais augure et lui dit:
--Mon ami, il en est temps encore, veux-tu rentrer dans la cabane de ton père et laisser là ta princesse? Je la connais, elle s'en consolera très-vite, et tu pourras faire tranquillement le bonheur de tes parents et le tien propre. Crois-moi, renonce à ce combat. Ce sera pour toi, je le prévois, la source d'une douleur cruelle.
--Dût-il m'en coûter la vie, dit l'héroïque Pierrot, je défendrai ma princesse.
--Va donc, dit la fée Aurore, et entre dans l'arène, car Pantafilando t'attend.
En effet, le géant provoquait déjà Pierrot. Tous deux étaient armés: le géant de son grand sabre et d'une lance de cent pieds de long; Pierrot d'un sabre seulement. Il comptait sur son adresse bien plus que sur sa force.
Du premier coup, Pantafilando, poussant brusquement sa lance sur Pierrot, manqua de l'embrocher comme une mauviette. Le fer de la lance rencontra le manteau court de Pierrot (c'était la mode alors) et le déchira dans toute sa longueur. Pierrot dégrafa son manteau et se trouva en simple pourpoint. Il prit son élan, et, d'un bond impétueux, il alla donner la tête la première, comme une catapulte, contre la poitrine du géant. Celui-ci, étourdi du coup, chancela un instant, tourna sur lui-même et tomba en arrière. Pierrot courut à lui sur-le-champ pour lui mettre le pied sur la gorge, mais Pantafilando, dans ses efforts pour se relever, le frappa du pied si violemment qu'il fut renversé et jeté à trois cents pas.
Jusqu'ici le combat paraissait égal; mais Pierrot, quoique renversé une fois, n'avait rien perdu de sa force, tandis que le géant, ébranlé du choc terrible qu'il avait reçu dans la poitrine, ne se soutenait plus qu'à peine, semblable à une puissante muraille à demi renversée par la canonnade.
--Qu'on m'apporte à boire, dit le géant.
Et prenant une barrique remplie de vin, il la vida d'un trait. Puis, en loyal adversaire, il fit offrir du vin à Pierrot qui but, le remercia, et lui cria:
--En garde!
Pantafilando saisit une des portes du cirque où avait lieu le combat et la jeta sur Pierrot. Celui-ci, saisissant une autre porte, para le coup et lança à son tour sa porte, qui atteignit le géant à la cuisse. Il fut abattu du coup, et, se relevant sur un genou, essaya inutilement de continuer le combat. D'un coup de sabre il coupa une oreille à Pierrot; mais celui-ci para encore avec son propre sabre, sans quoi celui du géant, poursuivant son chemin, l'aurait fendu en deux, et d'un revers il coupa la tête de Pantafilando.
Un long cri de joie s'éleva de toutes parts. Tout le monde cria:
--Gloire et longue vie au vaillant Pierrot!
Et la belle Bandoline, touchée de tant d'amour et de tant de courage, se leva elle-même pour aller au-devant du vainqueur; mais quand elle ne fut plus qu'à trois pas, elle s'écria tout à coup avec horreur:
--Ôtez-moi cet objet effroyable!
Le malheureux Pierrot, qui s'était cru au comble du bonheur, se vit rejeté dans les abîmes du désespoir. Il avait oublié son oreille, aux trois quarts détachée par le sabre de Pantafilando. C'était cette pauvre oreille, coupée à son service, qui avait fait pousser à la princesse ce cri d'horreur, et il faut avouer qu'un héros qui n'a qu'une oreille devrait se rendre justice et ne pas paraître devant les dames.
Quoi qu'il en soit, à peine Bandoline eut-elle dit d'ôter cet objet effroyable, que Pierrot, qui se croyait l'idole du peuple, fut abandonné en un instant. Les Tartares s'étaient enfuis après la mort de leur chef. Les Chinois coururent au palais de Vantripan, le proclamèrent roi de nouveau, lui jurèrent fidélité, et Pierrot, tout saignant, alla se faire panser chez le chirurgien.
--Mort et damnation! s'écria Vantripan en se mettant à table; ma contenance ferme a singulièrement imposé à l'ennemi!
--Sire, dit le ministre de la guerre, la bouche pleine, vous avez montré une âme vraiment royale, et César n'était qu'un pleutre auprès de vous.
--J'aime à voir, lui dit le roi, qu'on me dit la vérité sans flatterie. Pour ta peine, je te donne une pension de cent mille livres sur ma cassette privée.... Donne-moi du pâté d'anguilles!
--Sire, dit le ministre, je remercie Votre Majesté, et j'ose dire que mon dévouement....
--C'est bon! c'est bon! Donne-moi du pâté, morbleu! Ton dévouement m'ennuie et tes phrases me font bâiller. Où donc étais-tu, ajouta-t-il au bout d'un instant, pendant le règne de Pantafilando?
--Sire, j'imposais, comme Votre Majesté, à ces Tartares par ma contenance.
--Qu'est-ce qu'il y a? Tu imposais, dis-tu, comme Ma Majesté? Tu oses te comparer à moi, bélître?
--Sire....
--A moi, maroufle?
--Sire....
--A moi, misérable menteur? à moi, arlequin? à moi, polichinelle? à moi?...
--Sire....
--Gardes, emmenez-le et qu'on l'empale! Voilà, ajouta Vantripan, comment je sais punir un traître!... Horribilis!
--Mon père?
--Va chercher Pierrot.
--Mon père, vous n'y songez pas. Moi, l'héritier présomptif de la couronne, aller chercher un simple officier des gardes!
--Héritier présomptif, cours chercher Pierrot, ou je vais te jeter mon assiette à la tête!
--J'y vais, mon père, dit Horribilis.
Et il se disait en lui-même: Coquin de Pierrot, tu me payeras cette humiliation.
Pierrot parut bientôt. Il était pansé, et, franchement, les linges qui enveloppaient sa blessure ne l'embellissaient pas.
--C'est donc toi, dit Vantripan, qui as tué Pantafilando?
--Oui, sire, répondit modestement Pierrot.
--Pourquoi l'as-tu fait sans mon ordre? Je me réservais d'essoriller ce bandit de ma main.
--Sire, je l'ignorais, dit Pierrot, qui riait en pensant à la mine du grand Vantripan le jour de l'entrée de Pantafilando.
--Je te pardonne cette fois. A l'avenir, ne montre pas de zèle.
--Il suffit, seigneur.
--Ce n'est pas tout, Pierrot. Je veux plus que jamais, malgré ton étourderie, t'attacher à ma personne. Je te fais grand connétable....
--Sire!...
--Grand amiral!...
--Sire!...
--Grand échanson!...
--Sire!...
--Et grand... tout ce que tu voudras. Tu ne me quitteras plus: tu déjeuneras, dîneras, souperas avec moi, et, pour m'endormir, tu me conteras des histoires.
--Sire, dit Pierrot, tant de faveurs vont me faire bien des envieux.
--Tant mieux, morbleu! Je veux qu'on enrage.
--Et je crains beaucoup de mal remplir tant de fonctions à la fois.
--Qu'est-ce que cela te fait, si je te trouve propre à tout? Crois-tu que ceux qui t'ont précédé les remplissaient mieux?
--Sire, dit Pierrot poussé dans ses derniers retranchements, où prendrais-je le temps de dormir?
--Dormir! Tu ne m'as donc pas compris? c'est pour que je dorme qu'il faut que tu veilles. Dormir! Le devoir d'un fidèle sujet est de veiller sur son roi, et non de dormir.
--J'aurais mieux fait, pensa Pierrot, de suivre le conseil de la fée et de retourner à la maison.
Tant d'honneurs ne tournèrent pas la tête à Pierrot. Il aurait donné de bon coeur l'amirauté et la connétablie pour un sourire de la dédaigneuse Bandoline; mais on ne peut pas tout avoir. La première fois qu'il se présenta à la cour, il voulut lui baiser la main; elle lui tourna le dos avec mépris et d'un air si offensé, que le pauvre connétable en fut tout déconcerté.
--Hélas! disait-il, où est le temps où j'avais mes deux oreilles, où Pantafilando régnait ici, et où mon ingrate princesse chevauchait seule avec moi, trop heureuse alors que je voulusse la suivre et la défendre?
Ces réflexions firent tant d'impression sur le pauvre Pierrot qu'il pâlit, maigrit, devint malade de langueur, et n'offrit bientôt plus que l'ombre de lui-même.
La fée Aurore s'en aperçut: c'était, comme nous l'avons dit, la plus charitable personne qui ait jamais été au ciel ou sur la terre. Elle ne donnait de conseil que lorsqu'elle était priée de le faire, et toujours avant l'événement. «Quand le mal est fait, disait-elle, il faut le réparer, et surtout ne pas jeter au nez du malheureux l'éternel refrain des pédants: _Je vous l'avais bien dit_.»
--Pierrot, dit-elle, tu as besoin de distraction; il faut voyager.
--Chère marraine, dit d'un ton dolent le pauvre Pierrot, puis-je laisser le devoir de ma charge et les affaires publiques dont le roi Vantripan m'a confié le soin?
--Pierrot, dit la fée, tu n'es pas sincère. Tu ne te soucies pas beaucoup des devoirs de ta charge; et quant aux affaires publiques, crois-moi, elles ne vont jamais mieux que lorsque personne ne s'en occupe. Je sais ce qui te retient ici. Tu aimes Bandoline, et elle se moque de toi.
--Hélas! oui, s'écria le malheureux Pierrot, elle me méprise parce que je n'ai plus qu'une oreille. Elle oublie, la perfide, que j'ai perdu l'autre à son service.
--Ami Pierrot, dit la sage fée, l'aimerais-tu encore si elle n'avait que la moitié d'un nez et qu'elle eût perdu l'autre moitié par quelque accident?
--Ce n'est pas possible, répondit Pierrot, elle a le plus joli nez du monde, après le vôtre, chère marraine. C'est un nez dont la courbe aquiline....
--Je ne t'en demande pas la description, dit la fée.
Encore une fois, l'aimerais-tu si elle perdait la moitié de ce nez charmant?
--Je... le... crois... dit Pierrot hésitant.
--Tu le crois? tu n'en es pas sûr. Eh bien, je suis, moi, sûre du contraire. Tu n'en pourrais pas supporter la vue. Pourquoi veux-tu qu'elle soit plus philosophe que toi, et qu'elle prenne plus aisément son parti de te voir essorillé? Les hommes se vantent d'être plus forts, plus fermes, plus sensés, plus raisonnables que les femmes; et, dans la pratique, ils exigent d'elles mille fois plus de force, de fermeté, de sens et de raison.
--Comment peut-elle oublier, dit Pierrot, le service que je lui ai rendu, et le danger que j'ai couru pour elle?
--C'est une autre affaire, dit la fée. Mais l'amour n'est-il autre chose que de la reconnaissance, ou bien est-ce une chose qui vient et qui s'en va sans qu'on sache pourquoi?
--Je suis trop ignorant pour raisonner sur ce sujet, dit Pierrot; tout ce que je sais, c'est que je l'aime et qu'elle me méprise.
--Pierrot, dit la fée, je te quitte; tu n'es pas d'humeur à entendre raison ni à causer métaphysique. Adieu donc, quand tu auras besoin de moi, tu sais que tu peux compter sur ta marraine.
Le lendemain, Pierrot fut appelé secrètement chez le prince Horribilis. Il s'y rendit sur-le-champ, tout étonné d'une telle faveur, car le prince royal ne l'y avait pas accoutumé.
Horribilis le reçut d'une manière si aimable que Pierrot crut s'être mépris sur son caractère.
--Je l'ai calomnié, se dit-il, quand je le croyais méchant et stupide. Ce sont ces gredins de courtisans qui lui attribuent toutes sortes de vices. Il n'est pas brave, je l'avoue, et c'est très-malheureux pour un prince, mais d'autres se chargeront d'être braves pour lui; et, qui sait? ce sera peut-être, malgré sa poltronnerie, un très-grand prince et un admirable conquérant.
Après les premiers compliments, Horribilis lui dit:
--Mon cher Pierrot, vous avez pu remarquer que j'ai toujours été votre ami, et je veux contribuer à votre fortune.
--Hum! hum! pensa Pierrot, si nous sommes amis, c'est de fraîche date. (_Haut_.) Seigneur, comment pourrai-je reconnaître tant de faveur?...
--En m'écoutant, interrompit le prince. Vous n'êtes pas riche, mon ami?
--Va-t-il me faire l'aumône? dit Pierrot dont la fierté commençait à s'indigner. (_Haut_.) Seigneur, les bienfaits de votre père ont comblé mes espérances.
--Je sais... je sais... mais, entre nous, si un caprice de mon père (car il est capricieux, mon respectable père le grand Vantripan!) vous privait aujourd'hui de toutes vos dignités, demain vous seriez aussi pauvre que le jour de votre arrivée à la cour.
--Seigneur, dit Pierrot, il me resterait l'honneur; avec ce bien un homme n'est jamais pauvre. Je ne suis pas né sujet de votre auguste père, et je puis offrir mes services à un roi qui les appréciera mieux.
--Et voilà justement ce que je veux éviter, s'écria Horribilis. Pierrot, le sauveur de la Chine, le vainqueur de l'invincible Pantafilando, le soutien de la dynastie des Vantripan, irait seul et sans secours, comme défunt Bélisaire, offrir de porte en porte et de pays en pays son courage à un de nos ennemis! La Chine se déshonorerait par cette ingratitude! Non, Pierrot, je ne le souffrirai pas.
Et se levant avec enthousiasme, il serra le grand connétable dans ses bras.
--Mais comment l'éviter? dit Pierrot.
--Ah! voilà! Je suis riche, moi, et je suis ton ami. Entre amis, tout est commun. Je veux te mettre pour toujours à l'abri des caprices de mon père. Tu connais ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni.
--Votre terre de Lirichiki! dit Pierrot qui ne pouvait pas s'habituer aux noms chinois.
--De Li-chi-ki-ri-bi-ni, reprit Horribilis, celle qui a vingt lieues de tour, et qui est toute fermée de hautes murailles entre lesquelles courent des milliers de tigres, de lions, de sangliers, de cerfs et de chevreuils. C'est le plus beau domaine de la Chine. Je te la donne.
--Vous me la donnez? s'écria Pierrot frémissant de joie à la pensée des belles chasses qu'il y pourrait faire. Ce n'est pas possible, seigneur, et votre générosité...
--Que parles-tu de générosité? Ne te dois-je pas tout, et pourrai-je jamais m'acquitter envers toi? n'as-tu pas sauvé ma race et mon trône?
--C'est-à-dire, reprit Pierrot, le trône de votre auguste père, qui doit un jour vous appartenir.
--Nous ne nous entendons pas, à ce qu'il paraît, ami Pierrot.
--Je le crains, pensa le grand connétable subitement refroidi.
--Je te laisse toutes les charges que mon père t'a données; j'y ajoute le don de ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni, et je fais de toi mon bras droit et mon premier ministre; mais à une condition: c'est que tu me prêteras ton aide pour devenir roi et détrôner Vantripan.
--Détrôner Vantripan, mon bienfaiteur! s'écria Pierrot.
--Il veut se faire payer plus cher, pensa Horribilis. C'est étonnant, l'ambition de ces gens de peu. Écoute, ajouta-t-il, est-ce trop peu du don de ma terre et veux-tu que j'y joigne le royaume du Tibet et la main de ma soeur Bandoline?
Cette dernière offre fit palpiter le coeur de Pierrot. Roi du Tibet! la belle Bandoline! quelle tentation pour le fils d'un meunier et pour l'amoureux Pierrot! Il n'hésita pas cependant.
--Monseigneur, dit-il, vous me connaissez mal. Je reçois, comme je le dois, l'honneur que vous me faites. Certes, s'il ne fallait que se jeter dans les flammes pour obtenir de vous cette adorable princesse, je m'y précipiterais sur-le-champ; mais il s'agit d'une trahison....
--D'une trahison! s'écria Horribilis, pour qui me prends-tu, grand connétable? Suis-je un traître, moi?
--Monseigneur, dit Pierrot, j'ai mal compris, sans doute. Souffrez que je me retire.
--Non, par le ciel! Tu ne sortiras pas ainsi, emportant mon secret. Reste, Pierrot, et combats avec moi ou tu es mort. Je ne me laisserai pas dénoncer à mon père.
--Seigneur, dit Pierrot d'un ton ferme, certaines actions sont faites pour de certaines gens. Quant à moi, je ne sais ni trahir ni dénoncer.
Et il fit un pas vers la porte.
--Pierrot! s'écria Horribilis transporté de colère, il faut me suivre ou mourir!
--Monseigneur, dit Pierrot, je ne vous suivrai ni ne mourrai.
Et, tirant son sabre, il marcha vers la porte. Au même moment, le prince frappa trois fois dans ses mains et le capitaine des gardes parut.
--Arrêtez-moi ce scélérat! cria Horribilis.
--Ventre-Mahom! dit Pierrot, nous allons rire.
Et il marcha sur le capitaine des gardes du prince; mais celui-ci ne s'amusa pas à l'attendre. Il s'élança si brusquement vers la porte qu'il renversa son lieutenant qui le suivait, et le sous-lieutenant qui suivait le lieutenant. A cette vue, les gardes, sans s'occuper du prince ni de leurs chefs, prirent la fuite de tous les côtés, et l'invincible Pierrot passa, jetant sur eux un regard de mépris.
En rentrant chez lui, il se jeta dans un fauteuil.
--Voilà donc, dit-il, cette cour, la plus illustre de l'univers: le roi est un glouton, sa femme est une buse, son fils est une vipère, sa fille une.... Non, ne blasphémons pas; à quoi servent les richesses et la puissance, grand Dieu?
--A rendre sages ceux qui savent s'en passer, ami Pierrot, lui dit la fée Aurore, qui parut tout à coup devant lui.
--Ah! c'est vous, chère marraine? dit Pierrot, vous venez à propos. Je suis bien malheureux. Je souffre cruellement.
--De quel mal? du mal de dents ou du mal d'amour?
--Rien, si vous voulez, marraine; vous m'aviez bien prédit, quand j'allais combattre Pantafilando, qu'il m'en arriverait malheur. Hélas! hélas! oreille infortunée! cruel Pantafilando!
--Il ne t'a coupé qu'une oreille, et tu l'appelles cruel! Que serait-ce donc s'il t'avait coupé la tête?
--Je m'en consolerais plus aisément, dit le mélancolique Pierrot.
--Ou du moins tu garderais le silence. Voyons donc cette oreille si mal à propos détachée. Il est vrai, mon ami, qu'elle pend d'une vilaine façon, et que cela doit faire un fâcheux effet au bal.... Souffres-tu beaucoup?
--Oh! oui, marraine, j'ai le coeur bien malade.
--Ce n'est rien, mon ami, mange ce morceau de sucre, cela passera.
Tout en parlant, elle prononça deux mots magiques en touchant l'oreille de sa baguette.
--Tiens! dit tout à coup Pierrot, mon oreille va mieux, mon oreille est rattachée, je suis guéri. Et il se mit à gambader dans sa chambre. Quand il en eut fait le tour douze ou quinze fois en sautant sur les chaises et renversant les tables, il se jeta à genoux devant la fée Aurore, et lui baisa la main d'un air si tendre et si reconnaissant qu'elle en fut touchée.
Tout à coup Pierrot sonna.
Un nègre parut.
--Donne-moi ma chemise de dentelles avec mon jabot, ma plus belle cravate et mon grand habit de cour.
La fée se mit à rire.
--Où vas-tu, Pierrot?
Pierrot rougit.
--Tu n'as pas besoin de parler, reprit la fée, je le vois dans tes yeux. On se moque de toi, Pierrot.
--Qu'on se moque, dit Pierrot. Si un homme me rit au nez, je l'enverrai, d'un coup de pied, voir aux confins de la lune si j'y suis.
--Et si c'est une femme, si c'est ta belle princesse?
Pierrot se gratta la tête.
--Va, mon ami, lui dit la bonne fée, je ne veux pas troubler le plaisir que tu te proposes, va où le destin t'appelle. Je t'attends ici.
Pierrot, tout habillé de soie, de velours et d'or, fit son entrée en grande pompe dans le palais de Vantripan. Il était monté sur un cheval noir magnifique, cousin germain du célèbre Rabican, que montait la duchesse Bradamante. Ce cheval était si léger à la course qu'il s'élançait du sommet des montagnes, et courait dans les airs comme s'il avait eu des ailes, en prenant son point d'appui dans les nuages. Chacun sait que nous pourrions, nous aussi, marcher sur les nuages si nous n'appuyions pas trop fort et trop longtemps sur ce sol mobile; mais c'est là justement qu'est la difficulté, car il ne faut pas demeurer à la même place plus d'un millionième de seconde; et, lourds, épais et lents comme nous sommes, aucun de nous n'a pu encore en trouver le moyen.
Le cousin germain de Rabican s'appelait Fendlair. Il faisait l'admiration et l'envie de toute la cour. Pierrot seul, par une permission de la fée Aurore, qui le lui avait donné, pouvait le monter. Le prince Horribilis ayant voulu l'essayer un jour, en l'absence de Pierrot, fut envoyé d'une ruade jusqu'au premier étage du palais, où, fort heureusement pour lui, il entra par la fenêtre ouverte et tomba sur un tapis qui amortit la chute. En se relevant, il ordonna de mettre à mort ce cheval indomptable; mais lorsque les gardes voulurent exécuter cet ordre, Fendlair, devinant leur intention, s'avança d'un air si résolu sur le plus brave d'entre eux, que celui-ci, tout troublé, tira sa flèche au hasard. Cette flèche, mal dirigée, rencontra, par une fatalité bien malheureuse, la bouche toute grande ouverte du ministre de la justice qui bâillait, et le bois de la flèche s'étant cassé dans l'effort que fit ce pauvre homme pour la retirer, le fer resta fiché entre les deux mâchoires sans qu'il pût fermer la bouche. On entendait sortir de son gosier des cris de rage inarticulés qui se mêlaient aux éclats de rire du grand Vantripan et de tous ses courtisans.
Ces éclats de rire ne durèrent pas longtemps. En lançant des ruades de côté et d'autre, Fendlair avait mis en fuite toute la garde royale, et se trouva face à face, ou, si vous voulez, naseaux à nez avec son ennemi, le prince Horribilis. Celui-ci voulut fuir, mais Fendlair le saisit avec les dents par le milieu des reins et le porta en courant douze fois autour de la grande cour du palais.
--Sauvez mon fils! criait la reine.
--Au secours! hurlait Horribilis.
--A la garde! vociférait Vantripan.
--La garde? dit Pierrot paraissant tout à coup, ah! sire, elle est loin si elle va toujours du même pas. Ils doivent faire au moins trente lieues à l'heure.
--Au nom du ciel, Pierrot, sauve mon fils.
--Voilà une méchante affaire, dit Pierrot, et il voulut saisir Fendlair par la bride; mais celui-ci voyant que son maître allait lui enlever sa proie, la lâcha lui-même en grinçant des dents et en crachant un morceau de gigot qu'il avait pris dans le fond de la culotte d'Horribilis.
--Justice! mon père! s'écria ce pauvre prince, justice!
--Contre qui?
--Contre Pierrot, mon père, et contre son cheval enragé, dont je porterai toujours les marques. Voyez plutôt.
A ces mots, tournant le dos à la compagnie, il lui montra le fond de sa culotte emporté et sa blessure plus risible que touchante. Vantripan se mit dans une colère furieuse.
--Sabre et mitraille! cria-t-il, tu abuses de ma patience, Pierrot.
--Sabre et mitraille! répondit hardiment Pierrot en criant plus fort que le roi, qu'avez-vous à vous fâcher, Majesté, et à crier comme une oie qu'on met à la broche?
--Pierrot, tu es un insolent.
--Majesté, vous êtes une bête.
--Pierrot, je te ferai couper en quatre et donner en pâture à mes chiens.
--Majesté, ne m'agacez pas; j'ai les nerfs irrités, je vous mettrais en poudre avec tous vos Chinois.
--Voyons, dit Vantripan effrayé, sois raisonnable, ami Pierrot. De quoi as-tu à te plaindre ici? Je te ferai justice sur-le-champ.
--Je me la ferai moi-même quand je voudrai, dit fièrement Pierrot.
--Pierrot, mon bon Pierrot, je t'en supplie, sois calme.
--Que je sois calme, Majesté, quand je vois votre grand nigaud de fils, ce grand touche-à-tout qui a failli mettre en colère mon bon cheval?
--Il a raison, dit Vantripan. Pourquoi as-tu touché ce cheval, Horribilis?
--Mon père, dit Horribilis, c'est le cheval qui m'a jeté au premier étage de votre palais.
Mon bon cheval est fort méchant, Quand on l'attaque il se défend.
chantonnait Pierrot dans ses dents.
--Pourquoi le prince a-t-il voulu monter Fendlair malgré ma défense expresse?
--C'est vrai, dit Vantripan, pourquoi as-tu violé la défense de Pierrot?
--Ah! mon père, s'écria douloureusement Horribilis, quel langage tenez-vous là, vous, le roi de la Chine?
--Du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, continua Pierrot de la voix aiguë et monotone d'un huissier qui commande le silence ou d'un tambour de ville qui lit une proclamation de monsieur le maire.
--Horribilis, dit le roi, va te faire panser, je te ferai justice, sois-en sûr.
Horribilis sortit.
--Et toi, dit Vantripan à Pierrot, ne lui garde pas rancune. Il n'a pas cru mal faire. Il est un peu étourdi, mais au fond il a bon coeur, je te le garantis.
--A votre sollicitation, Majesté, dit Pierrot, je lui pardonne, mais qu'il n'y revienne pas.
--J'y veillerai, dit Vantripan, heureux d'avoir apaisé son grand connétable; et maintenant, amis, mettons-nous à table.
Cette scène se passait quelques jours avant la proposition qu'Horribilis fit à Pierrot de détrôner Vantripan. Il est aisé de comprendre si Pierrot devait se défier de ce prétendant à la couronne. On comprend aussi la fierté de notre héros lorsqu'il entra dans la cour du palais, monté sur Fendlair. Vingt pages le précédaient, et, comme au convoi de Marlborough, l'un portait son grand sabre, l'autre portait son bouclier, l'autre ne portait rien.
Pierrot mit pied à terre dans la cour et monta lentement les degrés, la tête haute, le regard assuré, comme un vrai fils de Jupiter. C'était l'heure du dîner. Il entra dans la salle à manger sans être annoncé. A cette vue, le gros Vantripan remplit sa coupe d'or d'un vieux vin de Chio de l'année de la comète, et l'élevant au-dessus de sa tête:
--Dieux immortels! s'écria-t-il, soyez bénis, vous qui m'avez donné à boire du vin de Chio et à aimer un tel ami. A ma santé, Pierrot! As-tu faim?
--Non, Majesté.
--As-tu soif?
--Non, Majesté.
--Par Brahma! qu'as-tu donc avec ta mine solennelle?
--J'ai à vous parler d'affaires, Majesté.
Horribilis, qui était assis à table en face de Pierrot, pâlit en le voyant; il crut que Pierrot allait le dénoncer, et se leva pour fuir.
--Restez assis, prince, dit gravement Pierrot, il ne sera pas question de vous dans cet entretien.
Horribilis respira. Il comptait sur la parole de Pierrot.
Quand le roi eut vidé ses six bouteilles, il se leva de table, l'oeil brillant et plein de gaieté.
--Comme te voilà beau, dit-il. Tu es paré comme une châsse. Vas-tu à la noce?
--A la mienne, dit Pierrot, oui, Majesté.
--Et qui épouses-tu? sans indiscrétion.
--Majesté, dit Pierrot, il n'y a pas d'indiscrétion. Si vous n'en aviez parlé le premier, j'allais vous le dire. J'ai l'honneur de vous demander en mariage la princesse Bandoline, votre fille.
--Ah! ah! dit Vantripan, n'est-ce que cela? Eh! mon ami, je te la donne. Grand bien te fasse! Ventre Mahom! je danserai à cette noce, et nous dînerons pendant huit jours sans nous lever de table.
--Sire, dit la reine, vous n'y songez pas: savez-vous seulement si celui que vous voulez prendre pour gendre est prince ou fils de prince?
--Qu'il ait pour père qui il voudra, dit Vantripan, je m'en... moque. Est-ce que Bandoline va épouser son père?
--Et si votre fille le refuse, dit la reine, qui n'aimait pas Pierrot, et qui était bien aise de trouver une excuse si légitime.
--Si ma fille n'en veut pas, ma fille est une sotte, cria Vantripan.
--Majesté, lui demanda Pierrot, je demande la permission de consulter la princesse.
Bandoline était présente et se taisait pour la première fois de sa vie. En effet, cela méritait réflexion.
--Sire, dit-elle enfin, tous les désirs de mon père sont des lois sacrées pour moi, mais....
--Bon, dit Vantripan, voilà le _mais_ éternel de toutes ces belles capricieuses.
Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie.
Vient le mari, Marion n'en veut pas: il est trop vieux, ou trop jeune, ou trop beau, ou trop laid, ou trop sage, ou trop débauché, ou trop avare, ou trop pauvre. Sait-on jamais ce qui se passe dans ces têtes de filles, dans ces pendules détraquées? Voyons, parle franchement, que peux-tu reprocher à Pierrot? N'es-t-il pas brave? n'est-il pas jeune? n'est-il pas plein d'esprit? n'a-t-il pas sauvé à toi la vie et l'honneur, à nous le trône? Que veux-tu de plus?
--Sire, dit Bandoline, tout cela est vrai; mais il n'a qu'une oreille.
--Eh bien, au service de qui a-t-il perdu l'autre? dit Vantripan.
--Au mien, je le sais bien; mais cela n'empêche pas qu'il ne lui reste qu'une oreille, et qu'une oreille dépareillée n'est pas belle à voir.
--Sérénissime Altesse, dit modestement Pierrot, j'ai prévu cette objection, et j'ai remis mon oreille à sa place légitime. Daignez vous en assurer vous-même. Tirez, ne craignez rien, c'est bon teint. Bien; maintenant, Altesse, daignez tirer l'autre.
La princesse tira si fort que Pierrot poussa un cri.
--Voilà, dit-elle, un grand prodige. Il a raison. Ses deux oreilles sont vivantes; mais je ne comprends pas comment une blessure si grave a été guérie si vite. Il faut qu'il y ait là-dessous quelque magie, et je ne veux pas épouser un magicien.
--Ta, ta, ta, voilà bien une autre histoire, s'écria Vantripan qui craignait que Pierrot ne vînt à se fâcher; mais il se trompait.
Pierrot, qui avait mis le genou en terre devant la princesse, se leva avec un grand sang-froid et lui dit:
--Altesse Sérénissime, vous n'aurez pas le chagrin d'épouser un magicien; mais je vous prédis, moi, sans être un grand prophète, que vous épouserez un chien coiffé. Sire, ajouta-t-il en se tournant du côté de Vantripan, daignez me permettre de m'absenter pour quelque temps. Il est convenable qu'un homme que vous honorez de votre confiance fasse une tournée sur les frontières de l'empire pour veiller à la bonne administration de l'État, et empêcher l'invasion des Tartares du grand Kabardantès, frère cadet de Pantafilando.
--Grand Dieu! s'écria Vantripan, sont-ils si près de nous?
--Sire, reprit Pierrot, ne craignez rien, je vais moi-même au-devant d'eux.
--Au nom du ciel, Pierre, ne les brusque pas; ils ont le caractère mal fait. Donne-leur de l'or, de l'argent, des esclaves, des troupeaux, des étoffes de soie, tout ce que tu voudras; mais, à tout prix, empêche-les de venir.
--Il ne vous en coûtera que du fer, Majesté, dit Pierrot.
--Eh bien! pars, et ne reviens pas sans les avoir tués jusqu'au dernier.
--Bon voyage! dit Horribilis quand Pierrot fut parti.
--Bon débarras! dit la reine.
--Vous êtes de sottes gens, dit Vantripan, vous me fourrez toujours dans quelque querelle qui trouble ma digestion. Pierrot est parti très-mécontent; malgré sa dissimulation, je l'ai bien vu.
--Eh! que nous fait le mécontentement de Pierrot? dit la reine d'un air méprisant.
--Vous ne savez ce que vous dites, dit le pauvre Vantripan. Taisez-vous, péronnelle.
--Mais, mon père....
--Ma fille, vous êtes une chipie.
--Ma mère a raison, dit Horribilis, et....
--Quant à toi, mon cher Horribilis, tais-toi, si tu ne veux que je te fasse tordre le cou comme à un poulet. Et nous, enfants, allons souper.
Toute la cour le suivit.
Pendant ce temps, Pierrot, revenu chez lui, congédia sa suite et partit à cheval avec la fée Aurore. Si vous voulez encore me suivre, mes amis, je vous dirai dans le chapitre suivant où il alla et quel était son dessein.