II
Le combat à l'entrée de la tour n'avait duré au plus que dix minutes. C'était plutôt une escarmouche qu'une bataille décisive. Pierrot le sentit bien, et, sans s'arrêter à recevoir les félicitations de Rosine et de sa mère, il attendit en silence et les bras croisés un nouvel assaut.
Les diables allèrent chercher des échelles qu'ils appuyèrent contre le mur de la tour, et commencèrent à monter. Là, il ne s'agissait plus, comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le fossé, car les échelles, douées par Belzébuth lui-même d'un pouvoir magique, s'incrustaient dans le mur de manière à ne pouvoir en être séparées. Jusque-là les diables avaient combattu Pierrot à armes égales. Le pouvoir dont la fée Aurore avait investi son filleul le mettait à l'abri de tous les enchantements. Sans cette précaution, dès son entrée dans le château, le pauvre Pierrot, malgré son courage et sa présence d'esprit, eût été victime des esprits infernaux.
Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du nombre et non celui d'une puissance magique supérieure à toutes les forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux échelles, fut saisi d'un désespoir sublime.
--Grand Dieu, s'écria-t-il, si telle est ta volonté sainte, laisse-moi périr, mais sauve Rosine et sa mère!
Tout à coup il reconnut le doux parfum que la fée Aurore répandait partout autour d'elle.
--Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de Belzébuth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe.
--Courage, amis, Pierrot est à nous!
Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme, Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le précipita dans la cour. Il eut le crâne fracassé, et sa mort rendit quelque temps ses camarades indécis. Notre héros profita de cette hésitation pour frapper sans relâche les plus avancés. Ses coups tombaient sur leurs têtes comme la grêle sur les toits, et chacun d'eux froissait une cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient le pavé de la cour.
Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine élevait vers le ciel ses innocentes prières.
--O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se dévoue pour moi.
Son coeur battait de frayeur et de joie à chaque coup que frappait l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer à l'enfer même!
Enfin, les démons se lassèrent de fournir à Pierrot de nouvelles victimes.
--Amis, dit Belzébuth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous n'avons pas encore usé de toutes nos armes. La plus terrible nous reste. Brûlons Pierrot dans sa tour.
Aussitôt tous les diables entassèrent du bois et des fascines, et y mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont ils seront dévorés dans l'éternité. Elles environnèrent la tour et montèrent bientôt jusqu'au sommet. Cette fois tout était fini. Le courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien.
Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un péril si cruel, mais il faut que je vous dise ce qui était arrivé à l'armée chinoise depuis qu'elle obéissait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous parle des Chinois et des Tartares, et je suis forcé d'obéir.